‹ Chez les poètesChapitre 24 sur 63 · INVOCATION AU SOMMEIL · texte numérisé non relu

INVOCATION AU SOMMEIL

Sommeil, Dieu nourricier de la nature entière,

Te fais-je assez horreur pour que sur ma paupière

Ta main ne verse plus de pavots bienfaisants

Et dans l'oubli des maux ne plonge plus mes sens?

Quel charme, Dieu cruel, sous le chaume t'entraîne?

Pourquoi sur les grabats d'une chambre malsaine

T'étendre au large bruit de ronflements grossiers

Plutôt que de venir dans les palais princiers

Sous de hauts lambris d'or, sur des couches moelleuses,

T'assoupir aux accents de voix mélodieuses?

Dis, stupide Sommeil, pourquoi te laisser choir

Auprès d'un malheureux, en son lit dur et noir,

Et te tenir si loin de la couche royale,

Comme d'un corps de garde à l'heure matinale?

0 toi qui sur le dos de la vague en fureur Et tout au bout d'un mât effrayant de hauteur Clos Toeil du matelot qu'on a mis en vedette, Toi qui l'endors au bruit des vents de la tempête Lorsque, livrant aux mers de terribles assauts, Ces monarques du ciel creusent les grandes eaux Et. soulevant en monts les lames onduleuses, Font planer dans les airs leurs crêtes monstrueuses Retombant sur les nefs avec un tel fracas Que la torpeur des morts n'y résisterait pas, Dieu puissant, toi qui sais, en ce moment terrible, Rendre le pauvre mousse à ses maux insensible Et lui faire goûter les douceurs du repos, Peux-tu bien sur un lit, silencieux, dispos, Avec tous les moyens d'en savourer le baume, En priver constamment le maître d'un royaume!

Traduit de Shakespeare, tragédie de Henri IV.

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