‹ Chez nous (volume 3)Chapitre 7 sur 13 · JL,E QUÊTEUX DE LA PAROISSE · texte numérisé non relu

JL,E QUÊTEUX DE LA PAROISSE

Dans nos paroisses, il n'y a pas de nécessiteux, mais il y a des pauvres ; pas de vrais mendiants, mais des quêteux ; et ce n'est pas la même chose.

LES QUÊTEUX

Je ne sais comment cela se fait, mais le quêteux de la paroisse reste presque toujours à Vautre bout du rang. Il y a une maison, toute en démence, et une trâlée d'enfants, tous en guenilles. Sa personne, sa famille, sa vie sont la risée de la paroisse. On ne le nomme jamais que par un sobriquet, parfois cruel. C'est L'Anguille, et il a toujours une raison pour ne pas travailler et se tirer d'affaire ; Ferrae-pas-J liste, et sa bouche bée justifie son nom ; Joe-la-Galette, élevé à manger de la galette de sarrazin (ici, la malice n'est pas noire, car la galette de sarrazin, cuite sur la plaque du poêle et mangée à point, avec du sirop d'érable, c'est ce qu'il y a de meilleur au monde !) ; La Bienséance, pincé et ridicule, qui prétend donner aux enfants des leçons de savoir-vivre ; Moïseaux-Rats, dont la nichée ne se compte plus, tant il y a de petits Rats . . .

Sans talent, n'ayant souci de rien, idiot parfois, souvent infirme, le quêteux de la paroisse est surtout paresseux.

Qui se ressemblent se rassemblent, c'est le dicton. La femme du quêteux n'a pas plus de génie que lui. Ni l'un ni l'autre ne cherche à gagner. Si un travail facile et qui ne demande pas d'efforts lui est offert, le mari s'en acquitte tant bien que mal ; mais c'est un accident dans sa vie. La plus grande partie du temps, il ne se donne pas même la peine de quêter. A quoi bon prendre ce soin fatigant .^ La paroisse n'a-t-elle pas l'obligation de le faire vivre, lui, sa femme et ses petits } C'est sa conviction. Si la charité persévérante des bonnes familles paraît se lasser, si dans la masure les provisions viennent à s'épuiser, la femme du quêteux n'a qu'à faire une petite promenade chez les voisins en répandant ses plaintes, ses reproches même, et tout rentre dans l'ordre.

LES QUÊTEUX

Personne, dans le rang, ne fait boucherie, ne tue un animal, bœuf, veau, mouton, porc, sans mettre de côté un morceau présentable, qu'on fait porter chez le quéteux.

C'est pour le quêteux de la paroisse qu'à Noël on court la guignolée. Et voyez quels égards on a pour lui : le produit de cette quête, qui remplit deux berlots, viandes, grains, légumes, bois, bardes, chaussures, se dissiperait dans un rien de temys, si le tout était déposé chez lui ; on confie donc ces effets à un voisin discret qui les lui distribuera au jour le jour, selon le besoin. . . Le seul travail qu'il reste à faire au quêteux est d'entrer chez lui, morceau par morceau, le bois, tout scié et débité, qu'on a cordé près de sa porte.

Ce déshérité de la fortune est en quelque sorte fortuné : rien à faire, nul souci, nulle inquiétude ; sa vie est comme qui dirait assurée.

Si le quêteux est veuf ou vieux garçon, son train de vie est différent : du Jour de l'An à la Saint-Sylvestre, il promène sa paresse par la paroisse ; les familles l'hébergent à tour de rôle ; on se le passe d'une maison à l'autre.

La demeure de Vhabitant n'est pas grande, et les enfants y prennent pas mal de place. N'importe ! Une vieille paillasse, la (( paillasse du quêteux )), tenue en réserve sur les entraits du grenier, est descendue, placée dans un coin du fournil, et voilà notre homme chez lui. Il vivra là un certain temps, pourvu qu'on ne le fasse pas travailler trop. Les gens, d'ailleurs, connaissent son horreur pour le travail. L'inviter à faire un effort serait commettre une grave indélicatesse. Mais, histoire de l'amuser, de le distraire, on peut lui proposer de menus ouvrages de femmes ; il égrène des épis de blé-d'inde, épluche du blé pour la semence ou des pois pour la soupe,

LES QUÊTEUX

effiloche de la laine, met du tabac en torguettes.

Quand il a dormi sous le même toit et mangé à la même table pendant une semaine, deux semaines, le quéteux finit par s'ennuyer, roule ses guenilles et gagne chez le voisin.

On le voit partir sans chagrin. Quand il aura fait le tour de la paroisse, on le reprendra. C'est une rente.

