PARIS PAUL OLLENDORFF, ÉDITEUR
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// a été liié de cet. oiwraye dix exemplaires sur papier de Hollande, numérotés à la presse de 1 à 10.
Je voudrais que chacun écrivît ce qu'il sait, juste comuie il le sait, et rien de plus... »
-Montaigne.
I 11 pn-o
Pour donner une idée de la configuration périphérique de Madagascar, on a comparé la grande Ile française à l'empreinte d'un pied gauche, dont le gros orteil serait au cap d'Ambre et le talon au cap Sainte-Marie. La côte orientale correspond à la face interne du pied. La côte occidentale, avec ses deux principaux renflements, représente assez bien la face externe. •Mais on trouvera que le gros orteil est un peu allongé.
A l'ouest, le littoral, très découpé, bastionné de hautes falaises, ceinturé de récifs, domine les eaux profondes du canal de Moçambique. De tout temps ce détroit sépara le continent africain d'un plus vieux continent austral, qui est Madagascar même ou dont Madagascar n'est qu'un débris.
A Test, la côte, sablonneuse et basse, indique la probabilité d'une rupture rectiligne qui se serait opérée comme par un jeu de charnière, dans l'hypothèse du cataclysme où l'on veut qu'ait disparu la majeure partie du continent Lemuria. Mille kilomètres d'une plage tirée au cordeau se développent de Foulepointe à Fort-Dauphin. S. la faveur des clairs de lune tropicaux, dont l'intensité peut troubler la vue, — le spectacle de l'océan Indien, poussant avec fracas sur cette grève des lames
d'une lieue de long, est quelque chose de merveilleux et de terrible. Parallèlement au rivage, sur la moitié de cette immense étendue, une suite de lagunes, reliées par des isthmes que l'on prendrait pour des ponceaux, laisse entre elle et la mer une plate-bande de dune assez étroite, — première partie de la route pour le voyageur qui se rend de Tamatave à Tananarive.
Du villao-e de Yavoune à celui d'Andévourante où débouche le fleuve larouk, la dune où l'on chemine passe à bon droit pour l'un des plus beaux paysages du monde. Qu'on se représente un parc anglais laissé à l'abandon, l'herbe ayant recouvert les allées, réuni les pelouses ; mais un parc qui n'en finit pas et où l'on marche tout un jour... Les plus beaux, les plus rares arbustes qui ornent nos appartements, nos jardins d'hiver, nos squares, s'y trouvent naturellement disposés, isolés ou groupés avec un art qu'eût envié Alphand. Là, ils atteignent, épanouis dans leur atmosphère propre, de gigantesques proportions. Les lianes s'emmêlent à leurs troncs, les orchidées se suspendent à leurs fourches. On cherche au fond d'une clairière la silhouette du grand château fermé de quelque Belle au bois dormant... Des bœufs sauvages, fuyant à votre approche, sont les seuls hôtes de ce désert, d'une opulence mélancolique,
La pénétration dans l'intérieur de l'Ile se fait, à angle droit, par la montée de l'Iarouk. Quatre heures de pirogue, que la gaîté des pagayeurs, toujours chantants, abrège, et l'on débarque à Maroumby. Pour le voyageur qui arrive par Tamatave, Maroumby est la vraie porte du pays rouge.
Le pays rouge... N'est-ce pas le nom qui convient à la grande île australe dont le sol, dans une proportion des quatre cinquièmes, est recouvert d'une couche d'argile colorée comme par la cuisson du four ? Cette couche atteint en moyenne une profondeur de 20 mètres. Elle proviendrait, m'a-t-on assuré' de la décomposition du gneiss, de la « roche pourrie », disent les paysans de France. Pauvre terrain, dépourvu de calcaire,
impropre à la vigne, aux céréales et à beaucoup d'autres cultures.
La première région où l'on s'engage après Maroumby, déjà très tourmentée, s'appelle la région des raphias^ parce que ce genre de palmier, dont la fibre se prête à tant d'usages industriels, s'y trouve en abondance. Mais raphias et, plus loin, ravenales, roseaux et autres plantes amies de l'humidité sont invisibles sur l'océan de mamelons dénudés qui se découvre peu à peu, quand on embrasse l'étendue. Ils ne poussent que dans les dépressions qui séparent ces monticules.
La formation géologique de Madagascar est bien la plus déroutante qu'on puisse imaginer. Un plat de bouillie rouge mis au feu, puis figé tout à coup au moment où l'ébuUition vient d'y déterminer des boursouflures à peu près égales, mais sans ordre : voilà ce qu'on a sous les yeux dans un grossissement démesuré ; et je ne sais pas de lieu où l'on s'égarerait plus facilement sans un sentier tracé. Comment font ici les cours d'eau pour aller retrouver la mer ? Aucune apparence de versants ni de ligne de crête. Pas de vallées : des trous. On va, avec la sensation d'errer sans but sur la croupe de tous ces grands flots de terre chauve qui s'élargissent et se multiplient au fur et à mesure qu'on avance.
