CHAPITRE V
Un poète malgache. — Après la poésie, le réalisme. — Un jugement SUPERFICIEL. — La déconvenue de Ramanana. — Pour l'enfant qui
LANGUIT d'amour. — L'EqUATEUR ET LES PyRÉNÉES. — NOTRE MORALE RENVERSÉE. — QUELQUES ARTICLES DU CODE MALGACHE. — Un SINGU- LIER CAS d'adultère, — La sollicitude de la reine Rajouerne. — L'homme qui n'a pas de femme ! — Comme chez le Grand Turc. — Vision grecque. — Ou s'arrêtera le décolletage?... — Nouvelles élégances houves. — Le ballet de la Mi-Carème. — Le pouvoir de
LA mode. — DÉTAILS DE TOILETTE. — ChEZ LE CHAUSSURIER. — La BLANCHE OU LA noire?... — QuE LA FEMME EST PARTOUT FEMME. — SOU- VENIR DE CANTIQUES. — La FUSION DES RACES. — QUALITÉ DU COLON
FRANÇAIS. — Huit portraits a la plume d'après nature. — Rana-
VALNA ni ET SA COUR. — UnE CORBEILLE DE PRINCESSES. — PSYCHOLO- GIE DU GOUT. — Que le mariage a du bon ! — Histoire de fiançailles
DANS le meilleur MONDE. — UnE BELLE-SŒUR DE PlERRE LOTI. — Les ADIEUX AU BON VAZAHA QUI PART POUR LA FrANCE. — Le FOND DES
CHOSES. — Comment nous nous faisons juger. — Résultats de deux
MORALES contradictoires. — PrOMESSES d'aSSIMILATION. — SÉNÉGA- LAIS ET SÉNÉGALAISES.
Vous connaissez Nimbol-Samy chroniqueur, je vais vous le montrer poète. Si mon homme voulait se résoudre à rester Malgache, s'il n'était pas pris pour tout ce qui vient d'Europe d'une admiration qui, d'ailleurs, m'est suspecte, et pour le Progrès, pour le fameux Progrès, d'un ridicule amour, il pourrait aspirer à l'honneur de doter l'Imerne de ce qui lui manque : une littérature. Malheureusement il passe le meilleur de son temps à célébrer, dans un journal de l'Etat-Major, la
gloire de la civilisation française, les bienfaits en quelque sorte providentiels de notre conquête et Tinfîni désintéressement des vazahas. J'imagine qu'au fond il n'en pense pas un met; mais il faut bien vivre, et le premier homme de lettres de Madagascar est déjà rompu aux nécessités du métier.
Même quand il écrit sur commande, sans inspiration ni conviction, il produit avec abondance et rapidité : c'est un merveilleux journaliste. Si quelques-uns de ses articles sonnent creux, la forme en demeure toujours impeccable. Son style vieux-malgache est un charme pour les connaisseurs. Car il faut vous dire qu'il y a un style vieux-malgache, presque aussi différent du style actuel que la langue de Rabelais du français d'aujourd'hui. Mais, chez ce peuple aux évolutions rapides, il a suffi d'une quarantaine d'années pour opérer la transformation qui nous a demandé trois siècles.
Voici donc le poème de Nimbol-Samy. L'adaptation française qu'on va lire n'en saurait rendre ni la souple facture, ni ce que le texte malgache nous révèle des secrètes harmonies d'une langue inexplorée. Toutefois, elle permet de juger de la fraîcheur de sentiment qu'il y a dans ce morceau et de la grâce presque européenne de la composition.
Rafaralahihevola et Rasoampijaona. — <> L'amour est comme le jeune riz : où quon le sème, il pousse.
« Ce proverbe de nos ancêtres est singulièrement vrai. « L'aventure de Rafaralaliibevola (le dernier né bien doté) et « de Rasoampijaona (la douce qui retient à elle) va le mettre en « lumière.
« Ils étaient l'un et l'autre issus de parents qui possédaient « des terres très fertiles ; ils étaient riches, si riches qu'ils « ignoraient ce que pouvait être la misère. Aussi Rafaralahi- « bevola et Rasoampijaona dépensaient-ils leur argent sans « compter.
« Ils étaient tous les deux très beaux et d'une tournure si « élégante qi/en les voyant passer chaque fille désirait ce gar- « çon et chaque garçon cette fille.
« C'est en s'amusant certain jour, au marché, que Rafarala- « hibevola et Rasoampijaona se virent pour la première fois. « Leurs maisons, séparées par Teau, ne les empêchèrent pas « de s'aimer et de se jurer d'être un jour mari et femme.
« Mais les parents s'opposèrent à leur projet, sous prétexte « que ces enfants étaient trop jeunes, et qu'au surplus ils « étaient obligés, pour se voir, de faire la dangereuse traversée « du lac situé entre les deux maisons.
« Le refus des parents eut pour résultat d'aviver le désir des « amoureux et de les fortifier dans leur propos. Rien n'est ten- « tant comme la chose défendue. L'un et l'autre, à Tenvi, répé- « talent partout que, dussent-ils être abandonnés de leurs « familles et le milieu du lac Itasy leur servir de tombeau, ils « seraient mari et femme.
« Et voici la romance qu'ils chantaient en se promenant ou « en rêvant, couchés sur les bords du lac Itasy, l'eau célèbre :
« Malgré la colère du père, « Malgré le souci de la maman, « Elle existe seule à mes yeux, <( La bien-aimée que je chéris !
« Que le chemin, soit long
« Ou que la rivière déborde,
« Celle que j'aime est rUnii^ue,
« La seule qu'on n'aliandonne pas.
■« Que le lac Kasy barre la route
« Ou que ce soit l'Ambohimiangara ^,
« Rien n'arrête mon élan vers celle que j'aime,
« Car elle est la seule aimée.
1 Le lac Itasy est situé à 100 kilomètres environ à l'ouest de Tananarive. Ses eaux, basses et marécageuses, remplies de plantes aquatiques, te rendent très dangereux. Il est, au surplus, fréquenté par les caïmans. L'Ambohimiangara est une montagne voisine du lac Itasy.
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« Il n'est pas deux femmes aimées, « Pas plus qu'il n'en est trois.
« Celle qu'on aime est toute seule, « Pour elle seule est tout l'amour !
« Ceux qu'on vénère sont nombreux, <c Et nombreux ceux que l'on estime; « Mais il n'y a qu'une adorée, « Oui, vraiment, il n'y en a qu'une.
« L'adorée n'est jamais importune « Et ne vous donne que de la joie, « L'adorée est seule en ce monde (' Pour celui qui a sa tendresse.
« Dans la gaieté, dans la tristesse, « Dans la mort comme dans la vie, « Je suivrai partout l'adorée, " La seule qui est tout pour moi.
« — Hélas ! direz-vous, ô gens !
(( — Hé! que voulez-vous! répondrai-je, « L'adorée est celle qu'on ne quitte pas, « Il n'y a que la bien-aimée qui compte !
« Vivez donc, ô mon bon père,
« Soyez bénie, chère maman ;
« Mais rien ne me privera de l'adorée,
« De la seule, la seule que j'aime. »
Je dois la traduction de ce poème à l'obligeance de M. Julien,, interprète de première classe, le Français qui connaît le mieux la langue malgache, qui en a le mieux pénétré les difficulté& d'abord cachées par les apparences d'une syntaxe très simple.
Division équatoriaîe. — J'ai voulu mettre le poème de Nimbol-Samy, comme un frontispice ironique, en tète des quelques notes qui vont suivre sur la femme et l'amour au pays où Rafaralahibevola et Rasoampijaona n'ont jamais existé.
Mais d'abord posons les principes. Je veux réagir contre le jugement précipité, radical et simpliste que portent, sur cette délicate matière, la plupart des Européens, d'ailleurs venus à Madagascar (c'est leur excuse) pour y faire tout autre chose
que des études de mœurs et de psychologie. Ah ! ils ne sont pas longs à formuler cette opinion brutale : « L'amour à Madagascar?... L'accouplement, rien de plus. »
Eh bien, quoique brutale, elle est erronée, leur opinion. Sans doute, si l'on entend par amour ce dédoublement divin de notre âme à l'appel d'une autre âme et toutes les sensations suraiguës, douloureuses ou délicieuses, que le phénomène détermine en nous, il ne faut guère espérer trouver cela à Madagascar. M. Bourget n'a rien à faire ici. Ici, la belle transfuge supporte sans aucun trouble le regard de l'homme qui l'a possédée. Ici, l'on ignore les divinations subtiles et les délicatesses de l'amour blessé. Ici, les amoureux ne sont pas doués de ce sixième sens dont la puissance est supérieure à celle des rayons de Rœntgen. Mais ici, comme partout, il y a des hommes qui souffrent pour une femme. Ici, comme partout — comme dans les basses-cours et comme la nuit sur les toits — il y a des querelles entre rivaux, des horions, des coups de bec, des coups de griiïe. Et si le désespoir d'amour ne peut conduire un Ilouve jusqu'au suicide (la chose est, en effet, sans exemple dans le pays), j'ai entendu parler de sombres tristesses, de mélancolies durables.
Avec cette confiance extrêmement curieuse qu'ont les Houves, non pas certes dans la parole des vazahas, mais dans les ressources que notre science nous fournit, Ramànana vint un jour me trouver. Elle me demanda une drogue pour rendre l'appétit à quelqu'un qui l'avait perdu. Pour le peuple, nous sommes tous un peu sorciers, nous autres blancs, et les petites pharmacies portatives que nous emmenons avec nos bagages sont autant de boîtes renfermant des philtres contre toutes les maladies morales ou physiques.
— Je n'ai pas cette drogue-là, ma bonne Ramànana.
— Mais puisque je te la payerai ?
— Que veux-tu ? Aussi vrai que tu as de l'argent , moi je
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n'ai pas cette drogue. Je ne peux donc ni te la donner, ni te la vendre.
Elle ne me crut pas. Elle s'en alla très vexée. J'appris ensuite qu'elle avait fait cette démarche pour son fils qui ne mangeait plus depuis qu'elle s'opposait à ses projets de mariage avec la femme dont il avait envie.
Vous me direz qu'on voit des animaux languir d'amour? Cela prouve beaucoup en faveur des animaux en question, mais rien contre les Malgaches. Quelque étrange que soit le peuple houve, il n'a pas poussé la singularité jusqu'à s'affranchir de l'universelle loi. Seulement il aime avec un tempérament et des idées qui ne ressemblent pas aux nôtres.
Le Houve souffrant du mal d'amour laissera percer dans sa manière de souffrir les lâchetés de son naturel. Il aura la douleur passive, rancunière, sournoise. Pas un élan de révolte contre l'amertume de sa destinée; pas une de ces audaces dont, ailleurs, sont capables à un moment donné les amoureux les plus timides ; pas de renoncements généreux ; pas d'héroïsmes. Enfin, rappelez-vous la maxime : « Vice au-delà, vertu en-deçà des Pyrénées, » et apprenez que l'Equateur fait de bien autres merveilles que les Pyrénées ! Un seul trait vous suffira pour mesurer le gouffre qui sépare les deux hémisphères sur les principes de morale. Chez nous, excepté dans les pièces de Dumas, il va de soi qu'une jeune fille épousable nous apportera tout au moins sa virginité : le ^Malgache n'a aucun goût pour ce genre de capital ; du premier au dernier rang de la société houve, une fille est exposée à rester pour compte jusqu'à ce qu'elle ait fait ses preuves. ••
Confrontation de mœurs. — Je considérerais comme un exercice puéril, dans ce constant rapprochement des deux morales, de mettre en lumière, après chaque point de comparaison, l'excellence de la nôtre. Je me propose, au contraire.
de faire un parallèle sans parti pris et de rendre à chaque côté de l'Equateur ce qui lui est dû.
J'ai déterminé le point de départ: le Houve n'attache aucune importance à la chose qui en a tant pour nous ! Dans sa dévotion à l'idée de famille, il se préoccupe d'abord de faire souche, et c'est pourquoi il aime avoir, de celle qui deviendra sa femme, au moins un gage de fécondité. Deux gages valent mieux qu'un : il est si méfiant ! Le mariage est un compromis entre la société et la nature. Toutefois, il est avéré que, dans cette institution, la société recherche d'abord le même but que la nature : la continuation de l'espèce. Qui oserait soutenir que l'intérêt social est mieux servi par le préjugé européen que par la tolérance houve ?
D'un pqint de vue si différent du nôtre il résulte, pour Madagascar, ce principe qu'on n'aurait pas osé enseigner à Cempuis : la fille, aussitôt nubile, estlibre d'elle-même, comme le garçon.
La différence avec nos mœurs ne s'accuse pas moins par la suite. Tandis que pour beaucoup de nos femmes, en dépit de la lettre du Code, le mariage est le commencement de la liberté, pour la plupart des femmes houves il en est la fin. Ici, les entreprises galantes ont d'autant moins de chance de succès vis-à-vis des femmes mariées qu'elles sont plus faciles avec la femme célibataire. L'adultère, ce fléau du foyer, est rare en Imerne, et il est aisé de comprendre que cela tient à la conception que les Houves se sont faite du mariage.
Si les lois ne font pas les mœurs, elles les reflètent toujours un peu et peuvent, dans une certaine mesure, les transformer. Le code malgache n'a pas eu, pour protéger les intérêts matériels entre époux ou entre membres d'une même famille, un aussi grand luxe de précautions que le nôtre, dont la sollicitude est vraiment infinie quand il s'agit d'argent ; mais on va voir qu'il prend très au sérieux la moralité de la famille et du mariage.
La loi 50 défend expressément la polygamie. Le contre-
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venant sera puni d'une amende de dix bœufs et de 10 piastres. S'il n'acquitte pas l'amende infligée, il subira autant de jours de prison qu'il y a de fois douze centièmes de piastre dans la valeur totale.
La loi 54 déclare irréclama'bles par la concubine tous biens qu'elle a reçus de son complice, même si elle lui en a payé le 'prix. Ce qui revient à dire que le fait d'être la concubine de quelqu'un vous frappe d'incapacité civile dans vos rapports avec celui-ci. Même incapacité d'ailleurs pour le compère. Si l'un ou l'autre ose donc réclamer l'envoi en possession d'un bien acquis de la sorte, non seulement il est évincé, mais encore il encourt une amende de dix bœufs et de 10 piastres, avec la prison proportionnelle en cas d'insolvabilité. On est particulièrement dur, à Madagascar, pour le concubinage.
La loi 57 défend de divorcer à moins de cas grave. Elle a mis une digue aux abus résultant de la facilité avec laquelle le divorce se pratiquait autrefois, comme Nimbol-Samy nous l'a expliqué. Les griefs doivent être soumis, non plus seulement aux familles, mais aussi au gouvernement.
La loi 57, prévoyant le cas d'un mariage clandestin avec une femme non réellement divorcée, inflige 100 piastres d'amende à l'épouseur et ordonne à l'épousée de retourner incontinent chez son mari légitime.
Dans le cas d'adultère avec la femme dont le mari est en campagne au service de la patrie, même si celui-ci est mort, ajoute la loi, les deux complices sont condamnés aux fers à perpétuité et le gouvernement prononce la confiscation de leurs biens. En France, l'affront que reçoit l'époux pendant qu'il fait ses vingt-huit jours est moins sévèrement châtié. « Même si le mari est mort! » Voilà qui peut s'appeler du raffinement en morale. Il n'est jamais venu à l'esprit d'un législateur européen de codifier une simple convenance. La loi malgache donne ici aux civilisés une leçon de pudeur.
LES FEMMES i73
Pour un adultère ordinaire, sans l'aggravation d'ordre patriotique dont on vient de voir les conséquences, la loi 63 se contente de huit mois de prison pour l'homme et de quatre mois pour la femme. En outre, les coupables restent passibles des châtiments que leurs familles prononcent, d'après la coutume ancestrale.
Aux termes de la loi 64, la femme qui se fait avorter encourt deux années de prison. Même peine à celui qui reçoit un salaire pour aider à des pratiques abortives, excepté, dit la loi 65, dans le cas où il a fallu sauver la mère.
Les enfants majeurs sont obligés de nourrir et de vêtir leurs vieux parents incapables de travailler. S'ils se dérobaient à ce devoir, le gouvernement prendrait (oiis leurs biens et se chargerait de nourrir et de vêtir les vieux (loi 110).
