JEAN JAURÈS
En reprenant mon enseignement à la Sorbonne, je publie telles quelles ces études, composées avant la guerre : elles pourront servir d'amorces à des recherches méthodiques quHl serait plus que jamais indiqué de poursuivre, et qui mettraient en pleine lumière ce qui est du, tant à nos <.< socialistes » qu'à nos u sociologues ».
Je dédie ces essais à la mémoire de la première victime de la guerre ': Jean Jaurès. Je n'ai pas partagé toutes ses espérances. Et j'ai même du, plus d'une fois, en discuter publiquement avec lui. J'ai apprécié du moins, comme quiconque a pu l'approcher, non pas seulement la générosité de son cœur, mais la fécondité de son cerveau. Tous ceux qui ont lu ce qu'il a écrit dans THistoire socialiste savent qu'il y a multiplié, sur l enchaînement des doctrines et leurs rapports avec les événements, les vues précieuses ; les historiens de l'économie sociale lui doivent leur tribut particulier d'admiration et de reconnaissance.
« Vous ne ferez plus un pas sans poser le pied dans les traces que nous avons imprimées. Notre Verbe est au milieu de vous ; vous l'incarnerez en vous. » Ainsi, en 1832, vaticinait Barrault, l'orateur saint-simonien, s'adressant aux sages qui croyaient mortes et enterrées la Doctrine et l'Ecole. Et Enfantin, le « Père », pape détrôné, mais non pas désabusé, répétait un peu plus tard : a Le monde se partagera nos dépouilles. »
Ces prophéties n'étaient pas si vaines. On commence à s'en rendre compte : parmi les idées « sociales », dont le dix-neuvième siècle a vécu ou qu'il a essayé de faire vivre, il en
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est peu qui ne laissent voir la marque saintsimonienne. Et cela est vrai des plus humbles comme des plus grandioses, de celles qui ont avorté comme de celles qui ont réussi. A tous les titres, assez divers d'ailleurs, dont la postérité honore les fils de Saint-Simon — apôtres de l'industrialisme, annonciateurs du socialisme, chevaliers du pacifisme, poseurs de rails, perceurs d'isthmes, lanceurs de banques, etc., — il convient d'en ajouter un plus modeste, mais révélateur de l'une de leurs tendances profondes : les premiers, ils ont mis en train ce que nous appelons aujourd'hui des Universités populaires.
Les « intellectuels » qui se donnaient avec tant de ferveur, aux environs de 1900, à l'œuvre des U. P., se doutaient-ils qu'ils ne faisaient que renouer une tradition et reprendre un essai d'avant 48 ? Certes, entre leur attitude et celle de leurs aïeux saint-simoniens, les différences abondent. Ceux-ci possédaient une foi et s'en vantaient, tandis que les intellectuels de 1900 ne juraient que par l'esprit critique. Les saint-simoniens ne cachaient pas leur vo-
lonté de gouverner le peuple en l'organisant. Les intellectuels ne prétendaient que mettre à sa portée des munitions — renseignements ou méthodes — dont il userait à sa guise.
Malgré tout, des ressemblances subsistent. Et quiconque a participé à l'effort des Universités populaires, s'il ouvre ces curieux dossiers du « Degré des Ouvriers » que conserve la Bibliothèque de l'Arsenal^, aura l'impression du déjà vécu. Il verra repasser tels incidents topiques. Il reconnaîtra, en même temps que certaines situations, certains états d'âme. Il retrouvera dans l'ardente atmosphère du saintsimonisme, plus intenses seulement et comme portées au rouge, des émotions qui furent siennes...
Le saint-simonisme n'était point fait, originairement, pour s'adresser au peuple. Petitcousin du duc de Saint-Simon, fier de sentir
1. Le premier, M. Charléty a utilisé ces dossiers (Fonds Enfantin) dans son Essai sur l'histoire du Saint-Siinonisnie, Paris, Hachetle, 189G.
couler dans ses veines le sang des comtes de Yermandois et de Gharlemagne lui-même, éclairé au surplus par les expériences de la Révolution sur l'impuissance des masses à rien organiser, l'auteur des Lettres d'un habitant de Genève ne frappe d'abord qu'aux grandes portes, à celles des autorités sociales : intellectuelles, politiques, ou économiques. Ce sont les membres du Bureau des Longitudes, c'est Bonaparte en personne qu'il accable de ses pétitions-programmes, destinées à préparer la régénération du pouvoir spirituel. Plus tard, lorsque son mot d'ordre devient : « Tout pour l'industrie, tout par elle », il remet aux chefs de culture, aux directeurs de grandes entreprises, et par-dessus tout aux banquiers, le soin de faire évoluer les légions de producteurs.
Dans cette société industrielle dont il célèbre le prochain triomphe, il lui plaît de ne pas distinguer entre les intérêts des entrepreneurs et ceux des « opérateurs », entre ceux des patrons et ceux des ouvriers. Il parle volontiers de cett'ï société comme d'un bloc, et d'un l)loc qui devrait garder la forme d'une pyramide.
Aux capacités il appartient, en répartissant les fonctions selon les aptitudes, et en proportionnant les rémunérations aux œuvres, de faire régner l'ordre nouveau. Le système du grand inventeur-gentilhomme demeure jusqu'au bout un système aristocratique.
C'est du moins un système qui prend pour fin — Saint-Simon le répète à satiété — (( l'amélioration matérielle et morale du sort du plus grand nombre ». Et au fur et à mesure qu'il approche du terme de sa carrière, le sort de la classe « qui n'a plus d'autre moyen d'existence que le travail de ses bras » le soucie de plus en plus : il voit, il touche, il veut faire voir et toucher les plaies du prolétariat, véritable crucifié de la civilisation industrielle. Dans son dernier livre, le Nouveau Christianisme ^ en 1825, que reproche-t-il à la religion traditionnelle, catholique ou protestante ? De n'avoir pas pris assez à cœur le sort des humbles, de n'avoir pas su organiser le travail assez méthodiquement pour assurer, sur cette terre, le salut de la foule. Et il éprouve alors le besoin d'expliquer — on dirait presque qu'il s'en ex-
cuse — pourquoi il n'a point parlé à la foule d'abord. Il aurait craint, dit-il, d'exciter les passions des déshérités contre les riches et les puissants du jour. Il espérait que ceux-ci, les premiers interpellés, comprendraient assez vite leur intérêt véritable pour accomplir d'euxmêmes les réorganisations nécessaires. Mais il laisse entendre qu'après ces avertissements les temps sont révolus : le saint-simonisme, en devenant une religion, va chercher directement le cœur du peuple.
Ambitieux programme, mais qui trouve bientôt, pour le mettre en œuvre, des serviteurs de choix. Autour du souvenir de Saint-Simon une élite intellectuelle se groupe. Les Polytechniciens y dominent. Après avoir précisé dans le Producteur le système d'idées coordinatrices qu'ils opposent à l'anarchie mentale de leur temps ^, la plupart d'entre eux compren-
1. Comment ce système évolue, et passe du point de vue » libéral » au point de vue socialiste, c'est ce qu'a montré
nent que les dernières paroles de Saint-Simon sont aussi les paroles révélatrices : il importe que le saint-simonisme, pour régner sur le monde, devienne une religion populaire. A cette tranformation, Enfantin, cet « adorable Satan », emploie toute la puissance de fascination dont il dispose. Olinde Rodrigues, le banquier mystique de la secte, lui dévoue toutes les forces d'une àme candide servie par une intelligence avisée. Bazard, le plus lucide, le plus mâle de tous, est entraîné comme malgré lui dans ce torrent de foi et d'amour. Laurent, Transon, Carnot, puis Duveyrier, d'Eichthal, Barrault forment des équipes de missionnaires supérieurement armés tant par l'intensité de leurs convictions que par la largeur de leur culture. C'est vraiment un nouvel Evangile que ces intellectuels exaltés pensent apporter au monde, un Evangile qui le mène doucement de l'industrialisme au socialisme.
Lès leçons des événements concourent, d'ail- .
M. Élie Halévy dans une étude sur la Doctrine économique de Saint-Simon et les Saint-Simoniens {Revue du Mois, 10 décembre 1907, 10 juillet 1908).
leurs, avec la logique de leur doctrine, pour les inciter à pousser aux premiers bancs de l'Eglise nouvelle la classe des déshérités. Celle-ci ne vient-elle pas de se dresser brusquement, en pleine lumière, dans les journées de juillet ? Sur beaucoup d'esprits la Révolution de 1830 produit l'effet d'une sorte de résurrection du peuple, — résurrection trois fois glorieuse. Car, si lesouvriers,par leur poussée irrésistible, ont bousculé le trône et renversé Charles X, ils n'ont rien brisé, rien brûlé, rien pillé. Ils se sont révélés athlètes puissants, mais maîtres d'eux-mêmes, capables de discipliner leur force aussitôt déchaînée. Spectable « sublime » qui venait à point pour effacer, en quelque sorte, le souvenir des tragiques saturnales de 93. Ce vainqueur magnanime, pouvait-on le laisser dans la situation lamentable que commençaient à révéler les enquêtes sur les effets de la grande industrie ? Il avait aidé la bourgeoisie à secouer le joug politique : à son tour ne l'aiderait-elle pas à secouer le joug économique ? Les Saint-Simoniens, les premiers, commentent sans se lasser cette antithèse. Ils insistent à
plaisir sur ce que les Révolutions politiques laissent d'inachevé. Qu'un roi libéral prenne la place d'un roi autoritaire, qu'une république même substitue au sceptre des rois les faisceaux des licteurs, est-ce assez pour soulager le monde des charges que lui impose l'entretien de tant « d'oisifs » ? est-ce assez pour faire définitivement cesser « l'exploitation de l'homme par l'homme » ? l'n parti reste à constituer : celui qui ne se laissera pas emprisonner dans les chinoiseries du constitutionnalisme. C'est \q parti des travailleurs.
Ces avertissements furent assez mal accueillis, comme on sait, par les possédants, et en tout cas par les gouvernants de ce temps-là. On trouva bientôt moyen de traduire en justice les fondateurs de la nouvelle religion. Et lorsqu'ils eurent à se défendre contre les réquisitoires des procureurs, ils ne trouvèrent pas grand appui du côté du public même libéral. Ces hommes d'élite qui pour confesser leur foi ont tout abandonné — leurs biens, leur famille, les honneurs auxcjuels ils pouvaient prétendre — ne rencontrent, dans ce monde où ils brillaient
hier, qu'une hostilité ironique, ou une indifférence plus dure encore. Aussi renient-ils avec empressement ceux-là qui les ont reniés. Ils dessaisissent, pour faire appel devant le peuple, cette bourgeoisie qui n'a pas su les comprendre. Dans les hymnes qu'ils chanteront en inaugurant leur couvent de Ménilmontant, le 1^^ ^^[\ let 1832 — accompagnés d' « accords glorificateurs )) par Félicien David — ils exprimeront avec toute la netteté désirable les sentiments, déceptions et espérances, qui président à leur évolution.
Nous tournons à gauche Et laissons à droite Nos amis qui grondent, S'étonnent, se taisent, Jetant la couronne Qu'ils tressaient d'avance...
Les bourgeois cherchaient nos salons, Le peuple nous cherche au désert.
Les bourgeois nous croyaient perdus.
Le peuple nous a retrouvés.
C'est que le peuple enfin commence à nous connaître Pour lui nous avions fait livres, journaux, discours. Mais nous devons par lui nous laisser voir nous mêmes Et par lui nous laisser toucher nous-mêmes, nous.
Et se tournant vers Paris qu'ils dominent,
Dans la grande voix du géant,
Confuse, mugissante, immense, monotone,
ils discernent les cris des prolétaires écrasés. Plus tard, lorsque Paris les aura tout à fait déçus et qu'ils songeront à émigrer à Lyon, leur lyrisme méthodique déduira cette nécessité elle-même. Paris, après tout, est la ville de la consommation et du luxe. Lyon est par excellence la ville du travail mâle, la ville qui s'est mis la première une ceinture de chemins de fer, « symbole de notre politique », celle aussi « où cinq cent mille têtes n'ont qu'une pensée : produire ». Et Enfantin qui aimait, en bon prophète, à interpréter les signes les plus simples ou les plus vulgaires, ayant eu à souffrir d'une fièvre accompagnée d'une transpiration abondante, se réjouira de ce qu'il nomme un changement de peau : « Les bourgeois et les docteurs se sont retirés de moi ; nous sommes prolétaires. »
Pour que pareille métamorphose pût s'accomplir, encore fallait-il que le saint-simonisme se mit lui-même à la portée du peuple; encore fallait-il qu'il adaptât ses enseignements à la tournure d'esprit et au degré de culture des ouvriers.
L'enseignement saint-simonien était d'abord ouvert indistinctement aux membres de toutes les classes. Et le niveau en était assez élevé, si l'on en juge par les livres ou les articles où se sont condensés les cours. U Exposition de la doctrine saint- simonienne ^ qui contient les enseignements donnés par Bazarden 1828et 1829, est sans doute un des plus beaux livres de philosophie de l'histoire qu'ait laissé le dix-neuvième siècle. Gomment, de phase en phase, l'association gague sur Fantagonisme, quelles conséquences doivent s'ensuivre pour la régénération du système économique, de l'institution pédagogique, des croyances religieuses, des arts eux-mêmes, tout cela est expliqué avec une fermeté de ton et une largeur de vues qui
ne pouvait manquer de frapper des auditoires, pour peu qu'ils fussent déjà des élites. Mais comment apprécier de si vastes synthèses si l'on ne possède quelque connaissance préalable des faits historiques qu'elles rassemblent et s'incorporent ? De même, les conférences d'Enfantin et de Pereire sur l'industrie, les finances, la valeur et les causes de ses variations, supposent chez leurs élèves une compétence économique assez étendue. Il était difficile que les menuisiers du faubourg Saint-Antoine suivissent ces enseignements en même temps que les ingénieurs, les médecins, les juristes dont on voulait gagner le concours.
Il convient d'ajouter que la « prédication » saint-simonienne ne risquait pas seulement de dépasser par sa tenue scientifique les auditoires populaires; elle pouvait aussi les heurter par sou élan religieux. Quand les ouvriers de 1830 voyaient paraître sur les murs les singulières affiches que posait l'Ecole, avec ces mots en lettres grasses •.Religion saint-sinionie?i7ie^ leur premier mouvement était de s'écrier vu Encore une manœuvre des jésuites ! » Et lorsque, dans
les séances où la curiosité les avait amenés, le vocabulaire mystique revenait sur les lèvres de l'orateur, ils se raidissaient avec mauvaise humeur - ou avec ironie — contre ces tentatives pour les « embéguiner ». Delà, aux leçons publiques de l'Athénée, place de la Sorbonne, des tumultes dont il n'était pas toujours facile aux saint-simonniens de se rendre maîtres, malgré le prestige et le talent de leurs missionnaîres.
