CHAPITRE VU PAGES D'HISTOIRE
I. — La « Ville saixte ». — Le Malgache oublie facilement. — Ex
ROUTE POUR AmBOUHIMA.XGUE. — Un CHAMP DE BATAILLE. — RaPPEL DE
LA Croix du Sud. — La mer d'ogre. — Une porte dangereuse. — Sage parti du général Duchesne. — Une curieuse forteresse. — Tombeaux royaux. — Princes nébulevx. — Opulence funéraire. Tragique manifestation d'une morte. — Histoire d'un prince gênant.
— Du DANGER de COUCHER DANS UN LIT TROP HAUT. — DÉLICATESSE DANS LE RÉGICIDE. — Le GRAND MALGACHE. — CONQUÉTE RATIONNELLE. —
Prudence et ambition d'un petit peuple. — Retour vers la barbarie.
— Un RÈGNE funeste. — Le sort des Malgaches se décide. — Ou l'on en vient pour avoir voulu trop bien faire.
IL — Discrétion du journal officiel. — La lumière sacrilège. — Le respect des cheveux coupés. — Le crâne d'Andrianampouinimerne.
— Veillée funèbre. — Sépultures dévalisées. — L'inépuisable
BONTÉ d'un général. — CoRTÈGE DE CADAVRES. — La « MARSEILLAISE »
ET LES « Bottes de Bastien ». — Fantaisie administrative. — Un secret mal gardé. — Un « coup d'audace ». — Vexations inutiles. — Ce
QUE devient la GALANTERIE FRANÇAISE AUX COLONIES. — LeS TERREURS
DE Ranavalna. — Une reine en voyage. — Mission délicate d'un
OFFICIER. — ÉtONNEMENTS DE BÉBÉ. — COMMENT IL EST VRAI QUE LA
France avait, en la reine de Madagascar, une implacable et terrible ENNEMIE. — AsSASSINAT^d'uNE PRINCESSE. — COMMENT LES FRAN- ÇAIS SONT VENUS ENSEIGNER LA JUSTICE AUX MALGACHES.
Pour trouver une trace d'art malgache, nous sommes allés fouiller le capharnaûm de Manjakamiàdana. Maintenant j'invi-
234 CHEZ LES IIOVA
terai mes lecteurs à me suivre à Ambouhimangue, berceau et hier encore tombeau du prince en qui s'incarne la seule page vraiment grande de l'histoire des Houves.
Tout le monde a entendu parler d'Ambouhimangue [Ambo- Tiimanga , avec son surnom de u la Ville sainte ». Il importe d'abord de dissiper une équivoque à propos de ce surnom. Après ce que j'ai dit de rindifférence des Houves en matière religieuse, on comprendra que les mots « ville sainte » ne sauraient ici s'entendre dans leur sens habituel. Ambouhimangue n'est ni un Kiev ni unBénarès. Ce n'a jamais été un sanctuaire delà religion, pas même un lieu plus spécialement dévot que les autres à l'ensemble des superstitions populaires.
M. Gauthier, dans une étude à laquelle je ferai plus d'un emprunt au cours de ce premier paragraphe, a défini le caractère de la ville malgache dite improprement sam/e, et montré que les souvenirs qui s'y rattachent ne sont que des souvenirs dynastiques. « Ce qu'il y a de remarquable, ajoute l'auteur, c'est qu'ils sont tout récents: un siècle à peine. U est curieux de voir avec quelle rapidité les faits historiques patinent chez ce peuple naïf et souple. Andrianampouinimerne a régné de 1787 à 1810 : il est le contemporain de la Révolution et du premier Empire. Chez nous, les passions de cette époque sont* encore vivantes ; ici, Andrianampouinimerne apparaît avec un recul étonnant, comme une sorte de Charlemagne mythique. Les luttes et les haines, si récentes, entre Antimeriniens du Nord et du Sud, n'ont pas laissé de traces, et les royaumes vaincus, oubliant leurs propres traditions, n'ont gardé la mémoire que d'Andrianampouinimerne. Les conquérants se déifient ici plus vite qu'ailleurs. »
Ainsi, l'histoire des Houves nous fournit tout d'abord ce grand trait de leur caractère : l'oubli facile du passé à travers un rapide développement. Si nous savions tirer parti de cette faculté, si nous ne faisions rien qui fût de nature à semer des
rancunes, le peuple que le sort des armes a mis définitivement sous nos lois ne songerait pas à regarder en arrière.
Le chemin rougre. — Située dans la partie la plus chauve de rimerne, Ambouhimangue s'élève sur un rocher qui fait contraste avec le pays qui l'entoure. Après une marche d'environ 25 kilomètres au nord de Tananarive, à travers les remous de la terre rouge, on n'a guère rencontré en fait de culture qu'un îlot verdoyant situé adroite de la route, au milieu d'un lac, et quelques pauvres rizières blotties dans les creux. L'îlot est un jardin, propriété privée, appartenant à une famille noble de la capitale. Un élégant cottage, ayant tous les dehors d'une demeure somptueuse, dresse, au-dessus des ombrages, ses arcades et ses terrasses. Hormis ce gracieux accident, aucune végétation. La campagne, à perte de vue, s'étend morne, tragique, digne théâtre des brigandages qui s'y opéraient hier encore et des guerres civiles qui l'ont ensanglantée autrefois pendant quarante ans.
A la mort d'Andriamasinavalona, vers le milieu du xviii^ siècle, l'Imerne fut divisée en cpiatre royaumes : Tananarive, Ambouhitrabiby, Ambouhidratrime et Ambouhimangue. Partage qui devint la source de luttes ininterrompues. Les quatre souverains s'allièrent tour à tour aux tribus pillardes qui confinaient à leurs territoires, et c'est à cette occasion que le Sakalave apparaît dans l'histoire pour la première fois.
Aux trois quarts du chemin, entre Tananarive et Ambouhimangue, nous sommes au beau milieu du champ de bataille où se déroula, de 1750 à 1790, cette quadruple guerre civile dont seuls témoignent des villages fortifiés, les uns encore debout, les autres en ruines, que l'on remarque tantôt à droite, tantôt à gauche du chemin. Sombres agglomérations de bâtisses en pisé rougeâtre, disant avec une éloquence affreuse toute une épopée de drames et de misères, les surprises nocturnes, les assauts
d'hommes noirs et nus surgissant des broussailles où ils avaient rampé, les pillages, les tueries, les massacres, les épouvantables mêlées" dans les ruelles, les cris de fauves, les fossés ruisselants de sang. Puis, partout, de vieux tombeaux. On en traverse des groupes de trente à cinquante, disposés de chaque côté de la route et formant avenues.
Derrière soi, dans une échancrure de montagne, Taltier sommet de Tananarive, couronné de son Rouve, noyé de lueurs blanches, apparaît plus haut que tout ce qui l'environne, pyramide féerique, rêve bâti, tandis que par devant vient se détacher, sur le rouge océan de terre, la masse bleue d'Ambouhimangue. Par sa dense toison de vieux arbres qu'azuré la transparence de l'air, elle justifie bien son nom d' Ambohimanga y « ville bleue ». Comme Tananarive, comme Ambouhidratrime qui s'élève à l'ouest, comme Ambouhitrabiby qui se dresse à l'est, elle porte son Rouve sur son point culminant, car il était de tradition à Madagascar que, dans une ville royale, nul ne pouvait se bâtir une demeure aussi haut que celle du roi.
Ainsi, sur un certain parcours de cette funèbre route d'Ambouhimangue, on voit en même temps les quatre burgs des quatre fiefs qui se firent une guerre si longue et si acharnée. Ils sont placés comme les quatre étoiles maîtresses de la Croix du Sud. Ilafy, également cité royale, moins importante, achève, par sa position en retrait dans le champ Est inférieur, de parfaire cette curieuse' ressemblance d'un groupe de villes sanglantes avec la pure constellation qui brille toutes les nuits dans le ciel de Madagascar.
Du Rouve d'Ambouhimangue, trois de ces « capitales » disparaissent, cachées par les mouvements du terrain. En revanche, on y découvre une de ces étendues de pays qui — d'après le témoignage déjà cité d'Ida Pfeiffer — ne se présentent à l'œil du voyageur nulle part aussi vastes que sur le haut plateau de la grande Ile. On embrasse d'un seul coup d'œil presque tout
rimerne et la moitié du Betsiléo. Une mer d'ocre rouge, pétrifiée en pleine tempête... Cela est plus triste, plus angoissant que le désert jaune.
La Ville hleue. — Le mamelon d'Ambouhimangue présente au sud une pente forestière très raide, surplombée parle Rouve. La ville, d'environ cinq mille âmes, occupe le versant nord qui abrite toutes ses maisons sous de séculaires ombrages. Contemporains des plus vieux rois d'Imerne, les arbres, déchaussés, s'agriffent au sol, se cramponnent aux rocs avec une énergie que les traditions ont perdue. Naguère, tout homme blanc qui franchissait la première enceinte d'Ambouhimangue était sûr de périr dans Tannée. Et si, par impossible, cet homme blanc était un cavalier, lui et son cheval devaient tomber frappés de la foudre sur le seuil même de la porte. Les arbres de la Ville bleue gardent toujours leur farouche allure de croyants inhospitaliers, tandis qu'à cette heure les habitants laissent errer sans protestation la curiosité des vazahas qu'attire Ambouhimangue.
On a dit que le général Duchesne n'avait pas osé prendre la « Ville sainte », dans la crainte d'y rencontrer une résistance désespérée, de se heurter à quelque miracle de fanatisme. Ce miracle fut-il jamais possible ? J'en doute. En tout cas, le général Duchesne fît sagement de ne pas aller user contre ce village les dernières forces qui lui ont permis d'entrer à Tananarive quelques heures avant la minute suprême où elles l'eussent certainement abandonné. Malgré le prestige d'Ambouhimangue, il valait mieux encore prendre Tananarive. La prise de Tananarive nous assurait Ambouhimangue ; celle d'Ambouhimangue ne nous eût pas donné Tananarive.