Le père, enfin, est obligé de nourrir et de vêtir ses enfants, quand ceux-ci ont perdu leur mère (loi 111). Car c'est d'abord la mère qui a la charge de l'enfant. Faute par le père de s'exécuter, le gouvernement saisit ses biens et se substitue à lui dans cette obligation.
Si la famille et le mariage, avec tous leurs devoirs, n'eussent pas déjà existé en vertu de fortes traditions, où se retrouvent les principes de la cité antique, il aurait donc suffi du Code malgache pour les fonder solidement. Mais aussi bien que nous, sinon mieux, le Houve comprend tout le prix de la dignité du foyer et de l'honneur conjugal. Sa morale ne se sépare pas de la nôtre que sur la question des antécédents.
Là, par exemple, elle s'en sépare bien !
Un des Malgaches les plus en vue, l'un de ceux dont le nom a été le plus souvent publié par les journaux de France, me disait en me présentant à sa femme, la princesse R... : « Nous nous sommes aimés de très bonne heure, et nous voulions nous marier tout de suite lorsque la reine Rajouerne, dans sa sollicitude^ ne nous le permit pas, nous conseilla de prendre tout
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notre temps afin de nous bien connaître, et de nous aimer librement avant d'associer nos existences d'une façon définitive. Nous avions déjà deux enfants quand cette sage reine consentit enfin à notre mariage. »
Dans une sphère moins formaliste, on voit souvent un fiancé plus pressé conduire à l'autel une jeune fille qui a fort à faire pour dissimuler sous son lamba les gages manifestes de sa fécondité. Vous me direz que pareille chose se voit chez nous, à la campagne. Seulement — toujours la différence fondamentale — personne à Madagascar n'aurait l'idée de plaisanter à ce propos ; et si la fille dissimule, c'est pour paraître plus svelte, plus élégante, nullement par une pudeur dont la pensée ne lui viendrait pas. La maternité, là-bas, est toujours une gloire.
Enfin, dans cet heureux pays, l'amoureux le plus passionné ne semble pas connaître le déraisonnable mais cuisant tourment des jalousies rétrospectives. La fille étant libre, d'une liberté absolue, jusqu'au moment où elle s'engage par le lien sacré qui fait l'épouse, l'époux serait lavant-dernier des adala, des foka (imbécile, fou), s'il s'inquiétait de son passé.
Je dis seulement l'avant-dernier des imbéciles et des fous, le titre de dernier étant réservé par les Malgaches à l'homme assez dépourvu de raison pour se priver de femme ou de maîtresse.
Un jour, devant une assemblée de jeunes femmes, on parlait d'un vazalia qui observait — tout au moins jusqu'à plus ample connaissance d'un terrain encore nouveau pour lui — une continence rigoureuse. Je verrai toujours la stupéfaction de ces demoiselles en apprenant l'existence d'un pareil phénomène, ensuite l'air pénétré dont elles s'apitoyèrent sur le sort de ce malheureux. Notez qu'elles appartenaient aux meilleures familles de Tananarive ; qu'elles étaient d'intelligence ouverte, cultivées, de bonnes mœurs et manières, aussi capables de
raisonner des traditions de leur morale que résolues à les observer. Quel crédit voulez-vous qu'inspire à des consciences .ainsi faites une religion qui met la chasteté au-dessus de toutes les vertus et proclame le célibat « plus agréable à Dieu que le mariage » ?
Peut-être, sans le vouloir, ai-je indiqué la cause du plus de sympathie que l'on remarque chez le Houve pour l'évangéliste marié que pour le prêtre célibataire. Des hommes qui n'ont pas de femmes ? Adala ! Foka !
A domicile et dans la rue. — Tout ceci ne ressemble guère à ce qui se passe en Europe. Est-ce meilleur ? Est-ce pire ? Je m'efforce avant tout de démontrer que c'est autre chose^ et que cet attire chose, au lieu d'être le simple déchaînement de l'instinct naturel, a son principe et sa logique propres.
Mais, hélas 1 ce n'est pas encore en Imerne qu'on trouvera le coin de terre rêvé où l'amour facile se rehausse par le désintéressement. Libre d'elle-même, la jeune fille n'y use guère de sa liberté que pour se vendre. Je la crois susceptible de se donner à son congénère par pure inclination, l'indigène ayant seul le pouvoir de lui plaire et la faculté de vibrer d'accord avec ses sens. C'est pourquoi, dans ses rapports avec l'indigène, elle montre plus de chaleur, de coquetterie ou de véritable abandon. Pour le vazaha, pas d'illusion possible ! C'est le marché, l'offre directe ou par courtage, l'offre plusieurs fois supérieure à la demande avec toutes les conséquences d'une loi économique bien connue.
Nous les avons d'ailleurs encouragées à cette attitude par la brutalité de façons que nous-mêmes nous apportons aux colonies. Les délicates surprises révélées par le Mariage de Loti n'ont pas convaincu beaucoup d'Européens. De la galanterie, des marivaudages autour d'une femme de u race inférieure ^> ? Mais ce serait le comble du ridicule! Aussi notre désir se con-
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tenle-t-il d'ordonner. Au besoin nous ferions valoir notre qualité de vainqueurs et les moyens de coercition qu'elle nous procure. On a vu de cela plus d'un exemple en très haut lieu.
A la vérité, les résistances sont rares, et c'est surtout l'attrait du luxe qui a déterminé un grand courant de prostitution vers le vazaha.
Dans cette course à la piastre et au colifichet se rencontrent des femmes de toutes les castes, filles nobles, bourgeoises, esclaves. Elles s'exposent, parfois toutes ensemble, à l'examen superficiel, en quelque sorte divinatoire, du connaisseur. Il n'est pas rare de trouver deux proches parentes, deux sœurs, prenant part au même concours. Et tout se passe dans le plus grand calme, j'allais dire avec la plus parfaite dignité. Pas un mot inutile. Quelquefois le complet silence. Un regard circulaire, une indication de la main, et cela suffit. Aussitôt, les dédaignées se lèvent et se retirent impassiblement, sans avoir dérangé un pli du lamba où, durant l'épreuve, elles se sont tenues enveloppées jusqu'à la bouche avec une pudeur charmante. La rupturede ces nœuds fragiles n'occasionne pas plus de bruit. L'extrême facilité de la vie galante à Madagascar a pour première condition son calme extrême.
L'un des tableaux les plus suggestifs de la vie à Tananarive se présente le matin, au lever du soleil. Les rues en pente sont sillonnées de jeunes coureuses, qui, sveltes, le pied sûr, coiffées à la hâte, le lamba serré jusqu'aux yeux, regagnent le logis familial. En se croisant elles échangent des sourires, ou plutôt des coups d'œil, s'interpellent, se donnent des rendez-vous pour la journée, soit à l'église, soit chez leurs parents, ou bien encore à la prairie de Mahamasina, qui est un lieu de promenade. Là elles se retrouveront, pour cheminer en devisant par groupes de deux ou trois, fières, sérieuses, avec, de temps à autre, une fusée de rire qui jaillit de leurs belles dents. Elles
auront arboré la robe d'étoffe claire dont la queue arrondie ajoute une grâce à leur marche traînante, endossé le dernier lamba de soie légère ou de satinette que le marchand indien de la rue d'Andzouma leur a vendu. Elles tiendront leur bras droit relevé, la main seule hors de la draperie, tous les doigts repliés sauf Tauriculaire, qui se dresse, l'autre bras se moulant sous les plis nombreux du tissu. Et elles se seront enveloppées avec tant d'art dans ce vêtement simple, elles auront si bien collé ces mille plis à leurs formes natui^ellement élégantes, qu'on croira voir un défilé de vivantes Tanagriennes.
Certes, pour la grâce, le lamba vaut bien le peplos, surtout avec la façon dont les femmes houves savent le porter, et ce serait un malheur artistique si jamais elles s'avisaient de renoncer à cet élément essentiel du costume national. Le jour où elles lui substitueraient la « confection » européenne, c'est que leur goût serait devenu aussi dépravé que leurs mœurs.
Le pouvoir du chiffon. — Dans un chapitre sur les femmes il faut faire une large part à la toilette. On pourrait même rattacher au goût du sexe faible pour le chiffon toute la question féminine à Madagascar.
Une question féminine à Madagascar? Mais oui, comme chez nous. Seulement elle est d'une autre nature. Il ne s'agit pas d'accorder à la femme houve de nouvelles libertés : il s'agirait plutôt de ne pas abuser de celles qu'elle a. Or, nous en abusons immodérément. Les indigènes disent — pas bien haut — que les filles de Tananarive étaient légères, mais que les Français ont achevé de les débaucher. Depuis notre occupation, en effet, une rage de toilette s'est déchaînée, pour le plus grand bénéfice des Indiens qui détiennent tout le commerce de luxe. A l'église, chez les Pères, les jours de fête carillonnée, ce sont de vrais matchs d'élégance. La messe sert au moins à çà. Aux dernières Pâques, trois femmes y sont venues décolletées. Passe
pour les frisons, qui font fureur; mais le décolletage !... En vérité, en vérité je vous le dis, le décolletage malgache est un signe des temps, et. si j'appartenais à la Mission, je démissionnerais bien vite. Hier encore, jusque dans ses heures d'abandon complet, la femme houve cherchait à dérober aux convoitises du regard le plus qu'elle pouvait de ses charmes. Si elle se met à en montrer un peu, elle est capable de ne pas s'arrêter : tout y passera. La civilisation aura eu pour effet de la ramener, sinon à l'état, du moins au costume sauvage.
Il est fâcheux que l'habit soit un critérium insuffisant pour juger du moine : autrement, nous pourrions considérer comme déjà résolu le problème de la totale assimilation des Houves. Elles ont vécu, ces singeries caricaturales de costumes européens, qui sévissaient naguère si furieusement dans la haute société indigène de Tananarive ' ! En moins d'un an, il s'est produit une métamorphose inouïe. D'abord, les fameux uniformes dont les dignitaires malgaches avaient coutume de s'affubler ont été abolis par un général ennemi de la pompe exotique. Il en est résulté, du côté des hommes, une initiation étonnamment prompte au port du frac. M. le gouverneur général de rimerne, Rasanjy, qui. autrefois, était ineffable en sa culotte de flanelle crème galonnée dor, en son dolman de velours nacarat brodé comme un chasuble, avec sa giberne en sautoir et son épée d'académicien, est devenu un pur modèle de correction selon l'esthétique tailor for gentlemen, et porte avec l'aisance dun cercleux son habit noir, maintenant orné du ruban rouge-. Quant aux femmes... ici je redeviens sérieux.
Le jour de la Mi-Carême, j'assistai à une fête donnée par le général Galliéni dans l'hôtel de la Résidence. On joua une pièce
' Voir aux .4ppe?if/?ces, p. 413.
2 Rasanjy, dont la tèle avait été mise en balance avec celle de l'honnête Rainandriamampandry, mais que sa bassesse sauva, vient de recevoir la croi.v en récompense de ses services vraiment exceptionnels. La Légioa d'honneur débute bien à Madagascar !
LES FEMMES l'O
de théâtre, un à propos où les auteurs, deux officiers, avaient mis un esprit du diable. Toutefois, le clou de la soirée fut un ballet dansé par douze jeunes femmes liouves, habillées et coiffées à l'européenne. Presque toutes jolies, notamment celle qui est bien connue à Tananarive sous le nom de « la belle Esther ». Les metteurs en scène avaient eu la bonne pensée de régler ce ballet sur les données fondamentales de la danse malgache : des figures de marche, tantôt par rangs, tantôt par files, accompagnées de chants que les chanteuses rythmaient avec des battements de mains. Faisant le moins possible de mouvements, raides, mais gracieuses dans leur raideur, elles me rappelèrent le style de leurs sœurs océaniennes, les danseuses javanaises de la dernière Exposition. Je fus abasourdi de l'élégance avec laquelle elles portaient les robes de bal que, très galamment, le Général leur avait payées. Et ce que je ne saurais exprimer, c'est le charme qui résultait de l'opposition du caractère de leur danse avec celui de leur toilette. Les officiers les plus implacables pour la race inférieure durent convenir que ce spectacle avait du « montant ».
Dix mois à peine, cependant, s'étaient écoulés depuis le jour où j'avais vu, dans les salons de la Résidence, une réunion de paquets qui étaient ces mêmes dames habillées à la française.
Symptômes fâcheux. — Mais ce que je viens de dire ne s'appli<pie qu'à une catégorie assez restreinte d'élégantes. Si nous sortons de l'aristocratie, nous aurons beaucoup de réserves à faire.
De tout temps le beau sexe houve s'est énormément intéressé aux révolutions de la toilette féminine en Europe, et, comme il n'ignore pas qu'en cet ordre d'idées la France donne le ton, il nous a emprunté les mots « la mode », qui, en malgache, deviennent lamody. Un journal de langue indigène soucieux d'avoir des lectrices soigne la rubrique : Lamody vaovao (pro-
noncez : Lamode vovo), la mode nouvelle. Bientôt, j'en ai peur pour ces clames, elles obéiront aveuglément à tous les caprices de la grande Fée.
Encore fidèles au lamba, dont elles comprennent la grâce, les femmes houves introduisent déjà dans la robe d'inquiétantes modifications. La robe nationale, très ajustée, moulant le corps, comporte pour seuls ornements quelques broderies ou dentelles au col et aux poignets. Elle est tout entière taillée dans la longueur de TétofTe et rappelle la robe classique de Béatrix, moins la fente sur le côté. Ces dames sont en train de substituer à cet harmonieux fourreau la jupe à plis et le corsage indépendant avec force crevés, ruches et nœuds. Le corset est encore inconnu, il a fait seulement quelques apparitions à la cour et au ballet de la Résidence ; mais on trouve moyen de se comprimer sottement la taille avec d'affreuses ceintures dorées. A tous égards, une bonne renommée vaudrait mieux.
Sous la robe, elles portent un autre corsage, serré comme un maillot, qui s'agrafe au moyen d'une multitude de boutons ou de petits crochets. Ce vêtement, qui remplit la fonction — si glorieusement inutile là-bas ! — de corset secourable, s'appelle canezou. Un nom qui vient de France et qui se rattache à la mode du second Empire.
Ordinairement, la tète reste nue, parée des seuls cheveux noirs que partage la raie médiane entre deux bandeaux. Réunis par derrière, ils pendent sur Téchine en une seule natte souvent opulente, dont l'extrémité s'ébouriffe assez joliment en manière de petit Ijalai. Un bon point à ces dames : elles s'indignent encore à l'idée des cheveux postiches, et, si elles aiment les frisettes, c'est à la condition que celles-ci soient naturelles. De temps en temps, pour onduler leur chevelure plate, elles la soumettent au façonnage d'innombrables petites tresses, qui font office de bigoudis. Les vieilles ou, parmi les jeunes, celles qui tiennent à garder la véritable coiffure nationale se confient
aux mains d'une esclave qui sait faire avec leur toison une résille à mille boucles, petit chef-d'œuvre de patience. Et comme le cheveu houve manque de souplesse, il se consomme en Imerne beaucoup d'huile de Macassar. Ces Malaises soupçonnent-elles qu'elles ont avec l'huile de Macassar une commune origine ?
Mais, de toutes nos importations, en général fâcheuses, la bottine est celle qui a eu le plus franc succès. Le jour où la vertu de la femme houve se reprendrait, on la verrait encore abdiquer devant une paire de bottes vernies et très pointues. Habituées à marcher nu-pieds, les malheureuses sont au supplice dans ces gaines qui leur compriment des orteils naturellement écartés et jusqu'à présent affranchis des déformations héréditaires. Aussitôt rentrées à la maison, leur premier soin est de se déchausser en faisant : ouf! Elles ne renonceront pas pour cela à un instrument de torture qui, dehors, les classe d'emblée parmi les élégantes. Oh! elles sont encore bien peu nombreuses, elles se comptent, les ramatoa (dames) qui vont chaussées. Un pareil luxe, indice de tous les autres, n'est pas permis aux filles du commun ; mais tenez pour certain que la plus humble pileuse de riz connaît le numéro de son pied et dirait avec assurance : « Il me faut du 32 ou du 34, » si jamais sa bonne fortune la conduisait chez le marchand indien.
