‹ Chez les prophètes socialistesChapitre 13 sur 16 · Cf. Andler, Commentaire du manifeste communiste, p · texte numérisé non relu

Cf. Andler, Commentaire du manifeste communiste, p

2. Voir dans la collection du Mouvement socialiste, les articles de MM. Lagardelle et Berth.

BOUGLÉ. 15

Elit-on d'ailleurs analysé les mécanismes complexes grâce auxquels les classes deviennent conscientes, il resterait encore à montrer comment elles s'y prennent, pour agir sur l'idéologie. Est-ce seulement en tablant sur les effets de mobiles intéressés, mis en branle par des idées qui ne seraient que des prétextes ? La théorie des idées-prétextes a été maintes fois esquissée par les fondateurs du socialisme scientifique. Engels nous montre par exemple la revendication des Droits de l'Homme suggérée par les besoins industriels de la bourgeoise. Il faut à ses manufactures des masses d'hommes mobilisables à volonté, embauchables et congédiables à merci, « deux fois libres », c'està-dire délivrés de toute tutelle en même temps que dénués de toute ressource. La bourgeoisie se servira donc du droit naturel comme d'un bélier pour démolir les enclos du régime féodal et corporatif : elle fait place nette. Deux siècles avant déjà, lorsque la réforme réclame l'égale liberté des croyances, il est permis de reconnaître, sous les protestations libérales, les aspirations du commerce naissant qui

veut avoir ses coudées franches : c'est la « libre concurrence » qui cherche à se faire jour, et qui pousse devant elle la libre pensée. « Déguisement », dira Engels : les intérêts s'habillent en idées.

On le voit, des explications de ce genre supposent dans la conscience de classe une sorte de machiavélisme spontané : il y entrerait, en parts difficiles à déterminer, de l'auto-duperie et de l'hypocrisie. Il semble que les possédants déterminent par un calcul inavoué les principes qui leur sont utiles afin de les faire passer au premier plan. Ou du moins leur esprit penche instinctivement du côté de leur intérêt. La « logique des sentiments » opère, comme dirait M. Ribot : elle les fait s'arrêter aux formules propres à justifier l'attitude que leur impose le désir de défendre leur situation.

L'explication a l'inconvénient de toutes les explications utilitaires. Elle prête trop sans doute au calcul, fût-il inconscient. Ceux qui s'en contentent oublient qu'il est rare, en histoire, que l'acteur prévoie les plus utiles répercussions de son geste. Ne retoinbent-ils pas par là

dans l'erreur cent fois reprochée à l'économie classique ? Elle réalisait, àdiiisV horno aeconomi' cas, une sorte d'échangiste idéal, qui ne vise qu'au plus grand profit et sait pertinemment les moyens d'y atteindre. Ainsi le socialisme semble prêter à la conscience de classe une vision trop nette de l'intérêt de classe. Il impute à la bourgeoisie, en particulier, un trop grand nombre de faits exprès.

En réalité, si les idées dominantes d'un temps se modifient, il est vraisemblable que l'attraction de rintérêt n'en est pas seule responsable : la pression des circonstances y entre pour quelque chose. Elles imposent, quels que soient les désirs de la sensibilité, un certain contenu à l'imagination. Une théorie vraiment libérée de finalisme attacherait plus de prix aux empreintes mécaniquement déposées sur l'esprit par les faits. 11 arrive plus d'une fois d'ailleurs que Marx et Engels orientent leurs explications de ce côté. Lorsque Engels, par exemple, nous dit de Calvin que sa théorie de la prédestination n'est qu'une sorte de transposition de la réalité commerciale, laquelle fait

dépendre le succès de conjonctures imprévisibles plus que du mérite personnel, les suggestions de l'égoïsme de classe ne sont plus ici en jeu : un fait a été traduit sans qu'une fin ait été poursuivie. Des influences de ce genre mériterait sans doute d'être prises en considération, dans bien des cas où Marx et Engels se contentent d'escompter Faction plus ou moins mystérieuse d'une « volonté de classe » suggérant des « interprétations intéressées. » On a essayé de prouver par exemple, à propos des idées égalitaires, que les variations tant quantitatives que qualitatives des sociétés, l'accroissement de l'homogénéité et de l'hétérogénéité, les progrès de l'unification et de la complication dans la civilisation occidentale devaient y rendre plus aisée l'expansion de ces idées, en ouvrant insensiblement les esprits au sentiment du prix égal des personnalités différentes '.Si le matérialisme historique ne signifie pas seulement rattachement à Tégoïsme, mais d'abord élimination du finalisme, de pa-

1. Ce sont les thèses que nous avons essayé <le démontrer dans notre étude sur les Idées égalitaires.

reilles explications, qui escomptent une modification automatique des sentiments par les impressions, seraient plus « matérialistes » que celles qui prêtent aux classes une volonté analogue à la volonté de vivre de Schopenhauer, où à la volonté de dominer de Nietzsche.