Le Rouve de la ville sainte est entouré d'un mur de fortification, en pierre, qui ne mesure pas moins de 4 mètres d'épaisseur. Cet ouvrage, merveilleux pour un tel pays, est surmonté d'une solide palissade en bois. L'enceinte renferme
un pavillon d'angle et un pavillon central, construits dans un style anglo-indien assez pittoresque et communiquant entre eux par une galerie. Ils servaient de logis à la Reine lorsqu'elle venait séjourner à Ambouhimangue. Dans le grand pavillon, il y a une vaste pièce qui était la chambre royale. Elle est ornée d'assez bonnes peintures. Il s'y trouve deux meubles importants : un bureau à cylindre, du temps de Louis-Philippe, et un magnifique lit français. Détail curieux : la petite reine n'a jamais voulu coucher dans ce grand lit ; elle y avait peur. Le lieutenant chef du poste d'Ambouhimangue, qui a le sommeil moins visionnaire, y passe maintenant d'excellentes nuits.
Autour de cette demeure on voit des arbres, une façon de jardin et deux bassins peuplés de poissons rouges.
La forteresse, défendue par des fusils de rempart qui se trouvent aujourd'hui dans le musée de Manjakamiàdana, dessine un polygone à angles morts. Rien qui rappelle la grande science militaire des constructions du moyen âge. Toutefois, par sa position au-dessus de la ville qui semble se cacher et se protéger dans son ombre, elle évoque l'idée d'une vie féodale qui, à la couleur près, devait terriblement ressembler à celle qu'on menait chez nous au xii*^ siècle.
Mais les monuments les plus intéressants delà citadelle sont les cases royales aux pignons desquelles se croisent de grandes flèches de bois — rappel symbolique des cornes de bœuf que les très anciens chefs avaient coutume de fixer au faîte de leurs demeures, — puis quatre mausolées.
Un Saint-Denis malgache. — Ces derniers, à peii près semblables, sont des édicules carrés à pièce unique, sans parquet. Les cloisons et le sol disparaissent entièrenient sous des lambas de laine rouge qui, tous les ans, à l'époque du Fandrouane, étaient renouvelés. Au-dessous du sol, composé d'une couche de terre d'environ 10 centimètres d'épaisseur et forte-
PAGES d'histoirp; 239
ment étayée de madriers, il y a un grand caveau construit en charpente. Dans le plus récent reposaient Ranavalna I'^ et Ranavalna II; dans un autre, Andrianampouinimerne, seul; dans le troisième, Andriambelomasina et Andriantsimitoviaminandriandehibé ; dans le dernier, Rafaralaliimanjaka et Randrianambonimitany, ainsi que deux princesses : Ravololondralambo et Rasoherina.
La chambre rouge de chaque monument contenait, sur des étagères ou à même le tapis, les « reliques », c'est-à-dire différents objets — quelques-uns curieux et de valeur, d'autres bizarres — ayant appartenu aux hôtes respectifs du caveau. Ils ont été transportés au musée de Manjakamiàdana.
Ces sépultures n'étaient sans doute pas aussi artistiques que celles de l'abbaye de Saint-Denis ; mais elles tiraient une certaine grandeur de leur solitude jusqu'alors inviolée et de la piété superstitieuse qu'elles inspiraient. A la plupart d'entre elles s'ajoutait le mystère historique, plus inquiétant que la mort même.
Seuls, aujourd'hui, les vieillards imériniens ont conservé la tradition orale sur laquelle repose toute l'histoire de ce pays antérieurement à Andrianampouinimerne. Seuls ils ont pu nommer les princes ensevelis dans les deux plus anciens tombeaux d'Ambouhimangue ; et il a bien fallu s'en rapporter à leur témoignage. La jeunesse houve d'à présent, élevée par les missionnaires, ignore la " chronique des ancêtres royaux », et, avec la tournure des choses, il me paraît certain que la prochaine génération ne voudra même plus savoir si Andrianampouinimerne et Radame ont existé.
A la vérité, la tradition orale à laquelle nous avons dû recourir pour « étiqueter » les plus vagues hôtes de la nécropole princière se trouve en partie consignée dans le livre malgache du jésuite Callet, Tantaran andriana ; mais ce qui ne se trouve plus, c'est le livre même. L'un des rarissimes exemplaires qui . soient complets appartient à M. Laroche. Il serait d'ailleurs
inutile d'y chercher le moindre renseig-nement sur les deux princes et les deux princesses du quatrième tombeau. Nous avons dû nous contenter de leurs noms, affirmés par les doyens des castes Zanadralambo et Zanadahy, qui font autorité en la matière. Ces morts « illustres » sont complètement perdus dans la nuit des origines d'Ambouhimangue, lesquelles ne semblent pas être antérieures à la seconde moitié du xvii* siècle.
Les deux rois qui étaient ensevelis côte à côte dans le troisième tombeau paraissent avoir été les deux premiers souverains authentiques d'Ambouhimangue. Cependant je n'en jurerais pas. Andriantsimitoviaminandriandehibé [le-noble-sanségal-parmi-les-grands-nobles), marié à une femme dont le nom était presque aussi copieux, Rampanananiambonitanilehibé [riche-sur-Ia-grande-tevre], aurait vécu en 1647. On sait de lui qu'il voulut être le seul héritier d'un domaine partagé par son père entre deux fds, et qu'il y réussit en brûlant le village de son frère et en se faisant proclamer roi. Après ce terrible début, il employa son règne à conquérir pacifiquement des rizières sur les marais proches du fleuve Ikioup. Son compagnon de lit funèbre, Andriambelomasina, serait le second roi d'Ambouhimangue, qui eut pour successeur au « trône » l'imbécile et cruel Andrianjafy, son fils.
En réalité, cet Andrianjafy ne fut qu'un tuteur (un singulier tuteur, comme on verra plus loin), chargé de régner provisoirement, en attendant qu'un certain Ramboa, son neveu et pupille, fût en âge de lui succéder. Ce petit Ramboa, désigné par une foule de prodiges fatidiques pour devenir le pacificateur et le maître des quatre royaumes, n'était autre que le futur Andrianampouinimerne.
Le grand homme de l'histoire houve dormait seul, ai-je dit, dans le troisième tombeau de la nécropole. Contrairement aux autres princes, il n'avait pas de cercueil. 11 était allongé au milieu de sa fosse, ayant auprès de lui ses deux fusils de prédi-
leclion et une tige d'argent qui donne la mesure exacte de sa taille. Il reposait sur un lit de piastres. Toute la boiserie du caveau était plaquée de lames d'argent.
Quant aux deux Ranavalna, on les a trouvées l'une sur l'autre, dans un même sarcophage tout en argent massif du poids de l.oOO livres. Les cercueils des autres princes étaient creusés dans des troncs d'arbres d'une essence rare. La bière d'argent avait été construite sur les ordres de la vieille Ranavalna i^^ désireuse d'étonner après sa mort ceux qu'elle avait terrifiés de son vivant.
Mais il arriva que, défunt, l'affreux tyran femelle sema encore l'horreur autour de lui. Le corps de Ranavalna, raconte le père La Vaissière, avait été transporté à Ambouhimangue. Sur tout le parcours du cortège, le sang des bœufs avait coulé à flots ; on immolait encore au dernier moment les taureaux que la vieille reine tenait en réserve pour ses spectacles favoris, ainsi que ceux qu'en guise d'offrandes funèbres on amenait à chaque instant des villages d'alentour. Aux clameurs de la foule et aux pleurs obligés des esclaves royaux la grande voix du canon allait se mêler, car le corps était sur le point d'être déposé dans la fosse : tout à coup une explosion, suivie de sanglots et de cris véritables, jette l'épouvante dans l'immense assemblée. C'est toute la poudre préparée pour les décharges d'artillerie qui a pris feu. Quatre-vingts personnes mortes ou expirantes, un plus grand nombre encore de blessés jonchent le sol près de la sépulture royale. Radame fut désolé de cet accident et s'intéressa au sort des victimes ; mais le mal était fait. « La Providence — ajoute naïvement le père jésuite — avait permis ce sanglant épisode comme le couronnement le plus digne d'une vie tout entière employée à verser le sang innocent. » . . '
Quant à Ranavalna H, première souveraine chrétienne de Madagascar, mal dégagée des pratiques de l'idolâtrie, si elle
reposait à Ambouliimangue dans le même cercueil que Ranavalna I'^, c'est en raison de sa volonté formellement exprimée avant de mourir. Elle succomba dans la nuit du 12 au 13 juillet 1883, goutteuse, hydropique, achevée par les ponctions des médecins malgaches et les recettes des sorciers.
Le 14 mars 1897, les sépultures d'Ambouhimangue ont été ouvertes, et leur contenu transféré àTananarive. Je raconterai plus loin cette cérémonie, dont les détails, pourtant curieux à plus d'un titre, n'ont pas été publiés. Dans ce paragraphe rétrospectif la fîgurç en quelque sorte symbolique d'Andrianampouinimerne s'impose à notre attention.
Oncle et nereu. — L'enfance et l'avènement du grand Malgache ont été racontés par M. Gauthier avec beaucoup d'observation et d'humour. On en va juger par quelques épisodes de la régence de l'oncle Andrianjafy, lequel « ne voulait pas ramasser les sauterelles pour les enfants des autres '^ lisez pour son neveu Ramboa, et qui fit tout ce qu'il put pour l'empêcher d'arriver au trône.
Cette lutte amusante est frappée au coin du caractère et des mœurs malgaches.
L'oncle invite de temps en temps son neveu à des promenades en apparence inoffensives, au cours desquelles irprojette tantôt de le précipiter par mégarde dans un abîme, tantôt de le noyer dans un marais. La victime in spe est toujours prévenue à temps et trouve un prétexte poli pour se dérober. Un jour, par exemple, le roi se retourne au moment décisif de la promenade et dit d'un ton dégagé :
— Tiens, où donc est le prince ?
— Il s'est arrêté tout à l'heure pour s'arracher une épine du pied; où diable a-t-il bien pu passer ?
En désespoir de cause, et n'arrivant pas à faire disparaître par accident son héritier présomptif, le roi se décide à l'exé-
PAGES d'histoire 243
cuter officiellement. Il lui envoie des émissaires qui, en outre de leurs couteaux, étaient porteurs d'un magnifique cercueil d'argent destiné à contenir les restes mortels de Ramboa... Toujours prévenu à temps, le prince fait son paquet et part avant le jour, le bâton sur l'épaule. Grand émoi à Ambouhimangue : « Où donc est Ramboa ? sa maison est fermée, il est parti ce matin avec des bagages ; il y a de l'Andrianjafy làdessous. » Cependant le fugitif rencontre par basard, au coin d'une rizière, un notable cultivateur ambouhimangais appuyé sur sa bêche.
— Où donc vas- tu si vite ?