Au quêteux voleur et au paresseux comme au mendiant honnête, Vhabitant canadien donne toujours, parce qu'il faut faire la charité. Il faut donner aux quêteux, même quand les quêteux sont riches ; car, voyezvous bien, s'ils ne quêtaient point, ils seraient pauvres, et s'ils ne le sont pas, c'est parce

qu'ils quêtent. Chacun, ici-bas, a sa vocation ; la leur est d'être quèteux.

Et puis. Dieu merci ! on sait qu'un verre d'eau donné à un pauvre n'est jamais perdu...

Paysans, mes frères, vous avez des cœurs d'or !

ip ip

Au feu !

AU FEU

Toute la journée, un ciel gris et lourd a pesé sur la campagne. Vers le soir, une brise chaude a soufflé, de gros nuages noirs ont roulé, très bas. Les bêtes, inquiètes, se groupent et cherchent les maisons ; à tired'aile, les oiseaux gagnent leurs nids. Le tonnerre gronde sourdement, on ne sait où, derrière les montagnes.

C'est une nuit d'orage qui s'annonce. Les ménagères, prudentes, ferment les contrevents, barrent les portes. Tout le monde est à l'abri ; le chien même est rentré. Le

village s'endort dans une nuit sans étoiles, noire comme de l'encre . . .

Vers minuit, les nuages crèvent. Pluie d'abaty courte durée. , . Puis, une saute de vent. Une rafale fond sur le toit, qui gémit ; toute la maison craque. Dans la bourrasque, les arbres tordent leurs bras, s'entrechoquent, mêlent leurs têtes échevelées. Un éclair zigzague, et tout de suite un coup de tonnerre éclate ; un coup, sec, sans roulement ... Et c'est tout ; on n'entend plus que le vent qui hurle, et la pluie qui tombe par 'paquets. Mais la charpente est solide, la famille est à l'abri : dormons . . .

Un réveil en sursaut ! Qu'y a-t-il ? La pluie a cessé. Le son de la grosse cloche de l'église arrive, lugubre, dans l'ouragan. Le tocsin !. . . La foudre est tombée, la foudre a, mis le feu ! . . . Un homme à cheval, ni selle ni bride, passe au galop : (( Au feu ! »

AU FEU

Une lueur se reflète sur le clocher. « Au feu ! Au feu ! ))

De partout l'on accourt, avec des haches, des échelles, des chaudières. Dans le chemin du roi, il fait clair comme en plein jour. C'est chez les Saintonge, au bout du village, que le tonnerre est tombé, sur la grange neuve au sud de la maison. Quand on s'en est aperçu, déjà tout le foin était en feu, des flammes perçaient la couverture. Et le vent, qui fait rage, souffle vers l'église ! Si le feu prend à la maison des Saintonge, c'est fini : tout le village y passe. (( Au feu ! Au feu! ))

On arrive ; vite, on s'organise. Pas de brigade de pompiers, dans nos campagnes, pas de pompes à incendie, pas de boyaux ; mais du cœur à l'ouvrage, et une entente qui surprend. C'est le maire de la paroisse qui commande : — (( Aux échelles, les enfants ! Protégez la maison. Des couvertes, des tapis mouillés sur les bardeaux du toit,

sur le lambris du pignon ! Et de Teau partout ! Faites la chaîne, vite ! Toi, veille au <;oin du sorouêty c'est là que ça va prendre. Il y a assez de monde à la chaîne. Venez avec moi, vous autres : à la grange, avec des haches ! ))

Une chaîne s'est formée, double, les femmes d'un côté, les hommes de l'autre ; par là, de main en main, les chaudières vides descendent à la rivière ; par ici, de main en main, elles remontent remplies. (( De l'eau! De l'eau ! » Et le va-et-vient n'a pas de repos ni de cesse.

Cependant, une équipe s'est attaquée à la grange, cherche à étouffer le feu, démolit les pans, arrache des lambeaux de couverture. Efforts inutiles ! Le brasier, plus ardent, crépite ; on dirait une fusillade. Les flammes montent, se couchent sous le vent, viennent lécher la maison. Les braves gens qui sont au bout de la chaîne, sur le toit, se

AU FEU

gardent comme ils peuvent sous des draps mouillés ; ils luttent ; vingt fois le feu prend aux bardeaux, vingt fois ils Téteignent. Quelqu'un crie :

— (( Monsieur le Curé ! Allez chercher Monsieur le Curé ! ))

Mais Monsieur le Curé est là ; il y était des premiers. Ceux qui, dans la première excitation de l'aleAe, ne l'avaient pas vu d'abord, l'aperçoivent qui se tient, seul, entre la maison menacée et la grange en feu.