Mais il est clair qu'en suivant ce chemin on rencontrerait d'autres faits que ceux qui dérivent directement des transformations de la technique; et Ton ferait entrer en ligne de compte les effets de formes sociales autres que la classe. De cela aussi, d'ailleurs, Marx et Engels ont eu le pressentiment. S'agit-il par exemple de l'État, ils s'efforcent, — réagissant ainsi contre la philosophie sociale du dixhuitième siècle, qui réservait la place d'honneur aux formes du gouvernement, — de démontrer que l'État lui aussi n'est qu'ombre et reflet: le pouvoir politique n'est jamais que le serviteur des intérêts économiques. Maris Marx et Engels ne nieront pas pour autant les effets propres du groupement politique. Nous ne faisons pas seulement allusion ici aux lettres où Engels, atténuant systématiquement les

thèses du inatérialisme historique, insiste sur l'autonomie relative des forces qui doivent, mais en dernière instance seulement, s'incliner sous la pression de l'organisation économique ; en particulier « la puissance politique, dit-il, tend à toute l'autonomie possible, et une fois établie, elle est douée elle auâsi d'un mouvement propre ». Maïs Marx lui-même, dans les ouvrages où il confronte sa philosophie avec l'histoire, fait, au moins implicitement, des concessions analogues. Que signifient par exemple les réflexions de Marx sur ce qu'il appelle le crétinisme parlementaire ? « 11 relègue les malades qui en sont infectés en un monde imaginaire, leur enlève tout sens, tout souvenir, toute intelligence du grossier monde extérieur. » Ils attribuent une importance démesurée aux délibérations et aux décisions des assemblées. Qu'est-ce à dire ? Leg effets ainsi dénoncés tiennent-ils à des causes économiques? Yoit-on ici à l'œuvre les suggestions des intérêts de classe? On y voit seulement l'action d'un certain milieu fermé, dont les méfaits continueraient sans doute alors même qu'en

dehors de lui l'organisation des classes serait changée du tout au tout. Du moins — si nous en croyons les critiques répétées par les partisans du syndicalisme — l'expérience tendrait à prouver qu'en pénéti^ant dans ce milieu les représentants de la classe ouvrière y prennent les mêmes plis que les autres ; ils sont saisis eux aussi et malaxés par la « logique » du parlementarisme.

Ce que nous observons là d'un groupement proprement politique il faudrait le répéter, toutes choses égales d'ailleurs, de toutes les formes d'associations, grandes ou petites, permanentes ou éphémères, volontaires ou spontanées, qui chevauchent sur les classes : chacun de ces groupements peut exercer ses effets spéciaux, capables ici de compléter, et là de contrarier l'influence du groupement économique. Est-il besoin d'ajouter que cela est vrai surtout de ces groupements globaux qui s'appellent les nations? C'est sur ce point, peutêtre, qu'avec le recul de l'histoire l'abstraction marxiste paraîtra la plus violente. Depuis le moment où le Manifeste communiste déniait,

pour le prolétariat du moins, toute raison d'être au principe des nationalités, le principe des nationalités n'a pas cessé, avec le concours des prolétaires, de pétrir et repétrir l'Europe. Les forces sentimentales ainsi dégagées se sont montrées capables, jusqu'à nouvel ordre, de séparer ceux que leurs intérêts de classe devraient unir, et d'unir ceux qu'ils devraient séparera La sociologie a pour objet, dit-on quelquefois, de mettre en lumière les formes sociales, leurs causes et leurs conséquences propres. Si cette définition est exacte, on comprend que la sociologie ne doive pas méconnaître l'influence des classes. Mais on comprend du même coup qu'elle ne puisse se réduire tout entière àTétude de cette seule influence.

Mais la définition que nous venons de citer est sans doute trop étroite encore. En fait, les recherches de la sociologie ne nous ont pas

1. Voir dans les Libres entretiens de 1906-1907 Icj^ discussions sur ï Internationalisme (vi et vu : Patriotisme et Lutte de classes).

seulement habitués à prendre les formes sociales comme centres d'observation. Elles tendent à faire prévaloir une conception spéciale des représentations collectives, de leur nature et de leurs fonctions. C'est sur ce point peut-être que les divergences deviendraient plus sensibles entre le marxisme et là sociologie. Celle-ci ne nous inclinerait pas seulement à élargir la base des explications proposées par Marx et Engels ; elle nous amènerait à réagir contre leur penchante résoudre les idées dominatrices d'un temps en prétextes ou en illusions. En un mot elle n'aurait pas seulement à compléter (( l'économisme », comme ditM. Barth, mais à limiter ce que M. Masaryk appelle « l'illusionisme » marxiste.