Des explications s'échangent, à la suite desquelles le notable se précipite vers Ambouhimangue, après avoir dit à Ramboa :
— Ne t'en va pas ; tu seras roi ce soir.
Une conspiration s'ourdit entre douze chefs résolus, dont l'histoire a conservé les noms : c'est le Rutll malgache. Les douze conspirateurs réunissent un grand habary, et ce kabary, tel qu'il est rapporté par le P. Callet, est une chose admirablement houve. Pas de déclamation sur l'indignité d'Andrianjafy ; on ne le proclame pas déchu; on ne prononce même pas son nom. — « Qui donc est notre roi, Tsimahafotsy ? [Tsimahafotsy est le surnom des Ambouhimangais.) Qui donc est notre roi ? Le défunt (Andriambelomasina) s'était désigné un successeur, notre Ramboa ; ses dernières volontés sont sacrées. » Un imbécile interrompt : — « Certainement, ses dernières volontés sont sacrées; mais d'autre part, Andrianjafy ?... » L'interrupteur tombe percé de coups de sagaie ; le kabary continue ; on supprime le roi Andrianjc^fy par prétérition ; personne n'a l'air de s'apercevoir qu'un individu de ce nom existe. C'est bien l'habitude malgache de n'aborder jamais une question de front; les discours sont très longs, mais ils n'ont d'essentiel que ce qui est entre les lignes. Et voilà comment Ramboa devint Andrianampouinimerne.
M. Gauthier a une vocation d'historien pince-sans-rire. Andrianjafy, ajoule-t-il, ne disparut pas sans résistance. Il se vengea d'abord sur un autre membre de la famille qui avait été secrètement l'auxiliaire de Ramboa et qui n'eut pas l'intelligence de s'éloigner à temps. Ce comparse portait un nom très répandu dans la famille royale : Andriantsimitovy (le prince sans égal), et l'histoire de sa mort est assez malgache pour mériter d'être racontée.
« Tous ceux qui ont pénétré dans une des vieilles cases royales que le temps a respectées ont remarqué, dans le coin nord-est, un lit perché tout en haut de colonnes, ou plus exactement de pieux très élevés, à trois mètres cinquante ou quatre mètres du sol : on y grimpe au moyen d'une échelle rudimentaire. C'était là que par mesure de prudence couchaient jadis les grands personnages, et plusieurs exemples prouvent que cette précaution était dangereuse. Il est question d'un vieux roi que sa femme, qui évidemment couchait dans la ruelle, fit tomber du haut du lit d'un coup de pied adroit et vigoureux : l'instant d'après elle était veuve. Pareille mésaventure fut fatale au » prince sans égal ». Il était sur son lit lorsque Andrianjafy lui prit insidieusement la main, sous prétexte d'y lire l'avenir dans les lignes; mais il s'y cramponna si vigoureusement que le reste du corps suivit, et le prince sans égal fit une culbute qui lui rompit le cou. Andrianjafy fit creuser pour l'ensevelir une fosse profonde comme un puits :
« — Tâchez qu'on ne puisse plus avoir le corps ; qu'il soit introuvable même pour sa mère !
« Et l'on entassa dessus des pierres et de la terre.
« Andrianjafy fut bien vite mis hors d'état de nuire ; il fut pris et conduit à Ambouhimangue. Andrianampouinimerne plaida timidement sa cause : « Il est seul maintenant, sans partisans ; qu'avons-nous à craindre de lui ? » INIais les Tsimahafotsy, qui avaient évidemment de vieux griefs, n'entendaient pas de cette
PAGES d'histoire 245
oreille : « Il a mangé nos femmes et nos enfants ! « — expression toute métaphorique. Andrianampouinimerne alla donc se promener à l'ouest d'Ambouhimangue pendant que le peuple allait au-devant de Toncle, à l'est. Un simple sujet ne pouvant toucher le roi, on le fît tuer par quelques membres de la famille royale, ses pairs. Impossible de se laisser aller au régicide avec un sens plus délicat des convenances. »
Andrianampouinimerne. — Le dévouement de ses concitoyens avait donné au petit Ramboa l'un des trônes de l'Imerne : son génie lui assura tous les autres. Ses vastes ambitions s'affirmèrent le jour même où il fut installé solennellement : « Il faut que l'Ile m'appartienne, déclara-t-il, la mer doit être la limite de mon royaume. »
L'audace de cette parole donne à penser. Andrianampouinimerne était-il un de ces phénomènes comme on en trouve dans l'histoire des peuples tant civilisés que barbares ; un de ces génies belliqueux, passionnés de guerre et de conquête, qu'une furie semble fouetter et pousser toujours en avant jusqu'à extinction de leur vie ou lassitude de la fortune? Non. Le grand guerrier malgache était surtout un grand politique, imbu de celte idée moderne : fondre sous l'autorité de la race prépondérante tous les éléments d'un pays ayant des frontières naturelles, en faire une nation. Sa conception était donc supérieure à celle d'un Cambyse ou d'un Tamerlan.
Tandis que son contemporain Napoléon méditait les folies illustres par lesquelles il se rattache plutôt à la famille des conquérants de l'antiquité, le petit prince de race inférieure caressait un projet à la fois plus modeste et plus viable et, pour en préparer l'exécution, commençait d'abord par consolider sa puissance intérieure en donnant à son peuple sept années de paix. Prompt à saisir ensuite l'incident qui vint à son heure, il soumit toute l'Imerne en n'employant la force que là où la
246 CHEZ LES nOVA
diplomatie avait échoué. Déjà était réparée la faute du trop faible Andriamasinavalona ; pour la seconde fois, après plus d'un siècle de divisions, toute la tribu houve se trouvait constituée sous une autorité unique. Andrianampouinimerne employa la même tactique à son système d'irradiation dans la périphérie de l'Ile, acquit ainsi le Betsiléo, le pays des Sihanakas, celui des Bézanozanes, et fît du roi des Sakalaves son vassal. Bien que son rêve, « la mer comme limite du royaume, » ne fût pas encore réalisé, l'œuvre accomplie était déjà immense. Sentant qu'il ne pouvait pas la parachever lui-même, il y prépara son fils de prédilection, Radame, désigné pour héritier à l'exclusion de ses autres enfants, et employa les dernières années de sa vie à faciliter diplomatiquement les futures conquêtes de son successeur.
Dans cette même période, comme dans la première de son règne, ce prince, en qui l'on trouve toutes les qualités qui font un grand chef de nation, organisa, fît des lois durables, développa l'agriculture et le commerce par tous les moyens en son pouvoir, s'efforça de créer un esprit national, d'inspirer à son peuple le sentiment de la dignité par le travail. <■ Travaillez, disait-il, et le sol vous nourrira ; les paresseux deviennent forcément voleurs. »
On raconte qu'un de ses plus chers conseillers, Hagamainty, animé des mêmes sentiments que le maître, et voulant donner l'exemple au peuple, travailla si bien un seul pied de manioc, planté dans une terre profondément remuée et fumée avec soin, que ce seul pied produisit la charge de huit hommes.
« Il va sans dire qu'un monarque tel qu'Apdrianampouinimerne ne dut pas négliger les digues, les canaux et autres champs de riz, à la création desquels les rois de l'Imerne s'appliquèrent tour à tour avec tant de zèle dès les commencements de la monarchie. La tradition lui attribue en effet sur ce point des travaux considérables, qu'il fit exécuter dans les diverses
provinces de ses Etats, au fur et à mesure qu'il les annexait à son patrimoine d'Ambouhimangue. Aussi la famine, sous son règne, fut-elle ignorée de ses sujets. » (La Vaissièue.) — Il n'en est pas de même sous le nôtre !
Enfin, Andrianampouinimerne avait, dit-on, le sentiment de la grandeur ; « il la cherchait non seulement pour son royaume, mais encore en ce qui concernait la dignité de sa personne ».
Tel fut le prince qui régnait là-bas un siècle avant l'heure où nous nous sommes enfin décidés à civiliser de pareils sauvages !
La petite épopée maig-ache. — Le même besoin de diminuer le mérite des Houves semble avoir été éprouvé par la plupart de ceux qui ont écrit sur l'histoire de ce peuple. On ne conteste pas qu'Andrianampouinimerne et Radame P'' fussent des hommes de grande valeur, ce qui est vraiment fort heureux ; mais on ne peut raconter les belles choses qu'ils firent sans rappeler à tout propos, av^c une étrange insistance, que l'exemple de la civilisation européenne les y détermina.
Évidemment, ce peuple-là ne brille pas par la- force de son génie propre, mais sa puissance d'assimilation est en soi quelque chose d'assez remarquable.
Il convient en outre de faire observer que, si les Houves, en matière industrielle, furent toujours des imitateurs incapables de modifier et de s'approprier le modèle venu d'Europe, il n'en est pas de même pour les institutions qu'ils nous empruntèrent. Au lieu de chercher à plier les mœurs de leur pays aux réformes enseignées par le monde blanc, ils s'efforcèrent, au contraire, d'adapter celles-ci à celles-là. Tel fut leur programme pendant leurs deux périodes de progression : la période Andrianampouinimerne-Radame et la période Rainilaiarivoune. En quoi ils se sont montrés beaucoup plus sages que notre administration, laquelle veut appliquer ses mêmes règlements dans toutes
les colonies sans se préoccuper des différences de conditions et de milieux.
Ce qui prouve que, dés l'origine, les emprunts que firent les Houves à notre civilisation furent judicieux et prudents, c'est la mesure d'Andrianampouinimerne interdisant aux Européens le séjour dans sa capitale ou dans toute autre ville de l'imerne, à l'exception dAmbatoumangue, spécialement désignée par lui. « 11 semblait à ce prince, comme à la 'plupart de ses sujets, dit le P. La Vaissière, que, si les enfants de l'Europe s'établissaient librement au milieu du territoire liouve, ils arriveraient bientôt parleurs richesses, leur habileté, leur supériorité en tout genre, à y asseoir leur domination au détriment de celle des dieux et des habitants du pays. » Ils ne manquaient déjà pas d'une certaine clairvoyance, Andrianampouinimerne et la plupart de ses sujets ! A la suite de ces lignes (édition de 1885) vient cette réflexion vraiment savoureuse : « De là ce sentiment de défiance et (ï inexplicable susceptihililé qu'on retrouve encore aujourd'hui, plus ou moins accentué, au fond de toutes les mesures gouvernementales de la cour d'Imerne ayant trait à des Européens. » Si le P. La Vaissière vivait encore, cette susceptibilité lui paraîtrait sans doute moins inexplicable.
