Echo de Paris, 24 janvier
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en auréole. Le regard bleuté, à demi-caché par la paupière, semblait rêver, ou fuir vers Tailleurs, avec une mélancolie nostalgique... C'était bien là une tête pour tenter le talent du préraphaélite Burne-Jones, qui n'a pas manqué de le dessiner, ou plutôt de l'estomper, « au crayon d'argent », dans une esquisse vaporeuse... Vraiment, quand le virtuose apparaissait en scène, défaillant, et .comme écrasé de célébrité, on aurait dit un malade fantomatique, dont toute la vie s'en allait par les cheveux, en effluves de lumière... Sans presque saluer le public, indifférent aux acclamations, il s'asseyait devant le clavier, et ne préludait pas.
11 jouait.
Aussitôt, quiconque aimait la musique, était transporté dans un monde idéal. Cet homme, avec la magie des grands convaincus, avec la force d'entraînement qui caractérise les vraiment sincères, emportait l'auditeur dans la région sacrée où habitent les génies. Parce qu'il s'en était pénétré lui-même, il nous faisait respirer l'âme titanique de Beethoven, Tâme rêveuse et passionnée de Schumann, l'âme nostalgique, amoureuse et brisée de Chopin.
Chopin, pour Paderevvski, c'était le chant divin de toute la Pologne, de la Pologne de toujours. Dix siècles de martyre, de dévastation et de ruine, et malgré tout les plus hautes, les plus idéales aspirations. Une âme torturée, mais entière — brisée, mais intacte — crucifiée, mais toujours vierge, toujours ouverte aux souffles d'en haut et aux voix intérieures de l'au-delà.
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Ce cri séculaire de la Pologne, frémissant dans Fœuvre toujours vivante de Chopin, suscita des échos pathétiques dans le cœur de Paderew^ski. Et dans les heures si troubles qui suivirent l'armistice de novembre 1918, quand la Pologne, voulant renaître, eut besoin d'un patriote en qui vécût toute l'âme polonaise, un homme était déjà marqué par le destin : c'était Paderewski.
Ce choix, si étonnant — si « imprévu » — se fît très simplement, et comme de lui-même. Il résultait, tout à coup, d'un long travail antérieur, d'une longue germination. Gomme tant de Polonais, Paderev^ski eut toujours, pour sa patrie morcelée, l'amour le plus ardent. Les dures années de jeunesse, un travail opiniâtre, la pauvreté stoïquement supportée, lui avaient donné la force de résistance et le ressort moral. Pour sa patrie, pour son art, nul sacrifice ne lui coûtait. Presque débutant, il quitte une place de professeur, afin d'assurer sa propre indépendance. Et dans l'une de ses premières tournées de concerts, quand le tsar félicite le prestigieux pianiste et lui dit qu'il honore la Russie, Paderew^ski répond :
« Sire, je suis Polonais. »
D'un mot, il se fermait la Russie.
Plus tard, virtuose mondial et jonglant avec For, il se passionne pour un projet qui devait stimuler le patriotisme des Polonais et le dresser contre l'Allemagne. En 1910, à Gracovie, grâce à la princière générosité de Paderewski, est érigé enfin le monument commémorant la bataille de Grûnwald. Pour TAllemagne prussianisée, quelle
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humiliation que ce Denkmal, célébrant les Polonais qui vainquirent l'Ordre teutonique.
En 1911, autre appel à l'âme polonaise : pour le centenaire de la naissance de Chopin, Paderewski, à Wola, près de Varsovie, prononce un discours du patriotisme le plus enflammé. Pour mesurer le retentissement d'un tel acte, il faudrait avoir entendu la parole de Paderew^ski : son éloquence a la même puissance d'entraînement, le même pouvoir fascinateur que son jeu de virtuose. Et Paderewski peut parler avec autant de facilité, de charme et de lyrisme, dans quatre ou cinq langues.
La guerre de 1914 le surprend aux États-Unis. Aussitôt, par son action personnelle et grâce à ses innombrables relations (qui s'étendent à des personnages si influents que leurs noms seront au premier rang de l'Histoire), il tâche de faire savoir à tous quelles sont les ruines et la détresse de la Pologne.
