Andler, Revue de métaphysique, art. cit., p
directement des besoins matériels — qui se réduisent en fin de compte à une masse de besoins individuels — les autres expriment un besoin d'ordre et de règle, qui constitue un besoin proprement social. Il reste donc que la technique n'est pas la mère du droit. Les inventions à elles seules ne sauraient créer les institutions. Ce qui revient à dire, en d'autres termes, que les formes sociales ne découlent pas des formes matérielles.
Mais, abstraction faite de ces questions d'origine, lorsque les marxistes nous montrent à l'oeuvre les formes sociales qui sont à leurs yeux les formes essentielles — les classes — poussent-ils assez loin l'analyse?
Lorsqu'ils dénoncent l'effort de celles qui dominent pour faire régner dans la société les idées propres à assurer leur domination, il serait aisé de relever, dans le langage de Marx et d'Engels, des traces de fmalisme. Ils escomptent des effets d'une « volonté de classe », dont on dirait qu'elle vise son but et sait sa mission. Ainsi sont transposés, semble-t-il, à l'usage des classes, les concepts dont Hegel
usait pour les races ou les peuples : tout se passe du moins, dans l'histoire résumée par le Manifeste communiste^ comme si la bourgeoisie était menée par quelque Idée hégélienne.
Mais pour une philosophie qui répudie toute finalité, immanente ou transcendante, il ne saurait y avoir là qu'une apparence qui reste à expliquer. A la suite de quels phénomènes de fusion, donc, un certain nombre d'individus deviennent-ils capables d'agir et de penser unitairement, et comme s'ils visaient une fin commune ? Pour en rendre compte, il importerait de montrer comment une classe arrive à l'existence non seulement en soi, mais pour soi ; en d'autres termes comment les individus qui la composent prennent conscience de leur unité, et posent leur moi collectif. La répartition des tâches, dit-on, leur crée des situations analoofues. Mais des similitudes, même devenues conscientes, ne suffisent pas sans doute à créer une conscience de classe : il y faut le sentiment d'une solidarité propre. Or, pour que ce sentiment s'éveille au cœur des individus, il importe qu'ils soient, non pas seulement jux-
taposés, mais organisés. Karl Marx en fait la remarque, à propos des paysans parcellaires. « Ils vivent dans la môme situation, mais ils ne sont pas unis par de nombreux rapports ». En conséquence, la classe paysanne sera « un sac de pommes de terre » plutôt qu'une classe véritable. 11 n'y a de véritable classe que là où il s^est formé une conscience collective. Mais pour qu'une conscience collective se forme, encore y faut-il le concours d'un certain nombre d'institutions. Les conditions nécessaires à l'éclosion sont multiples, et difficilement réunies. Autre chose, remarque à ce propos M. Halbwachs^, est rassembler les données de l'histoire économique, autre chose déterminer dans quelle mesure, et ajouterons-nous, à travers quels intermédiaires, la conscience sociale en peut être influencée. En ce sens, on peut soutenir que longtemps les seuls membres des classes privilégiées constituent à proprement
1. Discutant les théories de Schmoller, Bûcher et Sombart sur les classes, dans la Revue de métaphysique et de morale, 1905, p. 893.
V. l'Introduction de son livre sur la Classe ouvrière et les niveaux de vie, Alcan, 1912,
parler uïfe classe, armée de pied en cap ^ Seuls, à la fois possédants et dirigeants, également attachés au type de vie qui leur est commun, ilsjouissent, prêts à la défendre au besoin, de cette unité que donne l'action politique, l'usage des difïérentes formes du pouvoir. Le cas des classes moyennes est différent. Elles constituent plutôt une lice, et un passage. Leurs éléments sont en mouvement incessant. Les uns montent, les autres descendent : mauvaises conditions pour s'agréger les uns aux autres. Quant à ceux qui restent dans les bas-fonds, les prolétaires, ils sont sans doute soumis à une même pression : mais combien d'institutions leur restent à créer pour que la conscience de cette situation commune devienne une réalité agissante ? C'est à ces desiderata que fait allusion le nouveau syndicalisme lorsqu'il démontre la nécessité de réintroduire, dans le déterminisme marxiste, une philosophie de la volonté 2.