‹ Chez les poètesChapitre 42 sur 63 · LA PROMESSE DU SULTAN · texte numérisé non relu

LA PROMESSE DU SULTAN

Par une nuit d'automne humide et glaciale Où tombaient sourdement des flots de neige épais, Sous les plis chaleureux de sa mante royale Le sultan bien caché rentrait dans son palais.

Mais voilà que passant devant la sentinelle Qui veillait à la porte avec sa lance au pié Et, la voyant en butte à la bise cruelle, Il sentit en son cœur monter quelque pitié.

« Pauvre soldat, dit-il, toi dont l'âpre froidure Fait trembloter le corps tel qu'un cyprès aux vents; Attends un peu; tu vois ce manteau de fourrure? Je vais te l'envoyer par un de mes suivants. »

Puis comme redoublait la tourmente glacée Sous l'arche orientale il disparut soudain, Laissant la sentinelle au fond de sa pensée Louer Dieu d'exister sous un tel souverain.

Par malheur le sultan avait un doux caprice; Sur son âme régnait un ange de beauté, Une esclave à l'œil noir, blanche comme un narcisse Et dont la voix faisait mourir de volupté.

Sitôt qu'il apparut, la séduisante femme Lui mit autour du cou ses deux bras arrondis Et. posant sur sa bouche une lèvre de flamme, Réchauffa jusqu'au cœur ses membres engourdis.

De ce réseau d'amour ne pouvant se défendre Et, pour s'y bercer mieux, fermant l'œil à moitié, Doucement avec elle au lit il vint s'étendre Et le pauvre soldat fut bientôt oublié.

Hélas! d'un ciel neigeux la fatale inclémence N'était pas, dans la nuit, son unique tourment; Mais la peine de voir faillir son espérance Augmentait sa détresse et son abattement.

Or, comme du matin la lueur souveraine Allait faire envoler les ombres de la nuit,

Tandis que le sultan dormait à pleine haleine Le soldat, tout glacé, murmurait à part lui :

« 0 sultan, il se peut que ton étoile heureuse T'ait rendu négligent de mon triste destin Et qu'ayant dans les bras une jeune amoureuse, Ton âme n'ait pensé qu'à son charme divin.

Pour toi la nuit s'en va comme une onde rapide, Car en la volupté passe chaque moment, Et tu ne comprends pas sur ta couche splendide Qu'elle coule pour moi sombre et si lentement.

Lorsque la caravane est dans l'hôtellerie, Assise et buvant frais sous un portique ombreux, Songe-t-elle au marcheur que dans son incurie Elle a laissé vaguant par les sables en feux?

0 puissant maître! vite à la rivière envoie Monté de bons rameurs ton solide bateau, Car ceux qui la croyaient guéable en sont la proie Et faute de secours vont se perdre sous l'eau!

Jeunes gens, jeunes gens, ralentissez la marche; Tout le monde n'a pas des jarrets de vingt ans. Derrière vous il est plus d'un vieux patriarche A la taille voûtée, aux genoux fléchissants;

Et toi qui dors au fond d'une molle litière, Tranquille sur la foi d'un brave conducteur, Rouvre de temps en temps ta pesante paupière Et regarde au dehors, fortuné voyageur!

Vois ces monts escarpés dressant leurs crêtes mornes, Vois ces âpres chemins sur leurs flancs rocailleux, Puis ces sables brûlants et ces déserts sans bornes, Houleux comme la mer et nus comme les cieux!

Et songes qu'au moment où sans fatigues rudes

Pourvu de pain le jour et d'un gite le soir,

Tu marches, il en est au sein des solitudes

Qui meurent dans l'angoisse et dans le désespoir! »

Imité de Sadi.

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