Bientôt il passe à l'action publique. A Chicago, il prononce en polonais, devant le monument de Kosciuszko, une admirable exaltation de l'histoire polonaise. J'en ai la traduction sous les yeux : c'est comme une héroïque méditation pour entraîner à une croisade purificatrice :
« Nous, Polonais, nous sommes tombés, mais non pas seuls. Avec nous est tombée la conscience de tous les peuples civilisés... Nous sommes tombés, mais comme le Christ sous sa croix, en martyr, avec sa couronne d'épines sur son front pur, et pour ressusciter. »
A Chicago encore, autre discours, mais beaucou] plus vaste, prononcé en anglais, pour révéler au public américain que les Polonais de Pologne sont à la veille d'être anéantis ;
« Ma mission est une mission d'amour, non de haine », dit-il avec sincérité. Et rien n'est plus émouvant, rien n'est plus désespéré, que cette impartiale énumération de générations d'hommes et d'enfants, de bourgades, de cités, de provinces, dont il parle yjarce qu'elles ne sont plus.
Alors, après avoir exercé, par le rayonnement de son ardeur patriotique et de sa foi, une influence capitale sur l'opinion américaine, il revint en France (fin de 1918). Deux jours après, il partait pour Londres et la Pologne. Quels hommes politiques avait-il vus? Quelle mission avait-il reçue? On comprendra que, sur ces points, les amis de Paderew^ski et nous-mêmes gardions une entière réserve.
Mais ce qu'on peut dire, et ce qu'il faut dire, c'est que Paderewski, en patriote ardent et désintéressé, se donne tout entier aux destins de la Pologne. Là-bas, pour tâcher de grouper, d'unifier toutes les aspirations et tous les partis, il met au service des Polonais sa magique force d'attraction et tous ses dons exceptionnels ; personnalité rayonnante, puissance de travail, inlassable bonté» savoir encyclopédique, connaissance des personnalités marquantes du monde entier, mémoire infaillible, — sans oublier un esprit fort délié, un sens pratique (qui étonne même les gens d'affaires), un instinct du réel et presque une divination
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de ce qui est possible, de ce qui est imminent, parmi toutes ces extraordinaires transformations sociales et politiques où travaillent sourdement tant d'intérêts et tant de passions, tant d'impondérables, et qui donnent brusquement, sous nos yeux, une face nouvelle à toute l'Europe... Vraiment cet homme, bien que pianiste (faisons cette réserve pour les ironistes), est un bel et noble I exemplaire de la race humaine. Grandi par la tâche qui s'offre à lui et qu'il sait assumer, c'est un homme complet, vraiment digne de recevoir la confiance de ses compatriotes et de les aider, de les diriger vers un renouveau durable et fécond. Dans cette tâche, il pense à tout et à tous, sauf à lui. Là-bas, centre et animateur de la résurrection de la Pologne totale^ il a déjà subi plusieurs tentatives d'assassinat. Mais cela n'est rien à ses yeux, car il a fait le sacrifice de sa vie... Quels que soient les lendemains de son merveilleux dévouement, on ne peut qu'admirer et saluer avec respect le grand virtuose de naguère. Chevalier de l'art, il s'est fait le chevalier de sa patrie ; il continue de combattre pour Fidéal.
Mort de Louis Diémer.
23 décembre 1919.
Pendant de nombreuses années, tous les amateurs de musique, en France et à l'étranger, ont applaudi Louis Diémer. On ne pouvait l'entendre au piano ou au clavecin, sans admirer la probité
de son style et l'impeccable sûreté de sa technique. Une exécution par Diénier était une persuasive leçon de bon goût : aucune recherche d'effets suspects, aucun souci de briller par soi-même au détriment de l'œuvre, mais au contraire la soumission la plus entière, et le désir constant d'être un écho fidèle. Diémer s'effaçait, et ne laissait voir que l'œuvre même. Son jeu la reflétait aussi purement qu'une eau limpide et lisse : le paysage s'y dessine nettement, avec tous ses détails, et prend une harmonie plus claire, plus brillante, où la profondeur des ombres semble atténuée sous un vernis miroitant.
