‹ Chez les MadelinotsChapitre 3 sur 3 · L'ETANG-DU-NORD · texte numérisé non relu

L'ETANG-DU-NORD

RAVES gens de l'Étang-du-Nord, de grâce, ne laissez pas appeler votre île Grindstone ! Grindstone ! Pourquoi pas, comme autrefois, Capaux-Meules ? . . . Et ce mot ne désigne d'ailleurs que la pointe où touche le vapeur. Tant pis si la sonorité si française du véritable nom de l'île : Étang-du-Nord, malmène un peu Jes mâchoires britanniques !

L'Étang-du-Nord est la plus grande, la plus coquette et la mieux cultivée des îles. Bien fournie, comme ses voisines, de demoiselles verdoyantes et dénudées, ses petits vallons ont

cependant gardé un peu de bois, de modestes épinettes qui font plaisir à voir. Mais près des côtes, c'est toujours l'uniformité des prairies rases, le vert, le vert intense que vous avez vu ailleurs.

Il y a deux villages sur l'Êtang-du-Nord : le Cap-aux-Meules qui groupe les marchands et les bureaux, et l'Étang-du-Nord propi'ement dit, gros bourg de pêcheurs, tirant son nom d'une lagune fermée du côté de la mer par un cordon littoral. C'est peut-être la seule agglomération des îles de la Madeleine qui mérite réellement le nom de village : maisons gaies et proprettes, donnant toutes sur la mer où se balance dans la courbe harmonieuse de la baie, une fine escadrille de petits bateaux blancs.

D'ici, l'on aperçoit au loin, baignées dans une buée mauve, l'île du Havre-au-Ber, ses falaises, sa Montagne boisée, les croupes bosselées de ses Demoiselles. Plus près de nous, sur les coteaux de la Vernière, l'élégante église qui dessert les deux villages domine toute l'île de l'Étangdu-Nord.

Très grande et très belle, cette église est

presque luxueuse pour le pays, et les paroissiens

en sont très fiers. Elle a une légende. La voulezvous connaître ?

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Il y a de cela bien longtemps, un navire chargé de bois de construction fit côte, à l'automne, au Goulet de la Dune-du-Nord. La cargaison demeura quelques semaines au lieu du désastre. L'hiver venu, les Madelinots, la transportèrent sur la glace jusqu'au Cap-aux-Meules où, Tété suivant, un grand voilier vint la prendre pour la conduire en Angleterre. Le brick mit à la voile par un beau soir de juillet. Mais, à peine avait-il contourné la Pointe-(iii-Ouest, qu'une effroyable tempête s'éleva soudain, et l'envoya s'éventrer sur la Dune-du-Nord ! Les propriétaires de la cargaison, découragés, renoncèrent à leurs droits, et, d'un commun accord, les Madelinots décidèrent d'employer ce bois à la construction d'une église dont ils avaient grand besoin. L'aubaine était excellente, aussi se mit-on à l'œuvre avec une grande ardeur. En peu de semaines, l'église fut piquée, la charpente liée, les murs debout. On allait couvrir quand, une nuit d'automne, la tempête s'éleva, s'engouffra dans la charpente et la renversa comme un château de cartes.

Grand émoi sur les îles! Il y avait quelque chose, et ce bois était maudit. On chercha, on causa, on fit parler quelques rescapés. On finit par apprendre que, le matin même du naufrage, au milieu d'une tempête de blasphèmes qui ne le cédait en rien à celle qui rageait sur la mer, le

capitaine du vaisseau avait dit en montrant le poing au ciel :

— Je donne la cargaison au diable !

On fit des prières publiques, on bénit le bois et courageusement, on recommença l'ouvrage qui cette fois a tenu. Et voilà comment, bien malgré lui, le diable a fourni les matériaux de l'église de l'Êtang-du-Nord ! . . .

A cent pas de cette église légendaire, une belle académie toute neuve, assise sur une colline, commande un incomparable paysage. C'est là que, désormais les jeunes Madelinots, entre les pêches, viendront étudier les malices de la règle d'intérêt et de celles du participe passé, où ils apprendront que le monde s'étend très loin audelà du Rocher-des-Oiseaux et du Corps-Mort, et nombre d'autres choses curieuses qui ne les rendront guère plus heureux que leurs pères.

Inutile de nous attarder à ce village où nous ne connaissons personne. Passant au grand trot à travers des maisons nombreuses, notre cheval s'engage sur le cordon littoral qui conduit aux bords saumâtres de l'Étang-du-Nord, dont nous voulons aujourd'hui examiner la végétation.

Oh ! les merveilles de la flore littorale ! Les profanes ignoreront toujours le frisson de joie qu'éprouve un botaniste à s'agenouiller sur le sable gonflé d'eau, dans l'orbite des infimes

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constellations des limoselles blanches, à surprendre les gentianes, en tenue de matin, offrant dans leur petit hanap mauve des libations de rosée au soleil de neuf heures ! Et les oseilles marines amoureuses du sel ! Et les arroches avinées paresseusement étendues sur les galets ! Et les mandibules rouges des salicornes qui étreignent toujours dans Fair froid quelque insecte invisible !

Au bout d'une heure, les cartables sont rempHs à crever, mais les estomacs sont vides. Allonsnous retourner sur nos pas pour casser la croûte ? Non. Voici, tout près, dans les vernes, au miheu d'un champ de pommes de terre qui l'englobe sans même laisser un sentier d'approche, une petite maison. Une feuille de tuj^au perce le toit et fume obhquement. Nous dînerons là s'il plaît à Dieu et aux habitants. Comme je frappe, une femme en cheveux vient ouvrir, et quelque peu abasourdie de ma demande, allègue timidement sa pauvreté pour refuser ma requête.

— Nous n'avons pas de lait, vous savez, ni de douceur. ... Il n'y a que du ragoût.

— N'importe ! Nous serons contents de ce que vous aurez. Dans une demi-heure donc !

Sans la chercher nous avions trouvé la plus pauvre maison des îles de la Madeleine, où il n'y a guère de riches, mais aussi, bien peu de pauvres.

Quatre murs de planche brute, sans lambris audedans, tapissés seulement, par places, de vieux journaux. Quelques chromos sans cadre, un rameau de sapin bruni, un fusil sur deux clous, une paillasse trop courte — la seule, vraiment, dans ce taudis — jetée sur un lit charpenté à même le mur. A l'autre bout de la masure, sur un poêle bancal et rouillé, un chaudron et une théière sans anse. Au milieu de ce peu de choses, la jeune mère, une vieille, quatre petits enfants, évoluant sans rompre les lames obliques de clair soleil admises par deux minuscules carreaux. On nous avait mis toute la faïence sur la table et quoique je m'attendisse à de la pauvreté, je frémis involontairement à la vue des trois assiettes ébréchées et disparates, et des tasses fêlées que, pour les faire reluire, on avait désespérément frottées. Nous dûmes approcher une boîte et une malle, car il n'y avait qu'une chaise, une berceuse trop basse pour la table et qui était sans doute le refuge où cette femme, avec son enfant sur son sein, goûtait la seule joie que rien au monde ne saurait ravir aux plus misérables et qui n'est jamais aussi pleine que pour celles-là, la joie suprême de la maternité ! . . . .

Sans broncher, nous avons avalé l'insipide ragoût, une sauce aux pommes de terre plutôt, où la viande n'existait qu'à l'état de traces. Les tourteaux pâteux, mal cuits, durent passer avec

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un breuvage noir d'encre, sans lait ni douceur, dont la pauvre femme voulut absolument corriger l'amertume en y battant un œuf !

— On est bien pauvre, vous voyez, disait-elle, mais ce n'est pas de notre faute !

— Non, elle a bien du cœur, ajouta la vieille, dont les petits yeux chassieux brillèrent un instant ; elle a défriché toute seule le champ de patates que vous avez vu. C'est une bonne femme !. . . .

Quelques faciles questions nous apprirent bientôt la simple histoire de ces pauvres gens. Croyant bien faire on avait vendu les agrès de pêche et quitté les îles, pour aller gagner de l'argent à Clarke City, sur la côte Nord. Mais on n'avait réussi qu'à manger toutes les économies, et, à bout de ressources, comme l'oiseau blessé retourne au nid, on s'était rembarqué pour l'Étang-du-Nord. Et tout était à recommencer. L'homme peinait dans une homarderie à la Grande-Entrée, et ne pouvait venir que le dimanche, rarement. Toute seule, la petite femme élevait les enfants et cultivait le champ. De temps à autre la grand'mère venait passer quelques jours avec sa bru, pour l'aider un peu.

— Ce n'est pas de notre faute, répétait la jeune femme, avec une insistance qui faisait mal, tandis que, feignant un appétit féroce, nous avalions avec héroïsme les tourteaux crus.

Je suis sorti de là le cœur serré et les yeux dans l'eau, mais content d'une occasion inespérée de faire discrètement la charité. Et pendant que notre petit cheval trottait alertement sur le sable, je pensais que, pour ceux-là, les admirables falaises de sanguine et d'ocre, la mer si bleue, si belle, la verdure ardente des collines et les mignonnes fleurs sous les pas, toutes ces choses n'ont pas de voix, et ne sont que le cadre ironique d'une souffrance.

J'en suis à ces réflexions un peu pénibles quand, passé les eaux verdâtres d'une lagune, voici venir, au pas besogneux de petits chevaux secouant leur crinière à chaque effort, une longue procession de charrettes. Sous la vive lumière du midi éclatent les coiffes blanches et les tabliers de calicot bleu. Grâces te soient rendues, qui que tu sois, divinité propice, qui plaças les poètes sur le chemin du pittoresque ! le spectacle que l'on voulait à tout prix me cacher ! les femmes de l'Étang-du-Nord allant aux coques !

Elles sont deux, femmes ou fillettes, dans chaque charrette avec la baille (cuve) et le yêchecoques. Laissant les chevals à la conduite des ornières, les Madelinotes, caquetant comme de dignes filles d'Eve, tricotent des bas et des gilets sous le clair soleil qui éclabousse ses rayons d'or sur les rayons d'argent des brochures (tricotages). Dans la mise proprette de ces femmes du peuple,

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on sent le souci bien féminin de relever un travail considéré comme humiliant, — puisque, sur les autres îles, on vous dit avec un peu de mépris que seules, les femmes du Bassin et de l'Étang-du- Nord vont aux coques.

Pour moi — je Fai dit déjà — je suis d'avis contraire, et dans un autre ordre d'idées j'ajoute que si, en ces temps de débâcle de la couleur locale, il y a encore du pittoresque en notre Laurentie, c'est certainement le défilé des femmes de l'Étangdu-Nord allant aux coques !

Maintenant qu'elles sont passées, je me retourne pour les voir s'engager sur la longue barre de sable nu qui les conduira aux Araynes humides où se cachent les mollusques convoités. Tout à l'heure, les attelages se disperseront au hasard, comme fleurettes sur pré, sur l'étendue vide du Havre-aux-Basques. Pieds nus et troussées jusqu'aux genoux, les pêcheuses épieront, sur la plage unie par le flux, l'imperceptible prise d'air qui décèle le bivalve au repos, à un pied de profondeur. Un vigoureux coup de pêche-coques, et dans l'émiettement du sable mouillé, paraîtra la blanche coquille que les enfants recueilleront pour la déposer dans la baille. Quand on aura ainsi levé une ample provision, les petits chevaux, toujours secouant la crinière, reprendront l'interminable chemin de la dune, berçant les Made-

linotes qui auront repris, elles, leur brochure et leur jasette.

Pour le moment elles s'en vont sous la pluie de lumière, et le mirage déjà les grandit, les double, allonge démesurément les jambes des chevaux, et je revois du point de vue opposé le tableau tout oriental qui m'a tant impressionné l'autre soir, là-bas ! Et ce sera la dernière image que j'emporterai de l'Étang-du-Nord : une vision de caravane marchant dans un désert de sable, sous la pâleur d'un ciel boréal, le long d'une mer déserte et bleue, criblée d'étincelles !

iU^ MautB-anx-Mmstins

5^1^ ^ADMIRE ce nom qui, tout simplement, raconte une origine. Il est clair, en effet, qu'à une certaine époque, de tous les havres de l'archipel, celui-ci seul avait des résidents, d'où : Havre-aux-Maisons.

Tandis que les Anglo-Saxons n'ont pu trouver pour leurs établissements que Nouveau-Ceci et Nouvelle-Cela, ou les ont affublés des oripeaux de la Grande-Bretagne, de la Grèce ou de Rome, les Français d'Amérique, ayant d'abord taillé large part aux saints du ciel, ont attaché aux lieux où

ils élisaient domicile des noms qui en expriment un peu — et quelquefois beaucoup — le charme et la beauté, qui en rappellent aussi l'histoire et les traits saillants.

On aborde généralement Tile du Havre-aux- Maisons par la Pointe-Basse — le cap Alright des Anglais — où il y a une anse de pêche et une demï-demoiselle coupée à pic, exposant au-dessus d'un beau quai, un énorme rétable de pierre grise. Deux milles de chemin nous conduisent à l'église, tout près de la Pointe occupée par les marchands et les entrepôts à poisson. Un étroit goulet, où entre la mer, sépare ici l'île du Havie-aux-Maisons de celle de l'Étang-du-Nord.

Gaufrés sur le velours ardent de trois demoiselles qui se tiennent comme par la main, le fin clocher et le toit rouge de Téghse s'aperçoivent de très loin sur la Baie de Plaisance. Du balcon du presbytère, bâti à vingt pas du rivage, les matins sont délicieux et j'envie le vénérable curé qui, depuis vingt ans jouit du privilège d'y voir lever le soleil, un grand soleil d'océan, un soleil alchimiste qui fait de l'or avec de la pierre, de la lumière et du bleu marine ! Le premier matin que j'y passai, la mer était si calme qu'à peine discernait-on un léger frémissement perdu sur la face de l'eau. Au loin, l'île-d'Entrée, haute et moutonnée, et l'Ile du Havre-au-Ber, couchée en long dans l'eau claire. Décrivant un grand arc dont je

suis l'origine, la baie atteint le Cap-aux-Meules, un vieux sphinx au front gris, lavé de rouge, portant une calotte verte, d'un vert exagéré, d'un vert de jouet allemand. Sur le flanc d'une demoiselle, tout près du Cap, s'érigent le mât et l'antenne du sans-fil et dans le val, les yeux ne voient qu'un éparpillement de confetti, qui sont des maisonnettes, et des semblants de petits bois qui ont l'air de vouloir rapiécer la robe verte des demoiselles.