La Vénus de bronze. — Décapitée, la femme de pur sang houve (andriane ou bourgeoise) réalise souvent la perfection de formes définie par notre esthétique. On rencontre en Imerne de vivantes statues de bronze, qui feraient prime dans nos ateliers de sculpteurs comme modèles pour le détail et pour l'ensemble. Les plus beaux bustes du monde sont peut-être à Madagascar. Nous sommes sur ce point d'accord avec les Malgaches. Au sujet des traits du visage, nous différons d'avis. Un nez épaté, une bouche lippue, un front plat, sont ici des choses
182 CHEZ LES UOVA
très estimées. Une certaine masculinité plaît également dans la physionomie de la femme. Ce caractère a valu la situation de professional-beatity à Tune des innombrables nièces ou petitesnièces de Rainilaiarivoune. Comme Paris, comme toutes les villes de France, Tananarive a sa belle M"^ X...
Les femmes houves étant incapables de faire un pas plus vite que l'autre (le plus grand danger les menaçàt-il), j'ignore si elles sont physiquement aussi peu aptes à courir que nos blanches; mais elles ont le port, la démarche d'une élégance irréprochable. Le dimanche, à la sortie des offices, on a la vision de ces théories de silhouettes drapées qui se déroulent au flanc des vases grecs.
L'andriane est remarquable par ses attaches fines, ses petits pieds, ses mains menues. Le cheveu crépu, le sein en pointe sont les tares de la race esclave, qui a pour elle, en revanche, la cambrure superbe des reins. Dans toutes les catégories, l'oreille est généralement parfaite et la denture éblouissante.
Quant à la couleur de la peau, le mélange des sangs produit une infinité de nuances. Le cheveu, seul, reste noir d'encre, sans exception. Mais on rencontre des femmes houves n'ayant pas le teint plus foncé que certaines de nos Méridionales. J'en ai vu de beaucoup plus blanches que les créoles : cet avantage ne diminue en rien l'inexprimable mépris où celles-ci tiennent celles-là. On le sait, pour l'éclat de la peau, la Bourbonaise la plus outrageusement réchampie de bistre ne s'avoue pas inférieure à une Norvégienne. Il n'est pas rare de trouver, dans la même famille, des différences très marquées sous le rapport de la couleur. Tous les bronzes peuvent être frères, toutes les patines peuvent être sœurs. Ce chocolat et ce café au lait sont la mère et la fille. Le grain de la peau s'affine en raison directe de l'éclaircissement du teint. Les velours de soie sont humiliés par la joue d'une Houvre claire. De même l'arôme spécial aux races noires correspond, en intensité, au degré de pigment. A
ce propos, encore une différence entre l'indigène et nous : il aime beaucoup sa propre odeur et trouve que nous sentons le <^adavre. Qui a raison ?
En somme, sous de nombreux rapports, la Vénus de bronze peut lutter avec la Vénus de marbre.
L'éternel féminin. — Il faut être familiarisé. Au moral autant qu'au physique, les principaux traits de la race sont si nettement accusés qu'au premier aspect toutes les femmes de rimerne semblent être des exemplaires du même ouvrage. Il y a pourtant chez elles autant de diversité que chez leurs cousines d'Europe. Lentement, notre œil s'habitue à percer le voile crépusculaire de ces faces, à épelerle dessin, à fouiller le pli, à deviner la tare absconse, et l'abîme féminin se découvre ici comme ailleurs. L'homme de race blanche qui ose s'intéresser à ces sœurs lointaines, qui leur montre quelque sollicitude ou un peu de tendre pitié, a tout au moins pour récompense l'amusement profond de les connaître. Et cela ne vaut-il pas mieux que de lui enseigner des vices et de devenir pour elles un juste •objet de mépris?
Le féminisme universel s'accuse chez la Houve par plus d'un trait, notamment par une faculté de dissimulation que nos mondaines seules ont au même degré. Deux femmes rivales, cherchant réciproquement à se détruire, habituées à colporter l'une sur l'autre mille horreurs, se feront très bonne figure si les convenances du milieu où elles se rencontrent exigent d'elles cet effort. Elles causeront, riront ensemble de la façon la plus naturelle, sans ombre de nerfs. Elles n'auront pas néanmoins l'affectation de s'embrasser : à Madagascar les femmes ne s'embrassent pas. Elles n'ont pas non plus entre elles d'amitiés coupables. Elles sont aussi saines que leurs mâles, aussi fermées à nos perversités.
Bien qu'en général elles ne se donnent aux vazahas que
2}erinde ac cadavera, leur commerce avec nous peut provoquer chez elles des rivalités positives. Je dis positives par opposition à sentimentales. Leurs préjugés sociaux, terriblement piétines par le vazaha, deviennent pour elles la source de vifs mécomptes : ainsi l'andriane peut se voir répudiée pour une bourgeoise. Et voici maintenant le féminisme universel : elle pourra pardonner Tafifront à celui qui le lui a fait, non à celle qui en profite.
Pour arme habituelle de leurs vengeances, toutes ont la calomnie. Très rarement deux ennemies se prennent aux cheveux, et encore la chose ne se voit-elle que dans le peuple. Alors il y a des chances pour qu'un peu de vraie jalousie amoureuse soit entrée en jeu. 11 est nécessaire d'ajouter que la fantaisie du vazaha ne descend guère aux basses couches sociales : les querelles entre rivales n'y peuvent donc avoir pour objet que l'amant indigène.
Les traits spéciaux au féminisme de là-bas auront plus de saveur pour mes lectrices.
Mettez en présence deux femmes houves qui ne se connaissaient pas la minute d'avant : aussitôt elles causeront. De quoi ? De rien. De la chaise oîi elles sont assises. En voilà pour une heure, pour deux, pour tout le jour si on ne les sépare. Néanmoins, au cours de la causerie, par des questions incidentes, elles auront trouvé le moyen de s'édifier sur leur situation respective et sur tout ce qu'elles ont intérêt à savoir l'une de l'autre.
Elles sont extrêmement susceptibles et boudent volontiers. Mais il faut les pratiquer depuis longtemps et bien parler leur langue pour savoir faire la différence entre le mot qui les choque et celui qui ne les effieure pas. Ce sont là de subtiles études.
Dès le premier contact moral, l'équivoque se dresse entre les. deux races. On ne se comprend pas, on s'interprète tout à
rebours. Cette difficulté de se pénétrer l'un l'autre donne lieu à des aventures bizarres. Vous offrez à une Houve la liberté du choix devant deux objets qui semblent lui plaire : presque toujours cette ouverture équivaudra dans son esprit à une défense de se prononcer ; et quand les objets dont il s'agit diffèrent un peu de valeur, votre générosité, si franche soit-elle, sera prise pour une ironie. Vous comptiez passer pour galant aux yeux de cette jeune personne : vous l'avez blessée, vous êtes un mufle.
Sanguines ou lymphatiques, vaillantes ou paresseuses, celles-ci travailleront tout le jour à des ouvrages de couture, de tricot, de dentelles, où elles font preuve de grande habileté ; celles-là resteront complètement oisives ; mais chez les unes comme chez les autres ce sera la même indolence de mouvements, la même incurie des bardes qu'elles portent, la même faculté de pouvoir demeurer dans la même position, accroupies ou assises, durant de longues heures, ayant, collée à leurs jambes, une fillette esclave encore plus immobile qu'elles ! Cette petite esclave, âgée d'environ dix ans, a quelquefois en propre une autre esclave, une très vieille femme, à qui elle transmet négligemment les ordres de sa maîtresse. La vieille peut, à son tour, avoir une esclave qui lui appartient: alors, c'est à cette dernière qu'incombera le soin de se mouvoir, d'aller, par exemple, quérir la bouillotte d'eau chaude demandée.
La Houve est chiffonnière comme une Française et gâcheuse comme une Russe. Un nouveau vêtement ne lui fait plaisir que le jour où elle l'étrenne. J'en ai vu qui affectaient de traiter comme linge sale ces beaux lambas de soie où elles se drapent avec tant d'art. A dire le vrai, pour les femmes riches, cette affectation est une élégance de plus.
La ménagère économe et coquette, soigneuse en même temps de sa maison et de sa personne, n'existe guère à Madagascar.
Sans plus de religion, la femme houve est plus superstitieuse
que l'homme. Elle a grand'peur des revenants. C'est peut-être pour cela qu'elle n'aime pas dormir seule.
Sensible à la musique, elle serait sous ce rapport susceptible d'un certain degré de perfectionnement. Sa voix, traînante, un peu nasillarde, donne la note juste, et le timl^re en est assez chaud. A la cathédrale de Tananarive, les chœurs de femmes ont le même flou, la même harmonie indolente que dans une église bretonne. Le dimanche, l'air est plein de cantiques qui s'envolent parles fenêtres d'une vingtaine de temples et flottent sur la ville silencieuse. L'auteur de ces notes est particulièrement reconnaissant aux ouailles de la « chapelle expiatoire », qui, toutes les semaines, bercèrent ses vieux rêves sur la terrasse de son jardin ^ .
Enfin, rien qu'à les voir marcher, on devine que les femmes lîouves ont un sens très profond du rythme. Elles passent pour être les meilleures valseuses du monde. Naguère, au Palais, deux ou trois fois par semaine, l'après-midi, on dansait au son
' Ranavalna P' qui, pendant son règne, a fait mettre, dit-on. quatrevingt mille hommes à mort, quand elle était lasse de décapitations ou autres supplices subis sous ses yeux, dans la cour même de son palais, ordonnait que les condamnés fussent précipités du haut d'une roche nue, dont la croupe surplombe un abime de près de 100 mètres. Non loin de cette roche tarpéienne. naturellement toute rouge, mais ffu'on dirait teinte de sang, s'élève aujourd'hui une chapelle protestante, dite « expiatoire ». Elle fut bàlie sur les conseils des pasteurs de l'Eglise réformée lorsijue la cour d'Imerne se convertit au christianisme.
« ... Du côté droit de l'église, on avait déposé sur une petite estrade, auprès du chœur, deux fauteuils surmontés d'un dais: le Roi et la Reine (Radame II et Raboude sont venus s"y placer. La moitié de l'église était occupée par des bancs destinés aux membres de la Mission et à quelques personnes de la suite du Roi ; l'autre moitié, par l'assistance malgache et par les chanteuses. Les chanteurs et les musiciens remplissaient la tribune du fond. Pendant la messe, on a chanté le Kyrie, 0 Salutaris, Tantum ergo, et le Domine pour l'Empereur et pour le Roi. Les chœurs, très nombreux, étaient composés en grande partie d'enfants n'ayant pas six mois d'études musicales, et chantant néanmoins avec un rare ensemble et avec une remarquable sûreté d'intonation. L'aptitude musicale de ce peuple est vraiment extraordinaire ; le sentiment de la mesure et de l'harmonie est inné en lui. »
Capitaine de vaisseau Dltré [1862).
du piano mécanique. A ces petites fêtes, que je n'ose pas appeler des bals blancs, il se faisait des prouesses de cborégraphie. C'était merveille de voir valser la grosse Rasendranoure, qui, au repos, ajustement la grâce d'un potiron. Merveille aussi pour son cavalier, qui ne la sentait pas entre ses bras !
Silhouettes. — Il y a une vérité qui serait bientôt mise en évidence si la colonisation était chez nous le résultat d'un véritable programme d'expansion commerciale, au lieu d'être tout simplement le débouché de notre activité militaire: c'est que le colon français n'est pas de beaucoup inférieure ses rivaux des autres nationalités. Il a même sur eux cet avantage considérable de mieux se mêler à la vie des indigènes, de se croiser facilement, de faire souche. Il ne s'empresse pas, comme l'Anglais, d'emmener aux colonies sa femme d'Europe. Le vrai foyer ne lui manquant pas, il s'accommode volontiers d'un pot-aufeu de couleur et, en général, laisse aux militaires ou autres oiseaux de passage les pratiques purement libertines.
Si jamais nous nous avisions de ne plus décourager chez nous les entreprises de colonisation réelle, nous verrions, à cùté de grands résultats économiques, se produire un très heureux phénomène. Grâce à l'affluence des petits colons, grâce à l'instinct que je "viens d'indiquer, les deux races fusionneraient assez vite. Or, l'assimilation, c'est très beau, mais la fusion, c'est plus sûr. En tous cas, ce devrait être le but supérieur de l'essaimage européen à travers le globe.
Plusieurs de nos colons, à Tananarive, ont donc contracté avec des femmes indigènes ces faciles mariages que la coutume permet et que les Houves sont les premiers à ne pas regarder d'un mauvais œil. Autant ceux-ci déplorent l'école de prostitution journalière qu'entre autres écoles nous avons ouverte là-bas, autant ils approuvent la formation de nœuds c^uasi légitimes entre leurs filles et les vazahas. Ils en sont même très flattés.
J'ai pu pénétrer dans plus d'un foyer franco-malgache et observer les allures des petits pot-au-feu de couleur. En ces milieux, leur défiance se dégèle ; on voit peu à peu tomber de leur face ce masque d'insensibilité dédaigneuse dont elles sont si promptes à se voiler au premier contact avec nous, et le tempérament individuel s'accuse alors avec des différences si nettes qu'on se demande si l'on n'a pas commis le même sophisme que le légendaire Anglais débarquant à Calais, en voulant enfermer toutes les femmes d'un pays dans une seule formule.
Qui l'aurait cru ? Ramanoure est nerveuse. Elle pâme ou suffoque à la moindre contrariété. Elle a des traits mignons; une petite moue triste sur sa bouche sensuelle, ramassée en cœur ; le parler enfantin et traînant. Son mari est très bon, mais, par espiègleine sans doute, il se plaît à tenir sa jalousie en éveil. Ramanoure, vraiment jalouse, n'aime pas le voir parler « à les autres femmes ». Elle pleure beaucoup et boude des semaines entières. Sa bouderie se manifeste par des haussements d'épaules et de nombreux : « Ze m'en f... pas mal, » qui sonnent faux. Elle a presque de la vivacité dans ses mouvements et fait sa besogne ménagère avec promptitude. Elle a la peau moite et l'œil humide. Serait-elle jalouse si elle n'était pas amoureuse? En général, la femme malgache est tout le contraire de la u femme gênante « ; elle ne s'occupe pas de ce que fait son époux hors de la maison, et, si elle apprend quelque chose de louche, elle se renferme dans son indifférence ou dans sa dignité. Ramanoure est une exception : elle suit l'infidèle et tâche à le surprendre au milieu de ses escapades.
Ravo est une brave mère de famille, qui a donné à son mari, vieux colon, deux petits jumeaux tout blancs, par conséquent authentiques. Elle les porte sur ses bras, les montre aux visiteurs avec une gravité heureuse. Elle est très fière d'avoir fait ces jolis bessons, plus blancs que son lamba. Quand elle est seule, elle fourre avec volupté son museau noir dans ces chairs
de neig'e. En cachette du mari, elle leur passe au cou des amulettes qui font avec le scapulaire bon ménage. Le mari n'est pas moins fier qu'elle, et laisse entendre — ô philosophie de l'exil colonial ! — qu'il faut venir à Madagascar pour connaître toutes les joies du mariage sans en avoir les inconvénients.
Le petit agneau noir qui répond au nom de Ramach (Ramasy) tendrait le cou à son maître s'il prenait à celui-ci fantaisie de l'égorger. L'obéissance est sa fonction naturelle. Libre pourtant comme les femmes ne le sont qu'à Madagascar, c'est avec une évidente volupté qu'elle se plie à la loi de l'homme. Peut-être beaucoup de nos belles révoltées seraient-elles comme Ramach si la loi de l'homme se contentait d'être inscrite dans la nature au lieu de l'être par surcroît dans le Code civil. Ses admirables yeux, où brûlent des flammes douces, semblent solliciter sans cesse un désir à satisfaire, un commandement à exécuter. Sa voix résonne comme une musique plaintive qu'on entend de très loin. Assez solidement instruite par les missionnaires norvégiens, elle aime l'étude, abandonne volontiers les soins de la maison à ses servantes et emploie presque tout son temps à étudier la langue française. Elle en sait déjà quelque peu, mais fait semblant de l'ignorer pour tout autre que son mari.