Cette limpidité lumineuse était la caractéristique du jeu de Diémer. Elle ne pouvait aller sans une technique parfaite, toujours entretenue par un effort clairvoyant et consciencieux.
A treize ans, en 1856, il remporte le premier prix de piano au Conservatoire; à seize ans, le prix de fugue. Tout jeune, il triomphe déjà dans des tournées de concert. 11 succède à Marmontel comme professeur au Conservatoire. Lors de l'Exposition de 1889, il révèle au public maints chefsd'œuvre du xvii^ et du xviii® siècle. Et le voilà amené à publier des recueils de Clavecinistes... 11 fonde la Société des instruments anciens.
Mais rien, pas même ses compositions, ne le distrait de l'enseignement du piano, de son amour pour le piano. Tout à ses élèves (parmi lesquels il faut citer au moins M. Risler et M. Cortot), il fonde un prix Triennal et lui attribue une importante dotation.
Même quand il fat touché par l'âge, et dut se résigner à ne plus jouer en public, il ne cessa de s'intéresser à la vie musicale. Deux semaines avant sa mort, tandis que nous faisions une conférence sur Monsigny, nous apercevions, au troisième rang des fauteuils d'orchestre, sa célèbre vareuse de velours noir, bordée d'un ruban mat et boutonnée jusqu'au petit collet rabattu... Quelques jours plus tard, dans le couloir d'un théâtre, un de nos amis l'abordait près de nous; et Diémer, pour donner de ses nouvelles, disait avec simplicité :
— Ça ne va plus ; je ne peux même plus faire un trille... » r
Peu de jours après il s'éteignait, doucement, sans souffrance...
Ses noces d'or avec le public (8 mars 1920).
Voilà un titre qui vous étonne. Cinquante ans,... il y aurait cinquante ans que Fugère chante ?... Mais quel âge a-t-il donc, lui que nous avons vu et applaudi hier encore, si jeune, si étourdissant de fantaisie, de verve et d'invention !...
Les dates sont là, inexorables. Bien avant la grande guerre, et môme avant l'autre, en mars 1870, Lucien Fugère débutait au concert Ba-Ta- Clan. Il avait vingt-deux ans. Pour cent francs
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par mois, il apprenait alors couplets sur couplets et rôles sur rôles. Pendant plusieurs années, çà et là, un rôle par semaine.
En 1877, il trouve sa vraie place à l'Opéra- Gomique. Depuis lors, il est une des chevilles ouvrières et une des gloires de ce théâtre. Citer les rôles qu'il incarna, ce serait faire la nomenclature des pièces nouvelles et montrer ce que le goût de l'époque se plut à maintenir au répertoire ou encore à y remettre. Ainsi, il faudrait passer des Noces de Jeannette à la Flûte Enchantée, du Barbier au Jongleur de Notre-Dame y et du Mariage de Télémaqiie aux Noces de Figaro.,. En effet, la longue série des succès de Fugère se confond avec l'histoire de l'Opéra-Gomique pendant plus de quarante ans.
Récemment, dans la Basoche, je l'ai revu. Pour essayer de caractériser son talent, disons, en une formule trop rapide, qu'il résulte de la fusion intime et souple de deux arts parfois ennemis : celui du comédien et celui du chanteur.
Dans la Basoche, le rôle du vieux et paterne ambassadeur (que Fugère a créé voilà longtemps) s'harmonise on ne peut mieux aux qualités mêmes de Fugère. Finesse, bonhomie, soumission narquoise, gestes patelins et onctueux, démarche lente, aspect poupin, reparties imprévues et volteface instantanées, vraiment tout, dans ce rôle, semble fait exprès pour l'actuel Fugère, — à moins que Fugère ne s'assimile le rôle jusqu'à le recréer à son image.
Et de sa voix même il tire un parti surprenant.