Lors des dernières tempêtes, la mer a craché des galets, bousculé de grosses roches, déplacé les bancs de sable , le chemin de l'église est encore obstrué des dégâts de sa colère. Un mouton isolé broute les sablines succulentes poussées déjà dans le cailloutis. Il traverse lentement le chemin et vient paître le long de la clôture tte blanche du cimetière, où des croix noires plongent leur pied vermoulu dans la cendre des vieux Acadiens d'autrefois, venus, après une vie errante de misère et de larmes, se coucher ici dans la paix, enfin ! Dans le champ voisin, des vaches pas encore bien réveillées ou déjà soûles, immobiles, regardent toutes du même côté, vers la mer où un pêcheur au loin, tout seul, sonde au maquereau. Autour de la barge, du bleu, du bleu partout, mais du bleu qui n'est qu'un trompe-l'œil et qui, à l'analyse se résout en refiets alternés de noir etdeb Inca . . . Mais de peur de les faire crouler,

n'analysons pas nos joies, surtout celles des yeux ! . . .

Au moment où je vais rentrer, arrive devant l'église un pittoresque véhicule : un deux-roues soutenant une simple plate-forme, tiré par un petit cheval. Sur la planche nue, trois jeunes filles en robes bleues comme le ciel tendu sur leurs têtes. Elles portent jeunesse dans les yeux et missel dans la main ... Ce sont les sœurs d'Évangéline, bien sûr ! . . . Ne les dérangeons pas et allons déjeuner !. . .

Le Havre-aux-Maisons est depuis longtemps le centre intellectuel des îles, car, outre de belles et confortables écoles, il possède un modeste couvent de la Congrégation, où depuis quarante ans, de bonnes religieuses acadiennes étendent au milieu de cette vertueuse et lointaine population, l'œuvre admirable de Marguerite Bourgeoys. De ce couvent sortent toutes les institutrices en activité dans la région, sans compter les jeunes Madelinotes qui, éprises du subUme idéal religieux, ont fourni à la Congrégation Notre-Dame, des femmes de foi et de science, et porté bien loin de l'archipel les bienfaits de l'éducation chrétienne.

Je ne sais si le peuple canadien-français se rend bien compte de la dette accablante qu'il a

contractée envers Marguerite Bourgeoys et ses vaillantes émules, les fondatrices de nos ordres enseignants. Ma conviction profonde est que ce sont nos mères, qui ont tenu depuis trois siècles. Le pied au rouet et l'œil sur le berceau, ce sont elles qui ont empêché que notre race ne sombrât dans le grand anonymat anglo-saxon, qui nous ont gardé avec la foi bretorine et les chansons de France, ce beau sang pur, générateur de fierté, grâce auquel nous avons perpétué, presque seuls en cette vaste Am-érique, une vigoureuse individualité ethnique. ?i ce miracle de survivance est, jusqu'à présent, notre plus beau titre de gloire, qu'elle est lourde la dette contractée envers celles qui ont modelé, affermi et embelli l'âme de la femme canadienne! . .

Le couvent vient d'être rebâti, en pierre, s'il vous plaît ! dans cet archipel où, sachant mieux qu'ailleurs que l'homme est un pèlerin sur la terre, on ne construit qu'en bois. De larges baies vitrées ouvrent sur la campagne vallonnée et sur le Golfe, de sorte que les acadiennettes nichées dans cette lumineuse volière peuvent à toute heure du jour voir la mer et l'entendre — condition nécessaire à leur parfait bonheur.

De peur qu'elles ne l'oublient, les bonne religieuses leur racontent souvent l'histoire trempée de larmes qui est la leur. Elles leur apprennent à chérir le drapeau d'Acadie — les trois couleurs avec l'étoile mariale dans le bleu — et à

chanter l'hymne national qui, pour ce peuple martyr, ne pouvait être qu'un chant d'église : VAve Maris Stella. Aux heures de repos parfois, les rondes joyeuses s'interrompent, les petites lissent leurs cheveux en désordre, et par les fenêtres ouvertes l'on peut entendre la dolente chanson :

J'entends toujours la voix triste et plaintive De nos aïeux les martyrs de Grand- Pré.

qui reporte déjà si loin en arrière, que ce crime, s'il n'était le chef-d'œuvre des crimes, serait depuis longtemps aux oubliettes de l'histoire. Deux siècles bientôt ! Et nul n'a oublié ! Le pardon toutefois est descendu dans les cœurs, et les petites, sans bien savoir qu'elles sont si grandement magnanimes, .chantent le refrain :

Mais pardonnons, c'est Dieu qui nous l'ordonne ! Oui pardonnons, mais que le souvenir Des jours amers jamais (sic) nous abandonne ; Sur le passé, guidons notre avenir !

Oui ! petites acadiennes, pardonnez, mais souvenez-vous ! N'ayez pas honte de votre sang latin, de votre riche parler acadien, de vos simples atours et, pourquoi ne pas le dire, de vos vertus. Ne baissez pas votre tête brune, ni vos beaux yeux purs, devant les touristes Anglo-Saxons qui, parfois, promènent leur ennui sur vos îles, non,

jamais ! Ils tiennent en ce moment de l'histoire, la terre et la mer. Oui !. . .Ils ont presque toute la puissance et presque tout l'argent. Oui encore !. . . Mais aussi vrai qu'il y a un Dieu au ciel, ils ont du sang sur les mains, et vous avoz une palme dans les vôtres!... De sorte qu'en véritable et minim? justice, étant, eux, les fils des bounreaux, et vous, les filles des martyrs, c'est à eux, sans doute, de courber la tête !. . .

On m'avait dit tant de bien du Havre-aux- Maisons que je voulus, dès le premier jour, en prendre la physionomie. Promenade pleine de charme, où le paysage change à chaque pas ! Plus encore que sur les autres îles, les chemins, ici, se croisent et s'entre-croisent, tombant complaisamment les uns dans les autres pour attraper les maisons capricieusement semées au hasard des vallons et des coteaux.

Les petites maisons de bois des Madelinots ont souvent trois ou quatre pignons, — coquetterie pas bien française ! — et leurs bonnes figures presque humaines regardent les quatre coins du ciel des yeux toujours veillants de leurs fenêtres. Malgré l'évident pullulement des petits Madelinots, le logis est généralement exigu ; il comprend un corps principal et une petite annexe — le tambour — qui est à la fois la cuisine et la salle

OÙ l'on vit. Or, oyez la curieuse histoire ! Aux îles de la Madeleine il arrive que lorsque les Madelinots ont vingt ans, ils laissent généralement prendre leur cœur dans les filets de quelque jolie Madelinote et que, aimant d'amour tendre, ils s'ennuient au logis ! Un bon soir, en revenant de la pêche, la main sur le moteur et l'œil lointain, le grand gars tient au père ce langage ou quelque chose d'approchant :

— Papa, quand la pêche sera finie, je voudrais demander Aubéline à Alphé. J'ai bien travaillé, hé ! depuis sept ans ? Qu'est-ce que vous pensez de ça ?

— Suis ton goût, mon garçon ! C'est une bonne fille !

— Qu'est-ce que vous pourrez me donner ?

— Tu as toujours été un bon garçon. Fortuné, je te donnerai la moitié de la prée avec le tambour !

Et l'hiver venu, il y a grand mess chez le père Ben. Et quand les pâtés, les tartes, les cakes, les tourteaux blancs sont disparus comme neige au soleil, que les Bassiniers du Havre et les gens de la Vernière sont rentrés chez eux par les chemins de glace sur la Baie de Plaisance, c'est une autre histoire ! Aidé des voisins, le père Ben et son gars décollent le tambour de la maison, mettent sur des rouleaux le susdit tambour que les chevaux ont tôt fait de tirer à

l'autre bout de la prée. Les blessures des deux habitations sont vite pansées avec de la planche d'haricot (pruche) et — l'on sait combien le bonheur est facile à loger — le jeune ménage s'installe dans la minuscule demeure. Voilà comment, quelquefois, au Havre-aux-iMaisons, — et ailleurs aussi — s'opère la multiplication des logis, par fissiparité, comme chez les microbes !

Lorsque les marmots commenceront à arriver du pays bleu d'où ils contemplaient, par en-dessus, l'Éden de la Madeleine, lorsque le pêcheur, à force de travail, aura tiré de la mer quelques centaines de piastres, il adjoindra à son tambour un corps de logis plus confortable. L'homme et la femme vieilliront, par les petits. Les enfants grandiront. Et vingt ans plus tard, la suite identique des phénomènes se reproduira avec la précision des gestes appris. Un jeune Madelinot verra son cœur pris dans les filets d'une jeune Madelinote. Tjn soir, en revenant de la pêche, la main sur le moteur et l'œil lointain, le grand gars, etc., (Voir plus haut). Et c'est pourquoi il y aura toujours des tambours migrateurs au Havre-aux-Maisons !

Je me suis même laissé dire que là-bas, le tambour est considéré comme une sorte de bien meuble au même titre qu'un cheval et qu'un cah-à-rouet ! Des malins prétendent aussi — mais ce sont des gens du Havre, qu'il ne faut pas

croire ! — que les pêcheurs de la Grande-Entrée viennent acheter des tambours au Havre-aux- Maisons. Le marché conclu, on met l'emplette sur la glace de la Baie d'En-Dedans par un fort

vent de soroii et le tambour se rend tout

seul à la Grande-Entrée — vingt-deux milles ! Estce moi qui ai dit que les Acadiens ne sont pas loustics ?

Sur les champs, devant les portes, sèchent de longs cordages, plusieurs fois repliés sur euxmêmes, indiquant à la fois le décUn du homard et le voisinage de la mer. Et tout d'un coup, la voilà, la mer, qui étincelle entre deux mamelons, présentant au soleil des milliers de petits miroirs où le vieux beau se reconnaît, s'admire et se multiplie. Nous montons un raidillon, et devant nous se déroule une grande savane broussailleuse parcourue de chemins sinueux qui s'en vont vers les anses de pêche au travers des airelles et des ciriers. L'île du Havre-aux-Maisons finit réellement ici. Au-delà commence la Dune-du- Sud, longue de vingt-deux milles, large d'un mille ou moins, qui se rétrécit graduellement et se prolonge jusqu'à joindre presque la Grande- Entrée. Les lignes de dunes jetées par le vent y alternent avec des dépressions longitudinales devenues, avec les siècles, d'étroites tourbières humi-

des — dites sayons dans le pays — où les Madelinots vont cueillir les plaquehières et les mocôques. Les dunes centrales sont plus ou moins couvertes de conifères nains, de genévriers souffreteux, de raisin d'ours, de corèmes et de goules noires. Celles qui bordent immédiatement le littoral sont presque dénudées, et seuls, l'élyme des sables, les pois de mer et quelques bouquets de soude en corrigent l'effrayante aridité.

Aventurés un peu loin sur la Dune-du-Sud, un ensemble de sensations nouvelles nous assaillent. L'absence d'oiseaux et d'animaux, l'air miséreux de la végétation, le sable implacable qui étouffe tout, jusqu'au bruit menu des pas, les huttereaux chauves se poursuivant comme les pas du vent sur la plage, tout cela compose une atmosphère hostile, opprimante, infiniment ! et l'on en vient à bénir comme des amis très chers, les deux ornières indistinctes, fils d'Ariane qui, dans ce désert, nous rattachent au monde habité.

A la naissance de la Dune-du-Sud, et du côté du large, se blottit sous les rochers gréseux, un poste de pêche aussi fréquenté que pittoresque. J'y suis passé par un beau dimanche ensoleillé, alors que l'îlot de la Cormorandière au loin, saillait en clair sur l'horizon de mer, et que toutes les barges et tous les hottes s'allongeaient sur le sable, comme de grands poissons ouverts et vidés. Les tables à piquer la morue, les paniers.

les cuves, le tonneau pour recueillir les foies, tout dormait sur la grève sous l'averse de rayons, dans l'absolu repos dominical. Par centaines, les cages à homard, encore remplies de chancres (crabes) et de hourlicocos (coquillages spirales), secs et blanchis, s'empilaient au bord du chemin et sur les petits caps de grès rouge. Partout traînaient les boeilles et les picaces désormais inutiles.

Les petites salines à toit pointu, serrées de biais, les unes contre les autres, le long du chemin sablonneux, donnent au poste de pêche de la Dune-du-Sud l'air d'un village en miniature bâti pour des nains. Mais voici que s'avancent, endimanchés, trois pêcheurs venant par ce bon soleil flâner autour de leurs hottes et déguster la petite bière de chenève que débite subrepticement à des amis, le marchand de l'endroit. Du coup, et pour jamais, l'hypothèse du nanisme tombe d'elle-même ! Les hommes du Havre-aux- Maisons sont hauts, remarquablement hauts. En un siècle plus panaché que le nôtre, ceux-ci eussent pu devenir de superbes d'Artagnan et d'étonnants Lagardère. Le nord-est qui soufflette sans cesse les visages madehnots y sculpte parfois des masques teriibles ! Ces trois hommes par exemple, malgré tout ce que je sais de la douceur de leurs mœurs, ont vraiment l'air bravo, et pour peu que le couteau à morue voulût bien s'allonger en rapière, ce seraient Athos, Porthos et Aramis !

