‹ Chez les prophètes socialistesChapitre 2 sur 16 · I. — Bœrne et Heine · texte numérisé non relu

I. — Bœrne et Heine

En 1844, une « jeune revue » vit le jour à Paris, rue Vaneau, qui s'intitulait les Annales franco-allemandes : Die Deutsch-Franzôsische JahrbûcJter. Son programme n'était rien moins que de fondre, par l'entremise de leurs intellectuels , les âmes des deux grands peuples civilisés. Deux directeurs se partageaient l'honneur de mener à bien cette œuvre de réconciliation, capable de régénérer le monde : Arnold Ruge et Karl Marx.

Arnold Ruge : un privat-docent en rupture de ban. Ce Poméranien remuant avait eu déjà

plus d'une revue tuée sous lui. A Halle, où il enseignait, n'avait-il pas éprouvé le besoin d'éditer des Annales capables de « marquer l'heure » ?Des professeurs devaient y dire leur mot sur les questions actuelles. Résultat : peu d'abonnés (313, les « 300 Spartiates ») mais nombre de protestataires. Ses collègues accusent Ruge de troubler à plaisir la paix sacrée des Universités allemandes. Obligé de démissionner, il ne pense qu'à élargir son champ d'action. Il transforme les Annales de Halle en Annales allemandes . Les Annales allemandes sont à leur tour mises à l'index par le Conseil de la Confédération germanique. Acculé à l'exil,, Ruge cherche à s'établir d'abord, lui et ses presses, en Belgique ou en Suisse. Mais pourquoi pas à Paris ? Quelle plus belle estrade peuton rêver pour parler à l'Europe?

Dès que la chose lui paraît possible, Ruge convoque donc à Paris un de ses jeunes émules et amis, Karl Marx. Sainte-Beuve nous présentera ainsi Karl Marx, dans une note de son Proudhon : « Un écrivain de la jeune école hégélienne, qui se distingua dans la lutte contre

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l'école de Berlin. » « Charles Marx a produit dans ses articles critiques, dira de son côté Ewerbeck dans V Allemagne et les Allemands, les dernières conséquences révolutionnaires du dialectisme hégélien. » Marx avait donc été piqué lui aussi de la tarentule philosophique. Fils d'un brave homme d'avocat de Trêves — qui craint pour lui l'ivresse des idées, comme il dit, plus que celle de la bière — Marx renonce aux carrières juridiques. Le monde des « systèmes » l'attire dans son orbite. Il opte pour l'enseignement. Un« savante thèse sur Tatomisme de Démocrite et d'Épicure devait lui ouvrir les portes des Facultés. Mais les mésaventures de son ami Bauer — professeur à Berlin, envoyé en disgrâce à Bonn pour excès d'audace théologique — le font hésiter sur le seuil. On n'est décidément pas assez libre, dans ces monastères mal laïcisés. L'universitaire manqué se rabat, comme tant d'autres, sur le journalisme. En 1841, il esta Cologne, rédacteur de la Gazette du Rhin. Mais la Gazette du Rhin est périodiquement avertie par la censure. Un beau jour de printemps, en mars 1843, elle

BOUGLÉ, S

est frappée à mort. Marx vient de se marier : il a épousé la fille d'un ex-magistrat de haute lignée qui s'était établi à Trêves et lié d'amitié avec son père : von Westphalen. Polémiste sans emploi, Marx accepte les propositions de Ruge qui affirme s'être entendu avec un éditeur. En novembre 1843, le jeune ménage cherche un asile dans la grande ville tumultueuse.

Il n'y avait pas longtemps qu'un orage avait passé : écrivains allemands et écrivains français s'étaient disputé ferme. En 1840, les passions éveillées par les questions d'Orient avaient soufflé sur le feu, mal éteint, des souvenirs de 1815. Par-dessus le « Rhin allemand » on s'était montré le poing ; des strophes vengeresses avaient été échangées : c'était la petite guerre des poètes.