Quelques échos de ces séances troublées nous sont parvenus. La période des vacances est toujours pour les sociétés d'enseignement populaire une période critique. Dans l'été de 1831, nombre de leurs néophytes bourgeois s'étant dispersés, les apôtres de la nouvelle religion furent comme livrés au peuple, qui ne badinait pas, ou badinait trop. Le compte rendu d'une improvision de Jean Ray^iaud nous donne l'idée des efforts épuisants qu'ils durent dépenser pour tenir tète à l'orage :
« Faites silence, je vous prie, et écoutezmoi. Je veux parler du peuple. Tout homme qui veut parler du peuple a droit è être entendu ,
partout où il se présente, avec calme, avec respect... Sur quel prétexte vous basez- vous donc pour troubler depuis près d'un mois le silence et la solennité de nos enseignements ? Vous parle-t-on de choses qui soient risibles ou méprisables ? Que vous a-t-on dit qui- ne fût du peuple?... Vous le voyez, le peuple, on vous parlait du peuple... Je le déclare, avant d'être saint-simonien j'étais aussi partisan des idées de liberté absolue, aussi peu partisan des idées religieuses que qui que ce soit ici ; mais si quelqu'un, quel qu'il fût, s'était présenté devant moi et avait déclaré qu'il voulait parler d'améliorations pour le peuple, je me serais découvert devant lui, et je l'aurais écouté jusqu'au bout dans le silence et le respect. Dans ce grand nom de peuple, il y a quelque chose d'imposant, et lorsqu'on le prononce il n'est permis à personne de le prendre à plaisanterie ou de faire tapage. »
Supplication désespérée : le mot du peuple retentit, presque à chaque phrase du discours, comme le coup de sonnette d'un président affolé. En jetant ce mot à la masse, il semble
qu'on espère acheter son silence, et reconquérir des sympathies qui s'échappent. La tactique est vieille comme la démocratie, comme la démagogie...
Ne nous hâtons pas toutefois d'accuser les orateurs saint-simoniens d'avoir glissé avec complaisance sur cette pente dangereuse. Ils se reprennent à temps. Leur idée de derrière la tête demeure une idée de «hiérarques)). Ils entendent bien continuer à mener. Ils ont seulement éprouvé, comme tantd'autres, que pour tenir, pour retenir le peuple, il faut d'abord lui parler de lui, et bientôt agir avec lui. Ils feront donc méthodiquement ce qu'ils faisaient instinctivement. Déjà, dès avant l830,Vinçard nous le raconte (dans ce^ Mémoires épisodiques d'un vieux chansonnier saint - si nionien, qui sont un livre délicieux), les prédicateurs saintsimoniens avaient coutume d'abriter en quelque sorte leur mysticisme derrièrg leur socialisme : c'était comme le bouclier de leur ostensoir. Leur conclusion n'était-elle pas, invariablement, « l'amélioration du sort de la classe la plus déshéritée et la plus nombreuse )) ? Ce
miel promis faisait passer le reste. Quand ils éprouveront le besoin de constituer un enseignement spécial pour les ouvriers, les saintsimoniens laisseront sagement à la porte la plus grande part de leurs ambitions encyclopédiques. A l'auditoire en blouse ils parleront plus volontiers, à ce qu'il semble, de ce qui le touche le plus directement, dans sa vie rétrécie, dans sa chair blessée. On commentera, en s'inspirant des articles du Globe^ les derniers événements sociaux — l'insurrection de Lyon, par exemple, avec cette devise « terrible et sublime » : Vivre en travaillant ou mourir en combattant, qui devait éveiller tant d'échos dans la littérature économique. — On analysera les méfaits divers de la concurrence. On tâchera de faire comprendre la nécessité du machinisme. Et après ces exposés familiers on discutera librement, entre soi : l'ouvrier enfin va pouvoir ouvrir son cœur, laisser couler le flot de ses peines et de ses rêves.
Et puis, et surtout on s'efforcera de mêler, à ces œuvres d'éducation, des œuvres d'assistance mutuelle, qui contribuent déjà, si peu que
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ce soit, à ramélioration de la vie. Plus d'une V . P. , de nos iours, a senti le besoin de s'adosser à une coopérative, de s'ajoindre un bureau de consultations juridiques. Les intellectuels saint-simoniens — Fournel et Claire Bazard plus nettement que tous les autres — avaient compris qu'il est paradoxal de vouloir, sans les aider matériellement, grouper les déshérités autour de soi. Lorsqu'on organisa le u degré des ouvriers » il fut entendu que le directeur de chacun des douze arrondissements, tuteur attitré des catéchumènes, serait assisté d'un médecin. L'École devait avoir, de môme, ses douze pharmaciens. On projetait aussi d'installer des maisons communes où les néophytesprolétaires pourraient, en diminuant leurs dépenses de loyer, de chauffage, de nourriture, former déjà de vraies familles. On devait enfin organiser des ateliers-modèles, où les principes de la Doctrine recevraient, dans la mesure du possible, un commencement d'application. Ainsi se formeraient peu à peu, espérait on, les cadres de « cette grande armée pacifique des travailleurs qu'attendent de si hautesjdestinées » .
Conibien d'ouvriers, et quelle sorte d'ouvriers furent attirés par cette propagande ? Les rapports des directeurs permettent de s'en rendre compte. Fournel, qui totalise leurs renseignements, en sa qualité de directeur général du Degré des Ouvriers, est fier de citer à l'Assemblée générale d'octobre 1831, au bout d'une campagne d'un an, 330 fidèles, dont 110 femmes, plus 1.510 assistants, disposés à bientôt prononcer — il en a l'espérance — leur profession de foi. En somme, près de 2.000 ouvriers, affirme-t-il, « sympathisent avec la foi nouvelle dont nous sommes les messagers )>.
Les catégories où se recrutent ces fidèles sont assez diverses. Voici, au hasard des listes, des tailleurs, des chapeliers, des bottiers, un mécanicien, un appi'ôteur de draps, un doreur,, un sculpteur sur bois, un maître de danse, deux instituteurs primaires. Parmi les femmes : une fleuriste, une culottière, une fruitière, une marchande de modes, une sagefemme. \'oici même une petite actrice ( « pas
jolie, note le directeur; mais elle a la fraîcheur du printemps, et malgré sa profession un peu scabreuse, peut-être aussi la pureté... »).
On n'a pas l'impression, à parcourir ces listes, que le saint-simonisme ait touché beaucoup de ces prolétaires proprement dits dont le socialisme « scientifique » sera l'avocat : ceux que Marx appellera les appendices de la machine, les serfs de la grande industrie. Certes la France aussi, en 1830, connaît cette nouvelle race d'hommes dont Sir Robert Peel prévoyait la croissance. Le « système anglais » avec ses pompes-à-feu et ses mule-jennies^ avait été importé sur le continent : philanthropes et hygiénistes commencent à en dénoncer les conséquences. Mais c'était sans doute en province — dans les fameuses caves de Lille par exemple — que ces conséquences se faisaient surtout sentir. Dans la capitale, les artisans, ceux que Bûchez appellera, par opposition aux ouvriers de fabrique, les ouvriers libres, « dont l'habileté est le principal capital » demeurent la majorité. En tous cas c'est auprès d'eux que la propagande saint-simonienne
rencontre le plus de faveur. Et le plus souvent elle procède par conquêtes individuelles. Il arrive parfois qu'un « pêcheur d'hommes »
(c'est le nom qu'on donnait à ces recruteurs) attire au saint-simonisme, d'un seul coup de filet, une dizaine de tailleurs ou d'ouvriers chapeliers. Le plus souvent c'est le hasard des visites qui amène les artisans aux prédications saintsimoniennes, où ils rencontrent d'ailleurs, en même temps qu'un certain nombre de boutiquiers, des déclassés, des sans-travail de toutes provenances.
Public légèrement hétérogène, en somme. A se le représenter, on s'explique la difficulté que rencontrent quelquefois les prédicateurs saint-simoniens lorsqu'ils insistent sur des notions fabriquées exprès, semble-t-il, pour les exploités de l'industrie. Non seulement, lorsqu'on voudra décider les catéchumènes à vivre en maison commune, à la rue Popincourt ou à la rue de la Tour-d'Auvergne, il faudra vaincre chez eux certaines répugnances... bourgeoises [ (( Tous encore veulent que leur linge ne serve à peu près que pour eux » ]; mais en-
core on a quelque peine à leur faire comprendre la nécessité de transformer de fond en comble le régime de la libre concurrence commerciale. « Beaucoup, dit Raymond Bonheur, dans le Yll'^ arrondissement, ne sentent pas encore l'entraînement des choses. Cependant le mot concurrence est senti dans sa laideur par des hommes qui voient leur établissement péricliter... « Les sans-travail, ajoutent-ils, s'initient par leur souffrance à une vie plus morale. »
Ces initiations par la souffrance, à vrai dire, ne devaient pas êtres rares. Sitôt que d'orateurs ils deviennent visiteurs, et se mettent à monter les escaliers branlants des maisons noires dans les faubourgs, les saint-simoniens, presque chaque jour, se trouvent face à face avec la misère. Ils en reçoivent ces impressions vives, qui, mieux que les plus méthodiques inductions de la philosophie de Thistoire, convertissent les âmes. De leurs yeux ils découvrent le dénùment des prolétaires. Et plus d'un « rapport » se transforme, sous cette in-
fkience, en une liste lamentable de demandes de secours.
Biard, directeur du III« arrondissement, envoie cette note :
Maire (Éloi-Louis) Agé de quarante-quatre ans, passementier, a fait le tour du monde. Sa femme et ses enfants sont chez leur beau-père. Il soutient sa mère par le peu de travail qu'il a. L'exploitation dont il est l'objet chez son maître est horrible. Depuis cinq heures du matin jusqu'à neuf heures du soir il gagne 30 sols par jour;
Le ménage Leroy, rue de Bellefonds, 26, trois enfants, pas de travail, avait promis, dit Dumont, d'amener à la doctrine un pasteur protestant ; mais madame Leroy réclame d'abord « un léger secours à l'infortune que vous savez soulager sans l'humilier ».
Haspott signale le cas de Fontaine, ancien officier, très capable de faire un professeur excellent ; sa femme et lui tiennent à honneur de conserver une tenue décente. Mais ils en sont réduits, pour ne pas mourir de faim, à chanter dans les rues.
Henry, maître de danse, (IV'' arrondissement), demande les instruments de travail appropriés à sa profession, « c'est-à-dire un habit convenable ».
Le tailleur Desclos vaetre mis en faillite : on demande pour lui l'assistance d'un avocat.
Les directeurs saint-simoniensne tardent pas à se sentir débordés. Ils soupçonnent d'ailleurs
que beaucoup de pauvres gens ne viennent à eux qu'attirés par l'espoir d'une aumône déguisée. Ils connaissent l'intime déception de l'apôtre qui veut faire adorer une idée au monde, et n'est écouté que pour le morceau de pain qu'il apporte, pour le médecin qu'il amène, pour la potion qu'il promet. Inventeurs et chômeurs encombrent le parvis de la nouvelle Église. De tristes marchés s'y ébauchent. Un jeune homme se déclare prêt à se marier selon les rites de la religion saint-simonienne : mais il faut d'abord que, sur créance qu'il montre, on lui fasse une avance de 300 francs. Malgré trois visites dans une môme semaine, Dodmond, ferblantier, reste froid, dit Glouet. 11 laisse entendre assez crûment que si la doctrine lui donnait de l'ouvrage il serait saint-simonien. Baron est plus amer encore : s'il était resté inféodé au christianisme, n'y a-t-il pas longtemps qu'il aurait obtenu du secours? « On nous prend, écrit Parent, du XI« arrondissement, pour une société de Saint-Joseph. » — « Tous, sans exception, déclare de son côté Delaporte, viennent poussés à nous par la pauvreté et la disette. »
Des missions de province, la même note arrive. Jules Lechevalier, de Dijon, fait savoir avec enthousiasme : « A chaque instant il nous vient de nouveaux amis, et surtout de la classe ouvrière. » mais il ajoute : « La plupart nous portent des brevets d'invention et nous demandent du travail. »
Le Degré des ouvriers saint-simoniens c'est d'abord, selon l'expression de l'un des rapporteurs, le docteur Robin, une « multitude souffrante ».
Gardons-nous toutefois d'en conclure que seul l'intérêt matériel amenait des recrues populaires au saint-simonisme. Les mobiles moraux ont ici leur part, qui n'est certes pas négligeable. Nombre de gens viennent en effet demander à l'église saint-simonienneune nourriture spirituelle, ou en tout cas un réconfort moral. La doctrine a du moins le mérite de servir de foyer à une grande « amitié » : la pure flamme de l'amour mutuel v brille d'un éclat attirant. C'est pourquoi, à côté des sans-travail,
les saint-simoniens voient venir] à eux les sansfamille. (( Il n'y a peut-être pas eu dans le saint-simonisme une personne qui n'y ait été poussée par des chagrins de famille, » dira plus tard G. d'Eichthali. Affirmation sans doute excessive. Mais le fait est que dans le Degré des ouvriers, les veuves, les célibataires, les abandonnés, les isolés ne sont pas rares. Madame Noël, « qui joint à un physique assez agréable un cœur excellent et une franchise sure » est une veuve sans enfants. Madame Rondel, sage-femme, « qui a eu à lutter contre l'envie qui s'attache d'ordinaire aux femmes qui sentent le besoin de s'élever au-dessus de leur sexe », est séparée de son mari. Duvignet pleure sa jeune feuime qui vient de mourir, enceinte, à Thôpital Saint-Louis. Le bonheur de Irouver une <( famille de choix », comme disait Félicie Herbaut, est un des principaux attraits de la nouvelleé glise. Ghanon, inventeur de châssis, le confesse ingénument : il vient à la doctrine parce que la vie solitaire l'ennuie.
1. Cité par G. W eill, l'Ecole saint-^imonienne, .s'on histoire, son influence Jusqu'à nos jours, Paris, Alcan, 1896.
Les U. p. devaient recueillir et réchauffer, elles aussi, plus d'un solitaire de cette même race...