A autant de docilité Razanambèle ajoute une extraordinaire faculté de dévoûment. Le vazaha qui l'a épousée est tombé malade presque aussitôt, d'une maladie qui a duré de longs mois et qui a exigé les soins les plus répugnants. Elle les lui a rendus avec une telle vaillance, avec une si belle sérénité, que cet homme, qui d'ailleurs n'est point du commun, me disait : « Il y a dans cette idolâtre l'étoffe dont nous faisons les saintes. » Il ne se trompait que fort peu, attendu que Razanambèle, esclave de naissance, élevée à la dignité de femme d'un vazaha, se comportait vis-à-vis de lui comme ces mystiques épouses de Dieu, qui, en soignant leurs frères malades, croient baiser les plaies de Jésus, Condamné par les médecins, le
vazalia guérit. 11 garde la conviction que « cet auge » Fa sauvé. Je ferai sourire beaucoup de mes lecteurs en disant que j'ai entendu l'un des nôtres, un blanc, et, j'y insiste, point vulgaire, parler d'une petite esclave malgache avec des larmes d'admiration et de reconnaissance. Rien n'est plus vrai pourtant.
Mais il y en a de toutes. Après trois ans d'un ménage orageux, Razafmandriamare a été chassée parson vazaha, — un de ces blancs qu'on appelle à Tanariarive les " vrais assimilés », à cause de l'étonnante contagion qu'exerce sur eux le caractère malgache au bout de plusieurs années de séjour (les Français seuls sont sujets à ce phénomène, très remarqué là-bas : j'y vois une nouvelle preuve de Textrême souplesse de nos colons). Razafinandriamare n'avait bénéficié si longtemps de la tolérance de son mari que par égard pour le joli métis qu'elle lui avait donné. Elle était menteuse dans l'àme, têtue comme une pioche, hypocrite, perfide et passablement débraillée. Ayant toujours à la bouche les plus grossiers propos, elle partait soudain d'éclats de rire qui la faisaient choir, et alors elle se roulait sur la natte en de si folles convulsions que son orde gaieté finissait par gagner tout le monde.
Ramànana, qui a du sang de Rainilaiarivoune dans les veines, est aussi orgueilleuse de son origine que de ses richesses; mais elle a l'orgueil condescendant, aimable. Chose rare là-bas, elle accueille sans trop de hauteur les femmes d'une condition sensiblement inférieure à la sienne. Chose plus rare encore, elle s'est fait faire la cour par son vazaha pendant une semaine au moins. Avant de lépouser, elle a exigé de lui le serment qu'il était andriane en France. Très correcte depuis son mariage, conformément aux mœurs du pays, elle n'a que de bons et nobles procédés vis-à-vis de son mari, qui est fort content d'elle. Mais elle a eu autrefois, d'un indigène, un enfant qu'elle élève en dehors du domicile conjugal ; et cette femme, qui ne déteste pas le Français qu'elle a épousé, inculque avec âpreté
au rejeton de ses premières amours la haine de noire sang.
Après ces insuffisantes esquisses de Houves c comme il faut », deux types d'irrégulières : Ramananiénachou (Ramanantenasoa) et Raly.
La première, fille déliante noblesse, est bien, parmi les jeunes personnes de couleur, la plus fine et la plus élégante qui se puisse voir. Jamais l'enserrement d'un lamba souple n'a moulé corps plus svelteet de lignes plus pures. Quiconque a fréquenté dans les ateliers de Paris connaît la plainte universelle de nos artistes : « On ne trouve plus, pour l'académie féminine, de parfaits modèles d'ensemble ; nous sommes obligés de recourir à plusieurs modèles en même temps, d'emprunter ceci à l'un, cela à l'autre, puis de souder le tout comme nous pouvons. On dirait que la sève de notre race, fatiguée, ne peut plus couler d'un seul jet un spécimen de beauté harmonique, ou que les moules anciens sont brisés. De là notre impuissance et le reproche qu'on nous fait de manquer de style. » Nos artistes n'ont donc qu'à venir à ^ladagascar : outre qu'ils embelliront notre colonie, ils y trouveront ce qu'ils souhaitent. Ainsi, pour compléter la perfection du bronze corinthien qu'est Ramananiénachou, il leur suffira de remplacer son petit nez eainard par un nez droit prolongeant la ligne du front, — le reste de la tête, petite et emmanchée dans le pur cylindre du cou, étant irréprochable. Toutefois, cette jeune drôlesse pourra les étonner par le froid cynisme avec lequel elle posera les conditions de ses séances.
Tout autre est Raly, la superbe Raly, dont la grâce opulente eût enthousiasmé Rubens. Vous savez avec quelle maîtrise le prince des peintres flamands faisait vibrer sous son pinceau les colorations d'une tête nègre ! Indifférente à l'argent, Raly a des moeurs effrénées. Sa figure, plus espagnole qu'africaine, à peine bistrée, est celle d'une Carmen qui aurait moins de ruse, plus de calme et plus de mystère. Un torrent de cheveux plan-
tés bas lui cache la moitié des tempes. Ses grands yeux sont deux puits de flammes. Quand elle s'assoit devant vous, les cuisses croisées, et qu'elle vous regarde tranquillement en fumant des cigarettes, sa profonde beauté fait peur comme la vue d'un gouffre.
Je conclus : dans le féminisme malgache, qui d'abord se dérobe à nous sous un masque uniforme, il y a toutes les cordes du clavier.
Princesses. — Quelques lignes, tracées dans les commencements de mon séjour à Tananarive, sur la reine Ranavalna et sa cour féminine, sembleront peut-être à leur place en un chapitre consacré au beau sexe indigène. Tout au moins aurontelles un certain intérêt rétrospectif.
« L'autre jour, pour la première fois. Sa Majesté malgache est venue à la Résidence. Toute sa cour l'accompagnait. Ranavalna sort rarement; mais, quand elle sort, il lui faut une nombreuse suite, qui s'échelonne devant elle par ordre de préséance. Très rigoureux, le protocole de la cour d'Imerne !
« Le cortège se développait sur une longueur d'au moins 300 mètres ; la Reine venait la dernière dans un filandzane rouge et or, dont le siège ressemble au fauteuil-trône. Vingtquatre porteurs, les mieux dressés du pays, se relayent au brancard. Ils ont une livrée historique : la chemise blanche avec sautoir et liseré rouges, le bonnet de coton, dont la mèche pend sur l'oreille. Devant l'équipage royal marchent deux officiers armés de sagaies ; sur le flanc gauche, un chambellan en habit noir tient le parasol de soie rouge qui doit toujours s'interposer entre la tête de la souveraine et la voûte des cieux.
« Quand elle entra dans la cour de la Résidence, le poste lui rendit les honneurs. Elle était richement vêtue d'une robe de velours réséda, brodée d'or, avec longue traîne, tablier de satin
feuille morte, diamants, chapeau-diadème empanaché de plumes d'autruche vieux rose. Sous la marquise elle se débarrassa avec humeur du petit page qui voulait lui porter la queue. Le grand salon de riiôlel. orné de bananiers, de palmiers et de papyrus, était déjà plein de monde. Curieuses de voir la figure de Ranavalna et de sa cour dans un cadre européen, les femmes des fonctionnaires s'étaient empressées de répondre à l'invitation de ^I""" Laroche. Ce salon, en effet, offrit pendant deux heures un coup d'œil divertissant.
(' La Reine occupait le centre d'un fer à cheval de fauteuils, la branche de droite réservée aux dames françaises, celle de gauche aux princesses du sang qui composent, avec les demoiselles d'honneur, la cour féminine de Ranavalna.
« Leurs Altesses » étaient placées selon la loi du cérémonial :
« i" La princesse Ramasindràzana, tante de la Reine. Envir ron quarante ans. Nuance : café au lait de religieuse, tète dure et hautaine, avec le regard bigle et la bouche proéminente. Divorcée de je ne sais plus quel mari. Ma?urs austères '. Soupçonnée comme d'un crime d'avoir plus de sympathie pour les Anglais que pour nous -.
« 2" La princesse Rasendranoure. Sœur -aînée de Li reine. Alias « Madame ». Quarante-cinq ans à peu près. La meilleure valseuse de l'hémisphère sud, malgré ses formes de pot à tabac. Une grosse figure de bébé hargneux. Légèrement plus brune que la précédente, mais encore plus claire que Ranavalna dont le palissandre tire, à de certains jours, sur l'ébène, selon
1 Voir page 93, la Tentation de Eanavalnu.
■i Cette préférence, assez naturelle, mais qui ne s'est jamais traduite par des actes de rébellion, Ramasindràzana Ta payée de sa liberté et de sa fortune. Arrêtée en même temps que Ratsimamangue et Rainandriamanipan- <lry, elle eut la vie sauve, « parce que c'est une femme, » proclama le général Galliéni. Celui-ci se contenta de l'envoyer en exil et de lui confisquer tous ses biens. On avait surtout besoin de son hôtel de la place d'Andouhale pour y établir un cercle d'officiers.
rémotion qu'elle éprouve ou la toilette qu'elle porte. Des deux nièces de Ratsimamangue, la princesse Rasendranoure, étant l'aînée, semblait désignée pour succéder à Ranavalna IL Le caprice du premier ministre en décida autrement: Rainilaiarivoune, ce Warwick de reines, lui préféra la jeune Razafindrahéty, couronnée sous le nom de Ranavalna IIL
« Ecartée du trône, passant après sa tante (en vertu de la coutume qui donne la préséance aux ascendants, même collatéraux, delà Reine), la pauvre Rasendranoure ne me semble pas avoir pris son parti de cette déconvenue en stoïcienne. Elle se grise. Dernièrement, à un dîner donné par la Reine, elle oublia toute mesure, scandalisa la cour. Si bien que, le lendemain, la Reine crut devoir envoyer un officier à ses hôtes de la veille avec mission de leur présenter toutes ses excuses pour la conduite de sa royale sœur. En même temps, elle infligeait à celle-ci une semonce dont Rasendranoure resta boudeuse pendant plus de huit jours. Au premier grand dîner qui suivit (c'était chez la princesse Ramasindràzana), se sentant surveillée parla Reine, qui, de temps en temps, lui jetait un coup d'œil, elle affecta, les lèvres serrées, de ne boire que de l'eau. Cependant il y avait d'excellent Champagne. Pauvre Rasendranoure ! Elle nous émut ce soir-là. Elle consentit à danser, mais elle n'était pas en train, il lui manquait sa petite pointe.
a Cet estimable sac à vin bientôt quinquagénaire a pour mari un tout jeune gommeux, Rambélousaoun, andriane de la deuxième caste, tête de cire, gravure de mode, poussant la correction anglaise jusqu'à l'impassibilité. Il y a deux ou trois ans seulement qu'il Ta conduite à l'autel : — lui, presque blanc de peau, moulé dans son frac ; elle, noiraude, la bouche en groin, les yeux incisés, habillée comme une cloche qu'on baptise, et déjà mère de plusieurs enfants. Ce devait être un couple extraordinaire.
« 3" La princesse Razaflnandriamantre (en français : petite
LES FEMMES 19d
fille de Dieu). C'est la fille de Rasendranoure. Quatorze ans. Séparée amiablement d'un mari qui en a plein le dos, — je dirais par-dessus la tète, si l'ornement que vous savez était de quelque importance à Madagascar. Maintenant figurez-vous un joli museau de Montmartre passé au bitume. Cela vous a des frisettes à la chien, un nez retroussé, des inflexions câlines dans la voix, des abaissements de paupière ironiquement sérieux, puis tout à coup de fous éclats de rire. Très mignonne, mais pas pour un liard de tenue. Saluez ! cette petite mouche semble promise à la couronne. C'est actuellement, jusqu'à nouvel ordre, l'héritière présomptive de Ranavalna III. Eh bien ! j'ai idée qu'on ne s'ennuiera pas à la cour d'Imerne sous le règne de la petite-fille de Dieu, qui est un parfait diable. En attendant, depuis sa brouille conjugale, elle est tombée dans une étroite surveillance. La Reine l'oblige à demeurer au palais et lui défend de sortir le soir. Je me suis laissé dire par les officiers de l'armée que cette précaution était nécessaire '.
« 4" La princesse Rasafindràzaka. Epouse divorcée du prince Ramatre, elle dut épouser, par un droit de réquisition en usage chez les « grands » d'ici, le vieux Ratsimamangue, quiluiadonné six enfants. Chose remarquable : à Madagascar, la disproportion d'âg-e entre époux est la règle ; la conformité, l'exception. Rasafindràzaka a vingt-sept ans : c'est beaucoup pour une Malgache, mais c'est très peu pour une femme de vieillard. Malgré ses maternités multiples (elle avait déjà deux autres enfants du prince Ramatre), cette princesse reste la plus gracieuse et la plus charmante des Imériniennes. Elle est l'ornement de la cour, comme Rasendranoure en est la tare. Rasafindràzaka se dérobe autant que possible à l'obligation de s'habiller à l'européenne, — marque d'un goût supérieur. Le costume national (le lamba drapé sur la jupe longue) lui sied à
' On lira plus loin dans quelles circonstances est morte la princesse Razafinandriamantre.
ravir. Dans rintimité. elle danse, enveloppée d'une chemise en fin tissu blanc retenue à la taille par une ceinture d'or.
« 5° La princesse Rasaiavinoure. Belle-sœur de la précédente, ayant épousé le frère de Ratsimamangue, autrefois grand juge. Rasaiavinoure a vingt-deux ans et les yeux les plus expressifs delà cour '.
« 6° La princesse Rajouanourouvèle. Tout au plus vingt ans. Remarquable par l'épais duvet de sa lèvre supérieure et le grain de beauté de sa lèvre inférieure, faisant valoir des dents qui, chez elle comme chez toutes les Malgaches, sont d'une admirable blancheur. Fiancée au prince Rakoute, jeune ivrogne de dix-sept ans, digne fils de sa mère, Tineffable Rasendranoure. L'ombre du divorce plane déjà sur ce mariage avant qu'il soit fait. Un jour ou l'autre, Rajouanourouvèle, qui a une tête d'un très pur dessin, un buste amplement modelé et la plus petite main de Madagascar, augmentera le nombre des irrégulières delà cour d'Imerne ^.
« 7" La princesse Ravère, petite-nièce du roi Radame IL Fut très jolie, assure-t-on, aune époque où elle n'avait pas, comme à cette heure, une quarantaine d'années. A épousé, naturellement, un jeune homme, andriane de type mélangé, mais le plus joli garçon de l'Imerne. « Le beau Philippe, » c'est ainsi qu'on désigne, à Tananarive, Philippe Radzafînandimby, treize honneurs, officier du palais, ancien élève de Saint-Maixent, comme son frère Paul Ratsimihaba, qui tient une place considérable à la cour de Ranavalna. On dit que Ravère eut jadis des bontés pour Rainilaiarivoune. Le vieux ministre ne se contentait pas de greffer conjugalement sa bourgeoisie sur l'arbre généalogique royal : il y sautillait encore de branche en branche, comme un moineau.
1 Son mari, convaincu de complicité avec les rebelles, a été interné à la Réunion.
2 Mon pronostic devait se réaliser.
« ... La gracieuse corbeille est au complet. Je ne trouve pas que la Reine en soit la plus belle fleur. Au milieu de celte assemblée où éclatent tous les contrastes, assise à côté d'une maîtresse de maison qui joint à l'élégance de la Parisienne je ne sais quel charme tendre d'Espagnole blonde qui fait songer à certains Murillo, la reine Ranavalna, richement habillée sans doute, mais sans trône, sans sceptre, sans couronne au front, sans manteau royal, hors de son cadre, n'est plus du tout l'orientale idole du palais d'Argent. Sa Majesté malgache me fait l'effet d'une vieille fille séchée sur pied, aigre et laide. La cousine Bette par-delà l'Equateur. Impression d'optique, j'imagine, due au faux jour qui règne dans la pièce.
«... Oh! celte réception, quelle séance !... Ranavalna ne s'en allait pas... Trois heures d'horloge elle tint au supplice ses pauvres infantes, rangées en espalier, faisant face aux dames françaises, opposant à la discrète symphonie de nos toilettes féminines le mauvais satin de leurs robes, luisant comme du fer de sagaie, et les oripeaux de leurs folles coiffures. La « petite-fille de Dieu « avait des fourmis dans le corps. Elle repliait ses bras derrière le fauteuil, cherchant à pincer quelqu'un de ses mains taquines. De temps en temps Madame se levait, quittait la salle et revenait après une courte disparition. L'inquiétude de ces Altesses provenait surtout de ce qu'elles ne trouvaient pas ici, comme chez elles et comme à la cour, un crachoir devant chaque siège...