Ayant flâné, musé tout autour du Havreaux-Maisons, nous revenons vers le soir, par les délicieux lacis des chemins de fortune, tantôt sur le dos des buttes, tantôt au creux des vallons, perdant rarement de vue la mer tranquille. Nous percevons maintenant entre les croupes tronquées des caps, les lambeaux triangulaires de la gaze violette ou nacarat dont elle se voile pour son repos. Les petites maisons éparses s'endorment dans la paix qui gagne de proche en proche. Quelques cris d'enfant s'espacent graduellement, dernières lueurs de la vie d'un jour qui s'éteint. Sur le sommet de la Butte-Ronde, tout contre la mer qu'on ne voit pas, la grande croix s'efface du ciel, la grande croix qui, tout le jour, regarde peiner les hommes sur les sillons mouvants de la mer, la grande croix sur laquelle leurs âmes et leurs yeux convergent, lorsque le gros temps les surprend sur les fonds de pêche et secoue leurs barges comme des palourdes vides.

Et maintenant que la grande lumière est vaincue, l'autre lumière vient dorer le velours noir de la nuit. Là-bas, au-dessus de la colline, une étoile, silencieusement, entre dans le ciel. A l'orbite d'une fenêtre lointaine, une lampe s'allume, puis une autre, éclairant comme des yeux les figures fatiguées des maisons.

Un cri strident qui déchire le silence ! Le vapeur borgote à la Pointe-Basse, clamant qu'il

achève d'engloutir dans sa cale les barils de maquereau et les boîtes de homard, et que les voyageurs pressés peuvent commencer à se bercer de quelque espérance ... à moins cependant que l'équipage ne décide d'aller faire un somme, auquel cas, bonnes gens qui pensiez coucher au Cap-aux-Meules ce soir, redescendez la passerelle, remontez en charrette ou en cah-à-rouet, et retournez chez vous pour la nuit ! . . . Mais ne dormez que sur une oreille !

Comme les soucis du départ ne nous intéressent pas encore, rentrons ! . . .

C'est aujourd'hui dimanche, et la fête de l'Assomption— la fête nationale des Acadiens. Il n'y a pas eu de messe au Havre-aux-Maisons, car le prêtre qui dessert la paroisse en l'absence du curé, est allé porter aux isolés de la Grande- Entrée, qui n'ont pas vu de soutane depuis quatre mois, le réconfort de la parole de Dieu et du Pain de Vie.

Une Assomption sans messe en Acadie devrait être un jour sans soleil, et cependant il fait une adorable journée d'été, un dimanche recueiUi, où les barges se reposent, le nez au sable. A dix pas, sur les vigneaux, la morue, ventre ouvert, rissole doucement ... Il semble que le Havre-aux- Maisons soit mort ou dans le coma ! Erreur !

Vers le midi, une rumeur a circulé. Est-ce le téléphone ou le charitable office des dames ? Toujours est-il que, sur les deux heures, de tous les chemins, débouchent des cabs-à-rouet, des charrettes, des piétons, qui tous convergent sur Fécole Saint-Joseph où l'on va, paraît-il, fêter l'Assomption.

L'initiative a été prise par un enfant de l'île établi dans la vieille province, Paul à Jean au défunt Paul, en vacances dans sa famille, et que cette détresse du troupeau sans pasteur, en un pareil jour, a ému. L'école Saint- Joseph est grande, bien habillée de bardeaux depuis le haut jusqu'au bas, peinte en gris, volets verts, bien meublée. Elle s'érige presque au centre de l'île, sur une butte d'où l'on voit la valse figée des demoiselles, le scintillement des badigeons et, sur la mer, loin, très loin, l'Ermite de l'Archipel, rîle-d'Entrée, qui ferme magnifiquement un paysage sicilien.

Dans l'ombre du grand bâtiment, le long de la clôture, sur le chemin, partout, les voitures sont rangées. Madelinots et Madelinotes causent par groupes, les vieux ensemble, les jeunes aussi. Bien que la température soit simplement agréable, presque tout le monde souffre de la chaleur qui, du consentement général, est atroce. Toujours bien en laine, héréditairement adaptés aux vents glacés qui sont de toutes saisons, les

gens de mer s'écroulent au moindre sursaut du thermomètre. A 62° F., je les ai vus complètement anéantis, incapables de travailler sérieusement, quand, pour ma part, j'aurais hésité à quitter le gilet de laine.

La fête tarde à commencer, mais par tempérament, les Madelinots ne sont pas pressés. Ils jouissent de se voir, se racontent les menues choses dont est tissée leur simple vie, et qu'ils n'ont pu ce matin, échanger sur le perron de la messe. Enfin, la porte s'ouvre, une main agite la cloche et l'on se précipite. Paul à Jean, haut comme son père, et remarquable de verbe, ouvre l'assemblée en demandant l'hymne national. Le maître chantre est là. Il se hisse avec sa femme et sa fiUe, sur la troisième marche, et d'une voix solide entonne VAve Maris Stella, Le chœur est menu, trop menu, mais combien touchant le religieux respect qui tient tout le monde, ceux de l'intérieur, et les autres qui n'ont pu entrer, mais dont on aperçoit les têtes attentives dans l'embrasure de la porte.

Je songe à ce moment, qu'en cette fête de l'Assomption, il y a dans les églises citadines de grandes parades musicales. Des voix payées et qui, hier, chantaient quelque couplet leste dans les temples du plaisir, tonitruent aujourd'hui de prétentieuses messes ' mariales. Mais leur impérieux tam-tam frappe en vain à la voûte des

églises. La Vierge Marie est ailleurs ! Elle est ici, avec son nimbe d'or et son manteau bleu, les pieds sur les volutes blanches du nuage triomphal, prêtant l'oreille de son cœur aux braves Madelinots qui, pour lui plaire, redisent d'une voix rouillée par l'embrun, l'hymne millénaire, congéniale à leur âme simple, dont la prosodie courte et pleine, hausse la mélodie jusqu'à en faire l'une des plus éloquentes supplications dont soit capable le rythme humain.

Amen ! Les vieux ont remis leur casquette. Sur la marche du seuil, Paul Hubert est monté, un peu ému. Parce qu'il a été de longues années sevré de la poésie de ses îles, il en goûte maintenant le charme subtil. D'autre part, l'étude et les voyages lui ont donné la fierté de race, et c'est plein de tout cela qu'il s'adresse, lui, très jeune, aux gens du Havre-aux-Maisons, ses oncles, ses cousins à tous les degrés, ses frères et ses sœurs, massés devant lui, à ses côtés, sur l'herbe, et jusque sur le chemin. Des femmes avec un bébé sur chaque bras le touchent presque et le regardent avec de grands yeux où il y a un peu d'orgueil. L'orateur ne tarde pas à s'animer sous le feu de tous ces regards qui le couvent : quand le cœur est là, vibrant, et que les âmes rendent un même son, on arrive vite, et sans la chercher, à la véritable et meilleure éloquence.

(( Nous sommes de pauvres pêcheurs, qui n'avons que le dimanche pour nous reposer et nous réunir. Nous n'avons pas comme nos frères du Canada, des fanfares joyeuses pour égayer notie fête nationale. Aujourd'hui, malheureusement, nous n'avons pas de pasteur, mais j'ai pensé que nous ne pouvions laisser passer l'Assomption sans rappeler le souvenir des aïeux, des martjTS de Grand-Pré.»

Et pour la centième fois, après tant d'autres, le jeune Acadien reprend pour ses compatriotes du Havre-aux-Maisons l'affreux récit que Longfellow, loyalement, a fait au monde entier dans une œuvre immortelle, et dont le temps qui efface tant de choses, n'a pu encore émousser l'horreur. Il évoque la vie paisible des ancêtres aux vallons d'Acadie, leurs grands domaines taillés dans les prées saumâtres de la Baie Française, leurs vertus et leur bonheur. Puis, c'est la guerre interminable dont l'Acadie est à la fois le théâtre et l'enjeu, les traités, les serments, les convoitises, les anxiétés, les souffrances. C'est enfin le crime sans nom, et le petit peuple qui monte au Calvaire ! . . . Le feu, le sang, les larmes ! . . . La fuite, sur les lointains océans, des vaisseaux de bois l chargés de chair humaine, l'affreuse odyssée sous les ciels d'exil !

Ces fillettes en indienne rose, aux cheveux sur les épaules, et qui ont apporté avec le rayon-

nement de leur jeunesse, un bouquet de phlox ; ces enfants aux yeux dolents et qui écoutent bouche bée ; ces vieux, accroupis sans façon le long du mur, un bâton de verneà la main, tous n'ont dans les veines que du sang de proscrit. Et au silence presque mortel qui règne parmi eux tous, Ton sent bien que, dans l'obscure région de l'âme où dorment les atavismes profonds, des images apâlies se régénèrent qui étreignent les cerveaux, font battre les cœurs plus vite et ravivent des colères lointaines : foyers qui flambent, baïonnettes qui luisent, orphelines qui pleurent sur des tombes méprisées.

Mais l'orateur ne laisse pas ses auditeurs sous cette impression pénible. Le passé est horrible et sanglant, le présent est beau comme toutes les aurores.

« Nous sommes patients. Plus que tout autre peuple nous avons été associés à la passion du Christ. Chassés de rivage en rivage, peuple d'agneaux, nous avons partout cédé la place au loup. On nous a pris et repris nos terres, on nous a pris nos richesses, on nous a pris nos enfants, mais il est deux trésors que l'on n'a pas pu nous prendre, parce qu'ils tenaient au domaine inviolable de l'âme : notre langue française et notre foi cathohque ! ))

Et avec un orgueil très légitime et très touchant, Paul Hubert inventorie en détail ces

deux grandes richesses nationales, donnant à ses compatriotes une magnifique leçon de fierté. Paul à Jean a conquis complètement le cœur du Havre-aux-Maisons. Je lis cela en grosses lettres sur la figure d'un vieux pêcheur qui écoutait tout à l'heure, un croissant d'ombre sur les yeux, et qui est venu serrer la main du jeune homme, comme il descendait du seuil après une bonne heure de causerie familière.

Mais avant de quitter sa tribune d'occasion, Paul à Jean a présenté un autre orateur, un Acadien de Salem de passage sur les Iles où il est né, et dont l'amusante faconde fait s'écraser les Madelinots pour ne rien perdre. Il parle un français où les particularités du dialecte acadien voisinent avec de terribles anglicismes, le tout servi avec une assurance d'outre-quarante-cinquième, beaucoup de gros bon sens et un trè,s ardent patriotisme.

Salem fut l'un des remous où se rassemblèrent les épaves errantes du Grand Dérangement. Après deux siècles de souffrances et d'épreuves, les Acadiens y sont demeurés nombreux et se souviennent. Je ne résiste pas à l'envie de résumer en quelques lignes une anecdote du Salemois, anecdote charmante qui appartient à la tradition orale et où reparaît, légèrement modifié, le thème célèbre d'Évangéline.

Le héros de l'histoire est l'ancêtre des nombreuses familles Dugas de Salem. Déporté avec

ses compatriotes, Dugas, dans le désordre de l'embarquement, se trouva séparé de sa femme Julie. Dirigé d'abord sur Boston, parqué ensuite à Salem avec un groupe d'infortunés, Dugas, comme les autres, y mangea le pain de la misère dans le French Borough. Mais le pauvre homme, naturellement affectueux, ne pouvait se faire à la séparation d'avec sa Julie ! Animé d'un vague espoir, il se mit à parcourir les bourgs de la Nouvelle-Angleterre, répétant inlassablement au seuil de chaque porte, la seule phrase anglaise qu'il eût apprise :

— Did you see my Julie ?

Personne, hélas ! n'avait vu sa Julie, et les Puritains, au lieu du pain du cœur que cherchait le malheureux, garnissaient son bissac de croûtons. Toujours marchant, ayant franchi des centaines de milles à travers monts et forêts, croisé des détachements de soldats, Dugas atteignit le lac Champlain et descendit le Richelieu. Il entendait maintenant parler sa langue, et à tous les forts, à tous les postes militaires, à toutes les maisons aussi, il se disait, en regardant avidement par les portes ouvertes :

— Elle est peut-être ici !

Et bravement, son grand chapeau à la main, les genoux un peu ployés par l'habitude de la route, il posait l'éternelle question :

— Avez-vous vu ma Julie ?

Toujours la même réponse, brève et désespérante. Un jour cependant, il pénétra dans la cuisine d'une grande maison de pierre au bord de la rivière. Une femme, lui tournant le dos, les bras enfarinés, pétrissait dans la huche.

— ^Avez-vous vu ma Juhe ?

La femme se retourne, regarde le mendiant et pousse un cri :

— Ah ! Sainte Vierge ! C'est toi, Jacques ?

— Ah ! ma Julie ! ma Julie !

Grand émoi dans la maison ! Le fermier et sa femme, les enfants en nombre, entourent les deux Acadiens qui s'embrassent, s'enfarinent, rient et pleurent !

Recueillie par cette famille canadienne, Julie attendait, elle aussi, le cœur veillant, l'heure de Dieu. Pour des raisons difficiles à justifier, les deux heureux époux sont retournés à Salem, où ils ont fait souche comme l'on sait.

L'assemblée du Havre-aux-Maisons fut mise en liesse par ce récit qui, soit dit en passant, pourrait fournir le schéma d'un bien joU roman à un écrivain capable de s'intéresser à d'autres types qu'à des fous ou des criminels. Derechef, les chanteurs remontèrent à leur tribune, et cette fois nous eûmes VÉvangéline chanté par trois voix mâles au travers desquelles passait le filet discret d'une voix de femme :

ÉVANGÊLINE

Je l'avais cru ce rêve du jeune âge Qui souriant, m'annonçait le bonheur ; Et confiant en cet heureux présage, Mes jeunes ans s'écoulaient sans douleur.

Deux voix

Il est si doux au printemps de la vie, D'aimer d'amour les amis de son cœur, De vivre heureux au sein de la Patrie Loin du danger, à l'abri du malheur (his)

Refrain

Évangéline ! Évangéline !

Tout chante ici ton noble nom !

Dans le vallon, sur la colline, L'écho répète et nous répond :

Évangéline ! Évangéline !

Qu'ils étaient beaux les jours de notre enfance. Cher Gabriel, au pays de Grand-Pré, Car là régnaient la paix et l'innocence. Le tendre amour et la franche gaieté.

Deux voix

Qu'ils étaient doux, le soir, sous la charmille. Les entretiens du village assemblé.