A côté des isolés, d'ailleurs, voici les inquiets, les désenchantés, ceux qui, môme s'ils ont conservé une famille, un métier qui devraient les attacher à la vie, ne trouvent plus de saveur à rien. Quelquefois, au seul spectacle d'une réunion saint-simonienne, ils se sentent soulagés, ils sont sauvés. Leur sensibilité manquait d'un centre d'aimantation; leur vie désormais a un but. « ^lon père, s'écrie un jeune homme, c'est le premier jour que je me trouve dans cette enceinte. Je ne saurais vous dire le plaisir que j'éprouve en ce mouient. Je n'ai jauiais rencontré que l'inquiétude sur la terre. Je ne pouvais jamais espérer trouver une société aussi nombreuse où chacun fut aussi heureux du bonheur des autres. » C'est ainsi que le saint-simonisme, avant l'armée du Salut, opère des cures miraculeuses, rend l'allégresse aux mélancoliques, ressuscite lésâmes mortes. Il faut voir dans les Mémoires de Vinçard, comme dans ce\\\à\i\\e, Fil Icdii pcupi e (Suzanne
Voilquin), quelle était, dans les premiers moments au moins, la tonifiante influence de ces conversions. Avec quelle joie, dit Lenoir, on quittait les « sommeils d'indifférence » et les « réveils de désespoir » pour « revêtir Fenthousiasme religieux d'un néophyte saint-simonien » ! « J'étais, écrit Mme Perroud, fatiguée de la vie : mon courage était tout à fait abattu. » (( J'errais, dit un autre, dans l'incertitude. » Un autre : a Je cherchais... comme un pauvre voyaofeur. » Plus touchante encore est la confession de Dubois et de Lamy, l'un âgé de soixantecinq ans, l'autre de soixante-douze, tous deux vieillards aux cheveux blancs. Olinde Rodrigues s'adresse solennellement à eux : « Vieillards, vous voulez changer de religion ? — Nous avons plus besoin que les jeunes gens de croire à quelque chose, répond l'un d'eux : nous voulons mourir tranquilles. »
Les professions de foi devaient souvent donner lieu à des manifestations de ce genre. Lorsqu'un ouvrier passait du rang d'aspirant à celui de membre de lafamille, il devait exprimer ses sentiments en quelques pages dont l'on
donnait lecture en public. Parfois, c'était une manière de biographie : le catéchumène racontait ses aventures, énumérait ses déboires. D'autres fois il rappelait la vie, il célébrait la mission du Précurseur; ou, plus ambitieux, il se permettait quelques aperçus synthétiques sur le passé et l'avenir de l'humanité. Il lui était loisible aussi d'indiquer les avantages de la religion nouvelle sur les religions traditionnelles, et de dire pourquoi, en particulier, il croyait devoir donner congé au catholicisme. Sur ces thèmes négatifs plus d'un ouvrier, à ce qu'il semble, eût aimé à insister. Les directeurs sont obligés d'ajourner, parce que trop pleine de flèches à l'adresse du catholicisme, la profession de foi de Rossignol, fils de concierge, qui tenait, parait-il, des discours enflammés aux domestiques qu'il réunissait dans la loge paternelle. Mais on laisse Rousseau, orfèvre de la Cité, déclarer : « Ce n'est pas un sacrifice que je fais en repoussant la foi catholique, ou du moins je ne le compte pas pour tel, vu que la religion nouvelle que j'embrasse m'offre à parcourir un champ plus vaste et mille fois plus
])eau, pour le bonheur universel de mes semblables. » Yoinier est plus sommaire, plus tranchant encore : « Mes pères et mes mères, le jour est donc arrivé où je vais avoir le plaisir de prendre place au nombre des enfants de Saint-Simon, en renonçant à la religion catholi(|ue. J'y renonce, vu son insuffisance au jour où nous sommes. » Et Rodier père, l'un desplusnaifs, semble-t-il, l'undes plus gauches (on est sûr, du moins, que sa profession de foi n'a pas été corrigée) : « Nous ne formerons plus qu'une seule famille. Ce ne sera plus comme dans la religion de mes pères, que j'ai suivie jusqu'à présent, où je n'ai eu que des peines et des traverses... Il me souvient que du temps de ma jeunesse les prêtres catholiques de nos pays tenaient les malheureux dans la servitude empôchaut qu'ils n'apprennent de l^éducation, afin de les tenir toujours dans la servitude. » C'est ainsi que le saint-simonisîue, — fortune paradoxale, — devenait dans la main des ouvriers parisiens une manière de ])élier, qu'ils se plaisaient à i*etourner contre les portes des cathédrales gothiques; beau-
coup d'entre eux voyaient, dans la profession de foi saint-simonienne, un moyen d'exprimer solennellement une vieille passion anticléricale. 11 est vrai qu'une Suzanne Voilquin, après avoir entendu une élévation de Ch. Lambert, à ia rue Taitbout, écrit : « Ma fibre religieuse en fut profondément émue : je pourrais donc, me disais-je. reconquérir ma place dans la vie général^ ! » mais de pareils cris sont rares. On n'a pas l'impression que les tailleurs, les chapeliers, les menuisiers recrutés par les « pécheurs d'hommes » soient pour leur propre compte tourmentés par Tinfini. Sans doute, assez d'autres soucis, plus pressants, barrent leurs perspectives. Cette soif de religiosité à laquelle un Ballanche avait donné une si magnifique expression était surtout, peut-être, une soif d'intellectuels lassés et déçus. Les plus exaltés des adeptes de la foi nouvelle sont des polytechniciens, qui deviennent mystiques pour avoir été trop « brutiers », comme ils aiujaient à dire : pour avoir abusé des explications mécanistes et des déductions mathématiques. Quant à la multitude soullrante qui se groupait
autour d'eux, c'est aux <( améliorations matérielles » entrevues, escomptées, qu'allaient naturellement tous ses rêves. Et le seul dogme que les membres du Degré des ouvriers aimaient à retenir de la révélation saint-simonienne, c'était celui qu'ils appelaient — en tirant un peu violemment de leur côté les idées de leurs (c Pères » — le saint dogme de l'égalité.
Si les saint-simoniens ne réussirent pas toujours à transformer en un véritable sentiment religieux la peine des travailleurs, ils firent du moins tout le possible pour l'empêcher de s'exprimer en brusques gestes de révolte. Parce qu'ils ont pris à leur compte, en face des privilégiés, la revendication des déshérités, et en face des oisifs, la protestation des producteurs, on a parfois tendu à les rendre responsables de l'efTervescence qui se manifeste, peu après 1830, au sein du prolétariat français. Les procureurs d'alors n'eussent pas été fâchés de les englober, eux aussi, parmi les préparateurs d'émeutes.
Rien de plus injuste. Les misères qu'ils voient
et touchent de plus près, depuis qu'ils ont organisé le Degré des ouvriers, redoublent sans doute Timpatience que les saint-simoniens éprouvent en face du désordre industriel. Et souvent — l'éloquence aidant, — à la fraternelle pitié dont leur cœur déborde un bouillonnement de colère s'ajoute. L'un d'entre eux, Baud, parlant le dimanche soir à la réunion des ouvriers, se confessera d'avoir sermoné les bourgeois, le matin, avec une apreté excessive : indigné de ces yeux qui restaient secs, il a été « un peu Irop ce Dieu qui menace et foudroie ». Mais ceux mêmes à qui de pareils mouvements échappent se hâtent de s'en excuser. Ils savent bien qu'ils ont forfait à la règle de la Doctrine : rester calme et répandre le calme est le devoir d'un saint-simonien qui se respecte. C'était ce que ne manquait pas de rappeler Enfantin, qui prêchait d'exemple. Dans les réunions les plus mouvementées, au milieu des discussions les plus émouvantes un superbe sang-froid ne l'abandonnait jamais. Promenant sur l'assemblée le tranquille regard d'un magnétiseur sûr de sa force, il s'efforçait de trouver les paroles
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qui apaisent. Docile à l'inspiration d'Enfantin le saint-sinionisme, sur les vagues qu'il voyait s'enfler autour de lui, a passé son temps à filer de l'huile.
L'émeute, en ce temps-là, devient une habitude, une manière d'institution. Les pavés ont à peine le temps de rentrer dans leurs alvéoles. Pour la guerre des rues, étudiants et ouvriers des faubourgs sont toujours prêts à fraterniser. Aux juges qui lui demandaient sa profession, Considère jette cette réponse caractéristique : « Émeutier )).Bien loin de se laisser aller à cet entraînement, les disciples de Saint-Simon sont des premiers à réagir contre lui. Ils ont pu connaître les uns ou les autres, dans leur jeunesse, la fièvre des barricades : tel d'entre eux a commencé par être un chef de conspirateurs. Mais leur conversion les oblige à dire adieu à ces méthodes romantiques. A leurs yeux, les bouleversements de la rue ne peuvent plus que retarder la solution du vrai problème, qui est d'ordre économique. De tels chocs sont contraires en tout cas à cette loi d'amour dont le monde a par-dessus tout besoin. C'est pourquoi
SAINT- SIMON lENiS ET OUVRIERS 35
les rues ravagées, les vitrés brisées, les volets perces par les balles sont aux saint-simoniens des visions intolérables. Ils honnissent le « pavé du peuple » autant que la « baïonnette bourgeoise ». Empêcher le retour de Témeute, ce sera une de leurs idées fixes.
Aussi ne savent-ils trop comment accueillir la fameuse descente des canuts lyonnais sur Lyon effrayé. Le drapeau noir que ceux-ci promènent, avec la devise qui devait appeler tant de commentaires, c'est sans doute, pour une société qui s'abandonne au « laissez-faire, laissezpasser », un salutaire avertissement ; mais c'est aussi un précédent des plus dangereux. Avant tout il faut éviter que cela se répète. C'est pourquoi, parlant aux ouvriers parisiens, les saint-simoniens refuseront aux journées de Lyon la consécration de la gloire accordée aux journées de juillet. « Le drapeau qui a été élevé à Lyon, s'écrie OlindeRodrigues, est un grand symbole Mais Tévénement de Lyon ne sera jamais un glorieux événement. Ah ! jamais la gloire ne s'attachera au sang versé parmi les membres d'une même famille, entre des travailleurs... »
Et, pour parer à rinfluence d'un mauvais exemple, faisant appel à l'amour-propre de la capitale : « Paris doit répéter Lyon ? Paris n'a jamais répété personne (1). »
Si pourtant le malheur veut qu'à nouveau les terribles faubourgs se mobilisent : a Yiendrez-vous tous avec moi, femmes et enfants, sans armes, vous jeter entre les combattants avec vos écharpes bleues? » — « Oui », jure l'auditoire ému. « Alors, il n'y aura plus d'émeutes. »
« Il n'y aura plus d'émeutes », avec quel soupir de soulagement le saint-simonien s'enchante de cette perspective ! Amener le privilégié et le déshérité à s'embrasser — comme s'embrassèrent Pennekère et M. de Beaufort, le jour de la confession de Baud, au milieu des acclamations et des larmes de l'assemblée — c'est le triomphe du saint- simonisme. Ses adeptes ne sont jamais plus contents que lorsqu'ils ont réussi à éteindre au cœur des
(1) Le Globe, 18 décembre ISol.
prolétaires ces feux de haine que trop souvent ia misère y allume. Lenoir, à la mission de Toulouse, appelé en témoignage par Grenel, loue ses pères de lui avoir fait oublier « ces sentiments haineux qu'il partageait avec ses anciens compagnons de travail ». « Voici dès lors, ajoute-t-il, comment j'ai compris ma tâche dans le saint-simonisme : contribuer autant que je pourrais à arrêter l'effet des passions populaires en montrant aux ouvriers que les moyens violents sont précisément contraires à leur intérêt... faire aimer les riches aux pauvres, les pauvres aux riches. » iVpôtres de la paix entre les nations, les saint-simoniens pensent n'être que logiques en prêchant ce qu'on appellerait aujourd'hui la paix sociale. Entre patrons et salariés ils aperçoivent bien des intérêts antagoniques ; mais ils comptent que l'association universalisée triomphera de cet antagonisme même. Les prolétaires demeurent à leurs yeux, comme les femmes, les « êtres de paix » par excellence, qu'une ère de violence comprime injustement: il leur appartient, en se pliant aux conditions d'une production plus
rationnellement organisée, d'enseigner enfin la paix au monde.
La France n'est-elle pas d'ailleurs la terre la plus favora}3le à l'accomplissement de cette mission ? 11 faut se souvenir que jusqu'en 1830 c'est l'Angleterre qui passe pour le pays des tumultes industriels. Saint-Simon réclame pour les prolétaires finançais, comparés à leurs frères anglais, une indéniable supériorité morale : ils sont les plus capables de s'entendre en toute sympathie avec leurs maîtres naturels, les directeurs de l'industrie ; ils sont les plus sociables, en somme, et par là même les plus maniables. C'est en France que la main blanche et la main calleuse s'étreignentle plus facilement. C'est là que le bloc industriel a le plus de chances, par suite, de résister aux causes de rupture. Longtemps les disciples conservent sur ce point l'illusion du maître. Olinde Rodrigues se plaît encore à opposer, en 1831, l'attitude des ouvriers saint-simoniens à celle des émeutiers de Manchester : « Vous, vous ne menacez personne ; vous attendez que ceux qui se sont constitués vos avocats, vos pères, vous fassent
entrer en association avec ceux qui jusqu'à ce jour vous ont méconnus. »
Pour entretenir, ou pour reconstituer ces tendances pacifistes au cœur des ouvriers, le mieux était sans doute d'assouplir ceux-ci à la hiérarchie si précieuse aux yeux des saint-simoniens. Sur ce point ils s'efforcent de ne pas transiger. Ils maintiennent que le peuple doit s'incliner devant ceux qui sont en effet ses maîtres naturels, c'est-à-dire ceux qui sont désignés, non point par une hérédité aveugle, mais par des capacités vérifiées. L'obéissance, dans ces conditions, est la vertu primordiale. Enfantin y insiste, en louant Flachat d'avoir donné l'exemple de cette vertu : « Aujourd'hui ce sentiment-là est profondément caché, écrasé, et presque perdu chez les hommes. Aujourd'hui on ne sait pas ce que c'est que d'aimer un supérieur, et encore moins de s'attacher à un inférieur. Voilà pourquoi il est si simple que les inférieurs rendent si peu d'amour pour si peu d'amour. Toi qui sais sentir et aimer tes supérieurs, tes inférieurs, tu es bien à la place qui t'est assignée. Tu sauras
enseigner parce que tu sais pratiquer cet échange d'amour que nous appelons l'autorité saint-simonienne. » Et là-dessus revient le refrain pacificateur : « Eh bien ! mes enfants, avec de tels chefs l'émeute n'est plus possible... »
Le souci de la hiérarchie à sauver, pour le salut de tous, empêche les saint-simoniens de faire la moindre concession au système électoral. (( Voix du peuple, voix de Dieu », à aucun degré ils ne sauraient admettre cet acte de foi. Ils veulent bien se dévouer tout entiers à la masse, mais non pas s'en remettre à elle. C'est pourquoi partout où ils aperçoivent germe ou résidu de quelque institution démocratique que ce soit, ils croient que tout est perdu. Malgré leur élan socialiste, les Owenites leur paraissent faire fausse route, « car ils se fondent, dans leurs groupes, sur le principe de l'élection par en bas ».
Aforllorllea saint-simoniens se défient-ils des petites sociétés secrètes qui foisonnent en ce temps-là, et qui commencent à rêver de substituer, par un coup de main hardi, la République
à la monarchie. Méthode immorale et idéal chimérique. Lorsqu'une combattante de Juillet, Julie Fanfernaut, — tempérament ardent, surexcité par le souvenir de journées héroïques, — voudra adhérera la Doctrine sans rien répudier de ses gestes de révolutionnaire ou de ses rêves de républicaine, les Pères feront front contre elle. Et Olinde Rodrigues, — le môme qui devait se réveiller, sous Pexaltation de 48, pour proposer une Constitution dont la devise aurait été : (c Tout pour le peuple et par le peuple », — Olinde Rodrigues à ce moment-là déclarait, ni plus ni moins que Guizot parlant du suffrage universel : « La République est impossible ».