Mais n'appartenait-il pas aux philosophes de fermer pour jamais les blessures élargies comme à plaisir par cette race irascible ? Ils comprenaient, eux, la vraie nécessité historique : entre les émancipateurs des deux pays, elle préparait une nouvelle Sainte- Alliance.

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Feuerbach, un des oracles delà jeunesse pensante d'alors, ne l'avait-il pas laissé entendre? L'heure a sonné d'opérer une « synthèse de la philosophie française et de la philosophie allemande » ; l'avenir appartient au « principe gallo-germanique ». C'était pour négocier ce mariage que Ruge, ambassadeur des intellectuels allemands, débarquait à Paris.

Il nous a raconté ses visites aux Français notoires, qu'il jugeait capable de collaborer ou de s'intéresser à son entreprise. Elles ne lui rapportèrent finalement que de vagues promesses, ou des conseils décourageants. Il grimpe les six étages de Lamennais, à la rue Tronciiet : décharné et fiévreux, le prêtre devenu démocrate lui demande la permission de faire un peu de métaphysique ; là-dessus, deux heures d'horloge durant, il explique son système. Chez Louis Blanc, ce fut un vrai sermon : ligure imberbe etvoix fluette, l'auteur déjà illustre de r Organisation du Travail a l'air d'un petit garçon échappé du collège. Mais il sait ce qu'il veut, et ce qu'il faut croire : il tient absolument à convaincre les disciples de Feuerbach des

dangers de l'athéisme. Lamartine, qui pourtant devait accueillir avec une particulière fraternité les intellectuels étrangers, « véritables plénipotentiaires des peuples », promit-il quelque chose? Toujours est-il qu'il s'en défendit énergiquement lorsque la presse bien pensante dénonça, comme un espèce de nid de guêpes, la rédaction des Annales. Pierre Leroux, moins grand seigneur, moins circonspect aussi, Pierre Leroux, « l'homme qui ne porte pas de gants », le typo devenu écrivain, se trouvait à ce moment-là, dit-on, dégoûté d'écrire ; l'invention d'on ne sait qu'elle machine accaparait son énergie. Au fond, conclut Ruge, prophètes en chambre ou hommes d'État en herbe, ces Français étaient trop absorbés par leurs querelles de sectes et leurs luttes de partis.

Les Annales franco-allemandes parurent tout de même. Mais elles n'eurent que des collaborateurs allemands. Henri Heine — qui devait se lier assez étroitement avec Marx à Paris — grand lyrique en passe de devenir grand satiriste — y publia une ironique louange à Louis de Bavière : Herwegh aussi donna des vers, le même

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Herwegh qui devait en 1848 mener la foHe ^ équipée de la Légion franco -allemande. Moses Hess, que Ruge nous présente comme le rabbin des communistes, — grand et maigre, vêtu d'une longue redingote grise, le cou penché en avant, les yeux noyés de bienveillance — écrivit des lettres de Paris. Un jeune commerçant de Barmen qui, après une année de service militaire et d'études philosophiques à Berlin, achevait son éducation en Angleterre, dans une fabrique où son père était intéressé, Frédéric Engels, envoyait des correspondances. Dans un essai sur l'économie politique orthodoxe il critique, avec force souvenirs de la dialectique hégélienne, les théories d'Adam Smith — le « Luther de l'économie politique » — et de Ricardo. Puis, passant de l'étude des théories à celle des faits, il décrit, en résumant le Past and Présent de Garlyle, la situation de l'Angleterre. La contribution de Karl Marx, c'est d'abord un article sur la question juive, où il oppose, à celle de Bruno Bauer, sa façon de concevoir les rapports des questions politiques et religieuses avec les questions sociales. Puis

une critique de la Philosophie du Droit de Hegel : le jeune auteur y marque le terrain qu'il a conquis, sous la leçon des faits, au-delà des syatèmes, non seulement de Hegel, mais de Feuerbach.

