Chez les Madelinots
ARMI les groupes français disséminés sur la terre d'Amérique, il n'en est guère, je crois, d'aussi nettement caractérisé, d'aussi intéressant, d'aussi sympathique et d'aussi peu connu que celui des Madelinots —ne pourrait-on pas désigner ainsi les habitants des îles de la Madeleine ?
Leur histoire est tragique, leur livre de famille ne porte d'autre tache que celle des larmes brûlantes des ancêtres acadiens. Au milieu d'un siècle acharné à niveler toutes les différences et à détruire le pittoresque, ils ont gardé une
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physionomie légèrement vétusté qui charme, une âme solidement traditionaliste qui réconforte le voyageur habitué à voir sombrer partout, avec les vieilles vertus et les vieux atours, les vieux pensers et les vieux dicts, l'ambiance même de nos aïeux.
Les Madelinots sont presque tous des Acadiens, des arrière-petits-fils des déportés de Grand- Pré. Ils sont la preuve vivante de l'un des trois ou quatre grands crimes de l'histoire, de ce que Winslow a cyniquement appelé « l'une des grandes actions qu'aient jamais accomplies lés Anglais en Amérique )).
Je le sais, les Acadiens, chrétiennement, ont pardonné à leurs bourreaux. Ne l'avaient-ils pas déjà fait au pied du Christ, dans l'église de Grand- Pré, quand le feu qui consumait leurs demeures rougeoyait encore sur la dalle où ils priaient à genoux ? . . . Ils ont pardonné, oui, mais ils se souviennent, et il m'a semblé que ce grand malheur a imprimé à la race — aux femmes, aux mères surtout — un atavisme très perceptible, une pointe de mélancolie qui tempère la vivacité latine. Ces fils de martyrs ne sont pas blagueurs, pas frondeurs, pas conteurs d'histoires, et leur bon sourire se dilate rarement eti un rire un peu large. Les Madelinots, aurait dit Rostand, sont Grand- Pré vivant qui se promène !
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Et cette physionomie d'âme, un peu douloureuse et d'autant plus attachante, se traduit merveilleusement ici par le langage, le dialecte, qui, sorti de France au grand siècle, a cristallisé pour les conserver comme de précieux bijoux de famille, tant de vieilles et graves façons de voir, de sentir et d'aimer !
Un peu saccadé, émaillé de délicieux archaïsmes, d'inexplicables aberrations grammaticales, ce langage est en somme — surtout au point de vue de la phonétique — aussi près du français moj^en que ce que nous parlons dans la vallée laurentienne. Faucher de Saint-Maurice a-t-il raison de prétendre qu'en cette matière, les Acadiens sont des Bordelais réussis ? En tous cas, l'étranger est de suite frappé d'entendre les enfants parler de la terre (taire) et de la mer (maire) avec une ouverture de voyelle inusitée, et dire avec le sérieux et presque l'accent d'un Anglais sur le continent : « Celui-ci est à moâ », <( Tais-tod ! » Comme tous les Acadiens, je crois, nos insulaires ont gardé très nette l'articulation du d, consonne qui s'est, chez nous, lâchement prostituée au th anglais ; le plus intraitable professeur de diction applaudirait à la façon impeccable dont le premier mousse venu frappe cette linguale délicate dans les mots : Dieu, dimanche, dune, dire, etc. D'ailleurs, très peu d'anglicismes, sauf certains vocables introduits avec les moteurs
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à essence dont sont maintenant pourvus tous les pêcheurs.
Chacune des îles a ses particularités linguistiques que les gens des autres îles vous font malicieusement observer, et parfois plusieurs variations notables se rencontrent sur la même île. Ainsi les gens du Havre-aux-Maisons qui prononcent malaisément IV et le v ont un parler fort distinct de ceux du Havre-au-Ber, et sur l'île de FÉtang-du-Nord vous discernez les gens de la Vernière de ceux du Cap-aux-Meules. N'est-il pas remarquable que, dans un espace si restreint — ^les îles n'équivalent pas en étendue à un petit comté de la province de Québec — les parlers soient à ce point diversifiés ? Quelques bouts de conversation notés au passage renseigneront plus vite qu'une ennuyeuse dissertation.
Vous arrivez sous le ciel de la Madeleine et, descendant la passerelle du Lady Evelyn vous tombez dans le groupe des Madelinots, gens en service ou simples curieux, pour la plupart chaussés de longues bottes de caoutchouc. On vous salue poliment, et, sans le moindre embarras, on vous embauche dans une familière causerie.
— D'où est-ce que vous appartenez f
—De Montréal.
— C'est la première foâ que vous venez aux îles ?
— Oui, monsieur !
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— Vous allez espérer une p'tite élan sur le tchais. François à Polyte va arriver avec son cab-à-rouet.
Cah-à-rouet semble une substitution récente, car le mot s'emploie ici pour désigner la voiture de promenade sur ressorts— en usage depuis quelques années seulement. Appartenir de est peutêtre un anglicisme, et l'expression convient bien à des gens de mer en ce qu'elle comporte l'idée de port d'attache. Quant à élan, les Madelinots emploient ce mot toutes les fois où, dans notre langage populaire, nous disons escousse. Ce dernier mot n'est pas, comme quelques-uns le croient, une corruption de secousse, mais un bon vieux terme français qui eut longtemps sa place au soleil. Les deux mots : escousse et élan, d'ailleurs presque synonymes dans la vieille langue, ont subi des déviations de sens parallèles, ainsi qu'on peut s'en assurer en compulsant les vieux dictionnaires.