Comment les ouvriers saint-simoniens recevaient-ils ces conseils ? De quel cœur respectaient-ils la sacro-sainte hiérarchie? La vie, à l'intérieur de cette petite société-modèle, étaitelle toujours aussi facile qu'elle aurait dû l'être, si ses membres avaient été touchés jusqu'aux moelles par la grâce saint-simonienne ?
Quelques rapports laissent à penser que la ré-
génération était loin d'être complète. En dépit des embrassades ménagées entre représentants des prolétaires et représentants des bourgeois, la distinction des classes subsiste. Des membres du Degré ouvrier se plaignent que lorsqu'ils ont l'occasion de se mêler aux bourgeois, lors des prédications, les rangs restent marqués. « Plusieursde mes filles à bonnet, écrit Clouet, se plaignent de recevoir moins d'égards que les dames à chapeaux qui vont à la prédication. Je leur ai fait à cette occasion un petit enseignement sur l'intérêt bien entendu de la classe la plus nombreuse. Elles inclinent à penser que les formes des introducteurs ne sont pas les mêmes pour tous. »
Ailleurs c'est la jalousie des ouvriers vis-àvis les uns des autres qui montre sa pointe. Tels honneurs décernés aux uns font murmurer les autres. Le frère de Brion a été introduit au Degré préparatoire, puis au Salon : Brion n'est pas content. On a fait entrer un certain nombre d'industriels — les plus distingués sans doute par ce que les rapporteurs appellent leurs « virtualités » — au Degré des bourgeois. A
éviter, écrit Brosset, du Yh arrondissement : (( C'est un sujet de jalousie pour les autres ». D'ailleurs le principe même de la hiérarchie saint-simonienne semblait, aux adhérents plébéiens, un peu dur à accepter. Vinçard — qui est pourtant de si bonne composition — nous en fait la confidence. Les idées de ses directeurs de conscience sur l'autorité sacerdotale, et cette espèce de papauté relevant, non du vote libre de tous, mais d'une sorte d'inspiration personnelle, lui paraissent « exorbitantes ». Le classement des capacités aussi lui fait l'effet de quelque chose de tyrannique «Eh bien quoi ! me disais-je, l'homme n'aurait pas de lui-même la connaissance, l'intuition de ce qu'il est apte à faire? Ce sont des classeurs qui, de leur propre autorité, nous parqueront atout jamais, ainsi que des moutons, dans un cercle d'assujettissement dont nous ne devrons jamais sortir ? » Et quels seront ces classeurs ? Et en vertu de quel droit leur autorité sera-t-elle établie ? Beaucoup d'ouvriers, lorsqu'on leur expliquait le futur fonctionnement de la société régénérée par l'esprit saint-simonien, devaient
aÎQsi hocher hi tèle. En tous cas, la façon dont les principes de l'Ecole étaient appliqués ne leur donnait pas toujours satisfaction. Dans la machine si soigneusement construite les frottements, voire les grincements, n'étaient pas rares.
Le rapport qui nous en transmet le plus d'échos est celui de Parent, du Xl^ arrondissement. Ce Parent est évidemment un mauvais esprit, un esprit hypercritique. Il ne passe rien à la Doctrine. Il n'atténue aucune difficulté — aucune de ces difficultés où devaient ])Ius d'une fois se heurter, de nos jours, les successeurs des saint-simoniens. Les malentendus, insinue-t-il, étaient à prévoir. Les apôtres chrétiens étaient des artisans, de petites gens, des hommes du peuple ; les saintsimoniens sont des intellectuels. Et ils sont parfois malhabiles à parler le langage du j)euple. A ces rencontres ils devaient gagner, pensait Enfantin, la spontanéité qui leur manquait. Les ouvriers, en attendant, y perdent la leur. Ne les sent-on pas gênés, et comme humiliés, dans ces réunions où on les endoctrine ?
Pour leur déveioppement intellectuel, il vaudrait mieux sans doute « les laisser dans un état de liberté ». Et pour le progrès social de leur classe il faudrait, au lieu de les grouper par arrondissements, les grouper par genre d'industries, « au risque de reconstituer les corporations ». A ces conditions le saint-simonisme ne pourra plus être accusé de constituer une (( société de dormeurs ».
Le programme est hardi, et gros de consé quences. A ce risque de reconstituer les corporations les saint-simoniens sont sensibles, comme la plupart des esprits dans le premier tiers du dix-neuvième siècle : le souvenir des abus des maîtrises et jurandes était trop frais encore. Mais ils commencent à se rendre compte que si l'on veut porter remède aux excès de la libre concurrence, des groupements professionnels sont nécessaires, qui devraient être, non pas seulement des sociétés de secours mutuels, mais des sociétés de résistances : on dira, cinquante ans après, des syndicats.
L'idée que la classe ouvrière doit, pour se sauver et sauver le monde, s'organiser syndi-
Gaiement est en germe dans l'esprit de ces saint-simoniens avertis par leurs déceptions mêmes. Et ce sont là des germes qui, fen se développant, disjoindront les pierres de beaucoup de vieux édifices, que les fils de Saint-Simon eussent voulu respecter.
Ces groupements par genre d'industries ne furent pas organisés. Les deux ateliers, de couturières et de tailleurs , qu'on avait essayé de faire vivre végétèrent, puis disparurent. Les deux maisons communes, celle de la rue Popincourt et de la rue de la Tour-d'Auvergne, furent abandonnées. La Famillese dispersa aux quatre vents. Non pas seulement, comme beaucoup dé fidèles aimèrent à le croire, parce que la discorde se mit au camp des pontifes. Les prétentions singulières d'Enfantin réclamant pour le couple sacerdotal une liberté supérieure, furent sans aucun doute, pour la secte, une terrible cause de trouble et de découragement. 11 convient d'ajouter qu'en tout état de cause une entreprise comme celle du Degré des ouvriers sup-
pose une énorme consommation dé dévouement, de respect, de confiance mutuelle. Pareil niveau moral ne se soutient pas longtemps^ dans un milieu historique où tout conspire à l'abaisser. Les apôtres découragés retournèrent bientôt dans leurs familles, à leurs métiers, à leurs affaires (quelques-uns devinrent, en effet, des hommes d'affaires éminents). Seule demeura une poignée de pauvres gens que l'Eglise avait réconfortés, qui n'oublièrent pas la douceur de ces effusions collectives, et firent tout leur possible pour ne pas se perdre de vue. Les plus fortunés continuèrent à visiter, à aider les autres. On réussit à mettre sur pied, en 1861, une société de secours mutuels, les Amis de la /rt/;zi7Ze, humble témoignage d'un grandiose effort : une si haute marée laisse à la grève ce coquillage menu...
Gardons-nous cependant de conclure que le saint-simonisme a passé par-dessus la classe ouvrière sans agir sur elle, sans favoriser son action. 11 l'a aidée de plus d'une manière. Non pas seulement par le vocabulaire qu'il a estampillé, par des notions comme celles de « l'exploi-
talion de l'homme par l'homme » ou du « progrès par l'association » que les agitateurs socialistes, à la veille de 48, ne manquent pas d'accueillir et de colporter. Le saint-simonisme mène au socialisme par une autre voie. Il hâte comme malgré lui, au cœur des prolétaires qu'il s'efforce d'enrôler, la fermentation du sentiment ouvrier; il aide sans le vouloir à la préparation de ce qu'on appellera plus tard la « conscience de classe )) des prolétaires. Ces frères inférieurs ne sont pas impunément réunis, instruits, entraînés à la parole. Parmi eux et, à leur exemple, autour d'eux, des propagandistes se forment qui Inentôt voudront défendre par eux-mêmes, et à leur façon, sans demander la permission, sans recevoir le mot d'ordre de personne, la cause des travailleurs. Un amour-propre ouvrier se dresse, qui laisse voir bientôt sa susceptibilité. Lorsque Michel Chevalier, l'un des plus ardents prédicateurs saint-simoniens, devenu presque l'un des économistes attitrés du gouvernement impérial, laissera tomber sur la classe ouvrière, en 1842, Taccusation de paresse et d'ivrognerie, le bon Vinçard se chargera lui-même delerap-
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peller un peu rudement à l'ordre : décidément on voit bien,écrira-t-il, que ce philanthrope n'a pas passé « par tous les trous de filière du prolétariat, par toutes les tortures de la vie nécessiteuse de l'ouvrier ». Dans les Poésies sociales des Ouvriers ^ (\\i'0\\nàQ Rodrigues réunit et publie en 1841, au milieu des hymnes d'amour et de paix qui devaient réjouir le" cœuV de l'éditeur, plus d'une sombre malédiction s'élève. Méditant sur Pai^s et sur le tranquille sommeil de l'oisif: «Quoi ! je n'oserais pas démasquer cette race... » s'écrie Francis Tourte. EÎL.-M. Ponty, décrivant l'existence lamentable des « Truands modernes », ne peut contenir ce qu'il appelle lui-même un «chant colérique », un « hymne de mort ». 11 se trouvera bientôt des journalistes prolétaires pour faire chorus avec leurs frères poètes. C'est parmi les anciens auditeurs des prédications saint-simoniennes que se recrutent les premiers fondateurs de journaux ouvriers, qui mettront leur orgueil à ne plus admettre de collaborateurs bourgeois, si bien intentionnés qu'ils puissent être. Et lorsqu'en 1843 Flora Tristan lance l'audacieux projet de
Bouclé. 4
V Union Ouvrière^ elle répète encore les formules saint-simoniennes, mais avec un accent nouveau : appelant à s'associer pour se défendre, pour « extirper la misère » tous ceux, quelle que soit la diversité de leurs métiers, qui travaillent de leurs mains et vivent de leur travail, elle se plaît à nommer leur classe, en faisant sonner haut ce nouveau titre de gloire, la classe la plus nombreuse et la plus utile.
« Emancipation des travailleurs par les travailleurs eux-mêmes », ce cri de défi, qui conclut le Manifeste communiste^ n'éclate pas encore. Mais à plus d'un signe l'explosion s'aunonce. L'idée est dans Tair. A celte manière nouvelle de poser la question sociale, nombre d'esprits, dans les faubourgs, se préparent peu à peu. En dépit delui-même le saint-simonisme devait contribuer à cette })réparation. Les fondateurs du Degré des ouvriers sont eux aussi des initiateurs débordés. La pente du siècle aidant, le socialisme aristocratique des fils du Messie-gentilhomme sera Tun des fourriers de la démocratie sociale.
LE FEMINISME SAINT-SIMOMEX
On ne reproche plus guère aujourd'hui, aux doctrines socialistes, de couvrir de leur drapeau l'immoralité sexuelle. Les procureurs les plus attardés ont renoncé à ce thème. 11 fut pourtant classique pendant de longues années. Lorsqu'on faisait le procès des communistes, ou de leurs ancêtres, on ne leur reprochait pas seulement d'en vouloir à la propriété privée ; on ne manquait pas d'ajouter qu'ils comptaient aussi, pour délivrer l'humanité, briser les liens sacrés du mariage, et ne complotaient rien de moins que la communauté des femmes. Nul doute que le souvenir de ce dernier grief n'ait été pour beaucoup dans l'espèce d'horreur sacrée que le seul mot de socialisme, et à plus
forte raison celui de communisme, ont longtemps inspirée aux honnêtes gens.
A qui la faute ? A quel moment, sous quelles influences s'est formée cette fâcheuse auréole ? Le fouriérisme sans doute en est pour une bonne part responsable : Tapologie systématique des passions, à laquelle se livrait avec complaisance l'auteur des Quatre mouvements^ sa prétention de remplacer en tout et pour tout la contrainte par l'attraction, ses préférences pour la « Papillonne », qui veut la variété non seulement en matière de travail mais en matière d'amour, tous ces traits, sur lesquels les caricaturistes de la doctrine insistaient à plaisir, concordaient à répandre l'impression que le socialisme ne rêvait qu'Abbayes de Thélème, où les gens de mœurs faciles se donneraient rendez-vous.
Mais plus encore que le fouriérisme, le saintsimonisme prêta le flanc à ces accusations : le saint-simonisme, tel du moins que le Pape Enfantin voulut l'entendre. On n'avait plus ici à compter seulement avec les théories plus ou moins extravagantes d'un inventeur ; une secte
se dressait vivante et agissante ; et le premier dogme qui lui était prêché, celui qu'elle avait mission d'inculquer au monde, c'était la réhabilitât ion de la chair : sous prétexte de faire de la femme l'égale de l'homme, toute licence en amour aux femmes comme aux hommes, et d'abord aux prêtres ! C'est ce que beaucoup de contemporains comprirent, ou voulurent comprendre.
Le scandale fut vif, et savamment entretenu. Il servit longtemps, dans les milieux bien pensants, à jeter le discrédit sur tout le socialisme.
La « révélation » d'Enfantin eut heureusement d'autres efTets. Il ne sera pas inutile de les indiquer, après avoir rappelé ce qu'il voulait au juste, et sous quelles influences il l'a voulu.
Sur un point au moins l'opinion ne s'est pas trompée : un moment vient où le problème de la femme est en effet pour le saint-simonisme le problème central, et comme l'obsession collective de ses adeptes.
L'École n'éprouve-t-elle pas le besoin de le marquer jusque dans son titre? En 1833, elle subit l'épreuve de la persécution. Le soupçon d'immoralité, joint à l'accusation d'escroquerie, a donné gain de cause au procureur. Enfantin, Chevalier, Duveyrier achèvent dans les prisons du roi l'élaboration de la doctrine. Cependant la troupe des fidèles restés libres brûle de rappliquer. Pour chercher la femme rêvée et attendue par le Père une « mission » sera envoyée jusqu'en Orient. Et Barrault l'éloquent, toujours prêt à trouver des titres et des formules, — heureux aussi peut-être, en l'absence d'Enfantin, de faire acte d'initiative, — décide que les vrais saint-simoniens devront désormais s'appeler te Compagnons de la Femme. Quelques apôtres, il est vrai, font bande à part; ils renient l'autorité de Barrault. Mais ils s'intituleront de leur côté, Croyants à V égalité de V homme et de la femme. Ainsi il apparaît que, moins de sept ans après la mort de l'auteur des Cahiers des industriels,sur l'industrialisme qu'il avait planté, s'est greffé un féminisme, dont la végétation surabondante cache presque le tronc primitif.
La doctrine saint-simonienne, en se développant, a plus d'une fois changé son personnage principal. Au début, ce sont les savants que V Habitant de Genève voudrait pousser au premier plan. A d'autres moments les banquiers [)rennent la tête. Puis la lumière se concentre sur les prolétaires. Finalement la femme parait et accapare l'attention : dans sa gloire, diraiton, tout le reste s'évanouit.