« Car tout le monde chique en pays malgache, même les femmes. En prenant une prise ou plutôt une bouchée de pétun en poudre dans sa tabatière en or fin blasonnée de l'aigle royal, la Reine nous déclara un jour qu'elle aimerait mieux se passer de dîner que de chiquer. Madame et Leurs Altesses partageant ce goût dépravé, on s'explique le rôle essentiel du crachoir dans le mobilier de la cour. Cet ustensile a sa place marquée jusque
sur le velours du trône. Mais on ne saurait penser à tout, même chez le plus hospitalier des résidents g'énéraux.
« Or ces trois heures sans crachoir furent trois heures de torture, dont j'eus la cruauté de m'égayer. La Reine ne se gênait pas : elle crachait bravement dans son mouchoir ; quand celuici fut hors détat de servir, elle s'en fit prêter un autre par la maîtresse de maison. Mais, plus timides que la Reine, les princesses n'osaient pas, et tandis que, prise à prise, l'irrésistible poudre s'accumulait dans leurs bouches, leurs physionomies exprimaient plus douloureusement la privation dont elles souffraient. Seule Rasendranoure, bravant les convenances, s'éclipsa quatre ou cinq fois pour aller jeter dans la cour son jet de salive brune. Peu lui importait, à cette grosse enfant terrible, d'ouvrir le champ à toutes les suppositions !
"... Quant aux demoiselles d'honneur, elles étaient assises sur deux rangs, à l'autre bout du salon, face à la Reine, ceintes du flamboiement des yeux fixés sur elles par cinq ou six officiers des gardes de Sa Majesté, qui formaient contre la porte un groupe svelte de culottes rouges collantes et de tuniques en drap crème galonnées dor. Commandées et surveillées par un dignitaire qui a toutes ses dignités intactes, ces demoiselles se tinrent très correctement. »
Goût ancien et goût nouveau. — La femme houve a-t-elle bon goût?
Malgré les réserves que j'ai faites, on peut encore se poser cette question et la résoudre affirmativement. En tous cas, il y eut un temps où elle avait un goût très sûr, et je pense que le commerce des vazahas le lui a gâté.
C'est, en effet, des premières importations anglaises procédant là comme chez un peuple sauvage que datent l'adoption de la camelote éclatante et l'abandon des belles étoffes aux couleurs éteintes anciennement fabriquées par les indigènes de
rimerne et du Betsiléo. Le haut plateau a eu des maîtres tisseurs et des teinturiers remarquables. Où sont-ils? D'où vient que les vieux lambas de soie, recherchés à prix d"or par les amateurs, laissent si loin derrière eux les plus riches spécimens de la fabrication actuelle? Pourquoi cette décadence (ni plutôt cet arrêt subit? J'en donnerai l'explication dans un chapitre ultérieur.
Toujours est-il que je fus singulièrement charmé par un tableau où je crus voir la résurrection de l'ancien goût des femmes houves, certain jour que j'assistai au mariage d'une fille de riche maison. C'était dans la chapelle du Palais. La Reine, en sa chaire, exhibait, sous un diadème fané, une éclatante toilette du bon faiseur parisien. Mais ce n'est pas elle qui attirait les regards. Il y avait là, côte à côte sur le même banc, douze jeunes femmes appartenant à Faristocratie de Tananarive. Toutes les douze portaient la robe de satin crème, unie et collante, à la Béatrix, comme j'ai dit plus haut, et par là-dessus de merveilleux lambas anciens, rose turc, maïs broché de vert pomme, bleu turquoise, etc., dont le plus simple était d'un prix inestimable. Un bijou d'or pâle au cou, comme une grosse pépite, un autre à chaque oreille, des formes sveltes et pleines s'accusant sous la draperie, des petites têtes de bronze intelligentes et fières, de grands yeux noirs brillants, des dents nacrées, elles formaient ensemble uïi sujet d'aquarelle à ravir un orientaliste.
Aujourd'hui, les meilleurs lambas de soie, ceux qui atteignent le prix de 300 francs, marquent une décadence flagrante du goût et du métier. La décoration en est plate ou lourde. Le secret des belles harmonies de couleurs semble perdu.
On calomnie donc la Houve en lui attribuant comme un goût naturel le goût factice, qu'on lui a pour ainsi dire imposé, des tons criards. Cette erreur n'est ni dans son instinct, ni dans l'iniluence du très doux climat d'Imerne. La vérité
est que les Européens l'ont égarée en la traitant, je le répète, comme les sauvages de la côte torride, et qu'elle a cru devoir nous écouter, poussée par cette vanité de singerie qui est le trait fatal de sa race et par sa trop grande confiance en Tinfaillibilité du vazaha.
Au fond, ce qu'elle préfère, c'est le blanc. Hiver comme été, voyez la rue : le vêtement de couleur s'y rencontre dans la proportion d'un sur vingt. Mettre le pur éclat du blanc au-dessus des splendeurs du prisme n'est pas déjà l'indice d'un goût canaille. On ne trouve pas cela chez de vrais sauvages.
Du mariage franco-malgache. — Je crois devoir insister sur ce point, que les indigènes (plus particulièrement ceux de la moyenne bourgeoisie) sont heureux et flattés quand un vazaha contracte dans leur famille une union durable. J'en ai vu quelques exemples, et je tiens la chose pour significative. On ne saurait évidemment exiger des colons qui ne s'y sentent pas appelés d'entrer dans cette voie; mais, si j'osais dire toute ma pensée, je proclamerais que c'est là le meilleur moyen de gagner la confiance et l'amitié des Houves. Enfin, voilà un Français qui ne nous méprise pas et qui ne considère pas toutes nos filles comme des chiennes !... N'ayant aucune idée des lois étroites du mariage européen, ils s'imaginent qu'un vazaha, non seulement est toujours- marié en andafy (au-delà de la mer), mais encore que ce lien ne lui défend pas d'en contracter un autre à Madagascar, un autre d'égale valeur, et qui l'obligera pour toute la durée de son séjour dans l'Ile. 11 est implicitement admis par la famille et par la jeune épouse que le nœud se rompt de lui-même lorsque le vazaha repart pour l'Europe sans esprit de retour,
11 y a plus. Si le mari blanc témoigne quelques égards à sa femme de couleur, s'il ne la relègue pas toujours avec les servantes, s'il l'admet parfois à sa table, s'il lui donne « de bons
LES FExMMES 201
conseils », s'il prend soin de Tinilier aux « règles de la politesse européenne », il peut être assuré de trouver, dans la famille ainsi « honorée », de véritables dévouements. 11 aura l'occasion de venir à résipiscence sur le compte d'une race qui, malheureusement pour elle, ayant ses plus graves défauts à fleur de peau, se fait d'abord très mal juger. Il sera étonné des prévenances dont il devient peu à peu l'objet, de la véritable affection qu'il finit par déterminer en ces âmes différentes de la sienne. Il sera plus surpris encore de découvrir le désintéressement qui se fait jour dans le cœur de la fille malgache aussitôt qu'elle sent que nous ne la dédaignons plus. Telle Houve, prête à répondre à nos plus brèves fantaisies pour le profit sonnant qu'elle en relire, deviendra la moins exigeante et la plus économe des femmes aussitôt qu'elle se verra traiter par son mari vazalia comme son père traite sa mère.
Ce que jai pu entrevoir du ménage indigène m'a donné, en effet, la meilleure idée de la courtoisie des rapports entre époux, de leur mutuelle confiance, de leurs égards pour leurs droits respectifs'. Aussi la femme mariée resle-t-elle dans le devoir. J'ai même connu des veuves qui portaient assez fièrement le deuil de leurs époux. Elle était d'une remarquable beauté, celle dont le mari se fit si bravement tuer à notre service dans une tragique affaire avec les Fahavales. Peu de temps après son malheur, un officier la désira. Ceci se passait
1 « Le caractère doux et sociable des Malgaclies et l'absence de jalousie, qui est un de leurs traits distinctifs, résistent à toutes les causes qui tendent à relâcher les liens de la famille ; ils vivent généralement unis dans leur intérieur ; ils ont le plus grand soin de leurs enfants en bas âge et leur témoignent une tendresse que ceux-ci leur rendent plus tard en déférence. D'après une coutume touchante, -très répandue à Madagascar, les enfants adultes doivent, dans les principales circonstances de leur vie» oll'rir à leur mère une pièce de monnaie en souvenir du temps où elle les portait sur son dos sans jamais s'en séparer : c'est le foufoudamouchi (souvenir du dos). »
Capitaine de vaisseau Dupré.
à une époque où Funiforme inspirait un peu moins de terreur qu'aujourd'hui, et je dois ajouter que roiïicier était un homme de beaucoup de cœur sous sa rude apparence. Nouveau venu dans le pays, il avait entendu dire qu'en matière galante aucune entreprise n'y pouvait rencontrer d'obstacle sérieux. Par suite il s'entêta, malgré l'insuccès de ses premières avances. 11 se résigna aux petits soins, dîners, cadeaux, assiduités, fit un véritable voyage, trois semaines durant, à travers la carte du Tendre, et, en lin de compte, s'avoua battu. — « Concevez-vous ça ? me disait-il. C'est extraordinaire, tout à fait extraordinaire ! »
Si mon ami avait eu alïaire à quelque femme de la noblesse — je le dis à regret pour mesdames les andrianes, — il n'eût pas vraisemblablement éprouvé la même déconvenue. Sauf quelques rares exceptions, la noblesse malgache, arrogante, lâche et cupide, est dépourvue de sens moral. Les femmes y sont pires que les hommes. La veuve dont je parlais plus haut appartenait à la caste bourgeoise.
Une fête de famille. — « Je tiens à me conformer aux usages, » me dit un très galant homme de ma connaissance qui venait de contracter un mariage de la main gauche avec une fille noble; « je vous invite à la cérémonie, vous serez en quelque sorte mon témoin. » Volontiers ! Il s'agissait d'une présentation en règle de l'époux par l'épouse à la famille de celle-ci. C'était un dimanche, vers deux heures de relevée. On était invité par la famille pour ce moment- là. Le couple vint me chercher. Un bourdzane qui marchait derrière portait, dans un panier, quelques gâteaux et environ douze bouteilles de vin de Champagne, de chartreuse, d'amer Picon et d'absinthe. « Qu'est cela ? demandai-je. — C'est le nécessaire pour la collation. L'usage veut qu'en pareil cas ce soit l'invité qui en fasse les frais. »
Nous arrivons à la maison de R..., l'une des plus confortables habitations indigènes du quartier du Rouve, le faubourg Saint- Germain de Tananarive. R... est un homme considérable; il appartient à la même caste de noblesse que la reine Ranavalna, et il occupe dans TÉtat une haute fonction. Agé d'environ cinquante ans, il est grave, rétléchi, a le geste condescendant, porte son personnage et le poids de ses nombreux honneurs avec })eaucoup de dignité. C'est le père de la jeune « épouse ».
11 a tenu à s'entourer de^ principaux membres de sa famille. Successivement, il nous présente sa seconde femme, à peine âgée de vingt ans, la preniière étant allée depuis peu dormir son dernier sommeil dans le tombeau des ancêtres ; son frère, aussi haut placé que lui dans la hiérarchie indigène ; son neveu, qui a fait ses études en France et qui portait alors, sur d'extravagants uniformes, le ruban violet des oliiciers d'académie; ses fils, ses autres filles et ses petits-enfants, dont le plus gentil a précisément pour mère la jeune mariée. Au cours de ces présentations, r « amphitryon » jette un coup d'œil sur la bourriche de l'invité et semble satisfait de voir que celui-ci sait son monde.
Cependant, par les soins des esclaves, la table est vile dressée dans une petite salle à manger qui sent la paille et la puce. Les verres, énormes, en gros cristal anglais taillé, se remplissent de chartreuse verte jusqu'aux deux tiers. Il y a déjà de quoi griser vingt buveurs émérites, mais celte première tournée disparait avec les gâteaux, silencieuse comme le potage d'un dîner officiel. Pour rompre la glace, il faut une seconde tournée d'égale force. On entend claquer des langues et murmurer : Tsara dia tsara ! exclamation qui veut dire : Parfait ! Les hommes font l'éloge des liqueurs françaises, demandent des détails sur leur fabrication. Chaque renseignement, qu'on le comprenne ou non, est accueilli par des muriliures ilatteurs.
Nous essayons de parler politique : tentative inutile. On se dérobe à toutes nos questions avec cette suprême habileté qui consiste à faire la bète. Le Champagne succède à la chartreuse, les redoutables apéritifs succèdent au Champagne. Alors seulement nos gens commencent à devenir ivres, mais d'une ivresse de plus en plus flagorneuse et toujours plus fermée aux sincères épanchemenls. Le proverbe m umo verilas n'est point fait pour Madagascar.
Nous renonçons à notre enquête et nous acceptons la proposition de nos hôtes qui nous invitent à passer au salon. Ces dames ont envie de danser.
Le salon est tout brillant d'or. Les boiseries du mur, en matière précieuse fournie par la forêt, disparaissent sous une épaisse couche de couleur vernis imitant l'acajou anglais. Les panneaux peints à fresque, dans un goût qui rappelle nos vieilles tapisseries d'Arras, sont l'œuvre d'un fds de la maison, artiste habile ayant une vraie vocation de décorateur. Au plafond autre fresque, celle-ci digne d'un masic-hall. Sur le parquet, des nattes fines, d'ailleurs sales. Très peu de meubles : un piano mécanique, deux banquettes et une ottomane en bois doré et en velours violet gardant l'empreinte poussiéreuse d'un pied nu ; un coffre-bahut, carré, massif, sauvagement bariolé d'or et de vermillon ; le tout — sauf un charmant cartel Louis XVI ahuri de se trouver là, — le tout, dis-je, anglaisa crier, de cet anglais d'exportation qui a empoisonné Madagascar pendant trente-cinq ans et qui a perdu le vrai goût indigène.
En place pour le quadrille ! Maintenant, sous les yeux lourds du maître de maison qui s'est assis sur l'ottomane violette, toute la famille danse, tandis que l'enfant de la jeune épouse tourne méthodiquement la manivelle du piano. La réunion s'anime, les lanibas se desserrent, la dignité des danseuses s'adoucit d'une pointe de laisser aller ; mais nous sommes dans le meilleur monde, on sera correct jusqu'au bout. Seulement il fait
soif: la tabatière qui circule sèche les gosiers. Amenez labourriche 1 Hélas ! la bourriche aussi est à sec. Alors, sur un signe du père, une femme sort, puis revient avec plusieurs bouteilles de ce terrible rhum malgache appelé tok. C'est le moment que l'invité choisit pour s'éclipser. Il en aie droit, l'usage est satisfait, les formalités sont remplies. Désormais le vazaha sera de la maison. En attendant, il regagne la sienne avec sa compagne dûment légitimée, qui baragouine quelques mots de français et murmure: « Moi contente, moi beaucoup ivre! »
« Rarahu ». — Tout autre est le tableau que me faisait de sa vie conjugale avec une très jeune bourgeoise des environs de Tananarive un de mes co-passagers au retour de Madagascar. Je le savais si sincèrement attaché à sa petite amie, que je m'étonnai de ne pas la trouver à bord, en route avec lui pour la France.
— Hé ! me dit-il, ce n'est pas faute de lui en avoir fait la proposition..., tout au moins par curiosité de savoir comment elle l'accueillerait.
— Eh bien?
— Eh bien, après quelques instants de méditation, elle me déclara, très triste, quelle ne saurait se résoudre à quitter la terre natale. <( Tu reviendras, lui dis-je ; nous reviendrons ensemble dans un an. » Elle sourit, n'ayant pas grande confiance en cette promesse de retour. Quand on part pour andafy^ est-on jamais assuré de revenir? La mer s'étend si loin, si loin ! Certainement plus loin que de la terre aux étoiles. Et puis — cette pensée fut pour beaucoup dans son refus — les « femmesvazahas » se moqueraient de sa gaucherie, de son ignorance. Alors, moi-même, entouré de Françaises, belles "autant que spirituelles, je ferais de constantes comparaisons et ne tarderais pas à me détacher de ma pauvre « femme-Madagascar ». Et il faudrait qu'elle s'en revint toute seule, « couverte de honte ».