Comme on s'aimait, quelle aimable famille On y formait sous ce ciel adoré (bis) Refrain

Là, les anciens devisaient du ménage, Avec amour contemplaient leurs enfants Qui réveillaient les échos du village Par leurs refrains et leurs amusements.

Deux voix

La vie alors, coulait douce et paisible, Au vieux Grand-Pré, dans notre cher pays, Lorsque soudain, notre ennemi terrible, Nous abreuva de malheurs inouïs (bis) Refrain.

Hélas ! depuis, sur la terre étrangère, J'erre toujours en proie à la douleur.

Car le destin dans sa sombre colère.

M'a tout ravi : mes amis, mon bonheur.

Deux voix

Je ne vois plus l'ami de mon enfance, A qui j'avais juré mon tendre amour, Mais, dans mon cœur, je garde l'espérance De le revoir dans un meilleur séjour (62s) Réf.

Comme il y a un couvent au Havre-aux- Maisons, tout le monde ici sait par cœur cette simple cantilène. Malgré sa rhétorique un peu laborieuse, il faut bien qu'elle réveille quelque chose au fond des âmes, puisque je vois les lèvres de ceux qui ne chantent pas répéter tout bas :

Évangéline ! Évangéline !

Il y a quinze jours à peine, le même chant, puissamment intensifié par la magie d'un décor à souhait, m'a profondément remué aussi. Des jeunes gens de la Pointe-Basse, venus passer le dimanche au Havre-au-Ber et s'en retournant vers le soir, nous offrirent aimablement le passage. Voulant profiter de la soirée si belle pour leur faire un bout de conduite, leurs amis et connaissances chargèrent un autre botte et, vogue gaiement sur la Baie de Plaisance !

Un beau couchant avait calmé la mer pour s'y mirer à l'aise et tous les pétales de la rose des vents se livraient voluptueusement aux ardeurs du rouge: rouge violent des falaises éclairées par la tranche, rouge d'agonie de la lumière dans le linceul des nuages, rouge imposé à la moire des eaux tremblantes. Seul, l'orient, ouvert sur l'Atlantique enténébré déjà, échappait au magique pinceau, et de ce côté, l'œil ne rencontrait qu'un grand pan de bleu sombre qui chutait dans le noir.

Un câble fut jeté et les deux bateaux glissèrent de conserve, leurs deux petits mâts fraternisant sur le ciel et sur l'eau. Une voix de femme s'éleva à la proue, chantant VËvangéline. Bientôt, au refrain, toutes les voix concertaient :

Êvangéline ! Évangéline !

Tout chante ici ton noble nom !

Dans le vallon, sur la colline, L'écho répète et nous répond :

Évangéline ! ÉvangéUne !

Le halètement du moteur fut couvert. La terre s'éloigna, nous laissant seuls au beau milieu de la baie. L'illusion grandissante devint bientôt complète. Nous avions rêvé deux siècles d'histoire ! Ce fallacieux incendie, là-bas, c'était celui de Grand-Pré ! Nous étions des proscrits d'Acadie fuyant la baïonnette anglaise, cherchant un rivage hospitalier. Le Cap-aux-Meules, devant nous, était vierge encore, sans doute. A la proue, cette jeune fille qui chantait si clair :

Qu'ils étaient beaux, les jours de notre enfance, Cher Gabriel, au pays de Grand-Pré !

c'était Évangéline en pleurs, cherchant son fiancé!...

La fête va finir. Ces bons fils se souviennent de leur pasteur et père, souffrant sur un lit d'hôpital et, avant que de se séparer, on rédige un message que le sans-fil tout-à-l'heure portera d'un bond par-dessus la mer, les forêts et les fleuves, jusque dans la chambre du malade, aux pentes du Mont-Royal : « Paroissiens Havreaux-Maisons réunis école Saint- Joseph Assomption envoient hommages vœux prompt rétablissement. ))

Le soleil baisse et rase maintenant le sommet des demoiselles. Un à un, à regret, les cabs-à-

rouet et les charrettes s'écoulent par le réseau des chemins, du côté de la Dune-du-Sud, du côté du Barachois, vers l'église de la Pointe-Basse. Demeurés seuls, quelques hommes maintenant abordent Paul à Jean et lui ghssent discrètement des pièces blanches pour payer le radiogramme. Ils s'en vont à leur tour, et je puis à mon aise serrer la main de mon ami, le féliciter d'avoir voulu, un peu pour moi, réunir ses chers Madehnots sous le drapeau d'Acadie, pour verser encore une larme sur les malheurs des aïeux, pour regarder avec confiance et détermination l'avenir qui, pour ce peuple marqué de Dieu, est une marche à l'étoile ! . . . .

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'ATIN gris, pluie gluante et fine qui rabat la lumière et la joie. . .

mais nous partirons tout de même. Déjà sur le sable de la Pointe-Basse notre barge est prête, le moteur dûment graissé, la malle et les appareils arrimés au milieu. Il faut endosser le ciré et coiffer le suroît, car il y a du clapotis et ça va washer avec le vent debout ! . ..

Les Madelinots, secourables d'instinct, sont toujours là sans qu'on le leur demande, s'il y a Hne barge à pousser en mer ou à haler à la côte.

Les voici qui descendent à grands pas. Allons ! Hop ! Ensemble ! la barge crisse sur le sable, lave son fin nez de bois dans la succession des vagues accourantes, et bondit, libre, sur les flots gris.

— Bon voyage !

—Merci !

Ephrem est au moteur et Paul, ex-pêcheur en qui remonte au galop le naturel chassé, tient le gouvernail. Brassée par le vent, la mer est déjà grosse, et il ne sera pas prudent, dans cette coquille de noix, de s'aventurer sur le Golfe. Mieux vaut contourner le Havre-aux-Maisons, passer le Goulet, et voguer sur la Baie d'En- Dedans, à l'abri du vent, entre les deux longues dunes, vers la Grande-Entrée — l'île Cofïin des Anglais.

C'est un trajet de quatre à cinq heures pour une petite embarcation. La Baie d'En-Dedans, peu profonde, est couverte à cette saison d'une prairie submergée d'arbe-outarde (zostère) dont les longues feuilles rubanées atteignent la surface, et, continuellement bouchonnent et stoppent l'hélice. Il faut qu'à tous les quarts d'heure, maître Éphrem, à plat ventre sur la tille, joue du crochet dans les ailerons de cuivre. Malgré ces impédiments, nous allons bien, au rythme précipité des explosions, silencieux sous la pluie et l'embrun, envoûtés par la monotonie des deux dunes qui s'allongent, sans

fin ! Deux ou trois fois nous croisons d'autres barges revenant de la Grande-Entrée. Immobile à la proue de Tune d'elles, une femme, sans parapluie sous l'averse, serre un bébé sur son sein. Où va-t-elle par ce temps ? Au médecin peut-être, pour cet enfant ... Y a-t-il ciel mauvais à l'épreuve des mères ? . . .

Vers onze heures, nous sommes au Détroit. Une cabane de pêcheurs, déserte, se montre dans le hérissement des typhas. Personne à bord ne connaît suffisamment les sinuosités de l'étroit chenal,de sorte que nous tirons des bordées de tous côtés, fauchant Varbe-outarde dont les débris viennent flotter sur l'eau et jalonner en zigzag le sillage derrière nous. Un botte chargé d'hommes nous dépasse. Des sourires narquois s'ébauchent sous les suroîts. Tout à l'heure quand nous serons au milieu d'eux, nous leur ferons avouer ingénument qu'à notre allure incertaine ils nous ont pris pour des hommes en bière !

A peu de distance du Détroit, sur la gauche, surgit du sein des sables, la Pointe-au-Loup, un reste de grès rouge, coiffé de verdure, piqué de points blancs qui sont les maisons de quelques pêcheurs. Cette île n'en est plus une, ne touchant à l'eau que par deux côtés.

Vers deux heures, affamés et grelottants, nous sautons sur le quai de la Grande-Entrée, au

milieu des homarderies et des constructions de bois jetées pêle-mêle sur la plage dans le plus pittoresque désordre. A la recherche de la pension du lieu, nous allons d'arrache-pied, dans le sable jusqu'aux chevilles, entre les logis surpeuplés pour la saison de pêche. Après ces cinq heures de suroît et de washing, il fait bon se chauffer à Fabri et croquer les tourteaux blancs de l'hôtesse. Bientôt réconfortés, nous nous acheminons pédestrement vers le presbytère inhabité dont nous avons la clef, et qui sera notre quartier-général pour une semaine.

La Grande-Entrée est le meilleur havre des îles de la Madeleine pour les navires de moyen tonnage. Et cependant, un fort vent du sudouest peut empêcher le paquebot d'entrer ou de sortir, et exercer la patience de ceux qui ne sont pas Madelinots par naissance ou par tempérament. L'île est occupée partie par des Acajdiens — ils y ont une église mais pas de prêtre résident — partie par des Anglais cantonnés à la pointe de Old Harry. Ces Anglais, spéciahsés dans la pêche d'il homard, travaillent jour et nuit durant le mois qu'elle dure, mais ne font plus rien le reste de l'année. Ils ont un temple et un ministre, et l'île entière fut réservée par le premier seigneur, l'Amiral ^Cofïin, pour le soutien de l'Église anglicane.

Au-delà de Old Harry, que les Acadiens nomment souvent la Grande-Échouerie, s'égrène le chapelet d'îlots partiellement enlisés, que Champlain avait plus particulièrement en vue quand il donna aux Iles de la Madeleine ce beau nom : Les Ramées. Ce sont : la Grosse-Isle, le Cap- Nord, l'île du Cap-de-l'Est et d'autres de moindre importance.

Dès qu'à la fenêtre du presbytère, au travers du rideau de vernes, parut un filet de lumière, les bonnes gens de la Grande-Entrée, depuis quatre mois privés de la présence du prêtre, commencèrent d'arriver un à un, comme les phalènes autour d'un réverbère. Ils entraient timidement, s'asseyaient dans la grande cuisine où nous préparions nos récoltes de spécimens. Au bout d'une heure, il y en eut une quinzaine, parlant peu, fumant encore moins, mais contents de voir et d'entendre des religieux, et paraissant s'intéresser énormément à leur travail. Il me souvient d'un grand acadien à l'œil doux, notant dans un carnet les vocables botaniques plus ou moins barbares qui passaient dans notre conversation. Il avait remarqué, sans doute, notre pénurie de papiers sécheurs, car, le jour suivant, nous trouvâmes à la barrière du chemin, un paquet de vieux journaux portant son nom. Bonne âme de MadeHnot ! Cet^e avidité de savoir, m'a été une surprise dont je ne suis pas encore

revenu et qui devait redoubler quand, le lendemain, je vis mon guide, à genoux dans le sable derrière un bouquet de saules, écoutant nos discussions et prenant des notes ! . . . Mais n'anticipons pas.

Pour des naturalistes, le Cap-de-l'Est et sa dune avaient des attraits fascinateurs. Aussi, le premier beau temps nous mit en route dans la charrette de William Chevari. Chevari (Etchevari) est un petit homme d'origine basque, un peu mélancolique, intelligent et bon, et qui nous fut un excellent guide.

Il fait clair, un peu froid. Bien en laine, nous n'y pensons pas. La Grande-Entrée, que nous traversons dans toute sa longueur, ne nous paraît pas faire les mêmes frais de coquetterie que ses sœurs de l'archipel. Est-ce une impression due à sa topographie plus sauvage ? On la dirait pillée, exploitée avec rage et sans amour, comme un bien dont on n'a que l'usufruit. En chemin nous passons à la Pointe-aux-Morses, dont l'oncle Ben nous disait merveille, hier soir, sous le nom quelque peu obscur de Sicopotte (Sea-Cow- Point) ! Des blocs de grès rouge, usés en table jusqu'au niveau de la basse mer, forment en cet endroit des échouer tes fréquentées jadis par les troupeaux de morses qui hantaient le Golfe Saint- Laurent. Il appert que les boucaniers qui faisaient alors cette chasse prohibée, ancraient leurs petits voiliers dans la Baie du Cap-de-l'Est, après

leur avoir fait subir un savant camouflage, abattu les mâts, et garni le pont d'épinettes et de vernes.

Entre la Baie du Cap-de-FEst et la Pointe-aux- Morses, l'île est étranglée, et un sentier battu par la contrebande de deux siècles mène de l'une à l'autre. Les chasseurs armés de piques coupaient donc au plus court, et surprenaient, au repos sur Véchouerie, les puissants amphibies qu'ils chassaient devant eux par le chemin qui les avait amenés eux-mêmes, jusqu'au lieu du carnage — le bord d'un étang saumâtre aux trois quarts entouré de rochers boisés.

— Grattez la terre, là-bas, nous dit Chevari, et vous sauverez des dents de vaches marines tant que vous en voudrez !

Le chemin tracé et élargi par les morses allant à la boucherie se voit encore distinctement, de même que l'on aperçoit, de la route, le repaire presque fermé des contrebandiers, coin sauvage et romantique, qui fait songer aux créations fantaisistes de cet animalier du roman anglais, le capitaine Mayne-Reid. Après ces hécatombes continuelles, faut-il s'étonner que l'histoire du bison des prairies se soit répétée, et que le morse sans défense ait disparu pour toujours des eaux de la Madeleine et du Golfe Saint-Laurent. Aujourd'hui, les échoueries appartiennent sans conteste aux ébats innocents des petits loups-marins

de baie, protégés ceux-là, par on ne sait quel respect, quelle entente tacite.

Nous voici à Old Harry, anse de pêche renommée, mais difficile d'accès, entourée de masses de grès rouge tombant à pic dans les eaux. Les pêcheurs doivent hisser leurs bottes au moyen de cabestans, pour que le clapotis et les tempêtes ne les réduisent pas en aiguillettes. Le travail éternel de la mer ciseleuse sur les grès tendres, les bateaux de pêche suspendus à. leur câble et qui ont l'air de grands poissons s'essayant à grimper la falaise, les montagnes de cages à homard qui blanchissent au soleil avec les crabes et les hourlicocos prisonniers dans leurs flancs, donnent à la Pointe de Old Harry un air à part, extrêmement pittoresque.