Changement de plan et déplacement d'intérêt bien faits pour surprendre Saint-Simon lui-même, s'il en avait pu être témoin. Enfantin se plaît à répéter, comme pour mieux faire apprécier la nouveauté de son Evangile : « Saint- Simon n'a jamais parlé de la femme. » Est-ce tout à fait exact ? Au dire de Rodrigues, Saint- Simon dans ses derniers Entretiens aurait le premier lancé, cette formule dont l'Ecole devait tirer tant de conséquences : « Le véritable individu social, c'est le couple. » Bien des années avant, lorsqu'il prononce son jugement — si dur — sur l'Angleterre, il donne comme preuve des inconséquences où elle se complaît la situation faite aux femmes : les brebis, selon
lui, y sont mieux protégées contre les mauvais traitements! jNIais tout compte fait, il semble bien que la femme n'ait tenu grande place ni dans la vie ni dans la pensée de Saint-Simon. S'il se marie, c'est à seulefm, paraît-il, de pouvoir traiter à sa table les savants dont la conversation l'instruisait. D'Eichthal dira plus tard, non sans dédain, que dans la vie de Saint-Simon on ne trouve jamais que la servante : un peu moins que chez Socrate ! C'est pourquoi il ne pouvait être le révélateur complet.
Du moins Saint-Simon prononce-t-il, dans ses derniers jours, deux paroles qui permettent de prévoir le sens où son Ecole va s'engager :
« Souvenez-voLis que pour faire quelque chose de grand il faut être passionné. » — « On a eu tort de conclure que le système religieux tendait à s'annuler. » Paroles prophétiques, en ce qui concerne désormais les destinées de l'Ecole : nombre de ceux qui la formèrent ressentent en effet, au lendemain de la mort du maître, le besoin d'une vie religieuse, et d'une vie religieuse où pourraient s'épanouir enfin toutes les spontanéités du sentiment: ce vœu à
LE FEMiNiSME SAINT- SIMONIEN 57
lui seul — le vœu romantique par excellence, pourrait-on dire — ne devait-il pas tourner naturellement leur pensée vers la femme ?
On sait qu'entre 1820 et 1840, fatiguée de tant de secousses brutales et d efforts déçus, la France cherche une foi apaisante : le mysticisme redevient à la mode. Plus vivement que beaucoup d'autres les saint-simoniens devaient en éprouver l'attrait. Peut-être parce que plus longtemps que les autres ils ont été des intellectuels ; et des intellectuels occupés à étudier les lois de la matière. Parmi eux beaucoup de polytechniciens, qui ont d'abord pensé en « brutiers », comme on disait alors. Une heure vient où ils sont comme sursaturés de mathématiques et de physique : ils étouffent, dans l'atmosphère des abstractions. Sur leurs fronts qui brûlent ils implorent, ils appellent l'onde du sentiment qui rafraîchit et régénère. Croyants d'autant plus passionnés demain qu'ils auront été hier des esprits critiques plus avertis. Ajoutons que les saint-simoniens comptent dans leurs rangs plus d'un représentant de la race messianique. Les juifs gardent toujours
le don de prophétie, dira d'Eichthal : ils en font profiter TEcole où ils prennent place. Eugène Rodrigues surtout, âme toujours frémissante, propage autour de lui la fièvre religieuse ; bientôt, emporté par la mort, après une touchante histoire d'amour contrarié, il garde dans le souvenir de l'Ecole figure d'annonciateur. On pense accomplir sa volonté suprême en cherchant à créer, non plus seulement un centre de recherches et de réflexions surle progrès de l'industrie et ses conséquences, mais un vaste foyer d'amour.
Autour de ce fover la place des femmes n'était-elle pas toute marquée ? Pouvait-on sans leur concours espérer une régénération du monde par le sentiment? Quand le cœur recommence, comme dira Comte, son insurrection contre l'esprit, l'heure de la femme n'est pas loin de sonner. N a-t-on pas reconnu, de tout temps, à sa sensibilité spéciale, le privilège de ces intuitions spontanées après lesquelles soupire l'homme qui a abusé de l'intelligence ? En cherchant la religion comme il la cherchait, le saint-simonisme devaitlogique-
ment trouver la femme sur son chemin. Pour l'application de sa méthode nouvelle, elle était l'instrument désigné.
Il lui suffisait d'ailleurs, pour qu'il fût amené à se pencher sur elle, de développer le programme posé par le maître lui-môme. Viser « l'amélioration matérielle et morale du sort du plus grand nombre », faire cesser enfin toutes les formes de « l'exploitation de l'homme par l'homme » ; c'était l'idéal légué par Saint-Simon, dans le Nouveau christianisme, à l'Ecole qui voulait devenir une Église. Mais dans l'armée des déshérités, à y bien regarder, les femmes ne sont-elles pas toujours au premier rang? Ne sont-elles pas presque partout soumises à une exploitation éhontée ? C'est contre elles du moins que l'on peut se permettre légalement des abus d'autorité do toutes sortes. Abus d'autant plus choquants qu'on leur a ôté systématiquement le pouvoir, si môme l'on n'a pas tué en elles jusqu'à l'envie de la protestation. Pas plus que l'ouvrier la femme n'a encore obtenu dans le monde moderne la possibilité de donner sa mesure et d'essayer
librement ses facultés. Elle réclame la première les soins du saint-simonisme régénéré par la religion.
La femme offre en même temps à l'Eglise nouvelle un incomparable appui : celui de sa naturelle douceur. Le saint-simonisme veut l'affranchissement des exploités : mais sans bouleversements, sans violences, sans batailles. C'est toujours son premier article de foi : il vient apporter la paixau monde. Contre l'émeute, si fréquente à cette époque, il élève une protestation inlassable : le pavé des barricades lui est aussi odieux que la baïonnette des Suisses. Son ambition est d'être avant tout une puissance de conciliation : par la seule force de la persuasion il entend renouveler le monde. Comment dès lors n'invoquerait-il pas le secours de la femme ? Si tant de brutalités persistent, c'est la preuve qu'on n'a pas fait appel assez tôt à son lénifiant ministère.
Vidal le déclare aux jurés de Montpellier : « Ce n'est que par la douce influence des femmes que peut s'opérer pacifiquement l'affranchissement du peuple. » Elles seules, di-
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sait Enfantin dès 1831 dans son V'^ Enseignement, pourra apporter l'apaisement à « ce monde de faillites et d'émeutes, de jeu et de fraude, de misère et de débauche, de suicide et de meurtres. » En 1837, à la Cour d'assises, dans les paroles rythmées qu'il adressait aux jurés il reprenait le même thème :
Oui, je vous le dis encore, Dieu ne vous enverra La Paix, l'Ordre et la Liberté Que vous cherchez en vain parmi vous.
Hommes, Que par les femmes.
Et Barrault, dont le lyrisme est exaspéré par le ciel d'Orient s'écrie : « 0 mère, ange que Dieu envoie au monde, c'est dans ta blanche main que reposera, glorieux et paisible, le globe qu'essaya d'enserrer la main sanglante des Césars. »
On reconnaît dans cette dernière formule une antithèse qui fut dès le début et qui resta jusqu'au bout chère au saint-simonisme, la môme qui servira de centre à la sociologie de Spencer : l'antithèse entre Tordre militaire
et l'ordre pacifique. Le progrès de l'humanité est un passage de celui-ci à celui-là. VExposition de la doctrine saint- simonienne développe cette idée de toutes les façons. L'association humaine devient chaque jour plus large : la guerre recule, emportant avec elle mœurs barbares et pratiques dominatrices, tout l'appareil de force qu'elle a si longtemps imposé au monde. On est bien loin, pensent les saint-simoniens, d'avoir tiré encore toutes les conséquences de ce changement d'axe. L'une des plus précieuses à leurs yeux est précisément qu'il permet aux femmes de passer au premier plan. Leur cause est liée à celle de la paix. Leur intervention vient comme achever un mouvement de l'histoire : la logique de l'évolution conspire avec leur cœur. Un jeune poète-ouvrier, à qui les saint-simoniens votèrent une écharpe d'honneur, Mercier, exprimait en ces vers la mission de la femme.
Retiens les bonds de ton coursier fougueux, Noble soldat, et redresse ta lance, Cessez vos cris, vos transports belliqueux : Libre, en vos rangs une femme s'avance.
Sa voix en travailleurs changeant vos bataillons, Elle saura bientôt calmer toutes les haines,
Et dans nos vastes plaines Le fer de nos mousquets creusera des sillons.
Refrain
Parmi nous, femme douce et chère,
Viens pacifier l'univers, A ses enfants viens donner une mère.
Vois, nos bras et nos cœurs te sont toujours ouverts.
Ainsi le féminisme des saint-simoniens se lie étroitement à leur pacifisme. Et le sejitiment d'espoir que la femme leur inspire est exalté et magnifié par leur foi dans la paix, dont elle est la prétresse désignée. Par la religion que son cœur doitalimenter, elle ne fait rien moins qu'accomplir la loi préfixée par la philosophie de l'Ecole.
Un sentiment qui pouvait se rattacher à tant de principes familiers devait acquérir une solidité particulière, et résister à toutes les objections. De fait les nouveaux croyants, chevaliers de la Femme, supportent avec impatience les avertissements même des plus bienveillants de leurs frères.
Ils n'aiment pas qu'on leur rappelle qu'il y a d'autres questions, ni qu'on leur suggère d'autres solutions. Cappella, Toussaint trouvent que l'on dévie, ou que l'on piétine. N'avait-on pas annoncé qu'on allait non pas seulement fonder le « parti des travailleurs », mais chercher, par l'industrie réorganisée, à améliorer leur sort? Or, le choléra les moissonne. Leur misère empire. Et l'on ne fait rien, que des hymnes à la femme. « L'élément industriel se meurt dans la doctrine. » « Faudra-t-il donc, disait de son côté OUivier, vivre de rêves tant que la femme ne sera pas là ? »
A quoi Enfantin répondu sa manière : Oculos Iiahent et non videbunt. Comment ne voyez-vous pas le prestige et la force d'attraction supérieure que gagnera la doctrine lorsque les femmes s'en jnêleront ? Comment ne comprenez-vous pas que sans leur main délicate les blessures mêmes qui vous attristent et vous épouvantent le plus, celles du corps ouvrier, ne sauraient se fermer? Michel Chevalier de son côté a averti Béranger qu'il ne faut pas songer à obtenir ni à l'extérieur une paix dig'ne de ce nom, ni à
l'intérieur une loi sur les céréales qui en vaille la peine tant que les femmes ne se seront pas mis en tête de « faire quelque chose pour le peuple ».
« Rien de grand en politique ne se fera sans elles. Aucune grande amélioration ne sera opérée sans elles. Aucune grande expédition n'aura plus lieu sans qu'elles l'aient voulue et qu'elles y prennent part. »
Ainsi l'idée féministe envahit en quelque sorte toute la conscience des nouveaux crovants. Ils s'acheminent vers cette conviction impérieuse : toutes les erreurs de la civilisation tien nent à ce fait que l'homme a oublié les droits et les pouvoirs de la femme. Tant qu'elle ne sera pas solennellement réhabilitée, définitivement affranchie, point de salut, pour personne, à espérer.
Mais comment entendre cette réhi^ilitation, cet aiïranchissement ? Sur quels points, pour le rendre possible, faut-il rectifier les institutions ou les mœurs ? C'est ici que le nouveau
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Pape s'embarrasse, et que les plus graves difficultés attendent son Église.
Le véritable individu social doit être un couple. On prêtait cette formule à Saint-Simon, On la retrouvait chez Fourier. Elle fut, dit-on, le point de départ de la réflexion des saint-simoniens sur la situation faite aux femmes. Mais il est à noter qu'elle ouvre plus d'une perspective : les points d'arrivée peuvent être très éloignés l'un de l'autre. En fait, Auguste Comte aurait accepté cette thèse, Proudhon aussi, tout au moins lorsqu'il reprend l'idée de l'Androgyne et y voit le nécessaire organe de la justice. Ni l'un ni l'autre pourtant ne songent à affranchir la femme. Et ils demeurent bien plus près de Bonald que d'Enfantin.
Ajoutons que le saint-simonisme religieux se présente initialement comme une restauration du sentiment de la hiérarchie. Fidèle sur ce point aux répugnances de Saint-Simon lui-même, anti-égalitaires en même temps qu'anti-révolutionnaires, il veut des supérieurs qui classent, des inférieurs qui obéissent. On aurait donc pu attendre assez logiquement du saint-simo-
nisme une théorie du couple qui fût elle-même une théorie hiérarchique; elle aurait rappelé à la femme que Funité de l'individu social implique la subordination d'un de ses éléments à l'autre ; elle lui aurait offert des raisons nouvelles de s'incliner devant les antiques devoirs.
La pensée saint-simonienne ne prit pas cette route. Croyants à V égalité de V homme et de la femme, ce fut un des titres choisis après 1833, nous le rappelions, par certains adeptes de l'école. Mais, dès avant 1830, c'est bien l'égalité que le révélateur promet à la femme. L'Egalité et la Liberté : sentiments révolutionnaires, principes individualistes, legs du dix-huitième siècle, qui viennent s'encastrer, dirait-on, dans le vocabulaire hiérarchique des saint-simoniens , comme des fragments de lave dans le mur d^une église.
Que la femme soit traitée en égale et que sa liberté essentielle soit respectée, conditions inéluctables en effet, pense Enfantin, pour que cesse enfin l'exploitation brutale et sournoise dont elle est victime. Mais voici le point où il se sépare des tendances individualistes : il ne
voit d'émancipation possible de la femme que dans et par le couple. C'est sur la régénération de l'unité domestique qu'il concentre tout son effort : d'une réforme du mariage il attend la restauration des droits comme l'accroissement des pouvoirs de la femme.
De cette réforme du mariage on a dit qu'elle tendait à sa dissolution systématique : la promiscuité était au bout. Enfantin avait le droit de protester contre cette déformation de sa pensée. Si au couple-prêtre il réservait en effet, sous des formes qu'il restait d'ailleurs à déterminer, des privilèges ou des charges assez équivoques, ce qu'il réclamait pour le commerce des hommes et des femmes, c'était tout simplement la liberté du divorce. Il reste vrai qu'il justifiait cette requête par une argumentation tranquillement audacieuse où se mêlaient de la plus curieuse façon principes fouriéristes et principes saint-simoniens, vivifiés les uns éT les autres par ces leçons de la vie qu'Enfantin ne pouvait manquer de collectionner : le révélateur s'aidait chez lui des expériences du prêtre-confesseur.
Pour marquer ce que le rêve d'Enfantin doit à l'inspiration fouriériste, il ne suffît pas de rappeler que pour Fourier la libération de la femme est la mesure même du progrès.