La brave hôtesse acadienne, pour vous remettre du mal de mer, vous a servi une affriolante tarte aux fraises. Elle apporte maintenant un pot de crème douce qui se répand sur la croûte dorée comme de l'ivoire liquide :
— Elle n'est pas (sans liaison) abondante, mais elle est fraîche. La vache que nous avons
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à présent ne nous donne pas une beauté de lait omme l'ancienne ! Mangez-en, ça vous remettra l'estomac si vous avez été malade à la mer !
La canadienne du peuple n'a pas le mot : «abondant» dans son vocabulaire; elle aurait plutôt dit : « On n'en a pas gros ! » Par ailleurs une beauté de lait est une hardiesse d'expression qui peut déplaire aux augustes barbons qui ont perpétré le dictionnaire, mais pour sa plénitude et sa sonorité elle mériterait à coup sûr une place d'honneur à la lettre B. Et celle-ci donc :
— Il y a un fort aiguail ce matin ; le temps va beausir !
N'est-il pas dommage que nous ayons laissé tomber dans l'oubli, qui est le linceul des mots, ce bel aiguail de lignée infiniment plus pure que rosée qui l'a supplanté ! Aiguail ! Mot qui brille dans la phrase comme la goutte irisée au fin bout des brins d'herbe et sur les épis glauques des pâturins ! Mot qui réveille toute la gloire tombée de la vénerie, qui ressuscite le son du cor, au fond des bois !
Le verbe beausir n'a probablement pas ses papiers, mais il est de frappe shakspearienne — et c'est bien quelque chose. Il découle sans doute de la loi du moindre effort qui opère dans la langue comme dans la nature ; et beausir n'aurait-il que le mérite de remplacer la périphrase
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bancale : « se mettre au beau » qu'il serait déjà bien légitimé pour ceux que le glaive de ferblanc des académiciens n'épouvante pas.
— Adèle ! passe donc la douceur à monsieur, pour qu'il adoucisse son thé. Vous allez goûter à mes tourteaux doux et à mes tourteaux blancs!
On ne parle que rarement de sucre chez les Madelinots, et seulement lorsque le sucre n'est pas encore incorporé à une autre substance. Presque toujours on dit douceur, doux, adoucir, et ces trois mots produisent souvent dans la phrase le plus pittoresque effet. Peut-être, cependant ont-ils un peu trop de sang britannique dans les veines, et il faut le regretter ! Il n'en est pas de même pour les tourteaux qui sont d'authentique roture française. Ce vieux mot, né de la huche et du four, désigne chez les Acadiens, comme chez les ancêtres du Perche et de l'Anjou, de petits gâteaux ronds, avec ou sans sucre — d'où tourteaux doux et tourteaux blancs.
Vous êtes maintenant sur le point de quitter les îles. Vos bagages sont sur le tchais et vous vous promenez en attendant le départ du bateau.
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Un vieux Madelinot coiffé d'une casquette à visière vous aborde sans façon :
— Eh bien ! vous larguez f Vous vous en allez aujourd'hui ?. . .
— Oui, nous voudrions jouir encore de votre bonne hospitalité, mais le devoir nous rappelle. Pensez-vous que ce soit le temps de monter à bord ?
— Vous avez bien le temps ! Il n'a pas encore huche (appelé) du horgo (sifflet). Vous en avez encore pour une bonne pHite élan !
— Quand arriverons-nous à Souris ?
— S'il embarque encore beaucoup de maquereau, vous arriverez haute heure demain matin.
Les Madelinots distinguent assez curieusement entre s'en aller et partir. Pour eux, partir c'est quitter avec l'intention de revenir sous peu s'en aller est définitif. Pour ce qui est de haute heure, je trouve délicieuse cette vieille expression, suggérant l'idée d'heure solaire. Les Madelinots sont, en effet, admirablement indépendants des horloges. Ils ne connaissent guère cette affreuse tyrannie du cadran placide et impitoyable, qui nous force à apprécier toutes choses à la valeur de l'angle des aiguilles, qui morcelle notre vie, fait durer nos peines et déchiquette nos courtes joies I
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En ces temps d'heure avancée, l'anarchie est complète chez les insulaires. Les uns ont gardé, sans conviction, l'heure ancienne, d'autres ont adopté la nouvelle, une troisième catégorie ont même fait, par fantaisie, un compromis d'une demi-heure entre la chèvre et le chou. Mais au fond, personne n'a cure de celle-ci ni de celle-là. Et n'ont-ils pas raison, tous ? Chacun est son maître et rien ne se présente à heure fixe ; pas de chemins de fer, un vapeur très indépendant du sablier, pas de sifflet d'usine pour striduler deux fois le jour dans un air enfumé : « Allons ! esclave ! viens reprendre ta chaîne ! » Enfin, la cloche de l'église n'appelle que lorsque le sacristain, — qui a généralement autre martel en tête — est prêt à tirer sur la corde. Le soleil, le vent et la marée — trois variables pour parler le langage des mathématiciens — sont les régulateurs, les coordonnées pourrait-on dire, de la vie des Madelinots qui d'ailleurs ne s'embarrassent pas de l'équation, et sont les plus incorrigibles des paspressés. Pour les gens de la grandHerre, habitués à une existence compliquée et à l'émiettement méthodique du temps, il y a de quoi se ronger les poings plusieurs fois par jour. Attendre sur le tchais trois ou quatre heures est normal sur les lies de la Madeleine, et douze ou quinze heures n'est pas inouï . . . C'est, par excellence, le pays où il ne faut pas s'embarquer sans bis-