L'historien de la ^Mission a montré plus de flair quand il écrivait : « On peut donc être sûr que, si la cupidité des richesses des blancs, plus forte quelquefois que la défiance, ou une terreur facilement superstitieuse de notre puissance, ne domine pas le cœur du politique liouve, c'est le premier sentiment, la défiance, qui en sera le principal régulateur et se montrera dans toutes ses relations avec les étrangers. L'appât de nos présents ou la crainte de nos armes pourront bien, pendant quelque temps et en quelques cas particuliers, créer des exceptions à cette grande loi ; mais les présents une fois reçus ou la crainte du danger passée, rien n'empêchera le Houve de reprendre son habituelle suspicion envers les blancs (dont ils
PAGES d'histoire 249
connaissent les habitudes vis-à-vis des races de couleur, aurait pu ajouter le P. La Vaissière). Ceux-ci auront beau protester, invoquer la force de leurs droits, le politique houve n'en aura nul souci, et il se hâtera, avec autant de prudence que possible, de mettre hors de chez lui ces importuns étrangers (en quoi -7aurait pu encore ajouter le père La ^'aissière — on ne saurait le blâmer, par la raison que nos protestations ne sont pas plus sincères que nos droits ne sont légitimes).
Je pense que ma réflexion sera bien comprise. Je ne conteste pas les droits de la France sur Madagascar au point de vue européen, attendu qu'en effet nous avons été les premiers à jeter notre dévolu sur cette terre lointaine et à y planter nos piquets. Mais, si j'étais Houve, j'aurais toutes les peines du monde à considérer comme des droits nos empiétements successifs, eussé-je été contraint, par la force ou par la peur, à les sanctionner.
Avec beaucoup de justesse, le P. La Vaissière ajoute : u Le grand tort de la France, dans l'ensemble de ses démêlés avec le Gouvernement de Tananarive, est d'avoir pratiquement méconnu les lois de cette politique... La grande habileté, au contraire, de sir Robert Farquhar, d'IIastie son agent, des Méthodistes ses coopérateurs, et en général du Gouvernement de Londres, c'est de les avoir prises pour règles constantes de leur conduite avec les Houves, depuis 1815 jusqu'à nos jours. » Et voilà bien, en effet, pourquoi les Anglais s'étaient fait plus que nous aimer des Houves, pourquoi ils ont implanté leur commerce dans l'Ile lorsque nous n'avons fait qu'y végéter, et pourquoi ils eussent conquis Madagascar sans beaucoup d'argent ni de peine si cette colonie les avait sérieusement tentés.
Andrianampouinimerne eut en Radamc un digne successeur. Celui-ci fit également œuvre de guerrier, de législateur et de diplomate. LesBezanozanes et les Betsiléos, soumis par l'aigle, essayèrent d'abord de se révolter; l'aiglon fondit sur eux avec
la rapidité de la foudre et leur lit durement sentir î'étreinte de ses jeunes serres. Un fait qui mérite d'être rapporté se rattache à l'expédition contre les Betsiléos ; il renferme un bel exemple de patriotisme à l'honneur de cette tribu. <• La ville d'Ifandanana, bâtie sur un roc élevé, coupé à pic de tous côtés, et où Ton ne pouvait arriver que par des sentiers impraticables à des hommes en armes, servait de refuge à un grand nombre de rebelles. Radame résolut de les prendre par un blocus rigoureux. La disette ne tarda pas, en effet, à se déclarer dans la petite cité. Obligés de choisir entre les tortures de la faim et le glaive de Radame, les Betsiléos, arrivés au paroxysme du désespoir, préférèrent se donner eux-mêmes la mort. On les vit alors avec stupeur se présenter par groupes nombreux sur les bords du rocher à pic au plus haut duquel Ifandanana était perché ; puis là, les yeux bandés, commencer, sous les yeux des Houves, avec accompagnement de chants et de cris effroyables, une ronde homicide dont le terme devait être infailliblement une chute en masse dans l'abîme comme il arriva en effet. On évalue à plusieurs milliers le nombre des malheureux qui se suicidèrent de cette façon. Lorsque les plus fanatiques eurent succombé et qu'il ne resta plus à Ifandanana que des femmes et des enfants, le courage leur manqua pour continuer cette ronde infernale, et trois cents d'entre eux devinrent les esclaves des riouves. »
Les Houves, qui n'eussent pas été capables d'un pareil trait d'héroïsme, n'en réalisèrent pas moins le vœu d'Andrianampouinimerne, et, conduits par Radame, ils étendirent leur empire jusqu'aux rivages de la mer.
La clairvoyance que ce prince avait héritée de son père ne se démentit pas un seul instant, même vis-à-vis des Anglais, qui avaient su gagner son amitié. Ceux-ci l'engageaient à ouvrir une route carrossable entre Tananarive et Tamatave : « Si pareille route s'ouvrait, déclara le roi, les Anglais eux-mêmes
ne tarderaient point à s'en servir pour s'emparer de mon pays. » Les personnes qui auraient pu se dire : « Fallait-il que ces Houves fussent barbares et stupides pour n'avoir pas établi de grands chemins de communication à travers l'immense pays dont ils s'étaient rendus maîtres ! « savent maintenant à quoi «'en tenir. Ils n'avaient peur que des Européens, dont les avances leur étaient à bon droit suspectes. On peut être certain qu'ils eussent sillonné leur Ile de routes et de canaux du jour où ils se fussent sentis capables de la défendre efficacement parles armes contre une invasion blanche. Hélas! ce pauvre petit peuple, grand par l'ambition, avait fait ce rêve insensé. Il est possible que nous l'ayons initié au progrès, mais sa juste peur de nos convoitises en a paralysé la marche et a fini par le réduire, lui, à la perte de son indépendance. C'est dommage. Il eût été au moins curieux de voir, au xx*' siècle, une civilisation noire en plein épanouissement dans une île des mers australes, et ce que fussent devenues, passées à ce crible, telles de nos institutions et de nos idées. Qui sait si nous n'aurions pas eu, à notre tour, quelques bons emprunts à lui faire? Quand j'entrerai dans le détail des lois que les Houves s'étaient données en dernier lieu, il y a seize ans, on verra cpie cette hypothèse n'a rien de trop déraisonnable.
Le recul. — Mais le plus grand malheur qui advint à cet intéressant pays fut de laisser tomber sa souveraineté de lance en quenouille.
Avec les traditions fondées par x\ndrianampouinimerne et Radame, des princes d'un moindre mérite individuel eussent pu continuer cette évolution ininterrompue et prudente d'un peuple qui voulait bien se laisser instruire, mais à son profit, fraterniser avec nous, mais non se livrer. Or, soudain, pour sa perte, il inaugura le gouvernement des femmes et des favoris et ne se montra pas moins docile à la quenouille qu'à la sagaie, consé-
quence fatale de ses idées de trop entière égalité entre les deux sexes. Par surcroît, la première femme qui ceignit la couronne fut un monstre, un monstre qui avait la vie dure et que les circonstances favorisèrent dans son œuvre néfaste.
Pendant trente-trois ans 1828-1861). Fabsurdeet triomphante Ranavalna P" fit effectuer, à son peuple un recul vers la barbarie. Ne conservant de la politique de ses prédécesseurs que la défiance vis-à-vis des étrangers, elle fut haineusement et aveuglément défiante. Radame, qui, à part soi, riait des sampys (il alla même jusqu'à tourner en ridicule la fameuse idole Kelimaza, affirmant que ce petit dieu était puant), mais qui avait deviné le pouvoir conquérant de la catéchisation, ne voulait accepter des Européens que leur science et leur commerce. Leur religion lui portait ombrage. Elargissant la loi étroite d'Andrianampouinimerne, il permit aux étrangers le séjour dans toute l'étendue de ses États; mais il ne toléra ni leurs prédications ni leurs moqueries contre les croyances malgaches. Au lieu de s'inspirer de cette sagesse, Ranavalna I" arbora le plus pur fanatisme.
Encouragée dans cette voie par la souplesse des Anglais, qui courbèrent le dos pour laisser passer l'orage, et par la maladroite expédition des Français contre Foulpointe, qui aboutit à l'évacuation de Tintingue avec tout le littoral est delà grande Ile et à l'abandon de nos trop confiants amis les Betsimisars, Ranavalna ne craignit pas de lancer son fameux édit du 13 mai 1843. Il était enjoint à tous les Européens, de quelque nationalité qu'ils fussent, d'avoir à s'assimiler désormais en tout et pour tout aux sujets de la Reine, pour les corvées, la loi du tanguin, l'esclavage, la sujétion à chacun des officiers malgaches. A cette condition seulement ils pouvaient demeurer dans le pays. Si, après quinze jours de réflexion, les Européens ne déclaraient pas adhérer purement et simplement à cette volonté de la Reine, ils seraient chassés du royaume et leurs
biens livrés au pillage. On réclama énergiquement, mais voici toute la réponse que Ton obtint: « Si les Houvesont bien voulu autrefois permettre aux Européens de s'établir à la côte et dans l'intérieur du pays, ne sont-ils pas les maîtres de retirer aujourd'hui celte autorisation ? »
La noblesse malgache, dont l'arrogance dans le succès est le moindre défaut,' approuva fort cet acte de folie furieuse. Mais le peuple cruellement pressuré pour satisfaire aux fantaisies de sa souveraine, mais la bourgeoisie souvent aussi maltraitée que les esclaves et rendue passible comme eux de l'épreuve du tanguin \ se contentaient de subir l'affreux joug que leur veulerie les empêchait de secouer. A cette nouvelle école, les Houves désapprirent ce qu'Andrianampouinimerne leur avait enseigné sur la vertu du travail ; la déformation morale qu'avaient un peu redressée deux princes intelligents et de noble instinct réapparut, s'accentua; on devint une race d'esclaves, de paresseux et de courtisans.
Après l'édit du 13 mai, on passa des menaces à l'exécution : les étrangers furent mis à la porte et l'on pilla leurs établissements. C'en était trop, même aux yeux d'un Anglais. Le capitaine Kelly s'allia au commandant de notre station navale. Trente jours après l'édit, ils essayèrent de prendre Tamatave avec des forces insuffisantes. Nouvelle faute. Il fallut battre en retraite en laissant même quelques morts au pouvoir des Houves grisés. Devant nos vaisseaux levant l'ancre, dix-huit têtes d'Européens furent plantées sur le rivage au bout de pieux aigus. Dix ans après, on les y voyait encore. A la nouvelle de cette victoire, Ranavalna dansa de joie au milieu de son camp, à la musique des canons.
