CHAPITRE PREMIER x
Le lendemaiu soir, il était de retour avec deux familles qui s'étaient attardées à ramasser dans lé bois des fruits et des racines, et qui, en revenant pour me voir, firent tant de diligence qu’une petite fille se cassa la jambe.
Ces sauvages méritaient certainement qu’on fit quelque chose pour eux. C'était la cinquième fois que leur bande venait au lac Louzkeuz pour profiter de la visite du prêtre, et chaque fois leurs espérances avaient été déçues. Aussi, sur leurs instances, je promis que, l’année suivante, je ne manquerais pas d'aller les voir.
Je commençai la mission dès que ces deux familles furent revenues au camp. Je dois dire tout d'abord qne tous les exercices en furent suivis avec une scrupuleuse exactitude. Tout le monde, hommes, femmes et enfants,au premier son de la corne — les cloches étaient encore inconnues dans toute l'étendue de mon district — quittaient leurs tentes et venaient à l’église qu'ils sa'uaient avant d'entrer par une inclinalion profonde accompagnée d’un grand signe de croix. Leur ponctualité était d'autant plus méritoire que, a yant dépensé toutesleurs provisions dans un {atæzsan tsækorollai ou festin funèbre qu'ils avaient fait selon leurs habitudes traditionnelles pour honorer le fils du chef décédé deux jours avant mon arrivée, ils étaient obligés de vivre au jour le jour de ce qu'ils pouvaient prendre dans le lac ou suf la lisière de la forêt.
Leur église est bien misérable et devra bientôt faire place à une autre un peu moins indigne de l’Hôte auguste qu’elle est destinée à recevoir. Ils la bâtirent quelques années avant ma visite, alors qu'ils étaient encore tout à fait novices en ce genre de construction. Les troncs d'arbres qui en forment les murs laissent entre eux un vide qui permettrait de passer le bras, et la nuit on pourrait sans peine apercevoir les étoiles par les trous du toit.
Malin et soir, tout le temps que dura la mission, je leur donnai une instruction sur un sujet dogmatique ou moral,
et, vers le milieu du jour, je leur fis un catéchisme qui dura ordinairement de deux à trois heures.
Le reste du temps fut employé à faire mes exercices de piété et à répondre à leurs nombreuses questions.
A chaque instant, ils assiégeaient ma tente et m’accablaient de questions dont on chercherait en vain la solution dans les Casus conscientiæ de Gury.
11 fallait leur dire quel péché commettait celui qui mangeait avant sa prière du matin, celui qui allait à l’église sans mocassins, qui, le dimanche, cueillait des fruits sauvages lorsqu'il n'avait rien à manger, etc.
Ces sauvages ont une peur terrible du diable, et chaque fois que, dans le cours de mes instructions, il m’arrivait de prononcer son nom, vieux et vieilles ne manquaient pas de se signer avec leur médaille.
Ils ont aussi un très grand désir du baptême, et la seule difficulté sérieuse qu’ils m'aient donnée fut occasionnée par mon refus de les baptiser sans les connaître suffisamment. Cette décision souleva une véritable tempête. On me représenta que mon prédécesseur au lac Louzkeuz avait remis ainsi d'année en année, et à la fin il n’était point revenu. La même chose pouvait m'arriver. En outre ils étaient bien misérables, loin du prêtre et avaient grand’ peur d'aller dans le grand feu (l'enfer). Néanmoins, je fus inébranlable et me contentai de leur promettre qu’à une prochaine visite je bapliserais ceux d’entre eux qui seraient assez instruits et qui, par leur bonne conduite, m'auraient donné des garanties suffisantes de la sincérité de leurs promesses.
Ces sauvages récitent chaque jour le chapelet en entier et sont très assidus à faire à l’église leurs prières du matin et du soir, et s’il arrive à l’un d'eux de commettre une faute publique, il en est puni par une sévère fustigation qu'il doit subir devant tout le monde.
Ils ont aussi une coutume qui me parut bien touchante.
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