Il faut creuser plus avant dans la doctrine. Il faut remonter jusqu'à l'optimisme qui fonde, chez l'inventeur u harmonien », l'apologie des passions. Optimisme amoral, comme on dirait aujourd'hui, et même directement hostile à ce que Fourier appelait déjà le « moralisme » : il déclare la contrainte odieuse parce qu'inutile. Fourier distingue bien des variétés de passions. Il refuse d'en condamner aucune. Les assouvir en les employant toutes, c'est sa prétention. Toutes ont leur place marquée dans la maison du Seigneur — pour peu qu'elle soit seulement rebâtie selon le plan fouriériste. Ne retrouve-t-on pas des traces de ce même esprit dans la théorie des diverses « natures » qu'élabore Enfantin ? Il y a selon lui des natures faites pour la constance. D'autres ont besoin de variété. Celles-là, aptes aux affections profondes et durables, sont les « immobiles ». Aux autres les impi'^ssions vives,
mais passagères : ce sont les « mobiles ». Celles-ci ne méritent-elles pas comme celles-là que Ton tienne compte de leurs tendances ? Faut-il continuer de faire peser sur elles une contrainte trop lourde ? Vous ne condamnez plus la jeune veuve à un veuvage éternel; condamnerez-vous la mal mariée à un mariage plus triste que le veuvage ?
Ainsi, comme Fourier plaidait naguère pour ceux qu'il disait atteints de la « papillonne » , Enfantin plaide pour les inconstants. Et comme Fourier demandait plus de variété dans le travail, Enfantin réclame plus de liberté dans Tamour. Laissons du moins les « mobiles » aller à des unions nouvelles, — pour peu seulement que ces unions les élèvent en effet à un niveau de vie supérieur et soient bien,ïromme on disait dans le langage de l'Ecole, des unions « progressives )>.
Dans ces convictions, peut-être suggérées par des influences fouriéristes, telles expériences que pouvait accumuler Enfantin, consolateur et confesseur, contribuaient sans doute à le confirmer. L'une des premières femmes qu'il
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eut à réconforter était justement l'une de ces natures vives, primesautières, attirantes, piquantes que Ton voit mal murées dans la tristesse des souvenirs. Quand son mari mourut, happé par une machine dans sa fabrique, Elisa Vandermag pensa mourir aussi. Mais une vie ardente était en elle, et émanait d'elle, qu'elle ne pouvait longtemps comprimer. Cette jolie jeune veuve que l'on sentait consolable continuait comme malgré elle à faire des conquêtes. Ne faillit-elle pas faire perdre la tète au prédicateur Duveyrier ? Lorsque Enfantin plaide pour les natures vives et mobiles, il n'est pas douteux que la touchante et troublante image d'Élisa passe et repasse devant ses yeux de fascinateur fasciné.
Pitié bientôt généralisée d'ailleurs, elle ne tarde pas à s'étendre sur toutes les incomprises, sur les déchues, sur les révoltées. Avec une préférence hardie le nouveau sauveur se penche sur les abîmes où gémissent tant de malheureuses. La réprobation dont on les accable constitue-t-elle ou un obstacle à leur chute ou un remède à leurs maux ? Ni l'un ni
l'autre. En face de ces situations qu'il est lâche de voiler, force est donc de prendre une attitude nouvelle. Lorsque Glaire Bazard apprit que Jules Lechevalier, l'un des apôtres, se proposait d'épouser une actrice, elle protesta au nom des honnêtes femmes outragées^ elle signala le danger d'ouvrir la nouvelle Eglise à des femmes de mœurs trop libres. Mais Enfantin, précisément, n'entendait plus souffrir qu'elles fussent mises au ban. Leurs manières d'être mêmes avaient à ses yeux l'avantage de poser des problèmes que les sociétés civilisées devaient avoir à cœur de résoudre. Il déclarera plus tard, dans une séance solennelle, en recevant Julie Fanfernaut : « Oui, nous avons besoin de femmes qui sortent des habitudes ordinaires de la vie féminine imposée par la loi chrétienne ». 11 rend grâce aux hors-la-loi de remettre sous les yeux du monde la nécessité de chanofer la loi. Il se fait l'avocat de celles qui restent « païennes », comme pour nous forcer au plus difficile, au plus salutaire des examens de conscience. Il défend lui aussi, lui d'abord, qu'on insulte la femme qui tombe :
combien de fois d'accusée ne pourrait-elle s'ériger en accusatrice ?
Avant que Proudhon ne lance son fameux hymne à Satan, il entonne une sorte de gloria aux « Anges rebelles ».
« En présence de ces femmes, unies par leurs douleurs et par les désordres que leur révolte enfante, frappé de la puissance prodigieuse qui est étouffée et torturée de mille manières dans ces êtres réprouvés par l'Église, anges rebelles qu'elle a en vain foudroyés depuis dixhuit siècles, filles de Satan qu'elle a crucifiées dans leur esprit, ne pouvant les crucifier dans leur chair, démons qu'elle a méprisés, avilis, damnés », il sent, il veut que tout le monde sente la nécessité d'une revision des valeurs. Si l'on est enfin décidé à chasser du monde les deux brebis tarées, la prostitution et l'adultère, il faut qu'une loi plus souple laisse du champ aux passions qui, chaque jour, sournoisement, les ramènent au milieu de nous. Si l'on veut cesser de vivre dans une hypocrisie qui est la pire des conceptions, il faut cesser de réprouver ce qu*on ne peut réprimer : il faut faire
la part du feu, il faut mener jusqu'au bout la réhabilitation de la matière.
Réhabilitation de la matière : Enfantin retrouvait ainsi, pour justifier les aspirations que lui suggérait le spectacle du monde, une vieille formule saint-simonienne. Mais il y insinuait un contenu nouveau. Du moins faisaitil passer au premier plan des éléments jusquelà laissés dans l'ombre. La réhabilitation de la matière n'est d'abord autre chose, pour les saint-simoniens, que la réhabilitation du travail. Fidèles en cela encore aux vœux des Encyclopédistes, ils ne veulent plus que soient méprisés, maintenus dans l'ombre, renvoyés au bas de l'échelle, ceux qui manient la matière et dont l'industrie fabrique les mille produits nécessaires à l'humanité civilisée. Relève la tète, producteur; réclame ta juste part d'honneur et de pouvoir : c'est le premier sens de la formule.
Sur cette première interprétation une interprétation voisine se greffe aisément. On entend réhabiliter non pas seulement le travail, mais les besoins auxquels il satisfait. Et si
certaines classes, celles précisément qui fournissent à l'œuvre de production leurs énergies actives, voient mal satisfaits leurs besoins vitaux, on proclame qu'elles ne doivent pas avoir honte de revendiquer, front levé et mains tendues, un peu plus de bien-être. « Le bonheur — entendez le bonheur du peuple — est une idée neuve en Europe », disait Saint-Just. Plus consciencieusement que personne les saint-simoniens ont prôné cette idée. Leur lyrisme d'ingénieurs-apôtres répudie l'ascétisme, célèbre le progrès de l'industrie non pas seulement pour la puissance qu'elle donne à une élite sur les choses, mais pour le bien-être qu'elle met, qu'elle doit mettre à la portée de la masse. « Il faut, s'écriera Duveyrier, que le peuple respire à l'aise, qu'il se chauffe, qu'il se rafraîchisse, selon que le ciel est de glace ou d'airain ; il faut qu'il soit fier de son repas, de son vêtement ; il faut qu'il danse, qu'il chante, que les délices des arts n'aient point pour lui de mystères, afin que les traits de son visage soient toujours épanouis ». Ailleurs il demande à Dieu, pour le peuple, « une vie
d'ouvrier-géant, rayonnant la gloire et le plai sir ».
Par cette pente Enfantin était naturellement conduit à la réhabilitation des sens eux-mêmes. Le problème qu'on s'était posé d'abord pour la vie économique, il se le pose pour la vie conjugale. Et il demande tout simplement, avec une simplicité intransigeante, que l'on transpose dans l'ordre des relations entre sexes les solutions à la fois organisatrices et libératrices rêvées pour le travail. En amour il importe de/ faire disparaître non pas seulement les exploitations injustes, mais les contraintes inutiles. Mais le peut-on si l'on continue à ne pas avouer ce qui crève les yeux ? si l'on continue à jeter sur les protestations de la nature un voile d'hypocrisie ? si l'on ne relève pas enfin la chair de l'anathème dont la tradition chrétienne l'a si longtemps couverte ?
i^ Guerre à la tradition chrétienne », allait-ce donc être le mot d'ordre de ces chevaliers de la femme, héritiers enhardis de l'auteur du Nouveau Christianisme ? Oui et non. Ils combattront le christianisme, mais en saint-simo-
niens, toujours prêts à emprunter quelque chose à leurs adversaires mêmes, et à leur dire merci en leur donnant congé. La philosophie de Ihistoire familière à l'École opère ici son miracle accoutumé : ceux qui ont choisi cette colonne de lumière pour guide sont à jamais empêchés de reprendre envers les traditions qui firent la grandeur du moyen âge, l'attitude toute critique et négative des iconoclastes du dix-huitième siècle. Réaction nécessaire contre les excès dunaturalisme païen, le christianisme n'apas eu tort, pensent-ils, d'exalter avant tout l'esprit. Son spiritualisme a même concouru à rehausser infiniment le prestige de la Femme. Une femme élue, mère du Glirist, demeure la plus compatissante des intermédiaires entre Dieu et les hommes. Nulle religion plus que le christianisme n'a glorifié la femme. Mais en même temps qu'il la glorifie il Thumilie. Il l'écarté de la fonction sacerdotale. Il la confine dans une vie diminuée. Il paraît croire que si on lui laissait quelque liberté, par ses charmes et ses caprices, Satan aidant, la chair redeviendrait tyrannique. C'est dire que la religion
chrétienne en est restée à la conception « dualiste » du monde. Elle voit partout des antithèses fatales. Quant aux synthèses possibles, elle ne les aperçoit pas. Au saint-simonisme revient précisément cette mission, la plus sainte, parce que la plus humaine de toutes : faire cesser le duel séculaire. L'heure des réconciliations fécondes a enfin sonné entre l'esprit de l'antiquité et celui du moyen âge. Chacune des deux thèses opposées a été poussée à l'extrême et s'est réfutée par l'absurde : il est temps de conclure en harmonisant. On retiendra l'hommage rendu à l'esprit par le christianisme ; mais on relèvera la chair de l'excommunication lancée contre elle.
Dès 1830, écrivant au correspondant anglais d'Eugène Rodrigue, Enfantin se trace cet ambitieux programme : « Il faut être achevai sur les deux rameaux du tronc universel ; il faut remonter les deux fleuves vers leurs sources communes. »
Prendre des deux mains, réconcilier, synthétiser, telle est bien l'ambition caractéristique de ces révélateurs-historiens, promulguant
leur loi nouvelle du haut d'une théorie de l'évolution sociale. Et c'est cette même ambition qui amène Enfantin à son rêve suprême, inquiétant chef-d'œuvre d'une exaltation sentimentale servie par une inexorable logique. Nous voulons parler des privilèges du coupleprêtre. Loi vivante, idéal incarné, ne faut-il pas qu'il assemble en lui toutes les perfections imaginées par les hommes, et que sa nature soit comme le commun foyer des natures divergentes ? Dès lors de quel droit rangerait-on le prêtre ou la prêtresse parmi les immobiles plutôt que parmi les mobiles? Il importe qu'ils participent aux deux natures. Ils devront réconcilier, en langage platonicien, Tunité et la variété, le repos et le mouvement. C'est dire que sans cesser d'être unis, chacun des deux conjoints du couple sacerdotal pourra agir, non seulement par l'esprit mais par les sens, sur tel de ses inférieurs qu'il aurait besoin ou de surexciter ou de calmer. Liberté hors-cadre indispensable au couple-prêtre pour qu'il puisse représenter le révélateur complet et remplir jusqu'au bout son office social.
Après toute cette philosophie mi-fouriériste, mi-platonicienne, et hégélienne aussi, voilà au bord de quels abîmes son désir de synthèse conduisait Enfantin ! Ses collaborateurs efîarés avaient-ils si grand tort de déclarer qu'il ne tendait à rien inoins qu'à réhabiliter le droit du seigneur, et qu'en effet, par de telles fantaisies, le lien familial était décidément compromis ?
Il faut dire qu'Enfantin lui-même sent le danger. Arrivé au bord de l'abîme il recule. Il ne veut plus regarder. Il ne veut rien préciser. A dessein il demeure dans le provisoire et dans le vague. Pour formuler la loi définitive des relations entre les sexes, il prie qu'on le supplée. Habitué à promulguer ses révélations de haut, le voici tout à coup qui s'humilie. Il remet ses pouvoirs de législateur. A qui ? A la Femme elle-même. Une femme mieux qu'un homme peut prononcer la Loi de convenance suprême. Ce qu'a pu avoir de brutal la parole du révélateur, immoral peut-être par souci d'une moralité supérieure, elle l'adoucira, elle l'adaptera aux exigences mystérieuses de la na ture féminine.
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L'important, c'est que pour dire les mots qui délient et relient, la femme soit libre en effet, et, que les hommes, respectueux, soient prêts à « l'écouter en fermant les yeux m.
Cet appel à la femme, ce fut la plus belle invention d'Enfantin; ce fut du moins — si l'on veut écarter ici tout soupçon de machiavélisme, — la plus belle trouvaille de son instinct de chef de secte. Il ne se tire pas seulement d'em- . barras en ajournant les solutions précises. En remettant* à la première intéressée le soin de préciser, il se donne, au bon moment, l'avantageuse apparence d'une délicatesse suprême. Enfin et surtout il crée, dans le petit groupe qui lui garde confiance, un état d'attente et d'espérance inquiètes, sorte d'hypnose collective tout à fait propice à l'exaltation religieuse.
On comprend qu'Enfantin ait insistéoSur ce thème.
Trouvaille inattendue, en somme. Les saintsimoniens appartiennent plutôt, en règle générale,à la race des systématiques autoritaires. Ils ne sont pas ordinairement si respectueux de
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la liberté des gens qu'ils prétendent sauver. Lorsqu'ils décident de fonder le parti des travailleurs, et donnent le pas dans leurs préoccupations à la question ouvrière, ils ne cessent pas pour autant d'édicter des plans, auxquels devront se plier leurs frères ouvriers. Conscients de leur capacité intellectuelle, ils considèrent que leur premier devoir est d'ordonner, c'est-à-dire à la fois de combiner et de commander. De nos jours nous avons assisté à Teffort d'une école à la fois bergso*nienne et syndicaliste qui, s'appuyant à une philosophie de l'intuition et de l'action, posait comme premier principe qu'il fallait avant tout respecter la spontanéité ouvrière et attendre avec une discrétion méthodique les règles que sa vie même, efforts professionnels et élans révolutionnaires mêlés^ ne manquerait pas de lui suggérer. Tactique dont on a pu dire qu'elle nous menait précisément aux antipodes du système saint-simonien. On négligeait seulement d'ajouter que cette même attitude, qu'il n'avait pas su prendre vis-à-vis de la classe ouvrière, le saint-simonisme la prend vis-à-vis du
sexe féminin. Devant la femme il dépouille son orgueil scientifique et déclare attendre l'oracle d'une spontanéité législatrice.