Les deux premiers fascicules des Annales étaient, comme l'on voit, assez riches. Mais ils farent aussi les derniers. Bientôt les fonds manquèrent. L'harmonie en même temps fit défaut, l'harmonie entre les co-directeurs. On est assez mal renseigné sur les raisons déterminantes de la rupture. Ce qu'on voit de plus clair, à travers les lettres des uns et des autres, c'est la différence des tempéraments. Ruge, au fond, n'était pas un révolutionnaire bien décidé : ne devait-il pas finir pensionné par Bismarck ? Il eût consenti volontiers, pour sauver sa revue, des concessions aux nécessités politiques. Tandis que Marx, déjà, se raidissait dans l'intransigeance communiste. D'ailleurs, en même temps qu'un tempérament révolutionnaire, il devait révéler sans doute, dès ce moment, un tempérament assez autoritaire. Engels mis à part, qui sut se tenir si dis-

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crètement à sa place, dans l'ombre de son grand ami, Marx a-t-il jamais su tolérer un collaborateur ?

L'organe de la Sainte-Alliance intellectuelle ne devait donc pas vivre même un printemps. Est-ce à dire que Teffort de ces enthousiastes bâtisseurs de ponts demeura sans effets ? Non pas sans doute. A une époque où la température intellectuelle à Paris montait si haut — quelques années à peine avant l'explosion de 48 — il ne pouvait être indifférent d'amener au contact penseurs allemands et penseurs français. Forcément, des influences devaient s'échanger, des synthèses se préparer. C'est pourquoi il ne sera pas inutile de regarder d'un peu près, avant et après leur passage à la frontière, le bagage de ces commis-voyageurs en idées. Que sont-ils venus demander à la France ? Qu'ont-ils voulu lui nppoiter? Qu'ont-ils pu en emporter ? Répondre à ces questions, ce serait sans doute contribuer à éclaircir les origines, encore obscures en quelques points, de la doctrine constitutive du « socialisme scientifique )).

Il faudrait se rappeler d'abord, pour comprendre ce qui attirait nos pèlerins, le prestige que la Révolution de 1830 avait restitué à Paris. Le nimbe de la ville avait été comme redoré par le soleil de juillet. On se reprenait à célébrer Paris révolutionnaire. C'est le titre d'un curieux recueil qui fut publié en 1833 par une équipe de républicains et de socialistes. On retrouve parmi eux Arago et Raspail, Buonarotti et Blanqui, Armand Carrelet Gavaignac. Celui-ci qui devait au procès de la Tribune s'écrier : « Si la France est la garantie des peuples, le gardien de leur forteresse^ c'est à Paris qu'elle tient en dépôt ce trésor », explique ainsi dans l'introduction la pensée des rédacteurs :

« Perpétuel et infatigable artisan d'affranchissement et de progrès, foyer de lumières et d'insurrection, Paris avec ses célèbres collèges d'autrefois et leur rebelle jeunesse, avec son peuple toujours prêt à se révolter contre la tyrannie et ses doctrines de résistance à l'oppression qui retentissaient jusque dans les

chairs de ses Eglises ; le Paris des Maillotins, de la Ligue, de la Fronde, des vainqueurs de la Bastille, des vainqueurs de Juillet, le Paris qui prêta ses presses aux La Boëtie, aux J. -J.Rousseau, ses tribunes aux orateurs de nos assemblées et de nos clubs populaires, ses rues aux barricades de 1588 et de 1830, voilà celui que nous voulons à la fois étudier et peindre, parce que c'est celui qui étonne et ébranle le monde, que le monde admire et ne connaît point. »

Pour rétal^lir entre le passé et le présent de Paris cette continuité^ glorieuse, Charles Ménétrier remonte en effet aux Maillotins, Lapommerav fait revivre (( une émeute sous Mazarin », Barthélémy Hauréau évoque les 5 et 6 octobre 1789. Puis c'est Briffault qui décrit le Palais- Royal, c'est Raspail qui raconte une émeute à Sainte-Pélagie, pendant qu'Arago ramène le lecteur à « la morgue après les trois jours ». Armand Marrast — c'est un des articles les plus émouvants du recueil — fait défiler, avec tous les mouvements de foule qu'elles provoquèrent, les « grandes funérailles révolutionnaires ».