206 CHEZ LES IIOVA
Non, décidément, malgré tout son chagrin de notre séparation, elle aimait mieux rester. Néanmoins, elle se ferait un devoir, si j'y consentais, de m'accompagner jusqu'à Tamatave. Je ne lui ai pas refusé de me donner cette marque suprême de dévouement : vous savez quelle grosse aventure est un voyage à la côte pour une femme de l'Imerne !
— Ainsi s'est dénoué, par un adieu triste et doux, votre petit roman à la I.oti ?
— Oui. Toutefois, ce que vous appelez mon petit roman à la Loti diffère du modèle en plus d'un point. D'abord, il est moins simple, attendu que la famille de ma compagne y joua un rôle important. C'est délie que jai obtenu ma Rarahu, sans d'ailleurs autres conditions que de bien « honorer» une enfant qui, « par sa sagesse, méritait mes égards ». Au bout de quelque temps j'en étais tout à fait, de cette famille, et je m'y trouvai moi-même mieux qu' « honoré », car j'y devins en quelque sorte un objet de vénération. J'étais le Isaravazaha (le bon vazaha) à qui ces braves gens auraient voulu que tous les Français ressemblassent. Quand je dinais chez eux, on me donnait à table la place du côté du nord, et tout le monde me servait debout. Le dimanche qui précéda mon départ, ils firent trêve à leur tristesse pour me régaler d'une fête d'adieux. Tous les parents, alliés et amis, y étaient conviés. Nous assistâmes d'abord à l'office religieux du matin. Le père de ma Rarahu Btait, dans le temple du village, quelque chose comme un bedeau et en même temps un maître de chapelle. Il avait la police de l'édifice et donnait le signal des cantiques, tandis qu'un de ses fils accompagnait sur l'harmonium. Un pasteur malgache, un vieillard à chevelure et barbe blanches, fit le prêche et, à certain moment, se tournant vers moi, invita toute l'assistance à prier Dieu pour le bonheur et la santé du bon vazalia qui allait partir. Je me souviendrai toujours de l'attitude recueillie, vraiment pieuse, de ma petite Rarahu pendant
cet office. Etait-elle plus émue que moi? Je n'en jurerais point. Je me sentais dans une si chaude atmosphère d'estime et de sympathie ! Après le repas qui lut pantagruéli(|ue, mais on ne peut plus décent, les jeunes hommes et les jeunes femmes de la famille exécutèrent pour me divertir les principales danses nationales '. PuisRarahu — puisqueRarahuilya, — Rarahu, qui n'avait dit mot depuis le matin, me conduisit dans l'enclos de la maison, et là, devant le tombeau de ses ancêtres, elle murmura :« /e t'oi<5 /"aw /e serment quon ne viole pas. Puisque vous espérez revenir ici dans un an, je vous attendrai et vous serai fidèle sous ce toit. Car vous êtes la chère moitié de mon ànie. Si au bout d'un an écoulé vous n'êtes pas revenu, je me considérerai comme dégagée de mes liens, et j'épouserai l'un des nôtres. »
— Et ce serment, vous y croyez ?
— Absolument ! dit mon interlocuteur.
Moralité des choses immorales. — Ayant fait une part suffisante à l'ironie que comportait un pareil sujet, je ne voudrais pas cependant que mes lecteurs perdissent de vue le caractère sérieux de notre étude. Avant donc de conclure, je dois mettre les choses au point.
S'il est exact de dire que la fdle est libre à Madagascar et que, du consentement universel, cette liberté reste entière; s'il est également vrai que son inconduite la plus excessive n'entraîne pas, pour une femme, la déchéance sociale, — celle qui se tient bien jouit d'une estime que les autres n'ont pas. On entend par se bien tenir faire choix d'un homme qu'on aime, lui donner un enfant, puis, s'il n'y a pas d'obstacle de la part
' Une promenade cadencée, avec un balancement de plus en plus marqué du torse ; les bras étendus et repliés horizontalement en agitant les doigts, pour figurer l'oiseau qui vole et plane ; un trépignement rapide des pieds, — tels sont les caractères principaux de la danse malgache.
(Jes familles ou de l'amant lui-même, épouser celui-ci. Le Malgache subit la prostitution de ses filles comme une conséquence inévitable de la liberté qu'il leur reconnaît, mais il ne s'en glorifie pas, — bien au contraire! Dun autre côté, le stage matrimonial avant de s'unir pour toujours et la nécessité d'un gage garantissant que l'union sera féconde sont à ses yeux deux lois de morale pratique, dont il proclame hautement la sagesse '. Et voilà une conviction que les vazahas ont le plus grand tort de bafouer, d'insulter à tout propos, comme je l'ai vu faire cent fois. Cela n'est ni politique, ni philosophique. Nous sommes aussi imprudents qu'absurdes d'apporter de telles façons chez le peuple que nous voulons nous gagner. Les Anglais eux-mêmes, à cause de leur puritanisme, n'ont pas échappé à ce travers-là. Toutefois, les Anglais se sont fait mieux juger que nous des Houves, par la raison qu'ils n'ont aucune part dans le déchaînement de mauvaises mœurs qui a
' J'extrais le passage suivant dune lettre qu'un correspondant inconnu m'écrivit lorsque cette étude était publiée par le journal /e Temps :
« ... J'approuve beaucoup l'esprit d'équité avec lequel vou? jugez des « coutumes qui diflèrent des nôtres, mais qu'il ne faut pas juger a priori. « Certes, le niveau moral des Ilouves est inférieur à celui des Européens. « Cependant le Houve suit logiquement les -indications de sa morale ?im- « pliste, tandis que l'Européen agit très souvent à l'enconlre des prescrip- << lions d'une morale supérieure dont il ne méconnaît pas l'excellence. Il 4. peut dire :
« Video meliora proboque.
« Détériora sequor.
« Chez le Houve, le mal parait beaucoup plus inconscient.
« La période d'essai mutuel qui précède l'engagement matrimonial, la * nécessité d'un gage préalable de fécondité, paraîtront à certains de nos « compatriotes des deux sexes l'abomination de là désolation : — et cepen- « dant. en France même, des calculs intéressés donnent lieu à des cou- « tûmes semblables. Dans les régions où la fourniture des nourrices et « l'élève des bébés ont pris les proportions d'une véritable industrie locale, « une fille qui a fait ses preuves — c'est-à-dire qui a fait un enfant — « trouve plus facilement à se marier qu'une vierge. Songez donc, si la jeune « épouse était stérile, quelle déception pour le mari ! Quel désastre pour « le ménage ! L'intérêt fait donc agir certains Français comme les Houves, « sans avoir, comme ceux-ci, la conviction que cela est bien, puisqu'ils « agissent en contradiction avec un préjugé très enraciné parmi leurs « compatriotes... »
LES FE3IMES 209
vingtiiplé la prostitution à Madagascar depuis le triomphe des vazahas. Les Houves nous laissent tout l'honneur de ce triste progrès.
J'ai trouvé, en arrivant là-bas, une maxime très en faveur : « A Madagascar, qui dit catholique dit Français, qui dit protestant dit Anglais. » Les Jésuites, qui ont fait de la politique autant que leurs ennemis les Méthodistes, sont les auteurs de ce dogme de circonstance. Je ne les en blâme pas : chacun sert son pays à sa manière, avec ses moyens. Je dois même reconnaître que, pour les Malgaches, la confession des deux peuples blancs en concours d'influence ne faisait qu'un avec la nationalité. Mais il y a dans l'esprit des indigènes un axiome non moins bien établi, dont j'aurais voulu que les Révérends Pères se préoccupassent davantage. Il m'en coûte de le publier, je crois que c'est nécessaire. A Tananarive, qui dit Anglais dit homme de bonnes mœurs, sachant plaire au Malgache et s'en faire estimer; qui dit Français dit vétavéta et ratsifana^ — libertin et mauvais esprit. Cette appréciation courante dans la bouche des indigènes fait rire aux larmes nos compatriotes de passage à Madagascar, et je ne jurerais point que la plupart ne s'en trouvent flattés. Peut-être y aurait-il lieu d'envisager la chose moins légèrement. Un peu de l'honnêteté que nous avons en France figurerait avec avantage parmi nos articles d'exportation.
Un Arabe disait à un ingénieur qui a longtemps séjourné dans nos possessions algériennes et que j'ai retrouvé à Madagascar :
— Comment voulez-vous que nous vous estimions ? Vous ne nous avez montré que de nouveaux vices !
Nous sommes, hélas ! partout les mêmes. Mais l'aimable dédain de tout scrupule et de tout préjugé que nous apportons aux colonies peut y exercer une action plus ou moins dissolvante selon les milieux. Nous n'avons pas pu entamer la femme arabe, gardée qu'elle est par les sévères traditions de l'Islam
en revanche, si cela continue, nous aurons bientôt achevé de pourrir la femme malgache.
Je ne crois pas que les Houves nous en gardent une vive reconnaissance.
— De la vertu, alors? Voilà qui est bien, diront les intéressés. Que ces dames commencent !
Eussent ils tout l'esprit d'Alphonse Karr, je leur voudrais par surcroit un peu de prudence et de philosophie. Il est aussi aisé que bien porté de crier sus aux mœurs malgaches, de les qualifier de détestables. Mais ce jugement perd beaucoup de sa force quand il s'applique à une société qui s'est donné des conventions fondamentales différentes des nôtres, qui ne se reconnaît nullement le droit d'imposer à la femme les contraintes dont l'homme s'affranchit, qui se dit que la liberté de celui-ci a pour corollaire la liberté de celle-là, et qui s'est en tout cas épargné deux plaies, chez nous incurables : la tare de certaines naissances et l'infamie de la prostitution estampillée. Oh ! je sais bien qu'il est troublant de comparer les résultats de deux morales ; mais enfin, sans rien abandonner de celle que j'ai apprise sur les genoux maternels, il me sera bien permis de constater que, chez les « barbares » où j'ai vécu vingt mois, il n'y a ni drames de l'amour, ni foyers scandaleux, ni bâtards, ni enfants adultérins à qui la loi refuse une famille,, mais à qui l'État réclame l'impôt. Si donc il nous répugne justement d'admettre toutes les conséquences de la morale des Malgaches, leurs usages matrimoniaux et même leur singulière conception de l'amour ont droit, dans une certaine mesure, à notre respect.
Voici, d'ailleurs, de quoi donner un peu d'espoir aux bonnes âmes qui seraient désireuses de voir un jour nos frères et compatriotes de la France du Sud se rallier tout à fait à la morale européenne.
Les Houves, on le sait, pratiquaient la polygamie à l'époque où le peuple civilisé avec lequel ils avaient le plus de contact était les Arabes. Peut-être cette coutume ne fut-elle dans leur histoire qu'un accident, une mode vaovao (nouvelle) venue d'anc?a/j/ .? Rien n'est moins établi. La seule chose certaine et qui ressort de leurs plus vieilles légendes ou traditions, c'est que, polygames, soit d'origine, soit de hasard, au lieu de considérer leurs femmes comme un gracieux bétail uniquement créé pour le service et le plaisir de l'homme, ils les ont toujours traitées sur un pied d'égalité. En pleine époque polygamique, la femme ayant à se plaindre de son mari avait recours à l'assemblée des nobles, qui faisait justice et prononçait le divorce.
Mais, si l'on peut contester que les Houves aient emprunté la polygamie aux Arabes, il est impossible de ne pas reconnaître qu'ils s'en défirent aussitôt que Radame les eut orientés vers la civilisation européenne. Quelle promptitude ! dirait Bossuet. Un tel miracle de souplesse justifierait les espérances les plus hardies. Toujours est-il que de sa propre volonté, sans le secours de personne, longtemps avant son entrée en rapports avec les missionnaires chrétiens, ce peuple extraordinaire avait accompli la réforme qui pouvait le plus le rapprocher de notre idéal de morale. Si donc nous l'y aidions un peu, au lieu d'agir tout à rebours, peut-être parviendrait-il aujourd'hui (comme je crois que c'est son désir) à un nouveau progrès vers les bonnes mœurs, dans l'intérêt de sa race et de la nôtre, au double point de vue de la dignité et de l'hygiène. La chose serait parfaitement possible du jour où le père de famille, cessant de trembler devant les formes impérieuses que revêt le désir du vazaha, se sentirait l'autorité voulue pour utilement « faire honte » à sa fille, selon l'expression en usage là-bas. J'ai reçu à ce sujet les confidences de plus d'un Houve ; ils voudraient s'interposer, ils n'osent pas. Pourtant, là où les missionnaires, avec leurs
prédications dogmatiques ne réussissent à rien, les pères de famille, sachant faire vibrer d'autres cordes, obtiendraient peut-être beaucoup. Ils n'osent pas ! Moi, je crois qu'il serait utile de rendre à ce peuple un peu de fierté.
Ce qui me donne à croire que les pères de famille — s'ils osaient — pourraient aisément endiguer les déportements deleurs filles, c'est que la femme houve est très obéissante envers les hommes de sa race. Elle puise cette docilité moins dans le sentiment de sa faiblesse naturelle que dans sa reconnaissance pour un être plus fort, qui n'en a jamais abusé, qui n'exige d'elle rien que d'honorable.
Aussi le mépris de la Houve pour la Sénagalaise, pour cette complaisante bête de somme qui ploie sous le fardeau des effets de son tirailleur, est-il inexprimable : il n'a d'égal que sa haine pour le noir tyran qui traite aussi cruellement les femmes. Dans la bouche d'une Houve u femme-Sénégal » signifie la condition la plus ravalée du monde. On se sépare avec horreur de son lamba, si l'on a, par hasard, retrouvé l'étoffe dont il est fait sur les épaules d'une «femme-Sénégal ».
— Femme-Sénégal., la 'même chose ramulet (la femme du Sénégalais est pareille à monsieur le mulet), disent les plus indulgentes.
A la haine que leur inspirent ces braves Sénégalais se mêle un juste effroi. L'autorité militaire, qui, dit-on, se voit dans l'obligation de les laisser commettre mille atrocités quand ils sont au feu, a beaucoup de peine à les maîtriser en temps ordinaire. Les femelles de leur pays, qu'on leur permet d'emmener partout avec eux (utile tolérance) et qui font en quelque sorte partie du régiment, ne leur suffisent pas. Ils tentent volontiers des incursions dans la galanterie indigène, sans aller s'adresser, comme on pense, aux princesses de sang royal. Or, à tous les degrés, la peau bistre a horreur de la peau nuire. La vue d'une
piastre ne suffit donc pas toujours à décider la plus pauvre fille du peuple. Il arrive que quelques roublardes essayent d'abuser de la candeur du nègre, se font donner l'argent et manquent au rendez-vous. Alors c'est terrible. Le tirailleur sénégalais ne recule pas devant la dépense; mais il n'aime pas qu'on le trompe, et lui aussi est « pour la justice » (tout le monde est pour la justice à Madagascar !). Seulement le Sénégalais se fait justice lui-même. L'un d'eux, se trouvant pris au piège d'une de ces femmes sans scrupule, se mit à sa recherche et finit par la dénicher dans sa maison, au milieu de nombreux parents qui lui faisaient un rempart de leurs corps; le sang coula. Sans l'intervention du poste voisin qui accourut aux cris, il massacrait toute la famille.
Je comprends très bien l'affection des chefs pour ces soldats noirs, qui ont au plus haut degré les qualités militaires essentielles ; mais je ne saurais partager l'enthousiasme que soulève dans certains milieux le récit de leurs abominables boucheries en campagne. Si j'admirais les fureurs des sauvages dont la France se sert pour conquérir un pays à la civilisation, je serais obligé d'exalter les cruautés que les Malgaches ont commises en nous disputant leur patrie. Or, j'ai peur de paraître illogique, et je craindrais qu'un esprit équitable ne me « fît honte ^ ».
1 Voir aux Appendices : La reine Binao à Nossi-Dé ; une cour féminine sakalave (p. 417).
Eléments d'un musée futur. — Demeures royales. — Héroïsme d'un
INDUSTRIEL. — LiTS d'aPPARAT. — TrÔNES PORTATIFS. — MUNIFICENCE DE l'impératrice EuGÉNIE ET DE M™* CaRNOT. — TÉMOIGNAGE DE NOTRE ESPRIT DE SUITE. — FiGURE d'iDOLE. — MÉLANCOLIE d'unE GARDE-ROBE. Le PALLADIUM DE LA MONARCHIE HOUVE. — ViEUX DRAPEAUX. — Ce QUE l'on peut CONCLURE DE l'eXAMEN DE QUELQUES ÉTOFFES.