L attente, ce fut le titre d'une ardente prière que composa Enfantin au lendemain de sa condamnation.
« Grand Dieu ! j'ai fait ta volonté, j'attends ta nouvelle parole... J'attends, et la douce voix que tu m'as promise se tait! Que ce silence est loui'd^à mon âme ! Et pourtant je te rends grâces, ô mon Dieu ! J'avais besoin de te sentir muet en moi pour avoir foi en elle autant qu'en moi-même; j'avais besoin de te chercher...
Attendre ! Attendre ! Que fait-elle à cette heure ! Depuis si longtemps que je l'aime ! Dismoi, mon Dieu, dis-moi si déjà elle m'aime aussi...
Et ces enfants que ta bonté m'a donnés, Père! c'est pour eux surtout que je te prie...
Ils souffrent, ô mon Dieu! Ils souffrent car parmi les hommes tu lésas choisis hommes de désir et d'amour ; ils souffrent, caries apôtres de l'affranchissement de tes filles ne peuvent
vivre longtemps privés de la moitié de leur vie... »
Les apôtres vivent en effet dans l'énervement. Ils se demandent les uns aux autres : « Ne vois-tu rien venir ? » Ils scrutent l'horizon. Ils notent les signes. Lés audacieuses entreprises de la duchesse de Berry en France, de Marie- Christine en Espagne — sans compter la mort de Napoléon II et le retour d'une comète — n'annoncent-elles pas que l'année 1833 doit être l'année de la Mère ? Elle paraîtra. Et non seulement, prophétisait Michel au fond de sa prison, chacun de nous trouvera dans son cortège « celle qui de sa vie complétera la sienne », mais encore l'univers réconcilié avec lui-même connaîtra de magnifiques journées « de gloire et de bonheur, de richesse et de poésie ». La hiérarchie ne sera plus lourde ; la grâce de la femme ne rend-elle pas l'autorité séduisante ? Les luttes ne seront plus brutales ; là douceur de la femme n'impose-t-elle pas l'humanité à l'homme ?
Ainsi les nouveaux croyants en viennent à attendre de la femme de véritables miracles.
L'âge d'or est devant nous, avait dit Saint-Simon. La femme en tient la clef, pensent les saint-simoniens. Ils lui remettent le soin d'aplanir, d'un geste de sa main blanche, toutes les difficultés où ils se sont heurtés, comme celui de panser toutes les plaies dont ils sont meurtris. Ils n'ont pas réussi à convertir le monde bourgeois. Ils ne réussissent guère à sauver le monde ouvrier. Poursuivis par la justice, caricaturés par les journaux, hués par les foules dans les rues, et au total — c'est le plus dur — ignorés du plus grand nombre, leurs déceptions accumulées alimentent les ardentes invocations qu'ils ne cessent d'adresser à la femme.
Mais bientôt«»rattente passive ne leur suffit plus. Ils veulent aller au-devant de la Libératrice. Il leur faut l'action, ou tout au moins le mouvement. Il faut à leur secte persécutée l'exutoire des migrations. Sur Paris qui les méconnaît ils ont secoué la poussière de leurs souliers : ils ont « cassé » la ville de plaisir au profit de Lyon, ville de travail. Lyon est trop près encore, et trop connu. Ce n'est pas en
France, ce n'est pas en Occident que la Femme Messie se révélera. Elle se cache sans doute en des régions plus lointaines, plus mystérieuses. Vers rOrient ! le mot d'ordre éclate dans la bouche de Barrault inspiré. L'Orient, berceau des religions, l'Orient terre du rêve, l'Orient patrie regrettée de tous les romantiques, où l'exubérance de la nature exaspère les sensibilités : la femme y est plus humiliée qu'ailleurs ? raison de plus pour qu'elle s'y révèle, et sous ce ciel de feu proclame la loi nouvelle. « C'est là, disait Hoart, que beaucoup, dont la nature est aventureuse et bouillante, trouveront leurs épouses. » C'est là aussi que sera scellée définitivement la libération du monde entier, la réconciliation de la chair et de l'esprit.
Une petite troupe prit la mer à Marseille, débarqua à Constantinople, où Barrault avait déduit que la Femme devait se révéler — et salua respectueusement toutesles filles d'Orient qu'elle put rencontrer.
Le grand Seigneur ne tarda pas à prendre ombrage de ces fous qui faisaient du scan-
claie. Il les envoya prophétiser à fond de cale et les fit débarquer à Smyrne. Le « voyage messiaque » finit dans le marasme. Une partie des apôtres alla rejoindre en Egypte Enfantin libéré. Il leur rendit courage, s'efforçant de les détourner doucement de l'espérance obsédante que lui-même leur avait suggérée, et que la Femmen'exauçait point. L'industrie n'était-elle pas en elle-même, après tout, le meilleur appel à la Femme? « Le globe, voilà notre fiancée, notre mère pour le moment. Embrassons, caressons la terre.^)) En termes moins lyriques reprenons pelle et pioche en main. Dressons le barrage du Nil. Préparons l'isthme de Suez. Déçus par la Femme les apôtres vont redevenir ingénieurs.
La crise de mysticisme féministe que le saintsimonisme traversa fut par bien des côtés tragique. Elle fit plus d'une victime. Enfantées dans la douleur, les audacieuses théories enfantèrent de la douleur à leur tuur.
On a plus d'une fois rappelé l'extraordinaire
spectacle que donna la famille saint-simonienne bouleversée et bientôt déchirée par les révélations du Père. Après les longs et violents débats des deux Papes, Enfantin et Bazard, arpentant jour et nuit la bibliothèque de la rue Monsigny — « deux mondes aux prises », disait Raynaud — quand le collège eut à faire œuvre de concile et à prendre parti sur l'évangile enfantinien, l'exaltation collective fut à son comble : confessions publiques, délires prophétiques, extases, catalepsies, rien ne manque à ces scènes, dignes des anabaptistes, remarquait Louis Blanc, documents précieux pour quiconque étudie la psychologie des sectes (1).
(( Nous avons été une fournaise, écrivait Duveyrier, et dans ce brasier, nouveau buisson ardent d'où la voix mâle de l'homme devait cette fois faire appel à la femme, combien de passions mauvaises se sont tordues ! que de soupirs, de pleurs, de rudes angoisses! que
1. Œuvres, IV, 139, Cazeaux, quand ce fut son tour de parler, se leva, et, dans lattitude d'un homme qui semblait dormir debout, étendit la main vers les Pères, et articula lentement ce qu'il disait apercevoir en eux.
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de jours sans repos ! de nuits sans sommeil ! » Celles qu'on voulait libérer ne furent pas, cela va de soi, les dernières à souffrir. Directement ou indirectement, beaucoup de femmes furent atteintes au cœur par le geste d'Enfantin : beaucoup, dans la suite, eurent à pleurer des larmes de sang. Dèsles premiers temps de laprédication les femmes étaient venues nombreuses au saintsimonisme : attirées, elles, non seulement par l'éloquence des orateurs, mais par cette atmosphère de religiosité, qui écartait de prime abord beaucoup d'auditeurs. Lorsque le Degré des ouvriers fut constitué, beaucoup d'ouvrières — repasseuses, tresseuses, brunisseuses, matelassières — prirent rang parmi les catéchumènes. Et l'on trouva, pour servir de « directrices » aux douze arrondissements, des femmes très distinguées, qui prirent tout à fait au sérieux— rapports et professions de foi en témoignent— leur apostolat. Glaire Bazard partageait avec Fournel l'honneur de diriger le Degré. Avec elle, Cécile Fournel et Aglaé Saint-Milaire furent admises à faire partie du collège. L'Eglise saint-simonienne eut donc ses a sœurs »,
devant qui le débat fut porté. De la crise morale déchaînée par le rêve d'Enfantin, des femmes furent témoins, et bientôt victimes.
La première à saluer est celle qui resta jusqu'au bout dans l'ombre et ne connut le saintsimonisme que par Enfantin ; l'amie fidèle qui lui donna un fils, et à qui il refusa de donner son nom, Adèle Morlane. Six cents de ses lettres sont conservées aux Archives de l'Arsenal. Et on y peut suivre longtemps Teffort désespéré de l'amante qui, mère, veut se faire épouser : un cri de colère parfois, puis une résignation feinte, une patience adroite, la force de sourire à travers les larmes. Rien ne put fléchir Enfantin. Ne fallait-il pas que le prêtre illuminé attendît la Femme révélatrice, qui devait occuper le fauteuil laissé vide à côté de lui sur les estrades ? Même lorsque cette espérance s'éteio'nit au cœur des crovants. Enfantin se refusa à un mariage selon la loi chrétienne. C'eut été se renier, pensait-il. On l'a loué de celte dure fidélité à ses principes. Il faut dire qu'avant même de les poser il refusait avec énergie de s'embarrasser d'Adèle. Dès 1827, sur
le papier d'une lettre où elle laisse entrevoir ce qu'elle rêve pour l'avenir il brosse ainsi son propre portrait : « Tu me dis que tu es pour moi tout ce que j'ai désiré que tu fusses. Il me semble que non. Je suis très entêté, ce qui est à peu près la même chose que entier où despote. Moins on s'abandonne à moi, moins je me livre moi-même. En un mot^Jeç^eux être adoré. » Quel éclair ce dernier aveu ne projette-t-il pas sur la psychologie d'un prophète qui fut peutêtre un trop bel homme, et trop conscient de sa puissance fascinatrice ! Lorsque quelques années plus tard, les idées d'Enfantin sur la femme et sa mission prirent corps, Adèle .Morlane — sa « pauvre pleureuse », comme elle disait, — put se consoler en songeant qu'un dogme supérieur, nd'n un caprice personnel, exigeait son humiliation continuée, et que son chagrin refoulé préparait les voies d'une loi nouvelle.
Pour que la hardiesse de cette loi échappât aux interprétations malicieuses, et que les nouveaux Apôtres ne fussent pas soupçonnés de no chercher qu'un paravent pour leurs propres
passions, le révélateur, lorsqu'il organisa la Retraite à Ménilmontant, leur commanda le célibat. Ainsi des ménages unis durent se séparer, et d'autres sources de larmes furent ouvertes. Cécile Fournel, la « timide Cécile » , pensa mourir. Après la prise d'habits de son Polyeucte, la Pauline saint-simonienne veut d'abord s'expatrier ; puis elle revient rôder autour du couvent nouveau : « Comment, écrivait-elle à Enfantin, ai-je pu porter l'oubli de ce que je me devais à moi-même jusqu'à venir chercher mon exil ici, près du lieu où il se renfermait, sans autre espoir que de respirer le môme air que lui? Pourquoi ? C'est que je n'ai pu soutenir la vue de sa douleur. C'est que je l'aime... » Et cette douce plainte s'élève qui tourne en terrible réquisitoire:» Ah! je vous en conjure, songez de quelles affections ce pauvre ami était entouré ! Notre amour était bien un amour d'avenir et cependant vous nous avez séparés, comme ceux qui souffraient d'être ensemble ; vous avez rompu notre union, la plus tendre, la plus complète que j'aie connue. Il le fallait, dit-on ! Je ne murmure point : Je voulais seu-
lement vous prier de rainier assez pour qu'il ne souffrit pas, pour qu'il pût retrouver dans votre amour de père la compensation de celui que mon cœur de femme lui conserve sans que sa vie puisse en être embellie, sans que chaque heure qui s'écoule vienne la lui révéler comme dans le passé... »
D'autres ruines encore se laissent apercevoir : le petit monde saint-simonien connut par expérience adultères, divorces, suicides même. Claire Bazard, que M. Weill appelle la véritable reine du saint-simonisme, dont Si^zanne Voilquin nous dit l'éloquence facile et l'autorité un peu sèche, elle qui se scandalisait à l'idée que Lechevalier pourrait épouser une actrice et eut un sursaut de dégoût la première fois qu'Enfantin, dans une promenade aux Tuileries, laissa transparaître ses théories. Glaire Bazard elle-même fut détournée de ses dex^Dirs par un certain Marguerin, qui revint
1. «Tu pleures seule? écrira Enfantin à Thérèse Flachat. Sais-tu qui nous donne cette prodigieuse cruauté ? C'est celui qui veut que la femme et le prolétaire soient affranchis — par nous. »
plus tard au catholicisme et donna par ailleurs beaucoup de tablature à la secte. D'autres maris-apôtres, Rodrigues, Flachat, avaient éprouvé, au témoignage d'Enfantin, la même « disgrâce ». Bazard prit la sienne avec une grande dignité. 11 ne voulut point se séparer de sa femme, victime, disait-il, d'une situation fausse et d'une vie anormale.
Suzanne Voilquin, elle, la « fille du peuple » qui montra tant d'énergie dans l'expédition d'Egypte, libéra son mari. Elle découvrit chez lui, sur le tard, une tendance à la mobilité. \Ji\e jeune saint-simonienne l'attirait. Suzanne voulut divorcer, pour qu'ils pussent s'épouser. Et elle exposa dans un article delà Tribune des femmes les^ raisons de son sacrifice, qu'elle offrait à la religion nouvelle.
Celle dont les malheurs eurent le plus de retentissement fut Claire Démar. Cette petite femme brune, aux traits réguliers, à l'air fin et un peu dur, au langage abondant mais heurté, ne chercha guère dans le saint-simonisme, au témoignage de Voilquin, que la licence d'aimer. Au reste la doctrine eut de la peine à la
détacher des « idées républicaines ». Le sentiment qu'elle inspira à un jeune ouvrier, Perret- Desessarts, ne suffit pas à l'attacher àun monde qui la méconnaissait et où elle portait, dans la misère, « le vif sentiment d'une valeur native sans cesse refoulée ou flétrie ». Ils se suicidèrent, comme plus tard une autre rédactrice de la Tribune c/e^ Fe/;^/we6', Marie-Reine Flichi, passée au fouriérisme et qui ne voulut point céder à son amour pour un des propagandistes de la doctrine phalanstérienne, comme aussi plusieurs ouvriers-poètes, Jules Mercier, Chanu, Charles Gille à qui Vinçard, dans ses Mémoires épisodiques d'un vieux chansonnier sainl-simonien^ donne un souvenir mélancolique.
Aux uns comme aux autres, aux prolétaires exaltés comme aux femmes affranchies, le tourbillon saint-simonien contribuait donc à tourner la tête. Beaucoup perdirent décidément l'équilibre. Lorsqu'en 1§53, dans VAlmanach des femmes, Marie (Marie Talon sans doute) écrit un article sur l'École saint-simonienne, elle ne manque pas de noter que la thèse d'Enfantin ne fut pas seuleinenl mal comprise au
dehors ; elle entraîna, au sein même de la famille, plus d'une « erreur » de femme, cause « de pleurs amers et d'horribles souffrances ».
« Telle souffrait de ses liens, qui se crut le droit de les briser; telle comprimait une passion, qui cessa de se contenir; telle autre crut à la moralisation par l'amour, et se vit entraîner dans un précipice par celui qu'elle voulait sauver.