Il ne faut pas quitter l'endroit sans aller voir le trou du pialard (piailleur), un puits à ciel ouvert, d'environ deux cents pieds de diamètre, que la mer a creusé dans la roche tendre, au moyen d'un passage souterrain. Régulièrement, aivec un halètement puissant de monstre essoufflé, la mer se rue dans l'étroit boyau, vient frapper comme un bélier la paroi rouge du puits, et, vaincue, se résout en une myriade de perles.

Qu'est-ce à dire ? La Beauté produit de désintégration de la Force ?. ... Ou la Force qui, en se brisant, libère son contenu : la Beauté ? . . . La Beauté qui jaillit du choc de deux Forces, peut-

être? ... A moins que ce ne soit la Beauté souriant sur les ruines de la Force ! . . .

Mais, de grâce, ne nous moquons pas de la philosophie, même en vacances !

Amplifié par ce résonnateur idéal, le mugissement du pialard s'entend de loin sur la route de Old Harry. Quel dommage qu'il n'y ait pas d'Acadiens par ici ! Nous perdons à coup sûr une belle légende où messire Satanas ayant creusé le puits de ses propres griffes, serait condamné à quelque tâche humiliante et éternelle !

Nous revenons un peu sur nos pas pour descendre sur la dune et gagner la Pointe-de-l'Est. Le petit cheval tire courageusement la charrette dans le sable, et nous suivons à pied, silencieux, car le bruit du ressac vient à bout des causeurs les plus tenaces. D'un côté, une mer et un ciel admirablement bleus, de l'autre la ligne fauve des hiittereaux où frissonnent les tignasses glauques des élymes.

Quelquefois, pour reposer la bête, notre guide se rapproche de la mer ; la charrette chemine alors une roue dans l'eau et l'autre sur la plage tapée par la vague qui, toutes les dix secondes, vient gicler entre les pattes de l'animal et dénouer, sur le sable uni comme marbre, les longs rubans noirs des goémons.

— Vous voulez entrer dans les dunes et visiter les étangs ?

— Nous sommes venus surtout pour cela !

Et laissant la mer et son tonnerre, nous entrons dans cette terra incognita, aussi paradisiaque pour le botaniste, qu'affreuse pour celui qui n'entend pas la voix multitudineuse de la nature vierge.

La n-ature vierge ! C'est bien elle ! Elle n'a pas tous les airs de princesse lointaine qu'elle prend ailleurs, mais elle porte rayonnants, intacts, les attributs de sa virginité. Rien dans notre horizon pour rappeler l'homme et ses prétentieuses œuvres d'un jour. Derrière nous se dressent les trois demi-cônes volcaniques du Cap-de-l'Est ; l'autre moitié a disparu sous le béUer puissant des marées préhistoriques. Dans les anfractuosités du basalte croulant, de courtes épinettes sont en vigie, face à l'immensité. Devant nous, à perte de vue, et à perte de vue encore, le sable, le sable mobile et blond, les étangs herbeux, le ciel pâle où criaille un peuple d'esterlais. Mais le sable amassé par les tempêtes des siècles tâche à couvrir sa nudité d'humbles genévriers, de conifères lilliputiens, entre lesquels la camarine tricote de moelleux tapis verts piqués de grains de jais. Et comme cette nature fière, cette vierge dédaignée, se venge magnifiquement par la profusion des beautés qu'elle refuse au voisinage de l'homme :

grandes orchidées pourpres, pareilles à des papillons de rêve au repos sur un fil rigide, charme irradiant des asters couleur de ciel, innombrables étoiles d'or des hudsonias, grâce filiale et souple des fines linaigrettes !

Courant toujours de merveilles en merveiUes, enivrés par la révélation d'un monde nouveau, nous atteignons une grande lagune communiquant avec la mer ; ceUe-ci étant basse, la lagune est presque à sec. Quel spectacle ! Tout un peuple d'alouettes de mer — des milfiers ! — attablées au repas de moUusques et de larves, que, materneUement, l'océan fidèle leur sert deux fois le jour ! Tout occifpés à happer leurs petites proies, les mignons oiseaux ne font aucune attention à nous, courent, vont et viennent, se mirent à chaque pas dans les minuscules psychés oubfiées par le reflux. Les voilà bien les oiseaux de l'Évangile qui ne moissonnent ni ne sèment et que le Père céleste nourrit !

Puisque la mer nous Hvre ainsi le chemin, traversons ! Assis à l'arrière de la charrette et les pieds pendants, j'admire la surface du sable qui fuit sous moi, tout damasquiné par le pied trine des alouettes, en songeant que tout-à-l'heure, l'eau mobile et niveleuse brouillera tout, à jamais, d'un revers de lame, conmie la vague du temps effacera la trace menue de notre passage sur la dune aride de la vie, pauvres alouettes que nous sommes,

alouettes humaines, plus fragiles et moins bonnes que les autres ! Mémento quia pulvis es !

De la dune encore ! Des genévriers qui rampent pour mûrir dans le sable chaud leurs gros fruits bleus, des camarines qui feutrent le pas et des esterlais qui planent en rond ! Enfin, voici l'extrémité de la Pointe-de-l'Est où la mer nous interdit d'aller plus outre. Sans la haute terre de Brion — Brion ! l'enfant perdu de la Madeleine ! — qui se silhouette au nord, on se croirait ici au bout de l'archipel.

Les ossements de navires, enlisés partout sur notre route, laissaient déjà pressentir que ce désert est en même temps une nécropole, l'un des lugubres charniers où la mer roule et dévore ses victimes. Depuis les jours lointains — quatre siècles bientôt — où les aventuriers français et leurs rivaux d'Angleterre pénétrèrent dans le Golfe, les bancs de sable et les échoueries des îles de la Madeleine se sont dressés comme une menace toujours présente sur le chemin des pilotes, et de connivence avec le nord-est, ont englouti des milliers de navires et des légions de marins. Un seul vieux Madelinot a compté durant sa vie, cinq cents navires à la cote, grands et petits. Tous les gens un peu âgés ont des histoires terribles à narrer sur ce chapitre. C'est toute une flottille de pêche qui, vers 1873, le vent ayant tourné subitement, fut jetée à la côte dans la Baie

de Plaisance. C'est le naufrage du Cameo en 1861, celui de la barque norvégienne de Lorentsen, et d'autres, et d'autres encore ! . . .

Ici où là, vous rencontrez des rescapés, recueillis par les IMadelinots et établis au milieu d'eux. Deux cas entre beaucoup d'autres. Par une froide et obscure nuit de décembre, il 3' a déjà longtemps, un voilier portant du bois à Bristol fut jeté sur la Dune-du-Nord. Seul de tout l'équipage, un jeune homme nommé Le Bourdais, originaire de l'Islet, échappa à la mort, se traînant glacé au travers d'une neige aveuglante, cherchant un improbable abri. Il n'y a plus affreux désert que la dune, l'hiver ! Pas un arbre, pas un buisson, pas de ciel, pas d'horizon ! Péniblement, le marin réussit à atteindre une cabane de pêche abandonnée, vide, et ouverte à tous les vents. Quelles heures d'horribles angoisses morales ! Va-t-il mourir ici ? Non ! Il se décide à sortir et à lutter encore. Dans la grande nuit noire il marche, U marche, ne sentant déjà plus ses pieds, entendant le rugissement de la mer à droite, à gauche ! Des minutes qui sont des heures ! Le froid le terrasse, enfin ! . . . Il est maintenant sur ses mains, usant ses dernières forces à ramper . . . Une autre cabane ! . . . Hélas, vide aussi ! . . . Il a les deux pieds gelés. Il sent la mort monter doucement dans ses jambes. Il ne souffre plus. Il s'endort, inconscient, du sommeil dont on ne se

réveille plus ! . . . C'est là qu'au matin, on le trouva, n'ayant plus qu'un souffle de vie. Le Bourdais, aujourd'hui l'opérateur du sans-fil sur l'Étang-du- Nord, aime à raconter cette terrible aventure aux jeunes gens qui trouvent pénible la vie du pêcheur.

En cette même nuit, à la même heure, à quelques encablures seulement du lieu du premier naufrage, une goélette jersey aise venait se briser toutes voiles dehors sur le même banc de sable, et un autre matelot, presque un enfant, cherchait lui aussi à échapper à la mort qui le couvait déjà. Errant sur la dune, sans soupçonner qu'un autre être humain partageait son malheur, il fut assez heureux pour tirer du bon côté, et tomber parmi les Anglais de la Grosse-Isle. Le vieux Best — c'est son nom — loge aujourd'hui les rares voyageurs qui passent par la Grosse-Isle, et il semble content du hasard qui l'a fait MadeUnot.

Mais à la Pointe-de-l'Est où nous sommes, dans le bruit d'enfer de la vague qui, inlassablement, charge le grain de sable, son éternel ennemi, tous ces drames pâlissent devant celui du naufrage du Miracle, un gros transport, ayant à son bord quatre cents immigrants irlandais, et qui vint se briser ici, par une nuit de tempête. C'était en 1847. Les souvenirs qui restent de cette affreuse tragédie sont vagues. Entre quelques rescapés du Miracle, on cite une toute jeune

fillette qui fut adoptée par les Madelinots : c'est la vieille Céleste à David qui achève sa longue vie au Havre-aux-Maisons.

Voici le buttereau où furent enfouis les centaines de cadavres, ossuaire anonyme et mobile sans cesse violé par la mer et le vent. Comment ne pas songer ici à la fatale nuit, au matin d'épouvante ! Le navire é ventre, la plage jonchée de débris innommables et de chairs bleuies, le ressac secouant comme des algues les chevelures des femmes. Au milieu de cette horreur, allant et venant avec des corps sur des civières, les bons Acadiens, rendant le dernier devoir d'humanité aux morts inconnus et fraternels. L'Acadie et l'Irlande ! Les deux péchés mortels de l'Angleterre ! ceux qui pèseront lourds à l'heure de la justice qui vient toujours, même pour les empires lestés d'or et bardés de fer !

Malgré toute l'horreur de ces naufrages, il faut bien noter, cependant, qu'ils étaient autrefois la manne opportune envoyée par une Providence mystérieusement bonne pour adoucir le sort des Madehnots. Il arrivait que les provisions faisaient défaut aux îles et que la famine menaçait sérieusement cette population séquestrée. Pouvonsnous nous scandaliser de la joie de ces pauvres gens découvrant, au lever du soleil, un navire chargé de provisions couché sur le flanc à quelques encablures de la dune ? Je n'irai cependant

pas jusqu'à donner comme authentique cette prière du soir qu'un voyageur américain prête à certaine fillette : (( Mon Dieu ! faites que je sois bonne, obéissante, et envoyez-nous un petit bateau à la côte pour demain matin. Ainsi soit-il !» La navigation à vapeur et l'établissement de phares puissants ont rendu plus sûres les grand'routes de la mer, et l'ère des naufrages fréquents est bien close. Mais longtemps encore les terribles histoires se raconteront au long des soirées d'hiver, et feront rêver sous les couvertures multicolores de leurs petits hts, les blondes fillettes de la Madeleine !

Hier, nous fûmes au Cap-de-l'Est, sans contredit le point le plus pittoresque des îles et celui d'où l'on peut prendre une meilleure vue d'ensemble des Ramées.

Le Cap-de-l'Est, je l'ai dit plus haut, n'est qu'un îlot enlisé : ses trois demoiselles sont tranchées à pic du côté de la mer et des dunes, mais, en arrière, elles dévalent en pente d'herbe, douce et régulière. C'est par le plus magnifique soleil que nous allons à l'escalade, sans pitié pour la blancheur des draves, courant obliquement pour faire mordre nos semelles dans le gazon ras. La pente est longue et le vent nous étourdit un peu, mais quand tout à coup et sans crier gare, le

précipice se creuse sous nos pas, quel panorama magnifique pour nous faire oublier la montée ! Nous dominons la terre et la mer ! Les Ramées et le Golfe tout entier sont à nous, semble-t-il ! Au sud, comme des frégates en ligne de bataille, s'échelonnent toutes les unités du groupe de la Madeleine : la Grosse-Isle et sa grande baie ensablée; le front chauve du Cap-Nord qui regarde vers Brion ; plus loin, entourant la Baie de Plaisance, le Havreaux-Maisons, FÉtang-du-Nord et le Havre-au- Ber. Ici, tout près, sur le flanc vert des demoiselles, courent des friijsons qui semblent naître de la plage et continuer, dans les pâturins et les rhinanthes, le mouvement de la mer,laissant immobiles deux épinettes épargnées en pleine herbe par on ne sait quel bon génie. Quatre fermes — habitées par des Clarke — que l'on voit sur la verdure, renferment toute la population du Capde-l'Est.

C'est d'ici principalement, que les guetteurs viennent, à la fin de l'hiver, fouiller le Golfe, de leurs lunettes, pour découvrir les troupeaux de phoques à la dérive sur les glaces.

Au pied du Cap s'arrondit la Baie-de-l'Est, l'antre des boucaniers, des tueurs de morses, antre désert aujourd'hui, prolongé jusqu'à nos pieds par une lagune saumâtre, où frémissent sous le vent les têtes rousses des linaigrettes arctiques. La face de la lagune est un étonnant

miroir où le bleu règne en maître, du bleu plaqué de lumière, du bleu de ciel où passe lentement la nef démâtée des nuages errants. Au-delà, devant nous, affectant la forme d'un bonnet phrygien, s'étend l'immense Dune-de-l'Est, des milles et des milles de butter eaux et de vallécules de sable, d'étangs plantés de typhas, de bouillées de conifères rachitiques, aboutissant à la Pointe-de-l'Est, terrible croc qui happe sous le nord-est les malheureux navires déjetés par la tempête. Sur la surface fauve des Araynes — c'est ainsi que Cartier appela cet endroit — tous les verts se différencient : vert glauque des laiches gorgées de sel, vert blafard des genévriers, vert presque noir des épinettes souffreteuses, vert bleuâtre des grands scirpes qui, inlassablement, saluent leurs images affilées sur le miroir des étangs.