Mais à cet état d'esprit lyrique la prose suffisait à peine. Veyrat se chargera de chanter la Ville sainte :

Or malgré tes malheurs et tes luttes civiles Je te salue, heureuse entre toutes les villes, Cœur du monde, ô cité des révolutions.

Tu pèse les destins du globe en ta balance Et les peuples vers toi gravitent en silence, Paris, soleil des nations.

Les nations en deuil qui vont faire naufrage Avec des cris brûlants t'invoquent dans Forage. Toute langue au berceau murmure ton grand nom. Tu portes Favenir du monde en tes entrailles, Et nous savons qu'au jour des sanglantes batailles Tu dors sur l'affût d'un canon.

Lyrisme excessif, dira-ton. Ces Parisiens en font accroire? Il ne semble pas. 11 suffit pour s'en convaincre de parcourir les correspondances envoyées en Allemagne par les prédécesseurs de Ruge et de Marx.

Elles portent les marques de cette môme exaltation.

Ouvrez les fameuses lettres de Louis Borne. Un souffle brûlant vous frappe au visage. Une sorte de délire sacré reprend Borne lorsqu'il

se retrouve à Paris. Il se loge tout près du Palais-Royal. Montagne d'aimant qui attire le monde, s'écrie-t-il, c'est près de toi qu'on acquiert la véritable science des âmes. Sous ces marronniers qui inspirèrent Camille Desmoulins, on respire plus librement. Et notre lyrique Allemand ajoute : « à peine installé à Paris, j'ai deux fois plus d'appétit ».

Par-dessus tout, les souvenirs des journées révolutionnaires l'obsèdent. Il respire avec ravissement, dans les salons de Lafavette, une vieille odeur de poudre. Dans ces rues glorieuses, « dont on ne devrait fouler le pavé que pieds nus », les barricades se redressent devant ses yeux hallucinés. En passant au Carrousel, il croise une manifestation en l'honneur des quatre sergents de la Rochelle, exécutés en place de Grève : sa pensée ressuscite les victimes sans nombre, aujourd'hui vengées, dont les régimes d'autorité ont jonché la terre. De la terrasse des Tuileries il voit défiler, sur les Champs-Elysées, une armée de grandioses fantômes. C'est ici vraiment la grand'route de rhistoire, pense-t-il. Et il ajoute : ce n'est pas

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Vienne qui offrirait de pareilles perspectives !

A chaque instant il fait ainsi un retour sur l'Allemagne, et gémit de l'impuissance politique où elle languit. Il reste le cœur serré, à un banquet politique, de ne pouvoir, lui, représenter un peuple digne de ce nom. Et quand il apprend qu'au pays même du Pape la liberté de la presse gagne du terrain, il a honte pour le pays de Luther. « Le pays de Luther a encore la main guidée comme un enfant. Où cacher notre honte ? Les oiseaux nous siffleront, les chiens aboieront après nous. Pour se moquer de nous, les poissons mêmes prendront une voix. »

C'est à des railleries de cette sorte que pensait Gervinus, sans doute, quand il reprochait avec amertume à Borne de ravaler systématiquement sa patrie et, pour réveiller ses concitoyens, d'abuser de la cravache.

