CALGARY
A Banff, montent dans mon wagon trois voyageurs qui parlent français. Une heure au moins, je garde une discrétion héroïque; puis je n'y tiens plus : je m'approche, j'engage la conversation, je me fais connaître. Ces Français sont des Belges — d'aimables Bruxellois qui causent comme des Parisiens. Ou plutôt, deux d'entre eux seulement... Le troisième, peu loquace, l'air sérieux, énergique, presque dur, vient de passer deux ans à Wetaskivin; il compte bien y revenir après un court voyage en Belgique; il est déjà un « homme de l'Ouest »; tandis que ses compagnons (son frère et un ami), qui sont restés quelques semaines avec lui dans l'Alberta et s'en retournent sans le moindre regret, ont une verve toute boulevardière... Ils ne savent pas à quel point ils me charment ! Entendre plaisanter à la française, quand on a subi tant de conversations mornes ou de silences glacés, c'est une vraie friandise intellectuelle. Ils blaguent à plaisir les a sauvages de
Wetaskivin », tandis que leur frère et ami les écoute d'une oreille distraite, avec quelques sourires, comme des enfants.
Ah ! les mœurs américaines ! Le barman qui leur donnait de grands coups de poing dans le dos, en manière de plaisanterie! Et l'immense corporation des cracheurs ! Oui, l'on circule au milieu d'une mitraille de salive!... Un jour, me dit un de mes Belges, indigné, comme il était assis dans un fumoir, un rancher s'arrêta devant lui, et, très grave, lui cracha entre les jambes... Il y avait là un crachoir que le Belge n'avait pas remarqué. On doit reconnaître que ces gaillards visent très juste. Cependant il n'est pas agréable de se trouver toujours, en face de ces projectiles spéciaux, dans une situation analogue à celle du fils de Guillaume Tell...
A Calgary (i), nous nous casons tous les quatre dans le même hôtel, le plus cher où
(i) Quatre mille quatre-vingt-onze habitants au recensement de 1901 ; 11,967 à celui de 1906.
j'aie encore logé et qui ne coûte pourtant que deux piastres et demie par jour. Il est très plein. Ma chambre, perchée au plus haut étage, ressemble à une cabine de paquebot. Enfin, je dois me féliciter de n'avoir point à partager mon lit avec quelque cow-boy, comme cela arrive parfois, aux grandes fêtes!...
Le lendemain, je vais voir un des rares Français de Calgary, le P. L..., des Oblats. Il est curé de la paroisse catholique, et, comme tous les prêtres d'ici, très occupé d'organisation. Il vient de bâtir, il bâtira encore. Il me montre son église, puis une belle salle où il tient des réunions variées. Nous causons de nos compatriotes si souvent imprudents, a illusionnistes », dans leurs tentatives d'émigration. Il me cite le cas d'un bibliothécaire qui, s'étant découvert soudain une vocation de colon, était venu dans l'Alberta avec sa femme et ses enfants. Il acheta, trop cher et dans les pires conditions, bien entendu, sa voiture, son cheval et une vache. Il ne savait pas atteler : sa mâchoire faillit être irréparablement endommagée par une
ruade. Sa femme ignorait l'art de traire. Elle sollicita les leçons d'un métis, leur voisin; quand elle le vit empoigner vigoureusement le pis, elle s'écria, très émue :
— La pauvre bête! Vous allez lui faire mal...
Or, le biliothécaire cultivait selon Virgile.
— Tout est là, déclarait-il au P. L... en brandissant un exemplaire des Gèorgiques.
Cependant, peu à peu, et de mécomptes en mécomptes, sa foi faiblit. Un jour, il vint trouver le curé qui l'avait en vain chapitré jusqu'alors; il lui dit, consterné :
— Je ne sais pas ce que ça signifie... Je dépense tout mon argent et je ne vois pas comment en gagner...
— Vous en reste-t-il assez pour rentrer en France? demanda simplement le P. L...
— Oui.
— Eh bien, partez demain !
Calgary célèbre, ce 4 juillet, la fête de l'Indépendance comme une ville des Etats-
Unis. Spectacles, jeux variés, cavalcade, musique. Chaque table de notre hôtel est ornée de deux petits drapeaux, l'un canadien, l'autre américain. Les «ex-Américains», dit un journal local, s'apprêtent à se réjouir, etc. a Ex-Américains » me semble joli; mais, pour témoigner tant d'amour à leur patrie d'hier, ils ne doivent pas être si « ex » que cela...
A Calgary, particulièrement envahi, on sent mieux le danger : les Américains forment aujourd'hui le plus gros contingent des immigrants. Ne finiront-ils pas par constituer la majorité et par trouver alors que la frontière n'a plus de raison d'être?
Les Canadiens répondent que ces nouveaux venus apprécient trop les institutions excellentes et la sécurité si parfaite des provinces du Nord-Ouest pour vouloir changer de régime. C'est vrai pour le moment. Cela ne pourrait cesser de l'être — et encore n'oserais-je rien affirmer — que si un très grave conflit d'intérêt éclatait entre l'Ouest et l'Est.
Je contemple avec un médiocre plaisir l'animation sans grâce de cette capitale des
ranchmen. L'hôtel est plein de longs individus guêtres, aux faces boucanées ou rutilantes. Pipe à la bouche, ils fument et crachent formidablement. Ils ont l'air d'expectorer aussi leurs phrases rauques. Ils sont effrayants de force rude; le grand air, contrepoison de l'alcool, les maintient en santé; mais lequel triomphera définitivement ? Il faut beaucoup de chevauchées dans la prairie pour compenser une sérieuse séance au bar! En attendant l'issue du conflit, ils triomphent, bruyants, tout à fait chez eux dans la ville. Ne sont-ils pas les principaux agents de la prospérité de Calgary ? Bien que le C. P. R. ait fertilisé, par l'irrigation, de vastes terres, cette région reste essentiellement celle de l'élevage; et c'est ici que réside le a roi des troupeaux », l'Irlandais Burns, cow-boy il y a vingt ans.
Le soir, avec mes compagnons belges, j'essaye de gagner la campagne. Les dernières maisons dépassées, nous foulons un sol qui ne rappelle guère l'humus gras et noir des environs de Winnipeg; sableux et stérile comme nos dunes marines, il ne peut nourrir
que des graminées et de chétives immortelles blanches.
Ainsi que Regina, Calgary est plat comme une assiette — mais l'assiette, creuse ici, a des bords bien marqués. Après avoir traversé une rivière, nous gravissons un escarpement naturel qui ressemble un peu au talus des « fortifs... ». Soudain, par delà les rues rectilignes et les <t blocks » cubiques, par delà les plaines nues, voici que surgissent, festonnant l'horizon rouge du couchant, des cimes bleues, des crêtes fantaisistes, des pointes paradoxales de montagnes comme on en voit dans les peintures japonaises... Les Rocheuses, toutes proches!
Si l'on était forcé d'habiter Calgary, avec quel entrain, au premier jour libre, on fuirait vers elles!