Commentaire du manifeste commmiisle, pp
sisterait dans raffîrmation de « la solidarité complète de la théorie et de la pratique ». Il faut aller de l'être à la conscience. Traduisez : il faut aller de l'action ;à la pensée. En pressant un peu ces formules, on arriverait aisément à montrer dans Karl Marx un authentique ancêtre du pragmatisme ^
Mais le pragmatisme marxiste veut être spécifié. Et il faut se rappeler de quelle sorte d'action il est par-dessus tout préoccupé. C'est de l'action qui entretient la vie, de celle qui fait subsister l'individu et durer l'espèce, de celle qui assure en un mot la satisfaction des besoins matériels. Quand il rapprochera des découvertes de Darvs^in celles de son ami, Engels le louera d'avoir insisté sur « ce simple fait — jusqu'ici caché sous les couvertures de l'idéologie — que les hommes avant tout doivent manger, boire, se loger, se vêtir avant de pouvoir s'occuper de politique, de science, d'art, de religion ; qu'ainsi la production des moyens de
1. Voir à ce propos la tentative de M. Sorel : Discussion sur le Matérialisme historique dans le Bulletin de la société française de philosophie, mai 1902.
Vie immédiats et matérieis, el par sujte le degré d'évolution économique d'un peuple ou d'un temps forme la base sur laquelle se sont développés les institutions d'Etat, les conceptions juridiques, l'art et même les représentations religieuses des hommes en question ». Primo vlvere. C'est cette fin qui est poursuivie avant toutes les autres, et à travers toutes les autres. Le réalisme des économistes, qui nous remettent en mémoire ces nécessités vitales, fait utilement contrepoids, sur ce point, aux spéculations d'un idéalisme utopique.
Mais â vrai dire, si l'on veut trouver la cause déterminante de l'évolution sociale, c'est moins dans la fin poursuivie qu'il la faut chercher que dans les mo3^ens employés. La fin reste la même ; les moyens varient. Ce sont eux qui en variant chanireiit, non seulement la face de la terre, mais jusqu'à l'âme des sociétés. En transformant les choses par l'industrie, l'homme ne vérifie pas seulement ses hypothèses, il transforme jusqu'à ses rêves.. Ainsi le mode de production passe au premier plan et marque tout de son empreinte. Dis-moi, non seulement ce que
tu manges, mais surtout comment tu gagnes ta vie: je te dirai qui tu es et ce que tu penses. L'action mène la pensée, affirmions-nous. Cela revient à dire que la production matérielle retentit sur la production intellectuelle elle-même. Montrez seulement à Marx l'outillao^e d'une époque ; et comme Cuvier reconstituait sur la vue d'un os l'organisme entier. Marx se fera fort de reconstituer la société entière, non seulement dans son corps, mais dans son esprit. C'est donc bien dans le matériel des sociétés, c'est dans les outils, les appareils, les machines que sont logées les véritables forces créatrices de l'organisation sociale. Les répercussions, directes ou indirectes, des inventions modèlent les institutions. C est ainsi que le pragmatisme marxiste devient, par l'entremise de l'analyse économique, un technicisme. Le noyau du matérialisme historique, c'est la croyance à ce qu'on pourrait appeler l'automatisme technolo gique.
Matérialisme singulier, sans doute. Il suspend l'évolution sociale aux découvertes et aux inventions. Qu'il s'agisse des trouvailles du
chercheur isolé ou des conquêtes méthodiques de la science organisée, ce sont donc les plus hautes initiatives de l'esprit qui déclanchentle mouvement de l'histoire. Marx est loin de méconnaître ce rôle de la pensée humaine. N'estce pas lui qui note que le pire architecte se distingue, par l'idée qui plane devant ses yeux, de la fourmi la plus adroite ? L'homme, disait Franklin, est par excellence l'animal faiseur d'outils. Seul, observera Kautsky^, il se montre capable de produire des moyens de production. Le milieu où vivent et se meuvent les sociétés est donc un milieu humain autant et plus qu'un milieu naturel : au vrai c'est un milieu artificiel. A Owen qui répétait que les circonstances font l'homme, Marx objectait que l'homme aussi fait les circonstances. Il importe de ne pas oublier ce trait lorsqu'on rapproche, comme on l'a fait tant de fois, la théorie marxiste de la théorie darwinienne, et lorsqu'on répète que Marx a naturalisé l'histoire humaine. Sans doute, Marx le dit lui-même, le développement
1. Ethik und materialistiche Qeschichlsaujjassang , p. 79 sqq.
de la société est assimilable à la marche de la nature : ici comme là se révèlent des lois. ^lais les causes ne sont pas du même ordre. Le darwinisme peut être regardé lui aussi comme une technologie : ne considère-t-il pas les organes, dont il explique la formation, comme autant de moyens de production pour la vie des animaux ? Mais l'histoire des organes productifs de l'homme social met en jeu de tout autres forces. L'outil, la machine-outil, la machine motrice sont autant de matérialisations de l'esprit.
Si la théorie répond pourtant en quelque mesure à une tendance que l'on peut qualifier, — par opposition aux tendances rationaliste ou intellectualiste, — de matérialiste, c'est parce qu'elle insiste sur tout ce qu'il y a d'imprévu, d'involontaire, de fatal dans la suite des mouvements historiques une fois déclanchés. L'intelligence crée consciemment l'outil. Mais lorsqu'on envisage les contre-coups divers de sa création, il est permis de dire qu'elle ne savait pas ce qu'elle faisait. Le matériel de la société une fois construit réagit de lui-même, comme mécaniquement, sur la société, et à
travers la société sur Tesprit. Ainsi, par un retour imprévu, le modificateur sera modifié; le créateur créé. L'invention, la découverte sont les témoignages éclatants de la liberté humaine : il est écrit pourtant que l'homme deviendra prisonnier de leurs lointaines conséquences. La technologie tout entière illustre le thème de Gœthe : l'apprenti sorcier déchaîne des puissances magiques dont il n'est plus le maître (1). Qu'est-ce que la force propre des idées, au prix de la force des choses qu'elle met en branle par la magie de l'industrie ?
A quelles explications ingénieuses peut mener l'hypothèse technologique ainsi définie, l'expérience Ta prouvé. Non seulement des penseurs socialistes se sont efforcés de préciser sur ce point la pensée des maîtres : M. Sorel par exemple nous explique, par la nature des spectacles que l'industrie leur met sous les yeux, le caractère des théories de Darwin sur la sélection ou celles de Spencer sur l'héré-
1. C'est la comparaison, lancée par Sismondi le premier, que le Manifeste comihaniste applique à l'œUvre de la bourgeoisie industrielle.
dite ^ Mais encore, indépendamment de la tradition socialiste, des chercheurs ont rencontré un certain nombre de relations analogues à celles que signalaient Marx et Engels. La notion des répercussions indéfinies des inventions n'estelle pas le centre du livre de M. Lacombe, sur V Histoire considérée comme science ? Par l'analyse des conséquences non seulement matérielles, mais intellectuelles et sociales du feu — depuis l'extension des ressources alimentaires jusqu'au rehaussement de la condition des femmes — il montrera par exemple qu' « aucune des révolutions religieuses, aucune des révolutions politiques accomplies depuis le commencement de l'histoire n'est comparable pour l'ampleur des résultats à cette invention ». Dans les Origines de la Technologie M. Espinas s'efforçait, de même, de prouver par une histoire nouvelle de la philosophie grecque que les bâtisseurs de systèmes demandaient inconsciemment leurs modèles aux organa qu'ils avaient sous les yeux. Biei* plus, ce n'est pas