Ce désert où nous marchions hier et qui nous opprimait de son étendue et de sa solitude, nous impressionne encore davantage maintenant que nous le surplombons, que nous nous penchons sur lui comme sur une carte. Nulle vie animale ne semble y gîter. Les goélands même et les esterlais, ce matin, sont ailleurs. Rien que la lutte éternelle et muette des arbrisseaux de misère contre la puissante ruée du vent de mer, rien que la vie silencieuse des herbes de l'eau, que la vie frémissante des herbes dures que le sable nourrit et que Vaiguail abreuve . . . Mais non.

voici trois canards noirs qui battent l'air audessus des dunes. Ils ne vontTpas loin, car ils ne volent pas en V. En effet, ils s'abattent sans hésitation sur l'un des innombrables étangs. La Providence ne fait rien d'inutile. Les dunes sont sans doute la Terre Promise, ouverte par Celui qui prend soin des oiseaux du ciel à la gent voyageuse des canards noirs, des sarcelles vertes et des milouins aux ailes rouges. Là, comme leurs sœurs les petites alouettes, ils ont à toute heure, table servie, avec entrée de mollusques, soupe aux fines herbes et dessert de goules noires !

Pendant ces faciles réflexions, le vent achève de balayer la brume matinale, et Brion, lavé de neuf, surgit à dix milles au nord, souligné d'un trait de sable.

— Le voyez-vous, là-bas, au fond de l'horizon ?

— Quoi donc ?

— Le Rocher-des-Oiseaux !

En effet, à une trentaine de milles, noyé encore dans la buée légère des grands lointains, se dessine le fameux monohthe dont on nous a tant parlé. Le sort voudra que nous n'atteignions pas ce récif, qui n'a que sept acres d'étendue, mais qui s'élève tout droit de l'abîme jusqu'à une hauteur de deux cents pieds, et où niche, piaille.

pond et volète, la plus remarquable colonie d'oiseaux qui se puisse voir sur ce continent. Ce tronçon de colonne — peut-être le point le plus solitaire du globe — a ses stylites, une famille d'Acadiens qui gardent le feu et protègent la navigation.

J'ai vu il y a trois jours la fillette du gardien — cinq ans. Parce que le séjour prolongé du Rocher est fatal aux cerveaux jeunes, elle est depuis des mois en promenade chez sa grand 'mère Bourque. Ses petites mains posées sur les genoux de la bonne Acadienne, elle faisait sa prière de bébé, demandant au Bon Dieu de protéger « ceux qui sont sur le Rocher )) de divers périls qu'elle énumérait en termes naïfs et délicieux que je suis au désespoir de ne pouvoir retrouver. Comme nous projetions de nous rendre au Rocher, je me suis chargé de mille bonnes choses pour les prisonniers de la mer. Hélas ! encore une promesse que je ne tiendrai pas ! Mais si involontairement ! Pardonne-moi, petite, si ton message n'a pas été remph et si tes baisers, j'ai dû les faire, à trente milles de distance, du haut du Cap-de-l'Est !

Ce soir, nous verrions d'ici, embusqués dans l'ombre, les bons gros yeux fidèles des phares du Rocher et de Brion explorer le ciel, fureter les flots, caresser de leurs faisceaux rigides les formes

fuyantes des paquebots en route pour l'Europe^ et tendre par-dessus les eaux, à ceux qui arrivent de la haute mer, deux longues mains lumineuses dont le geste accueille et menace à la fois !

Mais, ce soir, nous serons loin !

Sla (^ro^B^'i^lt

rfS^^^^^^S

p L pleut ce matin sur la Grande- Entrée. De bonne heure, le père Ben qui en marie encore un cette année, est parti, très beau, mettre les bans au Havre-aux-Maisons et s'assurer d'un prêtre pour la cérémonie. Caroline, affairée, a glissé force commissions à l'oreille de son homme et, entre temps, nous a versé le thé. C'est notre tour maintenant de partir. Debout sur la petite échouerie, ligotés dans nos cirés, nous regardons Edmond à Ben greyer son engin là-bas, en dehors de la zone d'arbe-outarde. Le teuf-teuf irré-

gulier de l'allumage sonne sur Feau, s'accélère, se précipite ; démarrant soudain, le botte décrit une large courbe et vient doucement ranger Véchouerie, faisant fuir de travers les crabes roses cramponnés à la paroi.

A la barre, gabier ! et en route pour la Grosse- Isle, en traversant toute la Baie d'En-Dedans. Mais gare Varbe-outarde ! L'arbe-outarde, c'est l'ennemi ! Les longs rubans verts pointent à la surface comme pour happer les gouttes de la pluie qui tombe toujours. Allons, Edmond ! coupe l'allumage, couche-toi à plat ventre sur la tille et désherbe ! Ouvre le carburateur maintenant et fauche encore, courageusement, à pleine herbe, dans la prairie marine !

Cette opération, vingt fois répétée mécaniquement dans tous ses détails, dure une heure et demie, au cours de laquelle, passé F Îlot-Rouge, nous contournons à grand'peine la Grosse-Isle, une demï-demoiselle aux formes abondantes, qui abrite une petite colonie de pêcheurs anglophones. Mais Varbe-outarde devient si agressive, qu'Edmond à Ben qui n'est pas de la Garde et ignore à la fois Cambronne et le genre d'héroïsme qui porte son nom, doit bientôt poser les armes — c'est-à-dire le crochet — et renoncer à aller plus loin. Nous jetons Fancre le plus près possible de terre : les Grosse-Islois ne sont pas moins hospitaliers que les autres Maldelinots et nous trou-

verons bien quelqu'un pour transporter nos bagages à la Maison du Gouvernement où doit nous attendre Edouard à Léon, courrier ordinaire de Sa Majesté le Roi entre la Grosse-Isle et Brion.

Tandis qu'Edmond à Ben, histoire de s'en retourner, débouchonne l'hélice une fois de plus, Paul Hubert va à la découverte, et pour nous distraire, nous regardons les petites épinettes griffues pleurer de tous leurs rameaux sur le flanc noir de la Grosse-Isle.

Victoire ! . . . Un chapeau melon, velouté par la pluie, passe lentement derrière les vernes, et bientôt un jeune Anglais, émergeant du taillis, pousse bravement sa charrette à l'eau et vient opérer notre sauvetage, celui de la malle aux spécimens et de l'informe carton — œuvre de génie dans les circonstances — arche du salut où, pour les soustraire à ce déluge, nous avons embouveté nos chapeaux, comme chez nous, au printemps, en fermant la cabane, on faisait des chaudières à sucre !

La charrette surchargée cahote lentement sur la boue de la grève, puis sur le pontage jeté à travers des laiches brunes et des renoncules d'eau du grand marais saumâtre qui sépare la Grosse-Isle proprement dite de son pendant, le Cap-Nord. Au bout d'une demi-heure, trempés comme des soupes, nous sommes à la Maison du Gouverne-

ment, construction de bonnes dimensions, mais déjà sur le retour, à la fois bureau du télégraphe et du téléphone, et maison commune, louée pour les mois de pêche. C'est là, croyons-nous, qu'Edouard à Léon nous attend avec impatience, pour nous introduire au paradis de Brion.

Malgré la pluie, les hommes sont sortis de la maison et, poliment, ont enlevé dans leurs bras robustes nos bagages ruisselants. Quelle délicieuse surprise de nous retrouver chez des francophones ! . . .

— Edouard à Léon est-il arrivé ?

— On Vespérait à neuf heures. Mais la mer est bien mauvaise ! . . . .

Nous sommes tombés dans l'un des groupes de pêcheurs nomades venus pour le maquereau d'été. Ceux-ci sont du Barachois et de l'Hôpital, sur l'Étang-du-Nord : une douzaine d'hommes, quelques mousses, deux femmes et une fillette, pour la cuisine. Depuis tfois longs jours, la pluie et le vent enferment, immobilisent ces bonnes gens qui attendent, avec l'incommensurable patience des primitifs, que le temps se refasse et que la mer s'aplanisse.

Ayant mangé sous l'appentis un tourteau blanc et un morceau de maquereau salé, et bu un bol de thé noir, nous passons dans la saUe obscure et démeublée où hommes et mousses sont

réunis, debout, assis sur les marches de l'escalier, appuyés sur le poêle éteint. Les pêcheurs acadiens ne parlent guère. Ils écoutent plus volontiers. Comme il n'y a absolument aucun autre moyen de tuer le temps, il faudra subir le tête-àtête jusqu'au soir, causer et causer sans cesse, sans cesse tisonner la conversation toujours retombante, dans la demi-obscurité de ce jour noir, sous l'œil grand ouvert des mousses silencieux. Mais aussi quelle belle occasion pour pénétrer à l'intime des Madelinots, pour écouter battre leurs cœurs, surprendre leurs amours et leurs aversions, goûter leur admirable philosophie de la vie.

Edouard à Léon n'arrive toujours pas ! D'ailleurs, le fil téléphonique de Brion est rompu depuis plusieurs semaines et nous sommes sans nouvelles de lui. On nous assure cependant que son devoir est de traverser au premier beau temps et qu'il ne peut tarder beaucoup.

Comme le soir arrive, on nous dirige chez le vieux Best, le naufragé jerseyais. Nous trouvons un intérieur charmant, soigné par une écossaise en cheveux blancs, illuminé par le sourire et les yeux noirs de Vera et de Stella, deux fillettes orphelines qui nous regardent curieusement dans la porte de la cuisine. Aux murs, des sentences de l'Écriture font cercle, et une Bible usagée, entourée d'un cordon de laine noire, et reli-

gieusement posée sur une table, occupe le centre de la pièce d'honneur ! . . .

Le lendemain, un dimanche, se leva radieux. Le ciel était pur, mais, hélas ! le vent qui l'avait nettoyé avait davantage déchaîné la mer.

— No Brion to-day, sir ! dit le Jerseyais, rencontré de bonne heure sur le seuil, and hardly to-morrow !

Et il nous faut subir la tristesse du dimanche protestant à la Grosse-Isle, du dimanche sans messe, sans cloche, sans l'attroupement et le babil à la porte de l'église ! Pour oublier la lenteur des heures qui ne passent pas, nous allons voir, nos amis les pêcheurs. Il n'y reste guère que les vieux, les femmes et la petite Justine. Les jeunesses n'y ont pu tenir ! Hier soir, malgré le temps sordide, ils ont hâlé un botte à travers la dune jusqu'à F Eau-Profonde, et, insoucieux de la pluie froide qui dégouline dans le cou, de ïarbeoutarde impitoyable qui barre la route et étouffe le moteur à chaque instant, ils ont mis le cap sur l'Étang-du-Nord. Cinq heures de route entre deux horizons accablants avec de l'eau sur la tête, sur les genoux et sous les pieds ! Mais ils auront la messe et la cloche et, s'il fait beau temps, le charmant caquetage sur la pelouse en attendant le dernier coup !

Nous causons un peu avec le père Décoste, avec sa femme, une silencieuse entre ces silen-

LA GROSSE-ISLB 133

cieux, triste, fragile, que personne ne soupçonnerait d'être la mère des robustes gaillards qui, hier, appuyés sur le poêle froid, écoutaient mes fastidieux propos de citadin dépaysé. On nous fait charitablement entendre que, si le vent calmit un peu, Edouard à Léon pourra peut-être arriver sur le soir.

Ayant administré à nos bottes, à même le quart, une forte dose d'huile de foie de morue, nous allons flâner sur les dunes, nous asseoir au sommet des buttereaux, nous amuser à faire filer le sable fluide en minces nappes, le long de leurs flancs. Au bout d'une demi-heure, les ressources de la bahstique des grains de sable sont épuisées, et pour changer d'amusette, nous nous acharnons à exhumer les tiges sans fin du seigle de mer, cette étrange graminée qui mange le vent et boit la siHce, qui s'attache au flanc de la dune, croît plus vite qu'elle ne roule, émet des racines à chacun de ses nœuds pour lutter contre l'enhsement. Une fois cramponné au dos de la dune, le seigle de mer la pique de touffes vertes de plus en plus rapprochées, la maîtrise peu à peu et finit par l'immobiliser à jamais. Alors sur les sommets des buttereaux enfin domptés, il érige en signe de triomphe ses longs épis couleur de sable qui ondulent et hurlent victoire à toutes les touches du vent siff leur !

De temps en temps, nous couvrons nos yeux de nos mains et tâchons de percer l'horizon de mer, mais Edouard à Léon, le malheureux, reste toujours une simple probabilité !

Peut-être ne sommes-nous pas assez haut, ici ? . . . Nous laissant glisser d'un trait au bas du buttereau nous gagnons au pas de course le Cap- Nord. Et maintenant, commodément assis au sommet de la demoiselle, sur un épais feutrage de camarine, nous nous exerçons à la patience, tâchant d'atteindre au degré héroïque des Madelinots qui, depuis une semaine, silencieux, appuyés sur le poêle, attendent sans une plainte le beau temps et le maquereau, pendant que leurs vivres et leurs ressources se consument rapidement et sans profit.

Un moment, Paul Hubert redresse sa haute taille et, par-dessus la mer écaillée de vagues, regarde les falaises sanglantes de Brion qui barrent l'horizon du nord.

— Anne, ma sœur Anne, ne vois-tu rien

venir

— La mer est déserte comme au lendemain du déluge !

Recouchons-nous sur la camarine, et l'œil dans le bleu, suivons les évolutions des esterlais qui criaillent au-dessus des grès fouettés par la mer ! . . . .

Ce soir de dimanche, les pêcheurs du Barachois campés tout près, à FEau-Profonde, sont venus faire la courte veillée avec les Décoste. Nous étions une quinzaine, hommes et femmes. La conversation roulait sur la pêche, et sous le stoïcisme apparent, il était distinctement indiqué qu'une angoisse mortelle étreignait le cœur de ces braves gens. Le vent persistait et le maquereau tardait à paraître dans les eaux de la Madeleine. Manquerait-il au rendez-vous, comme en telle et telle année ? . . . C'est la perspective blafarde de la disette et de l'hiver sans ressources, qui passe dans les esprits bien que les mots ne disent pas cela ! Pas une parole de révolte contre l'inévitable, cependant, mais une résignation et une confiance admirables en la Providence de Dieu.