L'art?... Non, ce sérail un trop grand mot. Il n'y a pas d'art malgache.
Se pouvait-il qu'il y en eût un ? Peut-être. Déjà, de l'examen de quelques tentatives d'architecture favorisées par les beaux bois de l'Ile, des riches parquetages remarqués en diverses ■demeures, d'une ou deux peintures murales authentiquement indigènes, enfin, des cartons qui se perpétuent chez les dentelières pour guider leurs fuseaux de soie à travers un dessin tracé, j'avais presque conclu à la possibilité d'un style décoratif malgache ayant une distinction un peu froide, mais bien personnelle, due en particulier à d'ingénieuses combinaisons de motifs géométriques.
Parmi les éléments hétéroclites qui formeront un jour le « musée de Manjakamiàdana », j'ai eu la chance de trouver ime preuve considérable à l'appui de mon hypothèse.
Le futur musée de Manjakamiàdana sera installé dans le palais de ce nom, qui est la plus grande construction du Rouve
[Rova) de Tananarive. Il se composera: 1° de tous les objets de quelque valeur restés dans la demeure royale après l'exil de Ranavalna; 2° de tous ceux qui y ont été transportés à la suite de la violation des sépultures d'Ambouhimangue. Lorsque je partis, ce n'était encore qu'un chaos. Je m'y suis débrouillé de façon à pouvoir donner, longtemps avant l'apparition du catalogue, la primeur d'un musée qui offrira beaucoup d'intérêt^ mais qui sera plus historique qu'artistique. Je ne vous promets pas de grandes émotions. Ici, à part une exception ou deux, point de choses très belles ou très vénérables. Seulement, c'est un déballage très houve, et parla même curieux.
Kestauvation du Rouve. — Quelques lignes d'abord sur les travaux de réfection et de conservation qui s'exécutent au Rouve.
Le palais d'Argent (ancienne demeure de Radame I", puis de Radame fl, quand celui-ci n'était qu'héritier présomptif), le palais d'Argent, qu'il fut un moment question de détruire, est en voie de restauration.
C'était là que Ranavalna donnait ses audiences diplomatiques. Elle y reçut le général Duchesneet M. Laroche dans les circonstances que l'on sait.
L'édifice a grand air, avec son périmètre d'arcades élancées, dont les cintres affleurent le toit, avec son faîtage très élevé que domine un oiseau de bronze. Les arêtes des voûtes, les chambranles des baies sont garnis d'innombrables grelots d'argent: de là son nom.
Entre le palais d'Argent et l'ancien emplacement des Fitou- ■tniandalanes ' transportés plus loin, se trouvent deux portes donnant accès à l'enclos d'Andrianampouinimerne. Ce prince y avait fait construire une maison pour chacune de ses femmes,
' On appelle ainsi les petites sépultures princiéres accumulées dans l'enceinte ilu Houve.
car il était d'un temps où les habitants de l'Imerme pratiquaient la polygamie : il en reste trois, à peu près pareilles. La première porte, une ruine de bois et de fer, contemporaine du grand roi, sera respectée, laissée telle quelle. La seconde, en pierre et de style indien, beaucoup plus récente, lui est parallèlement juxtaposée ; par elle on pénètre dans la première cour du vieux Rouve, au dallage inégal, deux fois séculaire. L'une des deux maisons d'Andrianampouinimerne (la plus petite) est la curiosité de cette cour. Sur le haut gradin de basa^lte où elle s'élève, il y a une place marquée par un morceau de silex dit valokarana (caillou brillant): c'est là que le monarque devenu vieux venait s'asseoir chaque jour au coucher du soleil pour regarder décliner l'astre. Le palais de Manjakamiàdana, qui intercepte maintenant la vue de l'Ouest, n'était pas encore construit. Cette première maison d'Andrianampouinimerne s'appelle Mahitsy.
Un escalier de pierre, terminé par une espèce d'arc de triomphe d'une architecture assez originale (construit sous Ranavalna I""^), conduit à un vaste préau planté d'arbres, l'endroit le plus mystérieux et le plus pittoresque de ce curieux séjour.
A droite du préau, Manampijou (Manampisoa), charmant édifice de style Louis XVI, bâti par l'Anglais Poole, tout en bois de santal, pour la reine Rajouerne (Rashoerina). Puis, un pavillon rouge, la première maison en briques qui fut construite à Tananarive. Elle servait de cabinet de travail à Rainilaiarivoune. On a du l'abattre pour dégager Manampijou et mettre dans toute sa valeur ce joli meuble sculpté.
On a démoli également le « palais» de Tsarahafatra, situé en face ; mais il n'y a aucun sujet de regretter pareille masure.
A l'ouest du préau, sous les arbres, se trouve un petit trône de pierre. Là s'asseyait la Reine pour deviser avec sa famille pendant les tièdes après-midi d'hiver.
218 CHEZ LES IIOVA
Plus loin, à gauche, le préau se prolonge en une grande terrasse indienne portée par de hautes colonnes degrés. On dirait le tablier d'un large pont en bois. 11 aboutit à la partie supérieure d'un singulier pavillon appelé Kelijou (Kelisoa), bâti par Ranavalna II sur l'emplacement de la maison d'une des femmes d'Andrianampouinimerne. Cette partie supérieure, en quelque sorte guillotinée par le plancher de la terrasse, ne contient qu'une chambre formant belvédère sur l'immense horizon des montagnes rouges. Elle est tapissée d'un papier de tenture assez riche. C'est là que la pauvre Ranavalna III passait, souvent seule, la plus grande partie de sa vie morose, demandant tantôt à sa Bible, tantôt à ses sampi/s, le secret de sa destinée...
Car, — j'ai le regret de le déclarer aux divers pasteurs qui ont tour à tour cultivé le christianisme en cette âme d'enfant, — Ranavalna, malgré son attitude édifiante dans la chaire de sa chapelle, croyait encore à la vertu des sampys. En un coffre oublié par ses femmes dans la précipitation du départ, on a trouvé une poche pleine d'amulettes, jointe à divers objets dont se servait la Reine pour ses usages quotidiens.
Une courtine fortifiée, bois et fer, qui sera conservée comme spécimen d'architecture militaire malgache, mène du vieux Rouve au premier étage de IManjakamiàdana.
La grande maison d'Andrianampouinimerne, cabane d'assez fière mine, le plus beau type de la case en bois qu'il y ait à Madagascar, est située à l'extrémité sud de la vieille enceinte. Un peu plus loin et en dehors de celle-ci, on dislingue les fondations d'un palais de style européen qui n'a pas été continué. Enfin, on aboutit à la chapelle, aujourd'hui transformée en école. A l'est, au sud et à l'ouest, toute cette ciié royale repose sur de hauts talus à parements de maçonnerie qui en font une véritable forteresse. Du côté de l'est, au-dessus d'une pente rude et boisée, la couronne formée par les murs vous a une assez belle allure féodale.
Revenons au grand palais où, comme j'ai dit, se trouvaient entassés dans le plus fou désordre la plupart des objets du musée futur.
Autrefois, du temps de Ranavalna P^, qui l'habitait, ce palais, construit dans le goût de l'autre sur de plus grandes proportions, avait, dit-on, fort bonne mine. <> Le palais de la Reine, dit M""^ Ida Pfeiffer, est un vaste édifice en bois, composé d'un rez-de-chaussée et de deux étages, avec une toiture très élevée. Chaque étage est garni de larges galeries. Tout l'édifice est entouré de colonnes en bois, de 26 mètres de haut, sur lesquelles repose le toit, qui s'élève encore à plus de 13 mètres et dont le centre est appuyé sur une colonne de 39 mètres. Toutes ces colonnes, sans en excepter celle du centre, sont d'un seul morceau ; et quand on songe que les forêts dans lesquelles il y a des arbres assez gros pour fournir de pareilles pièces sont éloignées de 50 à 60 milles anglais de la ville, que les routes, loin d'être frayées, *sont presque impraticables et que le tout, amené sans l'assistance de bêtes de somme ou de machines, a été travaillé et mis en place avec les outils les plus simples, — on doit considérer l'érection de ce palais comme une œuvre gigantesque, digne d'être assimilée aux sept merveilles du monde.
u Le transport de la plus haute colonne seule a occupé cinq mille hommes, et l'érection a duré douze jours. Tous ces travaux ont été exécutés par le peuple comme corvées, sans qu'il reçût ni salaire ni nourriture. On prétend que, pendant la construction du palais, quinze mille hommes succombèrent à la peine et aux privations. Mais — ajoute la sensible voyageuse — cela inquiète fort peu la Reine, et la moitié de son peuple peut périr, pourvu que ses ordres suprêmes s'accomplissent. »
A l'époque où parlait Ida Pfeiffer, le cérémonial de la cour d'Imerne se compliquait de coutumes hautaines et bizarres. On ne pouvait pénétrer dans le Rouve et en sortir qu'en passant
les seuils du pied gauche. Lors d'une première entrevue avec la Reine, les visiteurs restaient dans la cour, tandis que Sa Majesté se tenait assise à son balcon, sous le traditionnel parasol rouge. La fois suivante, elle daignait permettre qu'on l'approchât de plus près.
Un méchant architecte anglais, nommé Cameron, a fort Aaltraité le palais dont s'émerveillait Ida Pfeiffer. Après l'avoir amputé de sa colonnade et de ses cintres en boiserie, il l'a emprisonné dans quatre façades de pierre ayant chacune trois rangs d'arcades de la même hauteur ; il en a flanqué les quatre angles de tours pseudo-italiennes qui, bâties par des procédés économiques, ne tarderont pas à tomber en ruines. L'ensemble esthète, prétentieux, glacé. Cela jure affreusement avec la couleur générale de Tananarive. A l'intérieur, il fit disparaître, sous un emplâlrage recouvert de papier doré, tout le cachet de l'édifice primitif.
Un homme courageux. — J'ai ouï dire que ce palais avait été construit sur l'initiative de M. Laborde, pour flatter les goûts fastueux de sa royale maîtresse.
Un point d'histoire peu connu, en tout cas inédit, c'est que le consul Laborde dut son influence sur la terrible Ranavalna 1'"% « ce Néron femelle, doublée d'une Messaline », au parti héroïque qu'il prit d'être son amant. Et j'admire les bons missionnaires lorsqu'ils parlent en termes émus des services rendus par M. Laborde à « notre sainte religion ».
« Quel homme charmant que ce M. Laborde ! écrivait l'un d'eux. Quelle communauté d'idées et de sentiments entre lui et nous!... Grâce à lui, j'ai le bonheur de pouvoir célébrer tous les matins la sainte messe !... »
De quel péché, Seigneur, cette tolérance était-elle le fruit!...
Et, plus loin, parlant de la Reine : « M. Laborde eut l'art de s'imposer à cette créature despotique ; il savait la prendre. »
Je le crois certes bien, qu'il savait la prendre ! Deux, trois fois par semaine, il partait à la nuit de ses usines de Mantasoa, faisait dix lieues à cheval sur la bonne route qu'il avait luimême établie, entrait au palais à l'heure des crimes, en sortait bien avant l'aurore et se retrouvait au milieu de ses quinze cents ouvriers pour la reprise du travail de jour...
Cet homme merveilleusement actif, dont l'héritage joue un si grand rôle dans l'histoire de nos démêlés avec les Houves, avait créé en pleine Imerne une cité industrielle contenant de vastes bassins à écluses, un haut-fourneau pour la fonte du minerai, une fonderie de canons, une magnanerie, une poterie, une verrerie, une manufacture de savon, un arsenal de fusées à la Congrève, etc. On s'étonne aujourd'hui devant les ruines majestueuses que forment les anciens établissements de Mantasoa. Et, je l'avoue, il est humiliant de constater ce qu'un homme seul a pu faire dans un pays pareil, quand tout l'effort d'-un protectorat, d'une conquête et d'une annexion ont abouti à ce que l'on voit. Mais, pour moi, le plus grand mérite de cet homme extraordinaire, c'est celui que les Révérends Pères ignoraient vraisemblablement.
Grands meubles et attributs royaux. — Le premier étage de Manjakamiàdana se compose d'une salle unique et immense, comme celle du rez-de-chaussée, mais plus haute de plafond. Celui-ci, peint tout en rouge, est orné, à ses angles et autour de la grosse colonne centrale, de dessins en queue de paon d'un bon effet décoratif. Le parquet à rosaces est en ébène de trois couleurs.
Nous sommes dans le musée.
Voici d'abord la collection des lits royaux. Il y en a bien une trentaine. Je^citerai les plus curieux.
Le lit de parade de Radame P'", deux mètres sur un mètre
quatre-vingts (ce sont les dimensions ordinaires de ces nrieubles)^ avec un dais très élevé, des courtines doubles en soie rose thé et en gaze indienne. A la tête, un panneau de palissandre remarquablement sculpté, œuvre malgache qu'on dirait détachée de quelque retable Louis XlII. Il ne fut doré que vers le milieu de ce siècle, lorsque les Houves apprirent Tart de la dorure, inconnu d'eux auparavant.
Ayant appartenu à Ranavalna I""^, quatre lits à la magnificence desquels le courageux M. Laborde ne fut sans doute pas étranger. Il y en a deux entièrement plaqués d'argent, par un assemblage de lames en palmettes estampées à Tananarive. Sous le dernier règne, un voleur a payé de sa vie le larcin de quelques-unes de ces lames. — Un autre lit très bas, très large, en ébène noir massif, d'un travail presque barbare. — Le quatrième, en divers bois précieux, orné de marqueteries fines, d'arcatures et de colonnettes, a la forme et le style d'un temple grec. Le don imitatif des Malgaches triomphe dans cette œuvre charmante et inattendue. On devrait bien envoyer cette pièce à l'Exposition de 1900.
Il y a de nombreux lits, sortes de divans égyptiens à fond de sangle ou à fond canné garnis d'un haut rebord sur les deux petits côtés et sur un seul des grands. Ce rebord ou dossier, quand il est en tapisserie, affecte la forme d'une série de godrons dont la pointe se renverse en arrière, motif de décoration que les riches Malgaches paraissent avoir emprunté aux spatules de bronze recourbées et ajourées du premier Empire. Je retrouve, en effet, ces godrons de tapisserie en divers filandzanes royaux, avec lesdites spatules en guise de blindage.
Radame, II a eu un règne trop court pour pouvoir laisser ici une grande trace. Mais, avec Rainilaiarivoune, apparaissent les horreurs de l'exportation anglaise. Le lit de noces du ministre consort et de sa seconde épouse Ranavalna II est un chef-
d'œuvre de ferraille démontable, agrémenté d'un dôme en satin vert tout brodé d'or. Quant au lit de Ranavalna III, il se distingue des autres par la modestie de ses dimensions. Une couchette d'enfant, ou plutôt une baignoire, ou encore une malle d'acajou avec des angles d'une bêtise inexprimable. Cela ne peut se décrire, ne s'étant vu nulle part. Trois matelas de soie comblent la caisse. Sur la face antérieure, la boiserie est cachée par un panneau de fer peint et verni, genre plateaux de guinguette.
Après les lits, les filandzanes, plus nombreux encore.
Celui d'Andrianampouinimerne, sorti du mausolée d'Ambouhimangue. Il est fait en raphia et en lanières de cuir de bœuf ayant encore tous ses poils. Le filandzane-fauteuil n'apparaît que sous Radame P^ Celui d'Andrianampouinimerne a donc cette forme de corbeille en carré long qui n'est plus usitée aujourd'hui que pour les malades, les vieilles femmes et lesenfants.
Le fîlandzane de Radame 1", en canne et bois jaune, ferait le plus confortable des rocking-chair pour une traversée sur le pont d'un navire. Ce prince, dont on peut admirer plus loin un prodigieux habit de gala en velours bleu surchargé de broderies d'argent, portait volontiers sur son ventre, en guise de boucle de ceinture, une tête de phoque empaillée. Cet objet, venu d'Europe, l'avait séduit. Il voyageait ainsi accoutré, ce qui devait rendre Sa Majesté singulièrement redoutable. Par surcroît, il suspendait sur le devant de son véhicule la reproduction, en bois sculpté, de son horrifîque agrafe abdominale.
