‹ Chez les prophètes socialistesChapitre 6 sur 16 · Voir la Revue bleue du 2G mai 1900, p · texte numérisé non relu

Voir la Revue bleue du 2G mai 1900, p

20i CHEZ LES PROPHETES SOCIALISTES

Où les applications de ce principe sont les plus frappantes, c'est lorsqu'il s'agit des rapports de la morale et de la science des mœurs. La sociologie prend volontiers, ici, une attitude tout à fait différente de celle de la philosophie traditionnelle. Les conceptions morales, les principes, les systèmes, par lesquels la conscience s'efforce de justifier les obligations qui s'imposent à elle, on cesse de leur assigner la première place et de leur reconnaître un rôle de direction. Outre qu'elles acculent le plus souvent l'esprit à des contradictions insolubles, elles ne font que traduire plus ou moins parfaitement en langage intellectuel les exigences d'une société donnée. De cette réalité sousjacente la conscience reçoit les inspirations sans en posséder une vue complète et précise : la nappe nous reste cachée, qui alimente le puits intérieur. Et c'est pourquoi il est vain de demander à la seule conscience une science véritable de la morale. Les ethnographes nous fournissent, des pratiques religieuses en Australie ou des mœurs domestiques en Chine, une explication que Chinois ou Australiens ne

soupçonnent nullement. Ainsi la « nature morale >> des sociétés où nous vivons, pour familière qu'elle nous soit, peut rester pour nous, sur bien des points, une terra incognita. C'est pourquoi il importe de renoncer définitivement à ce que M. Lévy-Bruhl appelle l'anthropocentrisme moral. La science «loin de ramener l'ensemble de la réalité sociale à la conscience comme à son centre, rendra compte au contraire de chaque conscience morale par l'ensemble de la réalité sociale dont cette conscience fait partie, et dont elle est à la fois une expression et une fonction^ ». Des explications auxquelles on peut aboutir par ce changement de point de vue, M. Durkheim nous offre quelques exemples, lorsqu'il nous avertit que la crise actuelle de la morale tient moins au désarroi des idées qu'à la façon dont est organisée chez nous la division du travail : l'incertitude des consciences révèle moins l'insuffisance des théories philosophiques qu'une désharmonie dans la structure de la société. De même ce

Page 1