Il serait tout à fait injuste, pourtant, d'accuser Borne d'avoir perdu toute fierté nationale. Il sait élever l'Allemagne après l'avoir humiliée. Et l'un des premiers, il entonne l'hymne que nous entendrons tant de fois, en l'honneur de

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rAllemagne philosophique. C'est Borne qui écrit :

« La vie allemande ressemble à une contrée des Hautes-Alpes ; elle est grandiose, majestueuse, la couronne de la terre qui étincelle de ses éternels glaciers. A l'Allemagne la lumière la plus pure, aux autres pays la chaleur du soleil. Ces hauteurs stériles ont fécondé le monde à leurs pieds. C'est là que se trouvent les sources des grands fleuves de l'histoire et des grandes nations et des grandes pensées...

Borne ajoute : « Les Français se plaignent souvent et se moquent de ce brouillard qui enveloppe les intelligences germaniques. Mais ces nuages qui interceptent la vue aux Français ne sont qu'aux pieds des Allemands qui s'en élèvent de toute leur grandeur et respirent sous un ciel bleu, et dans un air pur et rayonnant. Mais le jour avance, encore quelques heures historiques et ces brouillards qui séparent deux nations se dissiperont. Alors nous nous rencontrerons, les Français montant, les Allemands descendant. »

L'idée apparaît ici que l'heure a sonné de la définitive alliance intellectuelle. 1843, ne serace pas justement le millième anniversaire du Congrès de Verdun ? Qu'aujourd'hui comme alors France et Allemagne ne forment plus qu'un empire ; mais un empire sans empereur.

Que les deux peuples libérés complètent seulement l'un par l'autre leurs génies. L^émancipation par l'union. L'union dans l'émancipation. C'est le programme même que reprendront les fondateurs des Annales franco-allemandes.

Que la France et l'Allemagne, disait de son côté Heine, imitent enfin ces héros d'Homère qui échangèrent sur le champ de bataille, en signe d'amitié, leurs armures. Puissent les Français nous emprunter un grain de philosophie, pendant que nous leur demanderons quelque chose de leur sens de l'action, fruit de leur expérience politique.

Plus encore que Borne, Heine jouira en dilettante de (( l'air délicieux et civilisé qu'on respire à Paris. » Il montre volontiers, aux premières, ce haut front blanc^ ces joues rondes et roses qui faisaient l'admiration de Théophile Gautier. 11 suit la saison musicale et note les résistances que rencontre l'âpre génie de Berlioz. Il flâne au Salon, « impuissance bariolée ». Il se laisse entraîner aux tourbillons du Carnaval : prenant seulement le soin de marmotter, dit-il, au

milieu des jolies sorcières françaises, la prière que lui apprit sa bonne grancrmère allemande... Mais ce sont les secousses politiques et sociales qui le font vibrer au plus profond de Tàme. 11 guette les signes de renouveau : à force de se multiplier, ne réveilleront-ils pas cette Allemagne dont il lui semblait, du bautdu Saint-Gothard, entendre le ronflement paisible ? Quand la nouvelle des Trois Glorieuses lui arrive à Héligoland, lui aussi il délire de joie : « Sur les tours de Paris flotte à nouveau le drapeau tricolore. Partout retentit la Marseillaise — La Fayette, le drapeau tricolore, la Marseillaise, je suis comme enivré. Des espérances audacieuses surgissent dans mon cœur paisible, semblables à ces arbres merveilleux dont les branches sauvages se perdent dans les nues. » Il rêve qu'il parcourt les pays allemands, frappant aux portes de ses amis, secouant tout le monde. « Quelle heure est-il? » — « A Paris, mes amis, le coq a chanté — c'est tout ce que je sais. » Paris, pour lui aussi, est « la ville de Técralité, de l'enthousiasme et du martvre, la ville rédemptrice. » Et quand il constate que

pour r Allemagne, le geste libérateur de Paris est resté vain, que la Diète n'a pas été capable de faire front contre l'Autriche brutale et la Prusse hypocrite, alors de nouveau son cœur « se noie dans l'affliction et la colère. »

Mais comme tous ces exilés, amants malheureux et jaloux de leur patrie, Heine est prêt, si d'autres étaient tentés de la déprécier, à glorifier l'Allemagne. Il sait par où elle est supérieure, et vraiment inimitable.

