JOURNAL DE VOYAGE
Samedi, 13 juillet 1895. — Arrivons de chez les Babines, vers quatre heures de l'après-midi, sur les bords du lac Thatla. Duncan et Robert, dit Hoboel, fidèles au rendezvous, sont là depuis la veille.
Comme le pelit village où nous devons passer le dimanche se trouve de l'autre côlé, nous tirons force coups de fusil pour qu'on vienne nous chercher. Pendant que nous traversons dans un grand canot qu’on nous a amené, Robert, qui‘est de bon accommodement mais par nature inconstant et faible devant les difficultés, donne à entendre qu'il en a déjà assez et qu'il va retourner dans son pays lundi prochain. Nousle raisonnons de notre mieux et nous appliquons à lui faire sentir le ridicule de sa détermination. Il paraît inflexible, ce qui ne m’arrange guère.
Dimanche, 14 juillet. — Après la messe, dite dans une cabane en construction, nous faisons nos préparatifs de voyage. Je baptise deux enfants et confesse une dizaine de personnes. |
Entre temps, je fais secrètement parler à mou récalcitrant pour qu'il n’abandonne pas ainsi le prêtre qui compte sur lui depuis trois mois pour le grand voyage qu'il estsur le point d'entreprendre. Se laissera-t-il fléchir? C'est ce qu’on verra demain. |
415 juillet. — On est parvenu à réembaucher mon Robert et nous partons en canot accompagnés des bons souhaits de la petite population de l'endroit.
Après six milles de navigation, nous touchons à l’extrémité septentrionale du lac Thatla ; nous nous engageons alors dans une des bouches de la rivière aux Saules appelée par les Anglais Drift- Wood River (1) à cause du nombre extraordinaire de troncs d'arbres charriés par le courant et qui l'encombrent en maint endroit.
Juste à la tête du delta, nous nous heurtons à un barrage “omplet de la rivière, Sur une superficie d'environ cent mètres carrés, elle est comme recouverte d'un plancher de troncs d'arbres enchevêtrés les uns dans les autres. Nous hissons notre canot sur la grève, faisons, près du bord, une tranchée dans le barrage en coupant les plus petites pièces de bois, et passons après deux heures de travail.
La rivière peut avoir une quinzaine de mètres en largeur. En raison des massifs de saules dont elle est bordée, les maringoins y sont très nombreux, el comme elle n’est pas très large, impossible de nous mettre à l'abri de leurs poursuites. Mais nous apprenons bientôt que même ces insectes peuvent, à l'occasion, rendre service à l’homme.
Et voici comment.
Vers deux heures de l'après-midi, nous apercevons à une centaine de mètres en amont un ours qui croit se débarrasser des maringoins en se vautrant dans l'eau du rivage. Silence absolu dans ie canot. Nous nous arrêtons, tandis que l'animal rentre daus le fourré.
Quelques minutes après, la cime des saules et autres arbustes nous indique par un léger mouvement le sentier qu'il suit. De guerre lasse, et ne pouvant trouver aucun repos sur la terre, l'ours avise un gros liard juste en face de nous et se met à grimper en nous tournant le dos. Pan !
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