L'insolente fortune de cette femme funeste ne se démentit pas un seul jour: jusqu'à son dernier souftle, qu'elle exhala
' Le /a?i,9J<m, voir p. 291.
tranquillement dans son palais de Tananarive, elle put croire au succès de son œuvre de ruine. Tout y concourut : la tradition du gouvernement anglais, qui, peu susceptible quand les intérêts matériels sont en jeu, désavoua pour ainsi dire le capitaine Kelly en reprenant les négociations avec les Houves ; la Révolution de 1848, qui nous fît oublier les injures de Madagascar; plus tard, enfin, les sympathies de Napoléon III pour l'Angleterre.
Et les Houves purent se faire illusion sur les nouveaux sentiments qu'ils inspiraient à l'Etranger.
La politique de Radame, poursuivie, eût peut-être finalement forcé l'Europe au respect dvm pays nationalisé et décidé à garder son indépendance ; celle de Ranavalna, par son dédain du droit des gens, par son authentique barbarie, rangea Madagascar dans la catégorie des terres les plus prochainement dévolues à la colonisation. <■ Il s'agit maintenant du triomphe de l'humanité et de la civilisation à Tananarive ! >> purent s'écrier les missionnaires. Et cette parole, qui du moins était chez eux une parole de bonne foi, devint le mot d'ordre de nos convoitises économiques.
La chute fatale. — Ni la bonne volonté de Radame II, ni les efforts patients et compliqués de Rainilaiarivoune ne purent faire revenir l'Europe sur son jugement intéressé : les Houves étaient de simples barbares. En vain reprirent-ils la tradition d'avant Ranavalna, en vain réalisèrent-ils de nouveaux progrès ; nous changeâmes « barbares » en <' faux civilisés », et ce fut pis. « Faux civilisés » est pourtant une expression bien discutable ! Il n'y a pas encore vingt ans, beaucoup d'écrivains français l'appliquaient à un peuple d'Europe qui est devenu aujourd'hui notre grand ami et sur le compte duquel nous ne tarissons plus d'éloges.
Pour reconquérir les sympathies européennes, Radame II
eut d'ailleurs le tort de tomber dans l'excès opposé à celui de sa mère ; encore une fois le programme des deux grands ancêtres fut faussé. Radame II voulut le progrès sans bornes^ sans mesure, tout de suite et tout d'un coup. Il proclama son royaume ouvert au commerce de toutes les nations, abolit tous les droits de douane, donna la liberté à tous les cultes. L'Europe ne lui en sut aucun gré, ce qui est une injustice, et les moins fanatiques d'entre les vieux-Malgaches (lisez les réactionnaires) s'alarmèrent avec raison. Après un règne de vingt mois, le pauvre Radame II, qui avait poussé ses rêveries libérales jusqu'à licencier une partie de ses troupes et à ne pas faire garder sa personne, tomba victime d'une conspiration militaire. Nul ne le plaignit. Vint ensuite le long principat de Rainilaiarivoune dont les péripéties ont été trop rappelées en ces derniers temps pour que j'aie aies raconter de nouveau. Il arriva trop tard. Le procès des Houves était fait, la cause entendue. Pendant trente-cinq ans, il pilota la monarchie entre les écueils que lui suscitaient les deux grandes nations rivales, et finalement il sombra. Connaissez-vous une histoire plus brève, plus intéressante et plus triste que celle de ce petit peuple qui s'est perdu pour avoir voulu jouer avec la civilisation comme un enfant avec le feu ?...
L'exhumation des ancêtres royaux. — Toute cette histoire. Tannée dernière, fut secouée de son sommeil sacré. L'exhumation des « ancêtres royaux » d'Ambouhimangue eut lieu le dimanche 14 mars ; la translation à Tananarive, le jour suivant. Les circonstances de cette opération n'ont été relatées dans aucun journal de langue française, pas même dans le Journal officiel de Madagascar. On s'est borné à signaler le
fait en quelques lignes. On va voir qu'il méritait plus d'honneur.
La mission avait été confiée àRasanjy, — lequel venait d'être nommé gouverneur général de l'Imerne. Quatre petits fonctionnaires européens et quelques dignitaires indigènes l'accompagnaient.
On se mit en route de bon matin en emportant une quantité considérable de lamhas des morts, trouvés au palais. Ces lambas sont en soie de couleur brune, à rayures noires.
Vers onze heures, les travaux commençaient. On démolit d'abord les cloisons des mausolées et l'on enleva tous les objets renfermés dans les chambres rouges. Après ce déblayement, on attaqua le sol qui recouvrait les sépultures. A une heure de l'après-midi, les neuf corps étaient à découvert, je devrais dire plus exactement les neuf paquets de lambas, noués près de la tête et près des pieds, renfermant chacun son squelette. Car on sait que les cadavres des Malgaches, immédiatement après la mort constatée, sont enveloppés de nombreux lambas, et ne doivent plus être exposés soit à l'œil des vivants, soit à Y œil du jour (le soleil), même pendant une seconde, sous peine de sacrilège capable de déchaîner les plus grands maux. Leur âme seule peut entrer en communication avec les hommes ; mais ce qui reste de leur corps — même la chevelure — appartient à la nuit éternelle et doit demeurer invisible. C'est pourquoi, aux époques où il est de coutume d'habiller les morts de nouveaux linceuls, on ne défait pas les anciens : on se contente d'y surajouter les lambas neufs.
Quant aux cheveux, ils étaient à part, enfermés dans des poches ou dans des boîtes. Aujourd'hui encore, beaucoup de Houves conservent, dès leur jeunesse, tous les cheveux dont le ciseau du perruquier débarrasse leur front ; c'est le commencement de leur cadavre, un constant rappel à cette idée de la mort avec laquelle ils sont plus familiarisés que les races cliré-
tiennes, et qu'ils envisagent avec sérénité. Puis viendra la suprême « coupe », qui fait partie de la toilette funèbre, et toutes les toisons qu'ils auront successivement portées — les noires, les grises, les blanches — seront ensevelies avec leur corps.
L'impression avait été profonde à l'ouverture du caveau d'Andrianampouinimerne, lorsque était apparue, sans cercueil, l'illustre dépouille, seule dans cette vaste chambre d'argent qu'elle semblait remplir. Un incident regrettable vint porter jusqu'à l'efîroi l'émotion des indigènes. Deux Zanadralambo, c'est-à-dire deux nobles de la caste à qui est réservé le droit de toucher aux cadavres royaux, procédèrent à l'enveloppement de chaque corps dans les lambas neufs. Quand vint le tour d'Andrianampouinimerne, leurs mains tremblaient, ils commirent une maladresse, laissèrent jaillir hors de ses nombreux linceuls la tête du conquérant. Et le « sacrilège » fut consommé. Tout le monde put jeter les yeux sur ce chef de squelette, ricanant dans la mort, entièrement dénudé de chairs, couleur de vieil ivoire.
Autour des lambas neufs, on mit une enveloppe do Jaky (sorte de flanelle pourpre réservée aux rois), et l'on transporta les précieux fardeaux sous une tente qui leur avait été ménagée. Selon les rites, ils furent placés la tête tournée du côté du nord. Pendant la veillée funèbre, les soldats français du poste d'Ambouhimangue montèrent la garde.
Le reste de la journée fut employé au chargement des « reliques » par les soins de deux Zanakandriamitoundra, caste noble ayant le privilège de pouvoir toucher à celles-ci. Ils durent néanmoins réclamer l'aide des mains impures, quand il fallut manier le lourd cercueil d'argent de Ranavalna l'^.
Tout ce qu'on ne put emporter, tous les débris d'étoffes, les objets trop détériorés ou dépourvus d'intérêt curieux (par exemple un lot considérable de pendules à sujets t7'oubadour)^
2b8 CHEZ LES HOVA
furent, — non pas, comme Va dit le journal malgache rédigé par Tétat-major, « pieusement réintégrés dans les tombeaux, en présence de deux zanadahy, gens de la caste ayant pour charge héréditaire d'entretenir le mobilier des sépultures royales », — mais placés dans la cham'bre du lieutenant commandant le poste d'Ambouliimangue où j'imagine qu'ils sont encore.
En réalité, les zanadahy ont assisté au déménagement et à la dispersion des sépultures sur lesquelles ils devaient veiller. Et quant aux reliques que les zanakandriamitondra « pouvaient seuls toucher », tout le monde aujourd'hui les tripote au musée de Manjakamiàdana. J'y ai moi-même manié Fun des plus vieux suaires d'Andrianampouinimerne, en m'étonnant de le trouver là. X'eût-il pas dû rester, selon les rites, autour du corps? La gazette officieuse s'est donc trompée en proclamant qu'on avait témoigné, en ces circonstances, « le plus grand respect aux traditions établies ». La vérité est qu'on a enterré ces traditions en même temps qu'on déterrait les rois ' .
La translation des cendres. — Le lendemain matin, on assujettit chaque corps sur un filandzane de femme (palanquin en forme de corbeille carrée) qu'on recouvrit d'un petit dais de pourpre. Andrianampouinimerne fut placé sur son propre /îiacon (ancien mot pour dire filandzane), l'une des plus précieuses
' De son côté, le Journal officiel de la colonie, au-dessous de sa courte note explicative, déclara : « Les égards témoignés aux dépouilles royales « par les autorités françaises ont surabondamment prouvé aux indigènes « que cette mesure d'ordre n'avait aucunement pour objet de les froisser « dans leurs convictions, ou de porter atteinte au culte légitime de leurs « morts illustres. » Je ne suspecte pas l'intention des autorités françaises ; mais elles ne me paraissent pas avoir tout à fait mérité le témoignagepublic de délicatesse qu'elles se sont décerné en la circonstance. Elles ont, en effet, commencé par s'attribuer les 40 ou 50.000 francs de piastres renfermés dans ces tombes. Ne pouvait-on abandonner cette misère et rester tout au moins correct? Fâcheuse spoliation, qui semble démentir les raisons d'ordre supérieur par lesquelles on a voulu colorer le viol dessépultures royales !...
(( reliques » de son tombeau, dès cet instant profanée par cent bourdzanes, qui ji'avaient pas dans les veines la moindre goutte de sang zanakandriamitoundra.
Le cercueil d'argent fut arrangé de la même façon et recouvert également de jaky.