Le sens de l'action lui a manqué, soit. Mais elle a plus que toute autre exercé méthodiquement sa pensée. C'est pourquoi, finalement, elle n'aura pas moins travaillé que les autres aux grands bouleversements sociaux. Et même il est à présumer que le jour où elle s'y mettra, elle accomplira une révolution complète.

On avait beaucoup répété depuis Mme de Staël le mot de Jean-Paul Richter : « La mer aux Anglais, la terre aux Français, l'air aux Allemands. » A en croire la docte voyageuse, l'Allemagne restait un peuple religieux, respectueux. Ses penseurs s'élancent hardiment sur les sommets de la spéculation : mais ils aban-

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donnent prudemment, aux puissants du jour, la direction des choses d'ici-bas. Les mêmes conclusions se retrouvent dans les correspondances des Français qui font, entre 1815 et 1830, le même pèlerinage. L'idéalisme et la poésie aident l'Allemagne, répètent-ils, à oublier le vide des institutions. Belle cervelle, dit à peu près Saint-Marc Girardin, mais de volonté point. A ce verdict, Heine refuse de souscrire. Du moins la sentence ne lui paraissait vraie qu'à moitié. Pour avoir beaucoup pensé, il doit être beaucoup pardonné à l'Allemagne. D'abord sa pensée ne peut manquer de la conduire quelque jour à l'action. Et puis sa pensée est par ellemême une action, action par excellence libératrice. Pierre Leroux se trompe en effet quand il imagine la philosophie allemande enchaînée pour jamais à la religion. Une à une, au contraire, les penseurs d'outre- Rhin font tomber toutes ces chaînes. Le marteau de Luther est relevé et manié par eux avec une croissante audace. S'ils ne s'arrêtent pas à ce matérialisme un peu plat et sec, qui servit d'arme aux philosophes militants du dix-huitième siècle, ils

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tendent vers le panthéisme, qui est, à sa façon, une réhabilitation de la chair; ils règlent définitivement les comptes du déisme. N'est-ce pas là, à y bien regarder, une œuvre aussi révolutionnaire que celle de la France ? Et là-dessus Heine s'efForce — effort qui sera repris plus d'une fois — de préciser les parallélismes.

Des deux côtés du Rhin, nous voyons la même rupture avec le passé. On refuse tout respect à la tradition. En France tout droit, en Allemagne toute pensée est mise en accusation et forcée de se justifier. Ici tombe la royauté, clef de voûte du vieil édifice idéal. Là-bas le déisme, clef de voûte de l'ancien régime intellectuel.

C'est Kant qui est le déicide. La Critique de la raison pure est elle aussi une guillotine. A bien regarder, Kant ne surpasse-t-il pas en terrorisme Robespierre lui-même ? On pourrait suivre la série: on constaterait qu'à tous les événements politiques dont la France étonne le monde correspondent, en Allemagne, des événements philosophiques. Fichte, c'est Napoléon, La Restauration, c'est Schelling — et ainsi de suite.

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Vous ne Aavez donc, dira-t-on aux Allemands, que dans le royaume des idées ? Patientez. L'éclair précède le tonnerre. Un peuple méthodique devait assez rationnellement commencer par la Réforme, continuer par la philosophie : il va achever la philosophie par la révolution. Et soyez sûrs que la révolution allemande ne sera rendue plus débonnaire ni par la philosophie de la raison pure muée en philosophie du moi, ni même par la philosophie de la nature prolongée en philosophie de Thistoire. Au con^ traire (ne dirait-on pas qu'ici Heine pressent la vigueur particulière que son déterminisme même assurera au marxisme?) les philosophes de la nature pourront être les plus terribles. Ils s'identifieront eux-mêmes avec les forces de destruction. Ils conjureront les forces cachées de la tradition : d'autant plus ardents qu'il seront convaincus d'avoir le /«^ww avec eux... Et voilà pourquoi sans doute on exécutera en Allemagne un drame auprès duquel la Révolution française ne sera qu'une émouvante idylle.