J'ai honte alors de mes impatiences égoïstes ! Il ne s'agit pour moi que de recherches et d'agrément, tandis que pour ceux-là, c'est le pain quotidien, le pain de leurs enfants. Oui ! Je sens la rougeur me monter au front. Et dans un beau mouvement, je crois bien que je donnerais congé pour huit jours à cet insaisissable Edouard à Léon, pour que le vent calmît, pour que le maquereau fît diligence et vînt se jeter sur les hameçons des pêcheurs ! Mais Celui qui tient les rênes des coursiers de l'air est le même qui dirige, dans les vallées obscures de l'océan, l'instinct mystérieux des poissons! Nos désirs et nos colères n'y peu-

vent rien, et seul, le levier de la prière, toutpuissant parce qu'opérant sur les causes secondes de toute éternité, est à notre commande. C'est pour cela, sans doute, que la petite Justine, l'enfant blonde aux gros bas blancs, égrenait son chapelet à l'heure de la messe. Les Ave, bien sûr, demandaient à la Vierge de mater le vent, et les Pater, de pousser le maquereau.

Il y a peu de chaises sous l'appentis où l'on veille à la lampe. Les hommes sont assis où ils peuvent, sur le banc, sur les coffres, sur la boîte à charbon. Tout à coup le père Noël se lève, ouvre la porte qui donne sur la mer, et regarde les étoiles. Le silence se fait. Chacun suppute en son cœur les chances pour le lendemain ! . . .

— Qu'est-ce que ça dit ? interroge Marie à Julien, quand le vieux a repris sa place sur la boîte à charbon.

— Peut-être bien que ça va beausir mais il y a encore trop de queues de vache dans le ciel ! . . .

— Et les jeunesses ne sont pas arrivées ? dit quelqu'un.

— Ils ne s'ennuient pas à l'Êtang-du-Nord !

C'est plus gai qu'ici surtout quand il n'y

a pas de poisson ! . . .

Tous ensemble, obéissant au mot d'ordre tacite du réveille-matin qui marque dix heures, les veilleux se lèvent et sortent pour regagner

lentement leurs cabanes de fortune, à vingt pas de la mer hurlante ....

Sur la route où nous marchons, le vent du large qui a lavé la face des étoiles, nous soufflette et nous fait baisser la tête. Que sera demain ? . . . Je voudrais tant que demain fût beau et tranquille, sans doute pour nous ouvrir la route de Brion, mais surtout — oh ! très sincèrement, — pour apporter la joie sainte du travail aux pêcheurs du Barachois, et pour voir renaître le sourire de la petite Justine ! . . .

Le grand soleil d'hier, ironique et joyeux. Pour nos yeux terriens, la mer est toujours aussi agitée. Mais évidemment nous n'y connaissons rien. Elle a dû beaucoup calmir car, sauf le père Décoste, tous les pêcheurs sont au large, sondant au maquereau. Ils ont poussé durant la nuit, aux étoiles, et du haut du Cap-Nord, on peut les voir, points infimes dispersés sur l'étendue, margaux lointains posés sur la face crépue de la mer.

Edouard à Léon viendra sûrement, ont dit les femmes ! Et cependant neuf heures, dix heures, onze heures ne l'amènent pas. A bout de patience nous songeons à nohser un bateau de pêche. Le père Décoste, à qui nous faisons des ouvertures, va voir la mer un long moment, rentre et nous

demande d'attendre encore. Sa pensée intime est claire, qu'il ne dit pas. Qui sait ? C'est peutêtre aujourd'hui que le poisson va donner. Et tout le monde veut être là ! D'ailleurs, Edouard à Léon viendra sûrement !

Alerte ! Un botte qui surgit de la mer, grossit de minute en minute et vient droit sur nous, jouant du nez dans l'écume blanche qu'il poursuit 6t talonne. Victoire ! C'est lui sans doute, et nous rentrons boucler nos malles. Pendant ce temps, le botte profitant des trois vagues d^embelzie a pris terre, et les hommes, dans l'eau jusqu'aux genoux, le tirent sur le sable. Hélas ! maintenant que, le pas lourd, tête basse comme des coupables, ils montent vers la maison, je les reconnais. C'est le père Noël et son mousse.

La femme courbée sur le poêle, verse de l'eau dans le coquemar. Sans se retourner, comme pour garder un instant de plus sa fragile espérance, elle interroge :

— En avez-vous pris ?

— Rien.

Un long silence, où chacun essaye d'endormir en son âme, avec les ressources d'optimisme de sa nature particulière, la commune angoisse. Puis, la femme, sans se relever, sourdement :

— C'est déconfortant !

— Oui ! c'est déconfortant !

L'homme prit sa pipe, la tourna entre ses doigts, oublia de l'allumer, et s'assit sur la boîte à charbon, les jambes écartées, regardant à terre. Ce fut tout.

La petite Justine entra, portant de l'eau. Les yeux grands, elle regarda tour à tour son père et sa mère, comprit, et son beau visage d'enfant, modelé pour le rire et la joie, se durcit un peu. Elle ne dit rien non plus. D'un souple mouvement, rejetant sur son dos ses fortes nattes blondes, elle s'assit, le menton sur le poing, près du poêle qui chantait.

Quelle impuissance est la nôtre devant la fatalité apparente de ces douleurs muettes et imméritées ! . . . On cherche des mots qui ne viennent pas, une forme de sympathie qui ne soit pas indiscrète. Au fond, il n'y en a qu'une : s'associer docilement au silence de tous.

Un bruit de voix au dehors, et un pas rapide qui foule le seuil.

— Edouard à Léon !

C'est bien lui, cette fois î Quoique nul ne l'ait vu venir, son hotte est déjà mouillé, et il entre à grands pas, son sac rouge sur l'épaule, pressé d'échanger le courrier et de s'en retourner. Nous allons donc pouvoir partir, enfin ! Ce n'est pas trop tôt ! Un peu plus et nous manquions le

vapeur qui touche à Brion demain, pour la dernière fois peut-être cet été !

En distribuant des adieux à droite et à gauche, je m'aperçois, à des indices qui ne trompent pas, que je m'étais attaché aux pêcheurs du Barachois, et de les quitter sous l'impression pénible de tout à l'heure, cela me fait quelque chose, là, au cœur !

Mais eux, stoïques, se sont retrouvés, déjà. Ils s'empressent, chargent nos bagages sur leurs robustes épaules, et nous souhaitent bon voyage. La voile se dresse, le moteur pétarade, et sous le grand soleil de midi, nous prenons la mer

ÏBMnND-j^tï^SitoTTt

non

ADIEUX midi où le soleil enveloppe et pénètre de son charme éternel la grise écorce des choses ! Nichés au creux que fait l'aile blanche de la voile tendue par la brise, nous allons, bondissant sur le dos des moutons de la mer. Très vite, les falaises mutilées de la Grosse-Isle, du Cap-de-l'Est et du Cap-Xord s'enfoncent à l'horizon du sud, nous laissant de plus en plus dans l'intimité des vagues écumeuses et des oiseaux de mer qui pèchent leur dîner.

Sept, huit, dix milles ! Une heure, et

bientôt, au nord, grandit notre Terre Promise, la terre de Brion. Et de voir la grande sentinelle blanche, au port d'armes sur la hauteur, nous nous demandons avec inquiétude si ce paradis n'a pas son incorruptible chérubin et si nous n'allons pas être reconnus comme d'authentiques rejetons des deux coupables de l'Éden !. .. Mais non ! ce n'est que le phare : cœur de pierre, mais pas méchant du tout ! Et Brion se précise, se colore, développe la ligne de son rivage, et, tout à coup, au détour d'une pointe avancée, nous offre une anse pour atterrir. Enfin !

Brion est la seule des Iles de la Madeleine qui ait su garder, à peu près, ses cinq milles de virginité, la seule qui soit pour une grande part couverte de forêt, la seule aussi qui puisse nous renseigner sur la prime jeunesse de l'archipel, sur la physionomie des lieux, lorsque, par ce beau jour de juin de l'An du Seigneur 1534, le malouin Cartier jeta l'ancre en vue de cette terre dont il fit honneur à son protecteur, l'amiral Brion-Chabot.

Faut-il sourire de l'enthousiaste description tracée par la plume naïve du rude voyageur, et l'attribuer à la délicieuse sensation de l'homme qui, depuis des mois, captif de quelques planches ballottées, se trouve tout à coup, dans la douceur

d'un jour de printemps, parmi la verdure, les arbres et les fleurs ? . . .

Parce que j'ai foulé moi-même l'étroite dune où, certainement, Cartier vint à terre, parce que j'ai mis mes pas dans ses pas et rempli mes yeux du même horizon et des mêmes objets, je comprends l'état d'âme du capitaine et je proclame avec lui que Brion est le paradis de la Madeleine.

Sauf les Acadiens qui gardent le phare et la famille écossaise dont les trois ou quatre maisons occupent l'anse de la dune, Brion est inhabité, tout à fait nature, une forêt courte et drue y alternant avec des prairies naturelles vieilles comme le Golfe et qui ont fait croire à des cultures basques préhistoriques. Des fonds très poissonneux entourent l'île ; ils attirent au cours de l'été des groupes de pêcheurs qui viennent camper dans les anses et animer un peu cette solitude dorée.

Tout juste vingt-quatre heures à passer à Brion ! Il n'y a donc pas de temps à perdre ! Aussi, à peine débarqués, confiant nos bagages au mousse d'Edouard à Léon qui les portera au phare, nous nous élançons sur la prairie en dos d'âne, ouverte devant nous entre les deux lisières noires des arbres. Comment ne pas être sais dès l'abord, par la fertilité inconcevable de cette terre où les plantes sauvages elles-mêmes,

malgré l'absence de toute rotation, assument un gigantisme inconnu ailleurs ! Nous allons, dans le foin bleu jusque par-dessus la tête, saluant au passage de vieilles connaissances de la grandHerre : les gros capitules d'or des verges, les têtes blanches des anaphales et les carillons muets des nabales que l'on secoue au passage comme pour leur dire à la Michel- Ange : « Mais sonnez donc ! » Plus frappants encore, le volume, la succulence et l'extraordinaire abondance des fraises qui couvrent partout le sol dans les parties découvertes, laissant tout juste aux bermudiennes, l'heur de dessiller leur œil bleu. Nous sommes en août cependant ! Et quelles fraises ! En vérité, il faut être héros ou botaniste enragé, pour passer sans fléchir le genou. Hélas ! Paul à Jean qui n'est ni l'un ni l'autre trébuche bientôt et s'affaisse dans une large houillée! Parvenus tout à l'heure au haut du coteau, nous ne verrons plus, au bas, dans l'herbe haute, qu'une oblongue masse brune, et un feutre clair dodelinant sous l'action des mâchoires ! Finie l'herborisation ! Nous ne retrouverons notre cicérone qu'au soir, mais ce sera pour le voir rechuter lourdement devant la même tentation présentée, cette fois, par un ange de lumière, entre les croûtes dorées d'une tarte ! Eh oui ! Dans l'intérêt de la science pure, il faudrait presque supprimer toutes les plantes comestibles! . . .

Repaires d'ombre des sous-bois, clairières herbues, falaises lumineuses, nous battons tout cela avec entrain durant deux heures, prenant un acompte de pure joie sur l'expédition que nous projetons pour demain, s'il plaît à Dieu.

Au phare, nous retrouvons, avec notre enfant prodigue, la figure souriante de l'hospitalité acadienne. La famille Richard est nombreuse, comme il sied, aimable et intéressante, tout entière consacrée à la garde du feu. Le phare est tout, ici, et on nous en fait les honneurs avec une fierté bien légitime. Le grand escalier intérieur est soigneusement peint de rouge et de bleu pour éviter les frictions politiques et parer économiquement aux changements de gouvernement. Tout reluit de propreté dans le plus parfait ordre, la lampe, le système optique et le délicat mécanisme d'horlogerie qui fait tourner l'écran de cuivre. Quel bon quart d'heure passé là-haut, sur l'étroit promenoir, à regarder par en-dessus la toison noire de Brion, la guipure rouge des caps et le merveilleux horizon d'eau bleue et d'îles semées !

Nous soupons tôt et bien, et comme le soleil est encore haut, nous enfilons allègrement le sentier fleuri d'euphraises qui, par les falaises, mène droit à la dune. Une descente abrupte comme un escalier, et nous y voilà ! Brion a cette originalité très grande dans l'archipel d'être à peu près libre de sables ; elle n'a guère que le

petit delta où nous sommes, moucheté d'étangs et livré à une végétation rappelant celle de la Dune-du-Sud et de la Dune-de-FEst, mais incomparablement plus riche. A cette heure oii le soir menace et où bien rarement les botanistes sont en campagne, les énothères — ces hiboux des fleurs — ont éployé leurs grands pétales d'or, et ces innombrables croix de Malte, immobiles au bout des tiges purpurines, constellent la dune, appelant dans le ciel, l'autre flore de la nuit, l'ardente pullulation d'étoiles. Du feutrage des camarines, entre les rameaux épineux des genévriers, montent de partout les torsades blanches des spiranthes. Il n'y a sable si aride d'où la chimie des orchidées ne sache tirer d'enivrants parfums ! Ne cherchons pas ailleurs l'invisible cassolette d'où elîuse cette pénétrante odeur de vanille qui flotte dans l'air tiède.

Sur des arpents et des arpents, partout s'emmêle, dans les dépressions du sable humide, la dentelle savante des canneberges en fleur. A quelques pas de la ligne de haute mer, on marche entre les fleurs violettes des gesses maritimes et les grands épis de l'élyme des sables. Enfin, de toutes parts, fleurissent les troncs noueux et tourmentés des rosiers de dune. Ah ! la bénédiction des rosiers ! Leur brillante et bienfaisante tribu est dispersée de par le vaste monde. Les hommes l'ont partiellement domestiquée, et ils

ne sauraient plus, semble-t-il, s'en passer. Ils ont des roses pour leurs joies et pour leurs deuils, pour leurs charmilles et pour leurs cimetières, pour le vase et pour la boutonnière. La nature, non plus, ne saurait se passer des roses. Elle en a pour tous les climats et pour toutes les latitudes, sur tous les sentiers de l'homme, au cœur des plus lointaines solitudes. Elle en a pour ses prairies et ses rochers, pour ses ruisseaux et ses marécages, pour la montagne et pour la dune. Et il faut bien convenir qu'ici comme ailleurs, la rose, dès qu'elle veut bien écarter le mystère de son bouton, détient encore le sceptre de la beauté.

