‹ Chez les musiciens (du 18e siècle à nos jours)Chapitre 16 sur 49 · CUI'Z LES MUSICIENS · texte numérisé non relu

CUI'Z LES MUSICIENS

était dans la nature même de l'homme et de tout ce qui vit, et qu'elle était éternelle. Autour de lui, dans les prairies descendant jusqu'au lac, c'était l'enchantement du printemps : toutes les forces de la vie se réveillaient, recommençaient à s'épanouir sous la lumière nouvelle... Ah ! étaitce donc encore pour s'abîmer dans la douleur et dans la mort ?... Mais non, une douceur s'épandait sur toutes les choses, une immense pitié accueillait tous les êtres, infinie et divine ; car il passait dans l'air la mystérieuse douceur du Vendredi-Saint... Rédemption, Rachat de l'homme et de toute la nature que sauve la mort subie par Jésus...

L'émotion, Tillumination de Wagner devaient devenir V Enchantement du Vendredi-Saint : le germe de tout Parsifal, désormais, était formé dans son âme.

Les années passèrent.

Il acheva Tristan, il écrivit les Maîtres -Chanteurs, la fin de Siegfried et le Crépuscule ; il s'occupa du théâtre de Bayreuth.

Cependant, un sourd travail de germination continua de s'ébaucher. Dans ses lettres, durant des années, il parle de Parsifai^ et note les transformations de son projet...

Avant ce projet, Wagner avait écrit une autre esquisse, Jesws de Nazareth, où Marie-Magdeleine fait présager la Koundry de Parsifat... Déjà, dans presque tous ses drames antérieurs, il avait montré la rédemption par l'amour, la lutte entre la passion et le renoncement : la blonde Senta, dans le Vaisseau-Fantôme, se sacrifiait pour le sombre

et fatal Hollandais-Volant ; — Elisabeth rachetait, par son amour et par sa mort, les fautes de Tannhaeuser ; — et parce que Eisa s'était montrée inférieure à son serment, Lohengrin, le fils de Parsifal, renonçait à l'amour de la femme.

Parmi les souvenirs de ses œuvres, Wagner, continuant à penser à cette lutte du « vouloir vivre » et du renoncement, de l'amour-passion et de la pitié, chercha de nouveau dans les adaptations allemandes de notre vieux Ghrestien de Troyes : le même Conte du Grâl, qu'il avait utilisé pour Lohengrin, lui apporta encore les éléments dont il avait besoin pour son drame du renoncement : Parsifal.

Telle fut la genèse intérieure de ce drame mystique. Wagner l'élabora, le créa en fondant les éléments de la fable, et en les vivifiant, avec l'expression nécessaire de ses pensées et de ses émotions.

Et voici comment, après vingt années de gestation, il les combina, en vue de la représentation scénique.

D'une part, un héros qui représente le « vouloir vivre ». 11 est jeune, insouciant, débordant de force. La pensée atténuerait sa force : il pense à peine. 11 est l'instinct. Rien ne l'a encore terni ou diminué : il est « simple et pur ». Cet autre Siegfried, c'est Parsifal.

Un jour, sans songer à rien, pour le seul plaisir de lancer des ficelles, il vise un cygne. L'oiseau blessé, mourant, tombe auprès d'un vieil-

lard. Celui-ci, Gournemanz, vctu de la pourpre des Chevaliers du Grâl, fait honte à Parsifal de sa cruauté... Touché de repentir, l'instinctif et tendre Parsifal brise son arc : il ne tuera plus.

Ce naturel fruste et bon éveille l'intérêt de Gournemanz : le vieillard entraîne le jeune homme jusqu'au Temple du Montsalvat. — Car l'ordre des Chevaliers est cruellement éprouvé, et c'est un « simple et pur » qui doit seul ramener la grâce divine sur Montsalvat. Le roi Amfortas, séduit par l'enchanteresse Koundry, s'est laissé ravir la lance sacrée qui frappa Jésus sur la croix : depuis, Amfortas porte la même blessure que le Christ, et sa plaie sanglante est inguérissable. Accablé par la douleur et le remords, le roiprêtre peut à peine officier...

Alors, ainsi que Parsifal, on assiste à la solennelle communion des Chevaliers. — C'est là une longue scène dont on ne peut dire d'abord qu'une chose : elle est sublime.

Au second acte, dans son palais damné, le maléficieux Klingsor évoque Koundry : comme un Esprit du Mal, il suscite une nouvelle Eve afin de capter Parsifal.