C'est ce même espoir que flattera habilement

Crémieux en 1848, lorsque He^^yegh viendra à l'Hôtel de Ville lui présenter les 6.000 volontaires de la Légion allemande.

u Salut et merci à toi, peuple français, disait Herwegh. Les idées de la nouvelle république française sont les idées de toutes les nations : le peuple français a l'éternel mérite de leur avoir donné par sa révolution glorieuse la consécration de l'action (Die Weihe der Thai). Dans le combat commencé l'Allemagne ne restera pas en arrière : il y a longtemps quelle a collaboré à sa préparation par la marche de son évolution intellectuelle.

Et Crémieux de répondre :

<( Séjour de la philosophie et des hautes idées, l'Allemagne sait ce que lui vaut la liberté... Elle s'agite, elle coordonne ses pensées. L'Allemagne ne se précipite pas ; elle marche. Mais quand l'Allemagne marche elle arrive au but. »

Par des perspectives analogues se consolera encore Ewerbeck en 1851. Dans le livre r Allemagne et les Allemands^ que dédie au peuple de France le docteur Auguste Simon Ev^erbeck, natif de Dantzig et citoyen français, l'auteur confesse ce qu'a coûte à l'Allemagne, depuis le commencement du dix-neuvième siècle, cette

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« immense concentration de son intelligence sur la philosophie ». Il sait de quel prix l'Allemagne paie sa gloire intellectuelle:

u C'est un spectacle inouï jusqu'ici dans les Annales du genre humain : une nation de près de 40 millions, plus puissante en pensée et plus instruite en sciences et en beaux-arts, et pourtant en politique plus affaiblie et plus abaissée que toute autre. Mais ne désespérons point : j'ni la conviction sincère qu'avant la fin de notre siècle, elle (la révolution allemande) se montrera au monde étonné dans des proportions encore plus grandioses et plus brillantes. »

Touchants actes de foi et d'espérance. Ces émancipateurs ne se résolvent pas à abandonner leur pays, comme un traînard blessé à mort. Us ne peuvent se résigner à croire que leur race, sur la route de la liberté, se laissera distancer indéfiniment. Elle reste encore eu arrière? C'est qu'elle va faire un bond, vous dit-on^ qui vous dépassera tous.

Au moment où Ruge, Hess et Marx vont arrivera Paris, au moment où Heine écrit pour la Gazette d'Augsbourg les Lettres de Liitèce,

les intellectuels allemands ont des raisons nouvelles de se rabattre sur cette espérance. C'est que l'action proprement politique, l'action conforme à la tradition delà révolution française, n'a guère fait que multiplier les déceptions. Le (( roi des barricades » est devenu bien vite le roi de la boutique, en attendant de devenir le roi de la Bourse. Vainement les membres des petites sociétés révolutionnaires se font tuer aux carrefours. Vainement les revues républicaines se font condamner en des procès monstres. Tout ce tumulte donne l'impression de ne rien changer au fond des choses : il n'exerce aucune action sur les mouvements commandés par le commerce et l'industrie.

Canne à sucre ou betterave, qui triomphera? Et à qui les concessions de chemins de fer ? Ce sont là les vraies questions vitales. Dans la politique extérieure comme dans la politique intérieure, (( les intérêts » gouvernent. C'est la Bourse — le temple de la peur, dit Heine, — qui sert de cœur à cet organisme nouveau. Le monde devient vraiment juif : « On entend distinctement la crue continuelle des richesses

des riches. . . » Devant cette montée de l 'industrialisme quel intérêt présentent les crocs-en-jambe de Thiers à Guizot ou de Guizot à Thiers, ou les manœuvres des « hommes de la résistance » contre les « hommes du mouvement », ou même les assauts lancés contre la royauté par les républicains?