Debout au milieu de ces merveilles, dans l'ombre bleue du soir qui vient à grands coups d'ailes, je me répète que c'est ici même que le Malouin prit terre, et pour me suggestionner davantage, je récite tout haut le passage du Discours du Voyage, que je connais par cœur :

(( Ces îles sont de meilleure terre que nous eussions oncques rencontré, en sorte qu'un champ d'icelle vaut plus que toute la Terre-Neuve. Nous la trouvâmes pleine de grands arbres, de prairies, de campagnes pleines de froment sauvage et de pois qui étaient fleuris aussi épais et beaux comme l'on eût pu voir en Bretagne, et qui semblaient avoir été semés par des laboureurs. L'on y voj^ait aussi une grande quantité de raisins ayant la fleur blanche dessus, des fraises.

roses incarnates, persil et d'autres herbes de bonne et forte odeur.»

C'est bien cela ! Et rien n'a bougé ici, depuis trois siècles. Là-haut, sur la falaise, les grands arbres et les prairies pleines de gesses purpurines, à mes pieds le froment sauvage et les pois de mer « fleuris comme pois de Bretagne.» Et la quantité de raisins « ayant la fleur blanche dessus » quelle description merveilleusement précise de la grande canneberge en fleur gardant encore, mous et juteux, ses « raisins » de la saison passée ! Quant aux fraises, roses incarnates, persil de mer et spiranthes embaumées, il n'y aurait qu'à se pencher pour en cueillir des monceaux !

Pourquoi faut-il que Faucher de Saint-Maurice et d'autres chroniqueurs après lui, aient commenté aussi légèrement le texte de Cartier : « Hélas ! lisons-nous dans « De Tribord à Bâbord », depuis le jour où Cartier mit le pied dans ce lieu enchanteur, Brion a perdu ses airs de paradis terrestre. Ses grands arbres sont disparus les uns après les autres ; ses vignes se sont desséchées et ses roses incarnates sont mortes, étouffées par les âpres baisers de la brise du nord etc.» Phrases faciles et commodes, mais tout au contraire de la vérité.

Le jour n'est déjà plus, car la lumière apaise ses dernières ardeurs sur la face métallique des

étangs. D'ailleurs, Paul à Jean, debout sur un buttereau, nous annonce, le bras tendu comme un prophète, la chute imminente du soleil ! Le phare, allumé déjà, provoque la nuit montante et semble nous appeler. Il faut partir. Mais de ces minutes délicieuses égrenées sur les « passées et allures » de Jacques Cartier, j 'emporte une image très vive du rude marin, errant sur la dune de Brion, avec, entre ses doigts calleux, un bouquet de roses incarnates, de canneberges « blanches dessus » et de spiranthes « de bonne et forte odeur. »

La nuit a été belle et claire et les grands pinceaux lumineux émanant du phare sont venus, chaque minute, jouer dans la cretonne de nos rideaux. La mer, cependant, n'est pas assez plane ce matin, pour nous permettre d'atteindre le Rocher-des-Oiseaux. Faisons-en tout bonnement le sacrifice, et employons la richesse de nos quatre ou cinq heures de liberté à faire, par les falaises, notre tour de Brion.

Le pied porte d'aplomb sur le tapis de camarine de l'étroite prairie qui court en corniche sur le haut rivage, table toujours mise pour les corbijeaux gris qui viennent y becqueter les goules noires, en jouant de l'aile contre le vent. C'est un enchantement de marcher ainsi entre la

grande mer déserte et la ligne noire des arbres trapus, serrés, arc-boutés pour ne faire qu'un seul toit continu à toute la forêt, la forêt primitive peuplée d'opulents herbages et de rarissimes orchidées. Sous nos pas, partout, les fraises rebondies, la carène pourprée des gesses -vivides et l'œil bleu des bermudiennes, grand ouvert sur le ciel.

Je me risque au bord coupé du précipice pour y cueillir une touffe de bermudiennes plus magnifiques, que la falaise porte comme une fleur dans les cheveux. Je mets genou en terre et me penche ! 0 merveille ! Nous marchions, sans le savoir, sur l'entablement d'un temple monolithe, énorme et fantastique ! C'est que, depuis des siècles, de longs siècles de siècles, la mer ahane au pied de la muraille, travaille la roche tendre, creuse et broie, ciselle et polit ! Insensiblement elle a excavé des grottes, taillé des portails, effilé des aiguilles, dessiné des arcades, cannelé des pilastres. Et cette partie du rivage de Brion est devenue avec le temps une suite de portiques ouvragés, mystérieux et sonores, décorés à la sanguine, portiques décevants qui, comme les seuils de marbre des antiques cités de la forêt yucatane, ne mènent nulle part, et n'ont qu'un leurre de mystère et qu'un mensonge d'accueil. . . Toute cette effrayante débauche de sculpture pour que les noirs pigeons de mer puissent, bien

à l'abri, accrocher leurs nids en beauté, et narguer, les colères de l'océan.

Deux, trois, quatre milles de course sur les falaises, nous révèlent à chaque instant, au caprice des anses, quelque nouveau Temple du Flot, peuplé d'autres compagnies de pigeons noirs. La terre s'abaisse maintenant et voici bientôt, au bout de l'île, le campement des pêcheurs nomades. Asseyons-nous un peu dans le plantain pour reprendre haleine. Là-bas, d'où nous venons, le petit val où • nichent les Dingwall, propriétaires de l'île, et la pointe fauve de la modeste dune que nous foulions hier. Il y a des gens qui ont tous les bonheurs ! Vivre sur la terre de Brion, Brion-sur-Mer, Brion-la-Belle, Brion-la-Fertile, ce serait trop beau rêve ! Allons ! debout ! et en route pour le phare.

Brion est l'un de ces lieux fortunés, à double effet, où rien ne ressemble si peu à l'aller que le retour. Les éléments du paysage sont les mêmes, mais inversés, combinés autrement, créateurs de lignes inédites et d'horizons neufs. De joies nouvelles aussi ! Mais il ne faut pas s'arrêter à les savourer. On nous attend au phare, et déjà, le bateau, dont c'est le jour, doit être en route. Pour tout l'or du monde et les délices de Capoue- Brion, il ne faut pas le manquer.

Le voilà ! En effet, très loin, vers l'Étangdu-Nord, la lunette décèle une fumée visible seulement pour des yeux marins. Dans une heure, il sera ici. A peine le temps de ranger un peu nos belles récoltes d'hier et de ce matin, d'y glisser les valves si joliment rayées des palourdes roses, dons gracieux de nos amis du phare, et Ton saute en hâte, avec armes et bagages, dans une des barges qui vont au-devant du vapeur — il n'y a pas de quai à Brion.

Il a maintenant une figure d'ami, le Lady Evelyn, et quand il stoppe à un demi-mille de la côte pour se laisser entourer par l'escadrille d'embarcations, c'est un vrai plaisir de retrouver les têtes familières des gars de manœuvre et le sourire énigmatique du maître d'hôtel. Au travers des colis de toute nature qui montent ou descendent, passés dans de savants nœuds de matelot, nous nous hissons à bord, bonjourant une dernière fois nos hôtes charmants, avec ce petit serrement de cœur qui accompagne la rupture définitive des relations amicales, même celles d'un jour.

Le navire maintenant contourne Brion et nous voyons d'en bas les Temples du Flot, violés, découronnés de leur mystère par le grand soleil fouilleur qui les explore. Quelquefois la falaise devient unie comme un mur, et permet de détailler les centaines de strates horizontales et parallèles

du grès, effrayante signature des milliers de siècles qui ont travaillé à bâtir ce rocher désert, à dresser cette table pour le repas des corbijeaux du ciel.

Quel thème de méditation ! Les jours « en petit nombre et mauvais » qui sont ceux de notre humaine vie, n'ont rien ajouté ni rien enlevé à ce monument des âges passés. Non plus que les quelques siècles écoulés depuis que, courant sous le vent, Basques et Bretons y virent pour la première fois, du pont de leurs petits navires, les (( grandes bêtes comme grands bœufs qui ont deux dents en la bouche ! )) Non plus que la longue suite des siècles troublés qui, à travers le Moyen âge et les temps barbares, remonte au Christ, Centre des Temps; non plus que l'autre théorie des siècles qui s'en vont d'un pas égal, de plus en plus noirs, de plus en plus mystérieux, a travers les ruines, les convulsions des peuples sans nom, se perdre dans la nuit de la préhistoire !.. . Tout cela n'est qu'un point dans le temps, une valeur négligeable, en regard de l'antiquité de ce livre de pierre dont le soleil illumine la tranche, et dont les feuillets enferment quelques bribes de l'histoire occulte de notre vieille planète.

Mais alors, qui donc sommes-nous, en face de cet effrayant mystère de durée ? Etincelles soufflées d'un éternel foyer et qui, ayant brillé un instant, retombent à jamais dans le noir ?. ..

Jouets de forces fatales qui ne se laissent dompter que parce que sûres d'avoir le dernier mot, et qui, entre deux aurores, nous étreignent brutalement et nous rejettent, après un dernier râle, dans le tourbillon du monde inorganique ? . . . . Ou plutôt, larves aveugles et rampantes, collées à la terre, mais dépositaires d'une immense espérance et destinées à s'évader, brillantes et déployées, de l'enveloppe de chair, pour dominer le temps, à jamais, dans le sein de Dieu ?. . .

Ce n'est tout de même pas pour permettre à ses trois uniques passagers de philosopher devant un tas de pierre que le vapeur vient de s'arrêter, car voici que du fond de l'anse des pêcheurs, surgissent des barges, une, puis deux, puis trois et quatre, puis la flottille entière. Elles viennent sur nous, légères, vides, le nez en l'air, pétaradant à qui mieux mieux, virevoltant avec la superbe aisance des petites quilles. Des saluts s'échangent entre la tille des barges et l'appui du bastingage, des rires semblent fuser de l'eau, et, au grincement rythmé de la grue à vapeur, la besogne commence. Le navire est chargé de la cale jusque par-dessus la dunette de quarts à maquereau, vides et tout neufs. En prévision de la prime qui aura lieu bientôt, toute cette cargaison va être descendue sur l'Ile Brion. Les barges s'emplissent à défier toutes les lois de l'équilibre, virent de bord et piquent droit dans l'anse,

masses blanches balancées sur le flot brassé par toutes ces hélices. Et ainsi jusqu'au soir. Borgotant joyeusement, le bateau reprend alors sa route, allégé, en contournant Brion, et nous pouvons nous promettre un beau couchant sur la mer.

Nous l'avons en effet, et splendide ! C'est d'abord une recrudescence de lumière qui inonde toutes choses, qui met du bleu et de l'or sur le noir des bois et l'oxyde des ferrures, qui fait luire l'ambre des cordages, le cuivre de l'habitacle, la peau tannée des matelots, qui fait vivre mieux et deux fois, et nous établit, semble-t-il, en communion plus intime avec l'astre très vieux d'où émanent les forces dont la vie se pare et se nourrit !

Vers sept heures, se montre au nord, faiblement, le Rocher-des-Oiseaux ; les blancheurs des bâtiments et le phare sont à peu près évidents, à la lunette. C'est un adieu définitif, et je pense encore une fois à la petite Bourque, et à mes promesses.

Quand nous passons en vue de la Pointe-del'Est, la lumière commence déjà son éternelle retraite devant la nuit. Quel que soit l'état de la mer, il y a toujours ici longue houle, et il faut saluer la terrible côte ! De bonne grâce, notre bateau paie son tribut et besogne sérieusement de l'avant. La barre de sable et les dunes sont

trop basses pour être distinguées à cette distance, mais les trois cônes du Cap-de-l'Est, eux, sont bien visibles, adossés à contre-jour sur l'horizon en feu. De loin, c'est un fragment perdu de sierra, trois dents de scie entre lesquelles le soleil s'introduit, en ouvrant un éblouissant éventail japonais où des dragons blancs, qui sont des nuages, jouent sur le déployé du rouge irradiant. La fantasmagorie se répète docilement sur la houle miroitante et allume des éclairs d'acier aux moindres arêtes liquides. Mais teUe est la rapidité avec laquelle la nuit gagne, qu'à chaque instant les ors et les émaux se transmutent, la magie des couleurs s'évanouit un moment pour reparaître au flot suivant, moins brillante et maquillée de neuf, briller l'espace d'une vague, et mourir encore.

Sans trop raisonner cette impression, il me semble alors que cette soirée si belle est un bouquet d'artifice, un chant du cygne, et que la tournée des îles finit vraiment ici. Je l'exprime à mon ami, sur le banc, près de moi, avec d'autres sentiments plus intimes. Ensemble, nous ne pouvons jouir qu'en passant de l'incomparable apaisement de cette nature millénaire, qui réagit si heureusement sur nos êtres d'agitation et de mouvement. Il nous faut, tantôt, dans quelques jours, retourner au grand bruit que fait le monde. Nous y retournerons d'une âme pareille, vibrant

aux mêmes joies et aux mêmes espérances, prêts à ouvrir d'une main que nous voulons être courageuse, des sillons parallèles dans ce grand champ du Père de Famille, où chacun fait sa journée. Pourquoi cette dernière heure, embellie par toutes les splendeurs du dedans et du dehors, ne feraitelle pas, définitivement, d'une rencontre de hasard, une amitié de toujours ? . . . .

Et maintenant, comme le jour est révolu, le soleil retire en se couchant le filet d'or que ce grand pêcheur de lune avait jeté sur la mer, aux dernières heures ! Et derrière les larges mailles lumineuses qui traînent sur l'eau violette, on aperçoit, au sein d'un océan abyssal comme un firmament, le globe opale de la lune, prisonnier au fond des flots !

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