Le convoi s'organisa sur la place dite Fidaviana, où Andrianampouinimerne aimait à voir danser ses sujets. Elle est située en contre-bas du Rouve, au nord, e,t abritée par de très vieux ombrages.
Avant la mise en marche, Rasanjy lut le kabary qui lui avait été préparé : un cantique de reconnaissance pour « l'inépuisable bonté « du général Galliéni, qui avait « bien voulu permettre » ce qu'on venait de voir.
A quoi le digne Rainilaimozé, quatorze honneurs, gouverneur de l'ex-ville sainte, répondit sur le même ton.
Puis le cortège s'ébranla dans Tordre suivant : le cercueil d'argent, sous le poids duquel fléchissaient les porteurs ; les neuf corbillards; la musique de Tananarive, jouant, disait avec trop de raison la Gazette^ ses airs les plus variés ; enfin, les bourdzanes chargés de reliques, les soldats, la foule... Cela faisait un ruban de queue d'environ deux mille personnes. Et ce spectacle étrange, unique, de toute une histoire morte défilant à travers la plus fameuse contrée du pays rouge, du pays de sang, — le spectacle de toute cette poussière de princes retraversant ensemble, dans le funèbre charivari des cuivres, la terre qu'ils avaient tour à tour rougie davantage, n'était pas sans grandeur, ni même sans mélancolie...
Mais, à mesure qu'on marchait, le cercueil d'argent se faisait plus lourd, comme s'il eût voulu revenir en arrière. On fut forcé de s'arrêter pour en briser les panneaux et diviser la charge. Cette opération (éminemment « respectueuse des traditions établies et du culte légitime des morts illustres >>) exigea une halte de quatre heures. Devant Ilafy, autre halte pour
attendre deux autres cadavres royaux, exhumés du Rouve de cette ville avec les mêmes égards.
Ilafy servait de sépulture au pauvre Radame II et à la princesse Razanadravalone. .Cette dernière, fille de Rasendranoure, avait été choisie par Ranavalna II pour lui succéder ; mais elle mourut prématurément, et ce fut Razafîndrahety, l'exilée de la Réunion, qui monta sur le trône à sa place, sous le nom de Ranavalna III.
Grossi de deux nouveaux corbillards, le convoi se remit en marche et entra dans Tananarive à deux heures de la nuit, aux sons de l'enragée fanfare malgache, qui faisait alterner inconsciemment la Marseillaise et les Bottes de Bastien.
Les onze cadavres passèrent côte à côte leur seconde veillée dans la grande salle de Manjakamiàdana, où achevait de se construire Tamphithéâtre de l'école Le-Myre-de-Yilers. Le lendemain, mardi, on leur donna leur sépulture définitive ["i). Les mêmes zanadralambo et zanadahy qui avaient prêté leur concours à Ambouhimangue remplirent le même office pour l'ensevelissement de chaque dépouille. On mit Andrianampouinimerne dans le tombeau de son fds Radame P"", ainsi que Radame II. Le cercueil en argent, reconstitué, reçut de nouveau les deux Ranavalna et fut placé dans le mausolée de la reine Rajouerne (Rasoherina). L'administration en profita pour enlever de ces sépultures les meubles et objets précieux, notamment la vaisselle plate, qu'elles renfermaient.
Les autres exliumés d' Ambouhimangue allèrent grossir la mystérieuse foule de princes et de princesses qui ne dorment plus que d'un sommeil inquiet dans les fitoumiandalanes du Rouve de Tananarive. Ceux-là, au lendemain de l'exil de la reine, furent, en effet, dérangés de leur place sans aucun motif plausible. On trouva qu'ils n'étaient pas bien là où ils gisaient depuis deux siècles ; on les déménagea^ pour les transporter 20 mètres plus loin. Le plaisir de changer la physionomie des
PAGES d'histoire 261
choses anciennes et, après tout, vénérables, fut la seule raison de cette « dépense », — ce qui est bien français et bien administratif.
L'exil de la Reine. — La violation des sépultures d'Ambouhimangue était l'épilogue brutal de la suppression de la royauté. Quelques jours auparavant, Ranavalna avait pris le chemin de Texil ; je vais dire dans quelles circonstances.
C'est en vain que le Général tenait secrète sa décision bien arrêtée de se débarrasser de la Reine. Un simple détail en avait averti tous les habitants de Tananarive, quelques-uns d'entre eux s'étant avisés que des ouvriers travaillaient à la confection d'un filandzane à capotage. Un fîlandzane couvert, cela ne s'était jamais vu à Madagascar que pour transporter en voyage le souverain ou le premier ministre ! Or, comme à cette époque il n'y avait déjà plus de premier ministre, on comprit qu'il s'agissait de la Reine...
A part la principale intéressée, tout le monde savait ce qui se préparait.
Le général Galliéni pensait faire un coup d'audace. En vue de la répercussion qu'il redoutait, il fît arrêter et emprisonner vingt-quatre notables indigènes qui n'avaient aucune raison de se voir soupçonner. Parfaitement innocents de tout rapport avec les rebelles, ces paisibles otages devaient être passés par les armes si l'exil de la Reine venait à provoquer une recrudescence d'insurrection. Dans l'entourage immédiat du Général, on trouvait cette mesure toute naturelle ; les vingt-cinq marchands d'absinthe, plus ou moins pourvus de vilains casiers judiciaires, qui constituaient le groupe militant des colons de Tananarive, applaudissaient ; les honorables magistrats civils « envoyés trop tôt » à Madagascar semblaient être les seuls Français qui s'inquiétassent de la singulière façon dont nous venions enseigner la justice aux Malgaches.
Or, comme pour Fabolilion de l'esclavage, le Général se trompait. Administrateur superficiel et tumultueux, soldat d'élite, plus pénétré de sa valeur administrative que de ses talents militaires, il professe pour l'indigène un dédain qui nuit à sa clairvoyance. Ne se donnant pas la peine de l'étudier, il ne le connaît pas. Malgaches, Soudanais. Annamites, pour lui — comme pour la plupart de ses émules — c'est tout un. Il est venu à Madagascar avec le propos, cent fois énoncé, de s'y comporter comme au Soudan et comme au Tonkin. Je ne connais pas de plus dangereux sophisme. Si, cette fois encore, le Général avait su lire ou essayé de lire dans l'âme malgache, il se fût épargné, outre quelques jours d'angoisse, une série de mesures qu'on ne peut qualitier trop sévèrement.
Juste à ce moment-là le journal le Temps publiait ces judicieuses observations :
« ... Le récit qu'on nous a fait de la dernière « Fête du Bain » « de la Reine, qui jadis était la fête nationale des Houves, nous <i a paru lamentable ^ On se demande ce que peut être une poli- « tique qui, semble-t-il, ne conserve une reine dans ce pays « que pour l'humilier aux yeux de son peuple et des étrangers. « Si l'on a cru devoir conserver la Reine, c'est, sans nul doute, " parce que l'on croyait que la royauté pouvait encore nous « servir. Mais qui ne sent l'intolérable contradiction qu'il y a à
1 Là dernière Fête du Bain ''23 novembre 1896) fut l'occasion du plus sanglant affront que nous puissions faire à la Reine et à son peuple. Au milieu de cette cérémonie purement malgache, qui se passait dans une salle du palais, les rires, les moqueries, la tenue indécente de certains colons furent en quelque sorte approuvés par la présence du chef d'Etat- Major, lequel — au mépris de toutes les convenances — s'était arrogé la première place et la direction des rites dans une assemblée où il n'aurait eu le droit de figurer que comme invité. Ce jour-là, sans la moindre apparence de raison, sans ombre de respect pour la femme qui était dans la Reine, nous bafouâmes publiquement la plus ancienne et la plus chère des traditions malgaches. lianavalna abrégea les cérémonies : rentrée dans ses appartements, elle fondit en larmes.
■« conserver une reine et en même temps lui faire perdre tout « prestige sans même la défendre contre les avanies et le « ridicule ? Il faut ou la déposer ou l'entourer des honneurs i< auxquels son rang et les traités lui donnent droit. »
Le journaliste parisien — seul dans la presse, il faut le dire, — comprenait, à 2.300 lieues de distance, ce que ne sentaient pas, sur place, les mandataires de la France ; et son langage était précisément celui que les indigènes tenaient. Dans leurs foyers, ceux-ci protestaient avec douleur contre les humiliations gratuites infligées à leur Reine et surtout contre la mesure barbare dont elle était l'objet depuis trois mois.
Car la presse française n'a pas eu connaissance des derniers jours du règne de la triste Ranavalna. Elle a su seulement, par une note insérée au /oMrna^ o/yfcîe/ du 9 décembre 1896, que les audiences demandées à la Reine devaient être désormais soumises à l'autorisation du chef d'Etat-Major. La vérité «st que, dix jours après TalTront du Fandrouane, Ranavalna fut constituée prisonnière dans la partie du Rouve appelée Tsarahafatra, réduite au nombre le plus strict de serviteurs, privée de toute communication avec ses dames d'honneur et les princesses de sa famille. Rigueur injustifiée, dont souffrirent tous ceux qui ont gardé quelque souci de nos traditions galantes. Il était temps de mettre fin à cette situation peu glorieuse pour nous, et c'est pourquoi j'accueillis avec un véritable soulagement la nouvelle du départ de la Reine. La destinée de cette pauvre femme (tout à Tlieure vous direz cette enfant) commençait à devenir par trop pathétique.
Au lendemain de l'exécution arbitraire de Ratsimamangue et de Rainandriamampandry, la terreur fit tous les Malgaches muets. Ils eurent une attitude sensiblement différente pendant la période où la Reine était tenue prisonnière. Plus d'un s'ouvrit à moi, me parla de la « généreuse France » avec un reproche que je supportais mal. <« A quoi bon, disaient-ils, maltraiter
ainsi notre Reine ? Nous savons bien qu'elle n'est plus rien. Qu'on l'exile et que ça finisse ! »
Le coup d'audace du général Galliéni n'a donc pas étonné les Malgaches. 11 n'a surpris que le Ministre et les Chambres. Et, au fond, en effet, ce n'était qu'une audace administrative.