Parlons plutôt des efforts tentés, des systèmes combinés pour la réorganisation économique. Socialistes et communistes, voici du moins des gens qui ont compris quelles questions sont posées par la force des choses. Heine avait flirté avec le saint-simonisme, dans sa belle période. Cette « réhabilitation de la chair » avait séduit son sensualisme. 11 avait aimé le romantisme inconscient de ces « pêcheurs d'hommes», qui gardaient à ses yeux le mérite particulier de ne pas être égalitaires. Son livre sur l'Allemagne est dédié à Enfantin, qui Le reçoit en Egypte, où, d'apôtre, il est en train de redevenir ingénieur. Lors même que Heine se sera détaché de cette religion manquée, il verra avec sympathie cheminer dans Tesprit public les idées qu'elle abritait.

De même il ouvrira un large crédit aux fouriéristes. Il admire Fourier arpentant le Palais- Royal. Chaque midi l'inventeur du pJialanstère y vient, dit-on, attendre le millionnaire inconnu qui lui pehnettra de commencer ses expériences sociales. Des poches de sa redingote grise et râpée sortent le pain et la fiole de vin qu'il vient d'acheter pour son déjeuner frugal. Respect à ces inventeurs pauvres qui cherchent pour les pauvres la pierre philosophale ! L'heure sonne où leur pensée va être comprise. Un public se forme pour eux, un public qui est le peuple. Il veut décidément, pour en appliquer l'eiTort à de nouveaux problèmes, ressusciter l'esprit de la révolution.

On a souvent cité la page fameuse où Heine décrit ses visites aux ateliers du faubourg Saint-Marceau. Il est étonné et comme effrayé des livres qu'il y voit lire, des chants qu'il y entend chanter : « des livres qui avaient comme une odeur de sang, des chants qui semblaient avoir été composés dans Tenfer... rien que passion et flamme, flamme et passion. » Heine ne se lasse pas ainsi d'attirer Tattention sur les

« titans troglodytes » aux aguets dans les basfonds de la société. Le communisme, dit-il encore, c'est l'acteur qui n'attend que la réplique pour rentrer en scène et tout dramatiser. Les fidèles qu'il recrute ne sont, comme les Galiléens, qu'une poignée de visionnaires obscurs : qui sait si, comme les Galiléens, ils ne vont pas changer la face du monde ?

Quand le plus célèbre représentant de la jeune Allemagne, Gutzkow, visitera à son tour la France, « pays du symptôme », il cherchera lui aussi, dans les tendances communistes, les dominantes de l'époque. Plus nettement encore, dès 1842, Lorenz Stein, dans son Histoire du socialisme et du communisme en France^ déclarait : « Le temps des événements politiques en France est passé : la prochaine révolution ne peut plus être qu'une révolution sociale. » Ce qui fait à ses yeux l'intérêt des systèmes qu'il décrit, c'est moins leur construction même (un universitaire allemand en a vu bien d'autres) que leur soubassement: sur la pierre du prolétariat ces églises sont bâties. Une classe se range derrière ces utopistes, prête à attaquer

non seulement l'Etat, mais la « société civile». En somme, à des degrés différents, les intellectuels allemands qui séjournent en France éprouvent l'impression que pour la vigueur et l'audace de la pensée philosophique l'Allemagne demeure sans conteste supérieure. En matière d'action politique, au contraire, les Français gardent une avance indéniable. Mais le moment est venu où l'action politique révèle ses insuffisances. Les questions qui priment tout sont dès maintenant les questions sociales. Pour les résoudre, ce ne serait pas trop, sans doute, d'une alliance intime entre les génies des deux peuples. Ainsi apparaît, comme un arc-en-ciel au-dessus des nuages, l'idée de l'Alliance intellectuelle franco-allemande.

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