Avec Ranavalna P®, le fîlandzane royal devient un véritable trône, si pesant qu'il ne fallait pas moins de cinquante hommes pour le porter. Qu'on s'imagine une conque en velours, large, épaisse, jaillissant d'une gaine de bronze et ornée d'orfèvrerie à profusion. Au dossier, s'emboîte la hampe du parasol royal,
en soie pourpre, brodé et frangé d'or. Cela devait avoir un riche éclat sous le soleil de Tananarive.
Le trône portatif de Ranavalna P^, exhumé d'Ambouhi^ mangue, est le plus fastueux, le plus énorme. Celui de Rajouerne, sorti du mausolée voisin de Manjakamiàdana, est le plus artistique et le plus vraiment riche, avec son délicat réseau d'arabesques orfévrées courant sur le velours bleu de roi et ses pendeloques d'argent qui se terminent par des clochettes. Le filandzane en bois doré de la petite Ranavalna est bien pauvre à côté de ça : il sent la chute prochaine d'un sceptre depuis trop longtemps devenu quenouille.
Une boîte vitrée, sorte de réduction de la célèbre voiture de Catherine de Russie conservée dans les remises impériales de Saint-Pétersbourg, tel est le filandzane, de voyage de Ranavalna I''^
A la suite de ces quelques objets vraiment précieux, je signalerai une cocasserie. L'impératrice Eugénie, désirant faire un cadeau à la reine des Houves, qui était alors Rajouerne, n'imagina rien de mieux que de lui envoyer son traîneau en bronze doré, orné d'aigles et de couronnes impériales. Un traîneau à Madagascar, où Ton n'a jamais vu, en fait de frimas, qu'un peu de givre sur les sommets de l'Ankaratre ! . . . Rajouerne se dit que ce devait être un filandzane parisien. INIais elle ne s'en servit pas, et pour cause : elle avait mieux. L'objet alla s'enfouir parmi les stocks hétéroclites de ce capharnaûm qu'était le Rouve, à côté d'un orgue à pantins qui rappelle d'une façon frappante l'enseigne de la pommade Galopeau.
Mieux informée que l'impératrice Eugénie, et connaissant le goût très vif des reines de Madagascar pour la toilette, M™" Carnot avait donné à Ranavalna une pelisse du meilleur faiseur. Velours grenat, soutaché vieil or, doublure en hermine, parements en martre, bref, un chiffon de tout premier ordre. La Reine aimait beaucoup ce vêtement : je me souviens du
regard de sollicitude qu'elle me jeta un soir que, le lui ayant enlevé des épaules, je le pris sous ma protection jusqu'à la fin de la soirée... Pourquoi le retrouvé-je au musée de Tananarive ? Ceci n'a rien dun attribut royal. On aurait pu le laisser partir avec le reste de la garde-robe.
Les attributs royaux, les voici. Voici plusieurs couronnes d'or, surmontées du voromahéry, aigle de Tlmerne, couronné lui-même de sept plumes ou fers-de-lance. La pièce la plus précieuse est un diadème de Ranavalna 1'% beau travail de style indien. Voici le sceptre et la main de justice. Voici des planches revêtues de velours : ce sont les trônes, sonnant creux sous le pied, pareils à beaucoup de trônes, c'est-à-dire pompeux et fragiles. Sur le plus récent, je vois encore cette pauvre Ranavalna faisant pour la dernière fois figure de souveraine. C'est nous qui l'avions gratifiée de ce riche tréteau, — présent plus ironique encore que le traîneau de Rajouerne, car, après le lui avoir donné, nous le lui avons confisqué...
Je rêve quelques instants devant ce témoignage de notre esprit de suite bien connu.
Le jour de la grande audience, Ranavalna avait peur des instructions que M. Laroche apportait. Elle en ignorait tout. Venait-on la déposséder? J'ai su quelle avait cru la chose possible. Toujours est-il qu'elle parvint à dominer suffisamment son émotion. Par un contraste assez bizarre, Ranavalna a le rire très rauque et le parler très voilé. A peine l'entendîmesnous quand elle répondit au Résident général. Du reste, sur son visage de palissandre, pas un mouvement, pas un frisson. Je crus voir vivre, dans sa chape brodée, la Vierge noire de nos cathédrales. Elle était debout devant un fauteuil-trône, élevé sur la large estrade à baldaquin en velours rouge aux reliefs d'or. Son manteau royal, de même étoffe et non moins •chargé d'or — encore un présent de la France, — encadrait de
plis somptueux sa robe en brocart blanc traversée par le grand cordon de la Légion dhonneur et constellée de pierreries. Elle portait sur la tête une lourde tiare en or. Sa main, gantée de blanc, tenait le sceptre; et je fus émerveillé de Textraordinaire petitesse de cette main. Ranavalna n'a pas de beaux traits, mais son aristocratie est flagrante. Cette figure de souveraine orientale, descendante d'une famille où il y a eu des hommes de génie, cette poupée hiératique à qui toute une race de conquérants baisait les pieds m'intéressa vivement. Elle effaçait par sa seule présence le côté grotesque de son entourage, elle incarnait quelque chose d'auguste dont nos âmes démocratiques ne sont pas entièrement déshabituées.
Ce n'était pourtant qu'une enfant, et une enfant inoffensive...
Augustes défroques. — Comme c'est triste, au fond, tout ce déballage royal, toutes ces défroques d'histoire qui gisent pêle-mêle, forment des tas croulants qu'on remue et qu'on foule aux pieds, au milieu des plaisanteries saugrenues d'une certaine catégorie de visiteurs I II faudra, non seulement une exposition convenable, mais encore beaucoup de recul, pour restituer à ces choses la quantité de respect à laquelle elles ont droit. A tout ce qui fait faillite, même aux idées et aux croyances, nous réservons des lendemains atroces.
En fouillant dans le monceau de velours, de moire et d'or qui fut la garde-robe des quatre reines de Madagascar, — les deux premières Ranavalna, Rajouerne et Ranavalna III, — quand je touche ces corsages sous lesquels ont palpité des émotions peu ordinaires, et quand je vois que tout ce qui reste de la vie qu'ils ont enfermée, c'est, sous les bras, une trace de chaleur humaine, je me sens pris de je ne sais quelle pitié. Ces robes de fête ont vraiment plus de mélancolie que des linceuls.
Les quatre reines — surtout les trois premières — ne
AU MDSÉE DE MANJAKAMIADANA 227
semblent pas avoir conçu l'idéal du luxe autrement que sous les espèces de la broderie d'or ou d'argent. Dans ce tas de robes et de manteaux d'apparat, il y aurait de quoi tailler des chasubles pour vingt évêques. Les robes de deuil, elles-mêmes, en moire noire, sont rehaussées d'opulentes arabesques d'or. A part un magnifique manteau blanc, d'une coupe très élégante, que Rajouerne se fit faire et qu'après elle Ranavalna II voulut porter, il n'y a pas plus trace d'art en tout cela que dans les armoires d'une sacristie moderne.
Les robes de Ranavalna P'^ sont d'une richesse barbare. Elles ne mesurent pas plus de 1",I5 de hauteur. La formidable amante de M. Laborde était presque une naine. Elle s'entourait d'officiers coiffés de chapskas gigantesques. On trouve là quelques spécimens de cette coiffure défiant toute description.
La coutume voulait que, dans la première journée des fêtes du Fandrouane, la Reine se présentât habillée d'une blouse de laine rouge tout unie, la blouse étant le vêtement national spécial aux femmes (le lamba appartient aux deux sexes) et la couleur rouge étant l'attribut de la royauté. Chaque reine avait la sienne : toutes sont là.
Dans la collection de frusques masculines, je note plusieurs écharpes de soie verte. Ce sont les salaks d'Andrianampouinimerne et de quelques princes de son temps. Si le mot salak ne vous dit rien par lui-même, imaginez comment on peut remplacer un caleçon de bain par une écharpe.
Tout ce qui a appartenu au grand roi malgache a dû être mis à part, dans une chambre du palais de Manampijou : son filandzane, sa vaisselle plate du plus pur style premier Empire, ses lambas de soie brune, son linceul qu'on aurait dû lui laisser, son parasol rouge en simple laine sans broderies, les deux fusils de provenance arabe qu'on a trouvés dans sa sépulture, et son escabeau, petit meuble célèbre en Imerne. Taillé dans une seule pièce de bois, il se compose de deux disques, l'un servant de
base et l'autre de siège, réunis par des colonnettes en retrait.
On y mettra sans doute également certain objet qui passe tous les autres en importance historique. Un monolithe schisteux d'environ 20 pouces de long sur 10 de large, creusé en forme de plateau, où sont disposés cinq petits cubes de pierre. C'était le « foyer » d'Andrianampouinimerne et ni plus ni moins que le palladium de la monarchie houve. Il servait tous les ans à faire cuire le riz symbolique du Fandrouane que la Reine offrait à ses invités. La royauté qui devait durer autant que lui est morte ; elle est allée rejoindre la foi aux oracles depuis longtemps perdue.
Les plus anciennes sépultures d'Ambouhimangue ont donné quantité de bijoux de bronze et d'argent pareils à des torques gaulois, des cottes de mailles en argent, et les débris pulvérulents du premier fusil qui fut, dit-on, introduit en Imerne, sous le règne d'Andriandzak.
Parmi les curiosités du musée, je dois citer encore : les tambours des vieux chefs (une peau de bœuf tendue sur des troncs d'arbre évidés) ; le sabre de Ranavalna I""^, car cette dame portait un sabre, voire un sabre en or pur ; les selles de cheval données à Uadame II par son grand ami M. Lambert; les sept sagaies d'argent qui accompagnaient les souverains dans tous leurs kabarys, et dont Ranavalna III s'entoura pour sa dernière apparition devant « son peuple », sur la place d'Andonhale, peu de jours avant sa mise au secret ; la collection des sceaux ; une quinzaine de grands vases d'argent, fabriqués par les orfèvres delà cour sur un modèle venu d'Europe vers 1825, modèle toujours répété ; le grand voromahéry de bronze qui couronnait le faîte du palais et qu'il a fallu enlever quand on a vu qu'avec ses griffes, son bec et les plumes pointues de ses ailes, il s'obstinait à mettre en loques notre pavillon toutes les fois qu'il faisait du vent ; les étendards de chaque souverain, depuis celai de Radame P"", en soie peinte, un peu ambitieux, représentant le
globe terrestre enserré par l'aigle d'Imerne, jusqu'au plus récent, imposé à Ranavalna dès l'arrivée du général Galliéni ; nos trois couleurs, avec les initiales R. M. (Ranavalona Manjaka) et la couronne royale brodée en or.
Il y a enfin les vieux lambas, et ceci mérite qu'on s'y arrête.
Un art malgache possible ? — Ma conviction, bien établie par l'examen de ces lambas, allant à l'encontre de tout ce qu'on a déjà dit et écrit, je commencerai par exposer l'opinion générale sous sa forme la plus indulgente :
« Prodigieusement réceptive, l'intelligence des Houves n'a toutefois aucune originalité. Entre les races noires, ce peuple ne s'est mis liors de pair qu'en vertu de ses aptitudes d'assimilation et de ses facultés imitatives. Il s'est développé et n'a pu se développer qu'au contact des Européens, dont on l'a vu devenir le singe à la fois servile et prétentieux. Si ce contact n'avait pas eu lieu, les Houves en seraient restés à ce qu'ils étaient sous Andrianampouinimerne, ils n'eussent pas fait un pas. »
Telle est la thèse. On l'appuie sur cet argument : « Les Houves, malgré leur ancienneté dans file, n'y ont pas laissé une trace d'art personnel. Que trouvez- vous qui leur appartienne en propre ? Les grands palais de bois ? Ce sont presque toujours des entrepreneurs anglais ou français qui en dirigèrent la construction. Qu'avez-vous découvert dans le tombeau d' Andrianampouinimerne ? Des fusils arabes et de la vaisselle Empire. Et dans les sépultures antérieures? Rien. »
Rien, c'est tout justement ce qui prouve qu'on a voulu trop prouver.
Si les Houves avaient une histoire un peu plus positive que les traditions recueillies par le P. Callet, on pourrait parler sérieusement de leur u ancienneté » dans l'Ile. Faut-il donc rappeler qu'au-delà d'Andrianampouinimerne on n'est certain d'aucune date, et qu'antérieurement au xviu^ siècle il n'est
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pas un seul personnage cité dont on ne puisse contester l'existence? Au demeurant, que serait-ce que deux cents ans dans la vie d'un peuple qui se fonde, même s"il eût vécu tranquille durant tout ce temps-là ? Mais, au contraire, une chose indéniable, c'est que tout son passé, jusqu'au milieu du règne d'Andrianampouinimerne, se déroula soit dans la guerre de conquête, soit dans la guerre civile. Mauvais terrain pour la culture de cette fleur de paix qui s'appelle l'art ! Les conquérants de la Gaule, au iv* siècle, furent plus lents à se révéler, et j'imagine que ceux-là ne manquaient pas d'originalité virtuelle?
Eh bien, les Houves n'en manquaient pas non plus. J'ajoute qu'ils avaient naturellement un goût très sobre et très sûr. Comment et pourquoi ont-ils perdu ce don au moment où il allait se développer ? Précisément dès leur premier contact avec l'Européen, qui vint fertiliser deux mauvaises qualités ennemies du don créateur et propres à cette race : la veulerie du caractère et la vaniteuse manie de l'imitation. Encore si ce contact avait eu lieu une fois leur art personnel formé et défini, comme la chose s'est passée pour les Arabes et les peuples d'Extrême-Orient, peut-être s'y seraient-ils tenus. Mais ces remarquables singes nous ont connus trop tôt, et leur enfance fut éblouie. Par surcroît de malheur, ils entraient en rapport avec nous juste au moment où notre goût subissait une crise qui devait durer soixante ans. Le clinquant et la camelote du commerce d'exportation achevèrent de les égarer.
Cette singulière histoire est écrite dans la série des douze à quinze lambas que j'ai vus au Rouve.
Les trois plus anciens, entièrement tissés dans le pay?, et qui datent des vingt-cinq premières années de ce siècle, sont de pures merveilles. Valeur historique à part, un commissairepriseur n'estimerait pas à moins de 3.000 francs chacun de ces morceaux de soie d'environ 3 mètres carrés. Les nuances les plus variées et les plus douces s'y rencontrent dans une
harmonie parfaite. Les bandes qui font bordure sur la longueur, deux fois épaisses comme le champ, offrent un dessin de petits cabochons de soie qu'on dirait incrustés par un mosaïste. C'est comme un sertissage de pierreries vitreuses 011 domine le saphir laiteux, et cela vous a un charme de vieux joyau. Pas beaucoup d'imagination, mais un goût de la distinction la plus rare. Je voudrais bien vous en donner une idée par comparaison, mais voilà la chose presque impossible. Un très vieux et très beau cachemire, qui serait en soie, non en. laine, pourrait s'en rapprocher un peu ; encore en serait-il fort loin. Car la moindre qualité de ces chefs-d'œuvre d'art décoratif (le mot n'a rien d'exagéré), c'est d'être absolument personnels. Cela n'est ni oriental, ni occidental, c'est houve, je veux dire unique.
Mais en voici d'autres, qui ont quinze ans de moins. Ils font d'abord illusion, on les croit dignes des premiers, l'harmonie des tons neutres est aussi soutenue, la matière est encoi^e très belle. On examine de plus près, et l'on s'aperçoit qu'à part les bordures restées malgaches, toute la pièce est composée avec des morceaux de soie venus d'Europe ou d'Hindoustan. Parfaits encore comme assemblage, ces lambas ne sont déjà plus que l'œuvre d'un arrangeur,
La fin delà série complète la démonstration. Tout à coup on voit apparaître, comme fonds de lambas, les velours criards, les satins ivres, les étoffes bêtes et aveuglantes que le paillon achève d'enlaidir ; comme bordures, quelques mauvais rubans. Du vieux tissage artistique indigène plus de trace. Le goût local s'est effacé devant la « mode » venue à'andafy. Dès lors, Madagascar est un pays marqué pour la conquête.
Voilà ce que raconte cette collection de chiffons, et cela est aussi probant que l'histoire d'un terrain étudié par ses couches géologiques. S'il avait eu le temps de se développer, le génie houve eût fait merveilles ; mais nous l'avons étouffé dans l'œuf, — ou plutôt il s'est suicidé.