« Et pourtant elles s^étaient aventurées avec un saint transport dans cette carrière où toutes ont perdu la paix et le bonheur, si ce n'est la moralité et la vie. »
Alfred de Vigny pensait-il à ces anges déchus, victimes eux aussi de la pitié, quand il écrivait Eloa ?
Marie continue ses réflexions mélancoliques : i< Placée plus d'une fois au milieu de ces êtres que Dieu a voués aux épreuves de la recherche, j'ai pu comparer les conséquences aux principes, et, je dois le dire,ramour de l'homme et de la femme n'ont rien produit dont l'âme ait à se réjouir. »
La saint-simonienne déçue conclut, farouche,
qu'il ne peut décidément y avoir de femme libre que dans et par le célibat, en dehors, non seulement de toute domination, mais de toute influence d'homme : des vierges seules sauront être des rédemptrices.
Les conclusions que les femmes tirent de cette crise, les principes qu'elles invoquent pour justifier leur conduite, les réformes générales enfin qu'elles réclament, voilà ce qui mériterait, plus encore que leurs peines d'amour, d'intéresser l'historien. On mesurerait ainsi ce qu'elles ont pu léguer à la pensée féministe d'aujourd'hui.
Beaucoup, parmi les saint-simoniennes, comprirent la nécessité de rédiger elles-mêmes leur programme. Elles ne se contentèrent pas d'organiser entre elles des souscriptions pour éditer les conférences qui les avaient enthousiasmées. Elles voulurent avoir leur journal.
Et ce ne fut d'abord que le Livre des actes, où elles se contentaient de relater et de glorifier les faits et gestes des nouveaux apôtres. Icien-
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core elles demeurent comme agenouillées dans Tombre et se contentent d'adorer. Mais bientôt parut un journal de doctrine, on pourrait presque dire — si l'expression ne détonnait pas, appliquée à l'École pacifiste par excellence — un journal de combat. L'amour-propre féminin y excluait les hommes de la collaboration, comme l'amour-propre ouvrier, plus tard, fermera le journal VAtelier aux rédacteurs bourgeois. « La Femme Libre », la Femme nouvelle », « la Femme de l'Avenir », la Tribune des Femmes », tous ces titres successivement arborés disent assez l'esprit du journal. Aux souvenirs du saint-simonisme des formules du dix-huitième siècle reviennent se mêler: « Nous naissons libres comme l'homme... Nous naissons libres et égales à l'homme. » Conséquence : il est souverainement injuste et décidément intolérable que la moitié du genre humain fasse la loi à l'autre, alors surtout qu'un seke est si malhabile à comprendre l'autre sexe. Que la volonté d'Enfantin soit donc obéie. Que la femme se confesse publiquement : si longtemps inconnue de maîtres aussi orgueilleux
que brutaux, qu'elle suggère enfin elle-même la Loi qui convient à sa nature.
Difficile entreprise et qui n'alla pas sans heurts, on le devine à l'incertitude même de la rédaction, à la diversité des sons de cloche qui s'y font entendre. Nombre de ces émancipatrices, pour sauver plus sûrement l'honneur engagé, eussent préféré la tactique recommandée par Enfantin aux apôtres de Ménilmontant ; elles faisaient vœu, du moins, de ne point s'émanciper pour leur compte, et avant l'heure. Protestant avec indignation contre l'idée qu'on prêtait à la secte, — l'idée du « pêle-mêle » universel, — elles se promettaient, en attendant la Loi nouvelle, de se plier fidèlement aux règles chrétiennes. « La femme réservée, constante, modeste, inspire plus de confiance. »
De plus audacieuses réclamaient le droit de passer à la pratique et de donner l'exemple libérateur. Elles défendaient qu'on jetât la pierre à celles qui avaient jugé bon de ne point respecter des lois tyranniques. Gloire aux femmes qui brisent leur nature. Mais aussi
gloire aux femmes qui suivent l'instinct de liberté. Ici encore reparaît l'esprit de conciliation, le désir de synthèse : la première ambition des rédactrices est de se placer « entre les deux camps dont l'un est tout aussi exclusif dans sa régularité que l'autre dans son désordre », et d'employer toute leur « puissance conciliatrice pour faire cesser l'antagonisme qui est entre eux. »
Les préférences marquées pour un camp ou pour l'autre n'en demeurèrent pas moins dans la petite troupe un principe de division. On prit des emblèmes distinctifs. Aux chrétiennes la couleur dahlia. Aux païennes le ruban ponceau.
Celles-ci devaient bientôt trouver une interprète passionnée dans la personne de cette môme Glaire Démar dont l'audace n'a guère été dépassée parles novateurs les plus récents. Déjà dans la conférence intitulée Liberté^ femmes ! éditée par les femmes lyonnaises et composée par l'ardent Justus Pol, une belle part avait été faite aux bacchantes et Je droit au bonheur avait été proclamé sans ambages :
« La vie, c'est d'être heureux n'est-ce pas * ? » D'autre part, les correspondantes du journal laissaient voir parfois les rêves bovaryques que l'entreprise leur inspirait : « Femmes privilégiées, écrivait L. B., vous ne mourrez plus accablées sous le poids de l'ennui, de la satiété, de la monotonie et de la prison ; de nouvelles émotions vous attendent, de nouvelles amours rendront la vie à vos cœurs blasés, de nouvelles voluptés titilleront vos fibres engourdies. Oui, des jeunes hommes soupirent à l'écart, qui vous tendront la main quand libres enfin vous aurez échappé à la geôle des hommes égoïstes et jaloux. Oh P qu'elles seront douces et embaumées ces unions libres! »
Claire Démar fait la théorie de ces tendances. Elle reproche à Enfantin de s'être arrêté à mi-route. Il distingue entre les deux natures, la constante et l'inconstante. Mais la limite est-elle nette ? Toutes les natures n'ont-elles pas plus ou moins besoin de variété ? Ne faut-
1. « Un Dieu bon et bonne, avait dit de son côté Ginoux, loin de torturer l'esprit et le corps de ses créateurs, les invile au bonheur. »
il pas du moins leur laisser à toutes la possibilité de varier? Au fond, c'est par la proclamation de la loi d'inconstance que la femme sera aiTranchie, mais seulement par là ». D'autre part, si on réhabilite la chair, ne faut-il pas convenir qu'il est souverainement imprudent de lier pour la vie des corps qui ne se connaissent point. De là à demander une union d'essai il n'y a qu'un pas. Glaire Démar le franchit d'un cœur léger. Elle demande carrément « l'épreuve de la matière parla matière, l'essai de la chair par la chair ». Ajoutons qu'elle se déclare impuissante à déterminer où finit la période d'essai, où commence la phase du mariage, que d'ailleurs elle proteste par principe, au nom même du mystère dont l'amour a toujours besoin, contre la publicité des unions, que pour finir elle fait bon marché du pouvoir de paternité, la paternité étant « toujours douteuse et impossible à démontrer » ; et l'on pourra conclure que Glaire Démar a peu laissé à trouver aux apologistes contemporains de l'union libre. Vidal, dans sa prison de Montpellier, occupé à balancer les antithèses, écrivait :
<( La femme qui représente la chair a pour mission d'individualiser, de réclamer les droits de l'individu contre la société. »
Claire Démar du moins donne raison à cette prophétie.
Elle accomplit ce paradoxe : enter sur la tradition saint-simonienne un individualisme anarchiste exubérant.
La pensée féministe, stimulée par les audaces d'Enfantin, ne se laissa pourtant pas enfermer tout entière dans le problème sexuel. Le débat fut élargi. La leçon des faits aidant, de tout autres revendications que celles de Glaire Démar furent mises en vedette. On ne réclama plus seulement ni surtout l'émancipation en amour mais l'émancipation politique, et l'émancipation économique. Et là aussi l'on prépara dans l'ombre des idées qui devaient faire explosion en 48.
Dès 1829, dans V Organisateur, en même temps que la nécessité de la réforme morale, la réforme politique est indiquée. « Notre soif
d'égalité, assurait une des rédactrices, n'est que le besoin senti d'une association plus parfaite entre époux. Elle protestait qu'on voulait « être affranchies de la subalternité pour se mieux absorber dans l'unité conjugale. » Mais elle se plaignait en même temps de la « nullité absolue sous le rapport politique » à laquelle les femmes restaient condamnées.
Mme de Staël reste consignée à la porte du collège électoral où son libraire se pavane : n'est-ce pas scandaleux ?
Dans ce même journal, où Ton promettait aux femmes privilégiées des émotions inédites, Marie Reine rappelle qu'il faut songer d'abord à celles qui ont besoin de travailler pour manger. Elle demande que leur soit facilité l'accès aux carrières industrielles, et qu'on ne les confine plus dans les états qui laissent à peine de quoi vivre. « Notre liberté morale ne serait-elle pas dérisoire si nous étions encore obligées de dépendre des hommes pour notre vie matérielle ? ». Une autrefois, après une visite au Tribunal, Marie Reine ajoute, — et le « réformisme » politique pointe ici ? — « Si nous n'avons
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jamais eu de représentants pour discuter et repousser les lois oppressives que vous formuliez contre nous, dites encore de quel droit vous voulez à tout jamais que nous y restions soumises ? »
Entre 1836 et 1838, la Gazette des Femmes va développer ce thème avec une obstination systématique. Le soleil de la Charte n'a-t-il pas lui pourtoutle monde PLouis- Philippe est sans doute le roi des Françaises comme des Français. Que Ton supprime donc de la légalité existante tout ce qui humilie sans raison les femmes. Qu'on ne se contente pas d'effacer du Code cet Tarticle 213 qui consacre l'infériorité de la femme en la condamnant aune obéissance éternelle, d'abolir les peines contre l'adultère, de rétablir le divorce, mais qu'on permette aux femmes d'être jurées, et, en attendant un suffrage vraiment universel, qu'on accorde le droit d'élire aux femmes sans maris, aux filles âgées de vingt-cinq ans, aux veuves, aux séparées.
Présentée d'abord comme un journal do k^gislatiou et de jurisprudence, la Gazette des
Femmes^ en 1837, arbora ce sous-titre : Journal des droits politiques et civils des Françaises. La Gazette avait la prétention de ne rien dire d'irritant et d'éviter toute exagération. Ses directeurs, M. et Mme de Mauchamps, ne furent nullement touchés de la grâce enfantinienne. La Bibliothèque de l'Arsenal conserve pourtant un exemplaire de la revue que M. de Mauchamps envoya à l'apôtre avec une dédicace : « Et moi aussi j'ai beaucoup connu Saint-Simon et je l'ai aimé ». La Gazette des Femmes fut l'un des organes qui travaillèrent à rapprocher esprit saint-simonien et tendances démocratiques.
Au feu de 1848 ce rapprochement devient fusion. Beaucoup plus profondément que Mme de Mauchamps la directrice de la Voix des Femmes^ Mme A. Boyet, est imprégnée de saint-si monisme. Ne fut-elle pas chargée, au Degré des ouvriers, de la direction du IV'' arrondissement ? Vainement voudrait-elle cacher ses origines intellectuelles ; les thèmes que l'Ecole a lancés passent et repassent dans la Voix des Femmes. On demande que les femmes citoyen-
nés consacrent d'abord la vérité de ce principe : « A chacun selon sa capacité. » On y rappelle d'ailleurs qu'elles sont « prêtresses par leur nature ». On y répète enfin que la grande croisade des nations ne saurait plus être menée par l'homme seul « dès que le fer des instruments de guerre se transforme en instruments de travail ». Les souvenirs de ces principes se mêlent aux revendications que les circonstances inspirent. Les héritières de la pensée saint-simonienne iront porter des pétitions au gouvernement provisoire pour demander la nomination de déléguées près de la Commission de travail sur l'établissement d'ateliers nationaux pour les femmes. Désireuses de voir aboutir dans la paix sociale ces revendications pratiques, elles ne manquent pas de protester contre « celles qui troublent l'ordre et ajoutent à la rumeur des rues ». Elles ne sont pas moins empressées à rappeler qu'il n'y a « pas de développement public sans vertus privées, et pas de vertus privées sans respect pour la famille ».
L'une des plus décidées à décliner toute so-
lidarité avec le sensualisme mystique d'Enfantin fut précisément l'une des plus ardentes à demander, en politique d'abord, l'égalité des femmes et des hommes. Aux élections de 1914, les réunions publiques ont reçu la visite de hardies citoyennes, qui venaient demander aux candidats leur opinion sur le suffrage féminin. Jeanne Deroin est leur ancêtre. A la Redoute, à la salle de la Fraternité, à la salle Montesquieu, elle mène courageusement une vraie « campagne électorale » auprès des hommes en attendant d'instituer un « cours de droit social à l'usage des femmes ». Toujours prête à assaillir l'Assemblée nationale, prompte à réfuter les objections d'où qu'elles viennent, elle gourmande le pasteur Athanase Goquerel qui n'a pas craint de déclarer à la tribune que la vie privée convient seule à la femme.
Trouvez-vous donc, lui demande-t-elle, que la nation n'a pas besoin pour son organisation intérieure, de l'esprit d'ordre et d'économie des ménagères? Elle reprendra le même thème pour^répondre, dans V Opinion des Femmes ^âu véhément réquisitoire de Proudhon, le révo-
lutionnaire qui demeure, quand la famille est en jeu, un paysan romain : « La mission de la femme en dehors de la famille ? Aider et rétablir Tordre dans ce grand ménage mal administré que l'on nomme l'Etat et substituer une juste répartition des produits du travail à la spoliation permanente des durs labeurs du prolétariat. »
La ménagère citoyenne, bonne citoyenne, parce que bonne ménagère, c'est l'idée que s'efforce d'acclimater Jeanne Deroin, et c'est une idée qui nous entraîne très loin des rêveries de Glaire Démar. 11 n'en reste pas moins que Jeanne Deroin aussi, lorsqu'elle porte des revendications au gouvernement provisoire, part de la formule qu'on prétait à Saint-Simon: « L'individu social c'est l'homme et la femme. » Elle se plaint encore que jusqu'ici l'homme ait parlé seul pour expliquer ce qu'il ne pouvait comprendre seul, et déduit de cette erreur la nécessité de mieux interpréter le christianisme.
(c-0 femme, mère du genre humain, toi qui résumes en ton sein toutes les douleurs, toi qui
as subi tous les martyrs, toi le type sacré du travailleur toujours souffrant, toujours opprimé, toujours subalternisé, lève-toi et parle au monde de l'humanité. Dieu te le commande: c'est plus qu'un droit, c'est un devoir ».
Ces quelques souvenirs suffisent à le prouver : sous des formes différentes le prophétisme saint-simonien survit au cœur de celles-là mêmes qui sont les ancêtres de nos sufîragistes contemporaines.
Il ne serait que juste de s'en souvenir.
Le jour où s'assembleront, pour porter des couronnes à son tombeau, tous les groupes divers qui sont à quelque titre les héritiers du saint-simonisme, nous demandons que l'on réserve dans cette procession, entre les syndicats de banquiers et les universités populaires, une place d'honneur aux féministes.