‹ Chez les musiciens (du 18e siècle à nos jours)Chapitre 38 sur 49 · CH^Z LES MUSICIENS · texte numérisé non relu

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grâce, avec dislinctiou çt charme ; certes, d'autres possèdent ou u^ême dominent la techuique de leur art. Mais M""^ Anna Pavlovya est de celles qui vont plus loin encore : elle est une évocatrice. Elle se sert de la plastique ainsi qu'un poète se sert des mots : il les transfigure ; il éveille en eux une âme inconnue, qui nous entraîne vers l'infini du rêve.

Parfois les rôles ne se prêtent pas à la complète mise en œuvre d'aussi rares qualités. Alors on assiste comme à un dialogue, vif, pressé, entre les aspirations de la danseuse et son rôle même. D'une part, ce sont de fluides ondulations qui cherchent à s'attarder et à traduire la poésie de l'enchanteresse ; mais le rôle, la mise en scène les interrompt, les presse, les bouscule ; et voici de brusques détentes nerveuses, de prestes pirouettes, des inflexions plongeantes commandées comme par le déclic d'un ressort, mais bientôt arrêtées dans des poses d'une grâce sinueuse.

La caractéristique de M'^® Anna Pavlowa, c'est de suggérer la vision de ce qui est fluide ou mieux immatériel. Elle apparaît, elle passe, comme une forme délivrée de la pesanteur et des autres nécessités de notre monde. Et c'est par là qu'elle nous émeut. Elle joue sur les limites troublantes du réel et de l'irréel : elle nous montre la réalité qui s'évanouit et se prolonge encore dans un au-delà mystérieux : elle nous rend sensible le passage d'ici-bas vers V ail leurs... Dans la Mort du Cygne, dans Giselle, elle apparaît comme une vision, comme une Ombre lumineuse des prairies élyséennes, qui glisse sur les asphodèles sans même

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les courber, et qui se dissout dans l'air comme un mirage impalpable : evanescil in auras...

Son merveilleux talent est fait surtout de la combinaison harmonieuse et continûment instable, fuyante, des lignes courbes. Et ainsi, elle dépasse l'onduleuse fluidité, la sveltesse, la snellezza d'une nymphe de Primatice. Car elle vit, elle se meut^ elle se transforme sous le regard, et sans cesse elle le charme, elle l'émeut en lui montrant des eurythmies de lignes qui naissent et meurent tout ensemble : telles, ces visions qui se dissipent dès qu'on les regarde... Vraiment, cette danse est une émouvante évocation de la Beauté qui s'évanouit dans la Mort.

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