Il a une façon de l'abandonner autour des notes de passage et de la rattrapper soudain sur les accents importants, qui est d'une adresse et même d'un cliarme extraordinaires. Et quelle diction : tout porte, tout est mis à sa valeur juste ; chaque syllabe reçoit l'intensité, la vie qui lui convient. Rien ne sent l'effort, et tout est parfait. Et quelle verve, quelle variété, quel jaillissement sans cesse renouvelés !
Pour prouver sa maîtrise et pour nous ravir, Fugère avait préparé une surprise. 11 chante des couplets où il imite, à lui seul, le jeu de deux personnages. Vous pensez bien qu'il ne laisse pas perdre une telle occasion pour trouver les effets les plus piquants, les plus comiques... Le public, évidemment, réclame le 6/s. Fugère recommence; mais il change tous ses effets... Le public réclame le ter, Fugère recommence encore, avec une tout autre série d'effets. Et chaque fois, ils sont justes, naturels, amusants, cocasses et spirituels.
C'était d'une maestria éblouissante.
Aujourd'hui pour ses noces d'or, pensons surtout à lui-même et à sa situation extraordinaire dans la faveur publique. t)ès qu'il paraît en scène, un frisson de joie passe dans la salle. Tout de suite, les visages les plus moroses se détendent, le sourire naît déjà. Et chacun, en applaudissant cet acteur préféré, le remercie de tant de bonnes soirées que d innombrables spectateurs lui doivent.
Vraiment, Fugère est plus qu'un simple amuseur. L'artiste qui met au service des oeuvres un
talent aussi fécond en ressources, — l'artiste qui sait faire oublier aux autres hommes leurs soucis ou leurs peines, et cjui souvent est obligé de sourire tout en ayant le cœur bien gros, — n'est-ce pas, Fugère? — celui-là mérite, assurément, quelque reconnaissance. Et, parce qu'il a fait du bien, il a droit à un sentiment amical.
En effet, Fugère, quand la foule vous applaudit, il suffît de voir les visages : on vous applaudit avec amitié. Sans le savoir. Monsieur Toutle-xMonde pense comme M. de Voltaire qui écrivait à un auteur comique :
— « C'est un grand art que de rendre les hommes heureux pendant deux heures. »
M^^^ ZAMBELLI {dans Sylvia)
Sylvia, le célèbre ballet de Léo Delibes, mérite la faveur à laquelle ont droit les choses habilement réussies. Certes, on peut concevoir d'autres ballets et d'autres musiques. Toutefois, s'il s'agit d'amuser nos regards en nous présentant, à propos d'une action vraisemblable mais accessoire, de gracieuses évolutions de danseurs et de ballerines, tandis qu'une musique facile, vive, légère, élégante, expressive ou pittoresque stimule la danse et la pantomine, les accompagne sans les écraser, et se propose de plaire à l'auditeur sans capter toute son attention, — vraiment, il faut reconnaître que Sylvia est une œuvre qui remplit son dessein, et qui plaît.
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Elle contient même plus de musique qu'on ne le pense. De la musique légère certes, spirituelle et, répétons-le, agréable... Gai^ la musique n'est pas toujours un art de désagrément. Bien souvent, en cherchant la profondeur, on ne trouve que Tennui.
M"° Zambelli, une fois de plus, fait admirer un art qui touche à la perfection. On ne peut imaginer une danse et une pantomine qui unissent plus de précision, de netteté, de mathématique ordonnance, à plus de naturel, de grâce et d'esprit. Pendant le pizzicato bien connu, elle danse sous un voile qui cache à demi les bras et la tête ; un péplum, d'un rose safrané, descend jusqu'aux genoux. Ainsi, quels que soient alors l'élégance de l'attitude et le jaillissement des gestes, c'est dans les lignes, dans les mouvements des pieds et des jambes, que la magique danseuse trouve les ressources de son art. Alors on comprend, on voit en quoi la véritable danse diffère de tant d'escamotages plus ou moins plastiques. Toute la salle, enthousiasmée, exige toujours que M^^" Zambelli redise son muet et spirituel poème. Chose bien rare : à la deuxième fois, il paraît encore plus enchanteur.
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Elle est une de ces artistes exceptionnelles (|ui font de la danse un émouvant moyen d'expression. Certes d'autres fournies dansent avec esprit et avec