CHANT D UN PIRATE
A l'âge de quinze ans, notre vieille chaumière
Me sembla trop étroite et fatigua mes yeux ;
Je n'aimais plus garder les chèvres de ma mère ;
Mon humeur s'altéra, j'abandonnai mes jeux,
Gomme par le passé, sur la verte bruyère,
Au fond de nos grands bois je n'errais plus joyeux.
Agité, je courais à la roche hautaine Pour contempler la mer dans son gouffre béant; Des flots tumultueux la rumeur incertaine Portait à mon oreille un accord enivrant; Car ils viennent de loin et rien ne les enchaîne Sur l'Océan.
Dans la baie, un matin, une barque légère Entra comme une flèche, alors, tout palpitant Et le front enflammé, je compris ma misère Et soudain je quittai tout ce que j'aimais tant, Ma mère, mes chevreaux, pour suivre le corsaire Sur l'Océan.
Loin du bord je volais sur la vague mobile Comme l'oiseau dans Tair emporté par le vent. La terre disparut, alors, le cœur tranquille, Je jurai par mon père et mon glaive mouvant De conquérir bientôt des terres, une ville Sur 1 Océan.
A l'âge de seize ans je tuai le corsaire; Il m'avait nommé lâche et, des flots roi puissant, Je brûlai maint vaisseau, ravageai mainte terre Puis, regagnant ma nef, les mains rouges de sang, Je livrai ma rapine à ma troupe guerrière Sur l'Océan.
Dans la coupe de corne, au fort de la tempête, Ensemble nous buvions l'hydromel écumant. Une vierge gauloise un jour fut ma conquête; Elle pleura trois nuits puis, son cœur se calmant, Je célébrai ma noce en donnant une fête Sur l'Océan.
J'eus des Étals, je bus dans un palais de pierre;
Quelque temps je régnai sur un peuple opulent;
Je dormis en des murs une saison entière,
Ce fut tout un hiver : Ah! qu'il me parût lent!
Que j'étais à l'étroit en comparant la terre A l'Océan !
Roi, je ne faisais rien, mais tourmenté sans cesse, Je servais de rempart au toit de l'indigent, A secourir des fous j'épuisais ma richesse, Je ne voyais que faux, mensonges, vols d'argent Et regrettais les jours où j'allais, plein d'ivresse. Sur l'Océan.
Enfin, l'hiver passa, le printemps sur la rive Fit fleurir l'anémone et le flot caressant Me semblait dire : En mer, en mer, la brise arrive! L'oiseau des bois avait repris son doux accent Et les fleuves émus, leur course fugitive Vers l'Océan.
Je me sentais épris des mouvements de l'onde; J'éprouvai le retour de mon premier penchant; Je brisai ma couronne et n'ayant rien au monde Qu'un glaive et qu'un vaisseau, je repris sur-le champ Ma première existence ardente et vagabonde Sur l'Océan.
Libre comme les airs sur la vague lointaine Je touchai tous les bords et j'y vis constamment Vivre et mourir d'ennui partout la race humaine Tandis que le souci du pirate content Suivait en vain la nef à la trace incertaine Sur l'Océan.
J'épiais les vaisseaux échoués sur la grève. Quelquefois j'épargnais la voile du marchand; Pour celle du pirate il n'était point de trêve, Car faut toujours au brave un triomphe sanglant ; L'amitié du pirate est l'amitié du glaive Sur l'Océan.
Je rêvais de ma proue un avenir immense; Le jour près d'elle assis je voguais plus gaîment Qu'un cygne au blanc poitrail qui sur l'eau se balance; A mes yeux nul butin ne s'olfrait vainement; Rien au monde pour moi n'entravait l'espérance Sur l'Océan.
Mais la nuit, sur ma poupe, en butte à lu tempête, Il me semblait ouïr dans les bruits de l'autan Les trois Nornes tissant leur toile sur ma tête; Sur terre comme en mer le sort est inconstant : Autant vaut supporter les coups qu'il nous apprête Sur l'Océan.
J'ai vingt ans, l'infortune est bientôt survenue Et les flots aujourd'hui me demandent mon sang : Que sa pourpre en leur sein s'est de fois répandue, Et comme avec vitesse il bat, ce cœur brûlant Qui sous peu va dormir dans la froide étendue De l'Océan !
Ali! je ne me plains pas si déjà je succombe! Tout chemin mène au ciel — le plus court m'est séant. J'entends le gouffre vert avant que je n'y tombe Entonner de ma mort le rauque et sombre chant : J'ai vécu sur les flots, je dois trouver ma tombe Dans l'Océan.
Ainsi chante un pirate échappé du naufrage Sur le bout d'un rescif que l'onde va couvrir. — La mer monte, l'entraîne... et comme avant l'orage Le vent folâtre et doux se remet à courir; L'onde reprend aussi son murmure sauvage; Mais du brave expiré reste le souvenir.
Imité d'un poète suédois.