Car le Pur et Simple pénètre déjà dans les jardins enchantés de Klingsor. Le voici, sous des frondaisons de rêve et parmi des feuillages inconnus, caressé par de magiques fleurs qui s'épanouissent en femmes. Elles montent jusqu'à lui, souples, lumineuses ; elles l'enlacent, étincelantes, bruissantes de baisers... Mais il les écarte. Depuis qu'il a vu le martyre d'Amfortas, son

cœur s'est empli de pitié et s'est fermé à la perfide douceur du désir. Déjà, sans même en avoir conscience, cet adolescent est infaillible : il a reçu l'initiation de la Pitié [durch Mitleid wissend).

Koundry elle-même, malgré ses ruses les plus énamourées, ne peut séduire le Pur et Simple. Elle appelle Klingsor à son aide. Le Malin surgit, armé de son arme la plus puissante : la laniee sacrée qu'il a ravie à Amfortas... 11 la brandit ; il la jette sur Parsifal... Une force surnaturelle la retient suspendue au-dessus du Pur et Simple, que rien ne peut plus atteindre. Il s'empare donc de la Sainte-Lance ; avec elle, il dessine un vaste signe de croix. Aussitôt, les jardins maléfiques s'évanouissent comme une vapeur emportée par le vent.

Puis, les années s'écoulent. L'instinctif Parsifal parcourt le monde... 11 va, ainsi que les chevaliers épiques dont parle Victor Hugo dans ses Légendes médiévales :

La terre a vu jadis errer des paladins...

Ils passaient^ effrayants^ muets^ casqués de fer,..

Et un jour, revenu sans le savoir près du Montsalvat, Parsifal rencontre le vieux Gournemanz... Koundry est là, réternelle inquiète, pécheresse inassouvie, mais qui aspire à se guérir d'ellemême en s'humiliant : servir, se prosterner, donner tout son être en un hommage agenouillé, comme jadis Marie-Madeleine répandant la myrrhe et le cinname aux pieds du Sauveur... Car

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voici le jour béni entre tous ; la nature renaît sous le souffle du printemps et sent qu'elle est rachetée par l'immense bonté qui descend du ciel: c'est VEnchanlemenl du Vendredi-Saint.

Alors comprenant enfln que sa mission va bientôt achever de s'accomplir, Parsifal remonte au Temple. 11 touche Amfortas avec la lance sacrée : aussitôt la plaie se ferme... Et tandis que le Grâl resplendit, illuminé par la présence réelle du Sang Divin, une colombe descend du ciel et plane sur le tabernacle.

Tel est ce drame philosophique et mystique.

11 a provoqué, il suscitera encore, indéfiniment, des commentaires. Afin de n'en pas écrire un de plus, nous avons essayé de montrer, avant de l'analyser, quels avaient été ses germes dans l'âme de Wagner. — En son essence, ce drame se réduit à ceci : la souffrance et le mal viennent de la vie même, qui est mauvaise ; il faut donc supprimer le « vouloir vivre », par le renoncement et surtout par la pitié.

Cette donnée est d'une incontestable grandeur, mais elle soulève plus d'une difficulté. — A cette mixture, où s'amalgament du Schopenhauer et du bouddhisme, on peut préférer le Sermon sur la Montagne. Car c'est lui qui est « simple et pur » ; c'est lui, vraiment, qui est divin.

La musique de Parsifal est si connue, et l'on peut la réentendre si souvent dans les concerts, qu'il est sans doute superflu d'en parler.

Analyser cette musique construite avec des leil-

motifs, ce serait encore risquer de revenir aux catalogues thématiques de naguère. Ils furent peut-être utiles, un moment ; mais on peut désormais les oublier, afin de revenir à un plus direct sentiment de l'œuvre, à une émotion moins scolaire mais plus artiste, et plus purement musicale.

A part des choses incontestables, se rapportant au système de Wagner, qui ont été dites cent fois et qui désormais sont acquises, il n'y a plus place, à propos de cette musique, que pour des jugements individuels : tradidit eam disputationibus hominum.

J'aimerais à m' abstenir de toute appréciation. En effet, je ne sais quelle est la pensée de chaque auditeur qui me lira, et je prévois que Parsifal, maintenant qu'on peut l'entendre au théâtre, va être trop exalté ou trop dénigré. Or, non par esprit de contradiction, mais dans le légitime souci d'être juste, j'aimerais à prendre deux attitudes contraires : défendre Parsifal contre celui qui chercherait à le diminuer, — mais ramener à, plus de sang-froid celui qui l'exalterait d^unc façon inconsidérée.

Cette double attitude n'est pas celle d'un homme timoré, qui aime les froides et mornes régions du « juste milieu », où l'Art s'étiole, car il ne vit que de conviction et d'intransigeance. — C'est Tattitude d'un homme recueilli, respectueux, qui se rappelle la situation prodigieuse, surhumaine, ij de Parsifal pendant les trente années où il ne put rayonner qu'à Bayreulh, — et qui ne voit pas

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