Il arrive un moment où la profondeur du panorama donne le vertige de la pleine mer par une grosse tempête. « Je n'ai pas encore rencontré, — disait M""" Ida Pfeiffer, qui avait déjà vu tous les points pittoresques du globe, — je n'ai pas encore rencontré de paysage aussi vaste, tout entier formé de collines, de montagnes et de gorges sans aucune plaine. »
Madagascar mérite donc une place d'honneur parmi les pays dits « accidentés » ; mais cette profusion d'accidents a bien sa monotonie.
Après la région des raphias, après celle des ravenales {Varbre du voyageur particulier à la flore de 1 Ile), on traverse
■ une étroite forêt. C'est la première circonvolution de la grande sylve qui entoure INIadagascar à peu près comme la couronne de cheveux entoure le crâne rasé d'un dominicain. Cette comparaison, déjà faite, est assez juste • mettons-la au point. A l'est, dans la partie que j'ai parcourue, s'étend la vraie forêt tropicale, au sol humide, marécageux, aux espèces géantes ; à l'ouest, c'est un bois-taillis, buissonneux, aux feuilles caduques pendant la saison sèche; dans le sud, entre Fort-Dauphin et l'Onilahy, la forêt n'est plus qu'un fouillis de plantes épineuses. Partout elle se tient à 60 ou 100 kilomètres de la mer. Il faut donc croire que la couronne monacale de Madagascar a été confiée à trois perruquiers d'écoles différentes. Quand on a passé la sylve, on arrive, mais dans l'ouest seulement, à une savane où croissent isolément les arbres de Cytlière (sakoas) et les lataniers. Quand on accède aux hauts plateaux, l'on ne trouve guère plus qu'une maigre végétation herbeuse, — les poils follets qui ont glissé sous le rasoir.
Les terrains interforestiers sont, dit-on, les plus propres à la culture caféière, reconnue impossible sur le haut plateau.
Sur mon itinéraire, la zone sylvique mesure treize lieues de largeur, y compris les clairières de Sahantèle, de Béfourne et d'Analamazotre. Le sentier sous haute futaie ininterrompue parcourt 7 kilomètres dans la section de Madilo, 2 dans celle d'Irihitre et 30 dans celle d'Andriambavibé.
On apprécie diversement cette partie de la fameuse route. Elle fait sujet de discussions entre les voyageurs. Tel déclare y avoir été déçu ; tel autre, émerveillé. Mon impression est plus complexe. La grande forêt de Madagascar a un défaut qui tient à la configuration du sol, partout la même dans le centre de l'Ile : elle n'offre pas un seul temps de repos pour l'œil, une seule ligne calme.
Quand il se forma la main sur le doyen des continents, TArcliitecte de notre monde ignorait encore le secret des par-
tis pris, des oppositions savantes. Il était merveilleusement doué, mais il manquait d'expérience. Il Ta, depuis, si bien reconnu tout le premier, qu'à l'exemple de beaucoup de maîtres il a voulu désavouer son œuvre de jeunesse en essayant de la faire disparaître. Fort heureusement, il n'y a réussi qu'en partie ; et les amateurs, toujours friands d'étudier les tâtonnements d'un grand artiste à ses débuts, se réjouissent de ce que INIadagascar ait survécu à l'immersion. presque totale de Lémuria.
La preuve qu'il était jeune, c'est qu'inhabile à proc3der par larges plans, ne soupçonnant pas encore le pouvoir des moyens simples, il a cherché surtout à nous frapper par un fouillis d'admirables détails, oii se révèle une imagination exceptionnelle. Ce sont bien là les qualités et les défauts de la jeunesse. C'est bien là le fougueux début du maître qui devait signer plus tard les forêts du Nord, celles du Caucase, celles delà Guyane, et même celle de Fontainebleau !
Maintenant, si on lui fait grâce du manque de composition, on peut admirer sans réserves les richesses de la forêt malgache, réunion des plus rares essences, combinaison — souvent heureuse — de tout ce que la tlore tropicale produit de plus étrange et de plus élégant, paradis des lianes et des orchidées.
La section d'Andriambavibé est peuplée de lémuriens, famille de singes exclusivement spéciale à Madagascar. Tous les genres s'y trouvent, depuis ces charmantes petites maques qu'on voit sauter par bandes d'un arbre à un autre, les femelles à cheval sur le dos des mâles, jusqu'aux grands babakoutes ou chiens des bois.
On les a surnommés ainsi à cause des aboiements dont ils accompagnent leurs interminables querelles, et qui seraient bien faits pour effrayer le voyageur, s'il n'était averti. Mais nous savons que dans toute l'Ile il n'y a pas d'animaux féroces, à part le caïman et l'homme.
