La Morale et la science des mœurs, p
serait par un défaut d'intégration — les groupes manquant, qui sont propres à contenir en même temps qu'à soutenir l'individu — non par la propagande des doctrines pessimistes que s'expliquerait la multiplication des suicidés ^ Le malaise des consciences traduit à sa façon une maladie du corps social. '
Or n'est-ce pas à des préoccupations analogues qu'obéit Karl Marx lorsqu'il rappelle que la morale ne condamne que ce que l'histoire a déjà condamné? Il ne tient les sentiments moraux pour dignes d'intérêt, c'est-à-dire pour capables de conséquences que lorsque leur mouvement correspond à quelque changement profond dans la structure sociale ellemême. Si le Manifeste communiste s'élève avec tant de force contre le socialisme idéaliste, c'est que celui-ci paraissait croire qu'on peut changer, à force de prédications, l'orientation de la conscience collective. Des aimants singulièrement plus puissants, cachés dans les faits économiques, gouvernent ses démarches par
1. La Division du travail social, conclusion. Le Suicide, conclusion.
leurs déplacements automatiques. Sur ce terrain même il faut aller du dehors' au dedans, de Têtre à la conscience. Ce que Hegel disait des systèmes philosophiques est donc vrai aussi des sentiments moraux : « La chouette de Minerve ne prend son vol qu'à la tombée du jour » . Post factum : l'idée morale suit et traduit le fait social. Et il importe que les conditions de fait aient été préalablement réunies pour que se fasse jour un véritable sentiment de masse, seule puissance qui mérite d'être prise en considération. Jusqu'à ce point il semble que l'accord subsiste : le marxisme a posé le problème dans les termes mêmes où, pour spécifier sa position par rapport à celle de la psychologie individuelle, se plaît à le poser aujourd'hui la sociologie objective. Mais que pensera-t-ellé de la solution, et de ce qu'on peut appeler la partie positive du marxisme ?
L'explication que proposent Marx et Engels de toute idéologie est une explication « matérialiste », Que signifie cette expression ?
Elle prête à l'équivoque, on l'a répété bien des fois ^ Au fond elle signifierait simplement, selon M. Labriola, que le marxisme tend au monisme. 11 vise à fournir des choses sociales une explication unitaire. Il refuse de voir dans les mouvements de la société les effets de la lutte de deux éléments, esprit et corps, ou de la collaboration d'un nombre plus ou moins grand de facteurs — économique, religieux, politique — qui formeraient, comme disait M. G. Devilie, une sorte de syndicat. Il n'y a qu'une vie, dont les besoins commandent toutes les fonctions de la société. Tout se tient dans cet organisme. Et ce n'est que par une abstraction dangereuse qu'on y sépare les organes les uns des autres. Leur fonctionnement même suppose leur interdépendance. C'est par-dessus tout cette réciprocité d'action que les affirmations de Marx et d'Engels ont eu le mérite de mettre en lumière, en rattachant le cours même des idées à « l'intégralité » du mouvement social.
1. Marx Studien I (Kaiisalitât and Telcologie im Streite um die Wissenschaft, par Max Adler), pp. 289, 297, 299. — Weise.\grln, Der Marxismus nnd das Wesen der sozialen Frage, p. 53.
Si le marxisme s'en tenait là, on pourrait soutenir encore que sa tentative répond aux desiderata de la sociologie. Et, en effet, si l'on s'est edorcé de constituer une sociologie proprement dite, c'est qu'on éprouvait le besoin de coordonner en môme temps que de compléter les recherches des diverses disciplines historiques : on voulait « intégrer » en même temps que comparer'. Pour hâter la constitution des types et l'établissement des lois il fallait, non seulement rattacher les unes aux autres les différentes familles de faits historiques, mais les ordonner toutes en fonction de la réalité sociale qui les supporte. Le « sociologisme » est au premier chef une réaction contre le spécialisme.
Mais il est trop clair que le marxisme ne se borne pas à ce précepte de méthode. 11 ne signale pas seulement l'interdépendance des phénomènes sociaux. Il s'efforce de déterminer leur hiérarchie. Et au fond n'y distingue-t-ilpas des facteurs, pour pouvoir subordonner les uns aux autres? Non content, du moins, d'affirmer