Les idées ne sont que- des ombres projetées sur le fond de la caverne ? Mais d'abord, pour reprendre l'image de Platon, les figurines dont les ombres sont ainsi projetées ne sont pas toutes modelées, nous venons de le rappeler, par des forces économiques. Et puis, qui dit ombre ne dit pas forcément apparence illusoire. Et ces ombres sont peut-être nécessaires

pour faire converger les regards des hommes. Il faudrait faire subir ici à Tillusionisme matérialiste une correction analogue à celle qu'on fait subir d'ordinaire à l'illusionisme idéaliste. Le monde extérieur n'est qu'une apparence, dit celui-ci. Mais il est bientôt forcé d'ajouter: c'est une apparence bien fondée. Et pour que l'esprit humain se construise une science du monde, force lui est de se représenter les phénomènes étalés dans l'espace et dans le temps. De même et inversement, à qui nous avertit que le monde intérieur n'est qu'une apparence, nous devrons répondre qu'il est une apparence bien fondée, non seulement à cause des réalités sociales qu'il traduit à sa manière, mais encore à cause de l'œuvre de coordination qu'il accomplit, en offrant aux tendances individuelles des centres de convergence. Ainsi l'apparition de ces fantômes qui sont les croyances et les doctrines — religieuses ou politiques ou morales — ne serait pas seulement inévitable ; elle serait indispensable. Elle aurait à jouer dans l'histoire un rôle d'irremplaçable intermédiaire.

De cette vérité encore le sentiment n'a manqué, assurément, ni à Marx ni à Engels- On se souvient de ce que dit Marx, dans le XVIII Brumaire^ des ombres romaines qui (( veillèrent sur le berceau de la Révolution française. Les gladiateurs de la société bourgeoise, ajoute-t-il, trouvèrent dans les traductions strictement classiques de la République romaine l'idéal et les formes artistiques, les illusions dont ils avaient besoin pour se dissimuler à eux-mêmes l'objet bourgeoisement étroit de leurs luttes et maintenir leur passion à la hauteur de la grande tragédie historique ». Engels dira de même qu'à la fin du moyen âge « pour déchaîner une tempête dans les masses, dont Tàme était exclusivement nourrie de religion, on dut leur présenter leurs propres intérêts sous un déguisement religieux ». Marx et Engels reconnaissent donc l'utilité, sinon la nécessité des « travestis idéologiques ». Ne faut-il pas que l'image soit « renversée », comme dit Engels encore, pour être aperçue ?

Malgré tout, la notion subsiste, chez les théoriciens du matérialisme historique, qu'à la

base de ces illusions se retrouve une sorte de ruse plus ou moins consciente des classes privilégiées, et qu'il suffit de dénoncer la manœuvre pour en voir s'évanouir les effets. Aussi paraissent-ils penser que dorénavant, l'humanité n'aura plus d'illusions. Il ne lui sera plus nécessaire, pour avancer, de courir après les feux follets des idées. Mais sur ce point encore l'expérience ne paraît pas ratifier les prophéties marxistes. Nous voyions avant-hier les philosophes du socialisme syndicaliste ^ revenir à la théorie des <( mythes » nécessaires au prolétariat. Une notion comme celle de la grève générale peut, nous dit-on, n'être pas scientifiquement vérifiable, ni pratiquement réalisable : elle garde cependant une raison d'être si elle suscite et coordonne les enthousiasmes, si elle « règle » et « rallie », comme aimait à dire M. Brunetière, les activités. En fait d'ailleurs, les formules marxistes ellesmêmes n'agissent elles point par leur rayonnement sentimental bien plus que par leur

1. Voir G. Sorill, néllcxions sur la violence, précédées d'une lettre à D. Halévy.

noyau scientifique ? Leur force de propagande ne réside-t-elle pas dans l'idéal qu'elles incarnent bien plus que dans la réalité qu'elles traduisent? C'est un des traits qu'ont en vue ceux qui répètent que le mouvement socialiste est par excellence un mouvement religieux.

Au vrai, toutes les idées qui tendent, par les jugements de valeur qu'elles impliquent, au gouvernement de l'action collective, gardent une couleur religieuse. Elles s'imposent, et elles en imposent. « La Patrie, la Révolution française, Jeanne d'Arc, etc., sont pour nous des choses sacrées auxquelles nous ne permettons pas qu'on touche. L'opinion publique ne tolère pas volontiers qu'on conteste la supériorité morale de la démocratie, la réalité du progrès, l'idée d'égalité, de même que le chrétien ne laisse pas mettre en discussion ses doomes fondamentaux ^ » A vrai dire, on ne saurait comprendre le caractère plus ou moins nettement impératif de ces croyances, même

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