Madagascar est aussi un pays unique pour ses lépidoptères. Le papillon reconnu par les amateurs comme le plus beau et le plus rare (il a ses ailes couleur d'or vert) ne se trouve que là.
Après Andàkana, sur le fleuve Mangour, on effectue l'ascension du mont Foudy par une pente raide et découverte. Du sommet, en se retournant, on embrasse la vaste plaine de Mouram.angue ; on redescend ensuite dans une vallée profonde, dite de Saboutsy ; puis, le chemin fait un nouveau ressaut, formidable, pour escalader TAngavou, — et l'on est en Imerne.
Pour atteindre cette altitude, relativement modeste, de 1.300 mètres au-dessus du niveau de la mer, il a fallu, depuis Maroumby, exécuter des ascensions dont le total vous eût mené plus haut que l'Himalaya.
L'Angavou fait partie de la ceinture de montagnes, au niveau à peu près égal, qui mure l'Imerne comme une citadelle, au centre et sur le point culminant de l'Ile rouge.
Ici, la dénudation du sol en fait paraître la nuance plus vive ; et cette couleur de sang convient à l'Imerne, pays tragique, pays de conquérants à leur tour conquis.
On traverse Ankéramadine, puis Mandzakandriane, villages importants dont les constructions révèlent qu'on vient d'entrer chez un peuple civilisé... Telle est l'indicible surprise qui vous attendait au cœur même de ce continent barbare, au bout de 300 kilomètres d'une route où un mulet ne passerait pas !
Mais un étonnement plus vif encore vous est réservé. Comme pour mieux vous y préparer, la nature se fait plus aride, plus morne. Pas un arbuste, pas une touffe d'herbe. Un désert montueux de roches blessées, tachées de sang. Tout à coup, vos porteurs s'arrêtent, saluent, battent des mains, poussent des cris de joie : un beau spectacle vient d'apparaître. Sur un mont qui forme ombilic au milieu d'un vaste cirque de hauteurs, se découpe, dans le poudroiement du soleil, la silhouette d'une ville immense. Ses pentes sont hérissées de pignons, de cIo-
chers émergeant d'une multitude de jardins qui ressemblent à des paquets de mousse verte entre des fruits rouges. Au sommet, deux ou trois grands palais avec des coupoles, des tours... C'est Tananarive.
Si Tananarive n'existait pas, il faudrait l'inventer, tant elle est bien la digne capitale de Madagascar, son expression suprême, sa fleur logique ! On ne comprend cela que longtemps après coup.
L'Ile n'a pas de routes : Tananarive n'a pas de rues. Ses constructions de briques ou de pisé rouge, isolées, étagées de terrasse en terrasse, la plupart encloses de murs bas ou de haies épineuses, entourées souvent de beaux jardins, recouvrent entièrement les versants, les crêtes et les bas-fonds d'un massif surgi au milieu d'un plateau de rizières. A la saison chaude, quand ces cultures allument dans le soleil leur couleur tendre, rénorme ombilic, rouge et vert, semble flotter sur un lae d'émeraude.
Ce massif se compose d'abord de deux collines marchant l'une vers l'autre et se rencontrant à angle presque droit. La première, plus étroite et plus escarpée; la seconde, écrasée^ onduleuse, rampante, étalant derrière elle comme une large queue où s'éparpillent les faubourgs. A mesure que les deux branches montent et se rapprochent, les habitations deviennent plus denses, les jardins plus rares, les terrasses plus élevées. Le point de réunion est une espèce de petite combe ovale et rocheuse qui porte le nom de place d'Andouhale. A partir de là, le massif se prolonge en un seul dos d'âne, qu'on escalade par des pentes raides jusqu'à la plate-forme extrême où sont situées les deux enceintes du Rouve et de Tsiazoumpaniry. Le Rouve est l'ensemble des bâtiments naguère occupés par la reine. Tsiazoumpaniry, ancienne annexe du Rouve, véritable château fort dominant les trois quarts de la campagne, renferme plu-
sieurs baraques royales, aujourd'hui affectées à divers services du gouvernement indigène. Là, brusquement, le massif décrit une tranchée demi-circulaire, profonde, presque à pic, puis se termine en ressaut, par un assez fort mamelon, nommé colline de Radame.
Du haut des tours qui flanquent le principal édifice du Rouve, l'œil embrasse sans aucun obstacle la totalité du pays. On se trouve au point culminant de l'ombilic, dont toutes les pentes se ramassent autour de vous. Le fond du plat est entièrement peint de rizières vertes. L'horizon circulaire, meublé d'une bordure de montagnes égales, simule un marly façonné. En telle sorte que, par cette symétrie de reliefs, autant que par ces couleurs d'émail qui contiennent toute la gamme des verts, des jaunes et des bruns, on peut se croire au centre d'un gigantesque Palissy.
Mais il y a quelque chose de plus curieux que Tananarive : c'est le peuple qui Ta bâtie.