Ranavalna s'attendait à être détrônée tout de suite le jour où on lui apprit que Madagascar était proclamé colonie française. Elle ne s'en affectait pas autrement, la chose lui semblait logique. Mais elle cessa de comprendre quand elle vit qu'on la maintenait tout en la rudoyant et même qu'on continuait à se servir d'elle. En effet, à plusieurs reprises, le général Galliéni renvoya, sous la surveillance d'un sous-lieutenant de réserve, faire des kabarys dans la campagne, aux environs de Tananarive. Elle marchait encore avec les principaux attributs de la pompe royale, la musique la suivait. Tout à coup, lorsqu'on eut constaté l'inefficacité de ces promenades, quand on eut enfin reconnu cette vérité (depuis un an si manifeste aux yeux de tout observateur impartial) que la Reine était sans influence aucune sur le mouvement insurrectionnel, sa suppression fut décidée. Soit ! Mais pourquoi ne pas exécuter ce projet tout de suite ?
Quelle nécessité y avait-il de tenir cette femme trois mois durant enchartre privée, de la châtier en quelque sorte de n'être qu'une poupée royale et de n'avoir pas pu empêcher les rebelles de prendre son nom pour drapeau ?
Il est vrai que certains officiers étaient si heureux de cette infortune ! Enfin, « la Mpandzaka Peau-de-boudin » recevait le traitement qui lui était dû !... La vie et la guerre coloniales ne développent pas, hélas ! la fibre chevaleresque.
Quant à la Reine, elle « comprit » de moins en moins.
Mon Dieu, si je croyais pouvoir intéresser mes confrères en civilisation aux douleurs d'une femme de u race inférieure », je leur raconterais bien le martyre qu'endura la petite Reine de
PAGES d'histoire 265
Madagascar pendant ces trois mois de captivité dans le palais où fut assassiné Radame, l'un de ses prédécesseurs, dans ce grand Rouve désert, peuplé de tombeaux et de fantômes, aux escaliers tortueux, aux recoins muets et sinistres, qui suent la tragédie. S'imaginant que nous n'en voulions plus seulement à sa couronne, mais à son existence, elle vécut cent jours et cent nuits — si cela peut s'appeler vivre — dans l'épouvantable angoisse d'un bruit de pas qui s'approchent, d'une porte qui va s'ouvrir, d'une tenture qui remue.
Le samedi !27 février, à huit heures du soir, le commandant Gérard, accompagné de Rasanjy, pénétra inopinément dans le salon de Tsarahafatra. Rasanjy goûta cette volupté suprême d'annoncer lui-même à Ranavalna sa déchéance et de lui lire l'arrêté de proscription. La Reine, d'abord, se crut sauvée. Mais quand l'organe de la « généreuse France » (j'emploie le terme en usage dans tous les discours officiels qui se prononcent à Madagascar) lui eût déclaré qu'on lui accordait quatre heures pour faire ses préparatifs et qu'il faudrait se mettre en route à minuit^ ses terreurs la reprirent. Elle pensa que son dernier moment était venu, qu'on allait la tuer tout à l'heure dans la campagne, à quelques lieues de Tananarive, au milieu du pays désert, par cette affreuse nuit sans lune où l'orage grondait. Ranavalna tomba aux genoux du commandant, les lui embrassa, cria : Grâce !
La sensibilité du commandant Gérard ne se reilète pas sur sa physionomie. On le dit très bon : cela n'empêche que son visage ne soit d'une froideur de glace et qu'il n'ait le regard singulièrement ironique et sec. Sa bouche mince, rouge, dessinée d'un trait droit, ressemble à la plaie toute fraîche d'un coup de sabre. Eu relevant les yeux sur ce masque impassible, la Reine regretta ses larmes, les essuya. Soudain résignée, comme le sont tous les Malgaches lorsque la mort leur apparaît certaine, elle donna l'ordre à ses femmes de faire ses bagages.
Alors il lui fut expliqué qu'elle ne pourrait rien emporter en dehors de sa cassette et de sa garde-robe personnelle. Tous les meubles, tous les souvenirs de la famille royale, tous les attributs de sa malheureuse royauté devaient rester au Rouve.
Les préparatifs exigèrent quelques instants de plus que la généreuse France n'en avait accordé, et l'on ne put se mettre en route qu'un peu avant deux heures du matin.
La Reine partait seule. Comme elle demandait ce qu'on ferait des femmes de sa famille, on lui répondit que sa sœur Rasendranoure et sa nièce Razafinandriamantre Tiraient joindre à l'île de la Réunion. Ceci acheva de la confirmer dans l'idée qu'on la voulait assassiner. Cette femme a vécu des heures terribles, qu'on aurait pu lui épargner en s'y prenant avec plus de ménagements ou plus de franchise.
Quand je dis qu'elle partait seule, j'entends qu'elle avait pour toute société une escorte de soldats et le sous-lieutenant ordinaire, compagnon de ses inutiles kabarys, qui avait l'ordre de lui casser la tête au moindre simulacre d'évasion.
Les deux premiers jours et les deux premières nuits furent singulièrement pénibles, — même pour l'ofTicier français qui cumulait, auprès de la souveraine déchue, la double fonction de geôlier et de femme de chambre.
Il pleuvait tout le temps. Malgré la bâche du filandzane, la voyageuse ruisselait. L'officier dut se priver de sa propre capote pour l'en couvrir. La nuit, on ne trouva d'abri qu'en d'infectes paillotes. Je tiens ces détails de l'officier lui-même, M. Durand. Les bagages suivant à la traîne, et le fdandzane étant un véhicule qui ne comporte guère l'adjonction d'un colis, la Reine n'avait pas de quoi se changer pour la nuit. Le souslieutenant Durand dut lui prêter une de ses chemises. Je passe sous silence les soins particuliers qu'il lui fallut remplir en l'absence d'une femme de service et les surveillances... délicates qu'il se vit contraint d'exercer.
A partir du troisième jour, la nouvelle s'étant répandue sur toute la ligne d'étapes, les choses allèrent mieux. La Reine trouva des gîtes plus honorables : les églises furent mises à sa •disposition pour y installer sa couchette et y rassembler ses bagages. Alors seulement — comme ses confidences ultérieures nous l'ont appris, — ses appréhensions, qui avaient redoublé au passage de la Forêt, l'abandonnèrent : elle ne se vit plus traînée à la mort, mais réellement conduite en exil.
Elle n'avait jamais été plus loin qu'à 20 lieues de Tanana-
rive. Ses étonnements, ses curiosités, ses naïfs effrois de petite
recluse se donnèrent aussitôt carrière. Mon Dieu, que ce pays
lui semblait grand dont elle avait été la reine pendant quatorze
années !
— Serons-nous bientôt en France ? demandait-elle.
— Mais, Madame, nous allons seulement à la Réunion. Elle n'était pas bien sûre qu'on l'emmenât à la Réunion,
parce qu'elle y avait des parents dont elle supposait qu'on voulait la tenir écartée; et la France, comme lieu d'exil, lui paraissait plus vraisemblable.
Après les affirmations réitérées de l'officier qui avait fini par lui inspirer confiance, elle crut à La Réunion, mais ne voulut jamais se laisser persuader que cette île fût à plus de trois « jours de marche » de la France.
Entre temps, la femme renaissait, presque heureuse d'être affranchie du poids de la couronne, parfois encore frissonnante du long cauchemar de ses derniers jours de règne, et, coquette, elle reportait toute sa sollicitude sur les colis qui renfermaient ses « belles robes ». Au passage de chaque torrent, c'étaient des cris d'alarme pour les caisses qu'elle voyait chavirer sur les épaules des porteurs.
Quand il fallut embarquer dans la chaloupe pour descendre riarouk, — une chaloupe à vapeur, qui marche toute seule, sans le secours des pagayeurs et qui fait rou... rou... en vomis-
sant de la fumée par un tuyau — des battements de mains trahirent la joie enfantine de la pauvre idole de buis que de profonds observateurs avaient longtemps considérée comme l'âme même de l'insurrection.
L'Iarouk est un ileuve assez large. Ranavalna avait pris ce cours d'eau pour la mer. Au^si, quand elle rencontra l'Océan, un peu plus loin qu'Andévourante, son ahurissement fut-il extrême. De temps en temps elle arrêtait ses porteurs, considérait l'infinie étendue bleue, accompagnait de cette onomatopée les lames qui venaient briser sur la grève : « Hou, hou, hou, hou..., poum 1 »
A Tamatave, des fenêtres de son logis, elle aperçut cet immense bouquet d'arbres qui jaillit de la mer et qui s'appelle rile-aux-Prunes.
— Oh ! fit-elle, voilà le bateau qui va me conduire à la Réunion. Qu'il est petit !
De sa comparaison de l'Iarouk avec la mer elle avait conclu que le moindre navire devait être grand comme une province. L'Ile-aux-Pruneslui paraissait insuffisante, et elle avait grand'peur de chavirer sur une aussi frêle embarcation.
A Tamatave, où l'on jure par M. de Mahy et où l'on est aussi bien renseigné que M. Pourquery de Boisserin sur les choses de Tananarive, la pauvre ex-Reine courait le risque d'être outragée publiquement. Grâce aux précautions prises par le général Galliéni, cet affront lui fut épargné. Elle eut même dans cette ville une grande joie, en voyant arriver sa sœur et sa nièce.
Débordant de reconnaissance, oublieuse des conditions pénibles dans lesquelles s'étaient écoulées les deux premières journées de son voyage, Ranavalna écrivit au général Galliéni une lettre de remerciements ! Elle ne lui dit. pas toute sa pensée ; mais la voici complète et, je crois, bien sincère, telle qu'elle la déclara à son compagnon de voyage : « Je ne voudrais pour rien au monde remonter sur ce trône où je n'ai
jamais été un seul jour vraiment reine. Je vais enfin connaître la liberté, je vais être une femme comme les autres. Ah ! Monsieur, dites au Résident général qu'il n'a rien à craindre de moi. Je lui serais bien obligée s'il me faisait bientôt quitter la Réunion pour m'envoyer à Paris. J'y vivrais convenablement et heureuse avec la pension de 25.000 francs que m'assure la République ^ »
Telle était l'implacable et terrible ennemie que nous avions trouvée sur le trône de Madagascar. On a vraiment fait trop d'honneur à la pauvre Ranavalna III en la représentant comme une dangereuse patriote. On a accumulé niaiseries sur invraisemblances pour arriver à démontrer qu'elle dirigeait le mouvement insurrectionnel. L'histoire des feux de couleur allumés chaque nuit aux fenêtres du grand palais « pour donner des ordres aux Fahavales » est une mystification concertée entre demoiselles d'honneur, d'humeur espiègle aussi bien que galante. Le plus drôle, pour les deux ou trois jeunes gens initiés à ce mystère, était de voir, chaque fois que les fameux « signaux » se produisaient, quelques officiers, quelques colons et le chef même de la police française, épier la prétendue télégraphie séditieuse et constater avec scandale l'aveuglement de M. Laroche !...
