‹ Chez les musiciens (du 18e siècle à nos jours)Chapitre 3 sur 49 · AU LECTEUR · texte numérisé non relu

AU LECTEUR

de culture^ rendent irréductible. Ainsi un ingénieur , à qui je montrais une lettre manuscrite de Flaubert, m^ interrompait :

— En quoi Flaubert est-il supérieur à Hector Malot?...

— Je me récriai. Nous discutâmes : au bout d'une heure, je n'avais rien obtenu. Mais, au lieu de parler à deux, si nous avions été vingt ou trente, la vérité aurait été proclamée, d'acclamation.

Car il existe une opinion générale, une résultante. Celle-ci ne se manifeste pas seulement par Vopinion de quelques contemporains, plus ou moins éclairés ; elle prend son origine dans Vopinion de tous les vrais amateurs d'autrefois, dans l'opinion et la conviction des maîtres eux-mêmes. « L'humanité est faite de plus de morts que de vivants », disait un philosophe, dont c'est là peut-être la plus belle pensée. En littérature, en art, et même en musique, il y a une vérité, une beauté, une nécessité, une norme, qui résulte de toutes les grandes œuvres. Nos plus illustres contemporains eux-mêmes proclameraient que la richesse du patrimoine musical est surtout faite des chefs-d'œuvre consacrés.

Cela n'entraîne pas, évidemment, à être hostile aux œuvres nouvelles. Les maîtres d'autrefois ont été nouveaux à leur jour, et incompris, parfois bafoués. Donc l'indulgence, ou plutôt une compréhensive et active bonté est un des devoirs du critique. Le dénigrement est une forme de la sottise ou de l'envie ; l'intelligence ne va pas sans l'amour. Au lieu de se laisser égarer par tes défauts d'une œuvre, même s'ils semblent évidents, il est plus fécond et

plus difficile de chercher à deviner ce qui aspire à la beauté et deviendra peut-être une forme viable^ dans fart qui s'élabore pour l'avenir.

Parmi les compositeurs d'aujourd'hui, parmi les interprètes encore vivants, parmi les questions actuelles dont dépend le sort de la musique, je me suis efforcé d'attirer l'attention sur ce qui me paraît le mieux servir la cause de fart et contribuer à la profonde culture humaine. Notre époque, après le cataclysme de la guerre, est singulièrement dure pour ioi^s ceux, savants, littérateurs ou artistes, qui tra-^ vaillent moins pour leur intérêt personnel que poi^r le culte de l'idéal. Les conditions actuelles de la vie tendent à les éliminer. Il faut donc les entourer d'affection et de reconnaissance, si l'on préfère la culture française à la barbarie qui nous menace.

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