Un officier, plus malin que les autres, disait avoir trouvé la clé de cette correspondance optique ; mais il se renferma dans le secret professionnel.
Que certains parents de la Reine, que certains grands personnages désignés à nos foudres avant le début même des opérations militaires, aient essayé de conspirer, rien n'est plus vraisemblable. Au rebours d'une théorie d'après laquelle le patriotisme, chez nous vertu, devient crime là-bas, je les estime d'avoir eu cette pensée. Malheureusement pour eux, heureuse-
1 Voir, à propos de cette pension, p. 27, en note.
270 CHEZ LES nOVA
ment pour nous, leurs complots n'ont pas eu plus d'efTicacité que n'en permet la difficulté des communications à Madagascar, En tout cas, les suspects furent promptement envoyés en exil par M. Laroche. Ceux que Ton a frappés depuis, soit de proscription, soit de mort, l'ont été sur sentence arbitraire, sans ombre de preuve ou de commencement de preuve. Parmi les princesses une seule, Ramasindràzana, eût peut-être agi...^ si elle avait pu. Encore n"a-t-on relevé contre elle aucune charge ; c'est pourquoi l'on s'est contenté de l'exiler en lui confisquant tous ses biens. Quant aux autres, l'accusation fait sourire. Les Houves en souriaient eux-mêmes. Non, l'idée d'un complot n'a pu germer dans le cerveau alcoolique de la grosse Rasendranoure, ni dans la tète de linotte de cette pauvre petite Razafînandriamantre, ni sous la sombre chevelure des deux ou trois jolies princesses que les bontés de certains officiers supérieurs ont sauvées de l'exil. D'ailleurs, la Reine ne souffrait pas qu'on tint dans son palais des conciliabules. Le plus cher désir de cette esclave couronnée fut de voir régner, autour d'elle et à Madagascar, la paix à n'importe quel prix. Notre présence dans l'Ile ne changeait rien à sa condition, puisque jamais, de son propre aveu, elle ne s'était sentie reine. Voilà la vérité vraie! Elle ressemble peu à ce qu'on a dit ou écrit. Inutile, Ranavalna le fut aussi complètement qu'on a pu le souhaiter dans les rangs des plus farouches annexionnistes. Mais parjure à la foi des traités ? Non certes. Ce n'est pas elle, c'est nous. Nous, qui avons déchiré successivement la lettre de garantie de l'amiral Miot, le traité Duchesne, la convention Laroche, et qui avons exaspéré les Malgaches par notre politique malhonnête.
Épilogue de Vexil. — Délivrée des curiosités offensantes qu'eurent pour elle, tout d'abord, les habitants de Saint-Denis, Ranavalna est heureuse à présent. Comme autrefois, elle joue
PAGES d'hISTOTRE 271
à la poupée, mais c'est avec la petite fille de Razafinanandria- " mantre, un bébé presque blanc qui a pour être ainsi les meilleures raisons du monde.
Rasendranoure et Razafinandriamantre avaient quitté Tananarive un jour après la Reine, sous la conduite de Ramanankirahina, treize honneurs, officier du Palais, dernier titulaire de cette charge. La nièce de Ranavalna était grosse de neuf mois. Il semblera aux moins pitoyables que l'on eût bien pu ajourner, pour une femme dans cette situation, un voyage de huit jour& en montagne et de deux jours en mer. Razafinandriamantre accoucha deux heures après son arrivée à Saint Denis et mourut dans la semaine. Le général Galliéni, ai-je ouï dire, s'était préoccupé des fins inévitables d'une telle imprudence. Il ne se serait rendu qu'au désir formel exprimé par la Reine (?). Je regrette qu'il ne lui ait pas résisté, car il devait bien supposer que le mauvais effet de cette barbare aventure retomberait sur lui.
Ce mauvais effet s'est produit ; mais je dois à la vérité de dire que je n'ai pu le constater que chez les rares colons (combien rares !) qui ont gardé quelque lueur de pitié ou d'esprit de justice pour le peuplé vaincu.
Peu de jours après nous eûmes un autre sujet de tristesse. On vit une délégation de notables houves se porter au quartier général, remercier le Maître de sa « bonté » et le prier « d'y mettre le comble » en voulant bien ordonner deux choses :
{" Que la fête nationale du Fandrouano fût désormais remplacée par celle du Quatorze juillet ;
2" Que les ancêtres royaux dormant dans les sépultures d'Ambouhimangue, la ville sainte, fussent transférés à Tananarive et placés sous la sauvegarde de l'armée française.
Bien que dictée par lui et réalisée par l'instrument docile de Rasanjy, le Général put dire que cette démarche était le triomphe de sa politique.
Un triomphe obtenu par la peur n'est jamais qu'un demitriomphe. Je n'ai pas confiance dans la fécondité d'un régime fondé sur la peur, et j'entrevois déjà, dans l'ordre économique, plus d'un grave symptôme semblant indiquer que l'opprimé nous opposera, comme une revanche, son invincible force d'inertie...
La sentence du 12 octobre 1896. — J'ai trop souvent, au cours de ces pages, tracé les mots « sentence arbitraire » pour ne pas me croire tenu de les justifier. Un fait entre vingt suffira : je choisirai celui qui a eu le plus de retentissement.
Du jour de son arrivée dans l'Ile, le général Galliéni résolut de débuter en faisant « un exemple ». Deux Malgaches de distinction — il ne savait encore lesquels — seraient arrêtés, déclarés coupables de complicité avec les rebelles et mis à mort devant le peuple de Tananarive. Comme il était assez embarrassé sur le choix à faire, il appela dans son conseil un fonctionnaire civil qui jouissait alors de toute sa confiance. Le débat ne fut pas long. Il y eut d'abord unanimité pour désigner le vieux prince Ratsimamangue, oncle de la Reine. Ratsimamangue était un macrobite ridicule, qui n'inspirait de sympathie à personne, pas même aux indigènes. Si la justice dépendait de la figure qu'ont les gens, Ratsimamangue était digne du poteau. Mais les Malgaches eux-mêmes sont d'avis que cela ne suffit pas. Le noble étant choisi, la discussion s'ouvrit sur le « bourgeois », — car il avait été arrêté en principe qu'on fusillerait un Andriane et un Houve. Les uns penchaient pour Rasanjy, secrétaire général du gouvernement indigène ; les autres, pour Rainandriamampandry, ministre de l'Intérieur. Le fonctionnaire civil appelé au conseil était du nombre de ces derniers. Comme il inspirait, ai-je dit, beaucoup de confiance au Général, il fut invité à motiver son sentiment.
<( — Rasanjy, déclara-t-il, est un homme sans aucune cons-
cience. Avide d'honneurs et de richesses, il vendrait sa patrie pour quek{ues deniers. Vous le trouverez toujours disposé à se ranger du côté du plus fort. Il vous fera toutes les bassesses que vous exigerez ; il remplira toutes les missions dont vous le chargerez. Il faudra même surveiller son zèle, parce que, ayant beaucoup d'ennemis personnels parmi les indigènes, il massacrera, au cri <le : Vive la France ! un tas de gens que nous n'avons aucun intérêt à voir disparaître. Somme toute, son infamie nous sera utile.
« Quant à Rainandriamampandry, je professe pour lui une vive estime et je Thonore de mon amitié. C'est, incontestablement, la plus belle conscience de tout le pays. On ne lui connaît qu'un ennemi : Rasanjy. Tout le monde le respecte. Grand travailleur, bon patriote, il a, jadis, comme maître d'école, beaucoup contribué à répandre l'instruction à Madagascar, et l'année dernière, comme soldat, il nous a opposé sa brillante défense de Farafate. Vous me demanderez s'il est dangereux? Non, il ne Test plus. C'est un résigné. Il a déclaré à M. Ranchot qu'il acceptait les faits accomplis, et M. Ranchot, qui le connaissait depuis longtemps, sachant que l'on pouvait compter sur sa parole, lui a fait donner par le général Duchesne la charge de ministre de l'Intérieur. Seulement, si l'on peut se fier à sa parfaite loyauté, l'on ne peut attendre de lui ni un zèle éclatant ni les complaisances nécessaires.
« Je conclus : nommez Rasanjy premier ministre et faites fusiller Rainandriamampandry. »
Un avis aussi bien déduit triompha de toutes les hésitations : le nom de Rainandriamampandry fut accolé à celui du prince. Et Ton décida que les choses ne traîneraient pas en longueur. On était au samedi 10 octobre, et l'on voulait que tout fût fini pour le vendredi suivant, jour où devait paraître le prochaia numéro du Journal officiel, alors hebdomadaire. On va voir quelles ont été les conséquences de cette hâte.
L'arrestation des « prévenus » eut lieu le lendemain dimanche,
11 octobre, à quatre heures du soir.
, Le lundi matin i2, le directeur du Journal officiel reçut des mains d'un officier d'Etat-Major la copie en deux textes (français et malgache) du communiqué et de la proclamation qui devaient être insérés au prochain numéro de XOffidél. Cette copie relatait : l'arrestation qui avait eu lieu la veille, le jugement du Conseil de guerre qui allait siéger, le pourvoi en grâce que les deux condamnés formeraient le lendemain, le rejet du pourvoi par le Conseil de revision à la date du 14, et la mise à mort du jeudi 15.
Avec les pauvres ressources dont disposait alors l'imprimerie du gouvernement, un numéro du Journal officiel ne pouvait pas s'improviser à la dernière heure. Le Directeur en fit l'observation à l'envoyé de 1" État-Major, et lui représenta le danger qu'il y aurait à mettre dans les mains des typographes de l'imprimerie, tous malgaches, un « modèle » dont la seule lecture infirmait toute l'autorité morale du jugement et toutes les idées qu'on se faisait là-bas de notre justice. — Vous leur confierez ce texte le plus tard possible ; avant tout, le Général tient à ce que la chose paraisse dans l'Officiel de vendredi, déclara l'officier.
Le Directeur tarda autant qu'il fut en lui ; il prit même la précaution de « débiter les cotes » selon des artifices en usage dans le métier quand on veut dissimuler aux compositeurs la portée d'un article. Mais les Malgaches sont intelligents, et, pour si bien qu'il fît, les trente typographes indigènes que l'imprimerie occupait alors purent aller raconter à leurs trente familles ce qu'ils avaient vu.
Notre justice était jugée.