— (( Monsieur le Curé, arrêtez le feu ! On ne peut plus rester ici : on brûle ! Le feu nous gagne, Monsieur le Curé. Arrêtez le feu ! Faites un miracle ! ))

— (( Travaillez ferme, mes enfants. Ne craignez rien. La maison ne brûlera pas.»

Ils reprennent courage. La maison ne brûlera pas. Le curé l'a dit. Il est là, il barre le chemin au feu. Le feu ne passera

pas. Hardi, les gars ! de l'eau, encore de l'eau ! La maison ne brûlera pas, le feu ne passera pas ! Hardi sur le feu !

Les meubles qui garnissaient la demeure des Saintonge ont été transportés, pêle-mêle, dans un champ voisin. Seul, le crucifix de la grand' chambre n'a pas suivi le ménage : on l'a fixé au mur du pignon, face au danger»

Sous la croix protectrice, le curé est à son poste, encourage ses gens, les dirige au besoin. L'ardeur du brasier lui brûle le visage; des flammèches font des trous dans sa soutane . . .

Tout à coup, quelque chose s'effondre, et de l'incendie un rideau de grandes flammes rouges monte et se rabat, en sifflant, sur la maison.

Un cri : — (( Sauvez- vous ! )) et les plus vaillants reculent devant l'embrasement vainqueur.

AU FEUI

Le prêtre n'a pas bougé. Il est toujours là, immobile, sous la pluie de feu. Ses lèvres remuent. . .

Mais qu'est-ce que cela veut dire ? Surprise ! le vent balaye la fumée, repousse les flammes . . .

— « Le vent tourne ! Plus de danger ! Et le feu diminue ! Hourrah ! on va l'éteindre. De l'eau, par ici ! On a le dessus. Hourrah ! Par ici, de l'eau, des échelles, des haches ! »

Le matin paraît. La grange n'est plus qu'un amas de ruines fumantes, mais la maison des Saintonge n'a pas brûlé.

Des hommes, noirs de cendre et de fumée, des écorchures aux mains, des brûlures au visage, veillent encore sur les restes de l'incendie.

Un vieux dit :

— « C'est une chose connue : le feu da ciel, ça s'éteint pas avec Teau de la terre. Vous l'avez vu, plus on en jetait, plus ça brûlait. Sans Monsieur le Curé, le village y passait, sûr et certain ! ))

A l'église, une cloche sonne à petits coups^ réguliers. Monsieur le Curé monte à l'au-^ tel...

ejSr» ^S^

Un poète illettré

UN POÈTE ILLETTRÉ

Le poète n'est-il pas en quelque sorte un déséquilibré ?

Il y a chez lui quelque chose d'anormal. Ses facultés ne sont pas dans un juste rapport, ou mieux, dans un rapport qui paraisse juste aux gens de sens rassis. Quelqu'une prédomine, développée aux dépens des autres, et l'équilibre intellectuel et moral en est rompu. Aussi, le poète passe-t-il dans la vie comme en un songe. Il est parmi les autres hommes ainsi qu'un étranger : les autres regardent, il contemple ; les autres pensent, il rêve ; les autres parlent, il chante. C'est une sorte de malade, et qui souffre délicieusement ;

un exilé, un voyageur en cherche d'idéal ; un être à part, dont le cœur se hausse et plane (( où la raison boiteuse n'atteint pas ». Il est

. . . celui qui vient on ne sait d'où,

Et qui n'a pas de but, le poète, le fou. . .

On naît poète, avec une sensibilité extrême, avec une imagination brûlante, avec au cœur une blessure qui saigne et ne veut pas se fermer. C'est le poète brut. Mais, pour qu'une âme de poète transparaisse, et resplendisse, et jette ses éclairs, il la faut former comme un diamant qu'on taille et qu'on polit. Plus encore, le poète doit faire l'apprentissage du verbe ; pour dire son rêve, pour faire passer son idéal dans un chant, il lui faut l'harmonie, la cadence, et le rythme, l'heureuse combinaison des sonorités, la judicieuse distribution des mots, et le jeu fécond des coiipes intérieures ; il lui faut

UN POÈTE ILLETTRÉ

de la mesure, de la couleur et de la musique, des nuances et des demi-teintes, de l'éclat et de la douceur, de la souplesse et de la solidité, des mouvements qui se prolongent et des dessins qui se développent, tout l'organisme à la fois résistant et flexible du vers.

La nature ne fait qu'ébaucher le poète ; l'art achève de le former, a justement dit quelqu'un.

Or, il y a des gens qui, nés poètes, ne reçoivent pas cette culture nécessaire, et ne voient jamais lever la semence de poésie qu'ils ont dans l'âme. Ces illettrés se traînent sur la grande route, perdus dans la foule, isolés, souffrants, raillés, tourmentés par une soif qu'ils ne savent apaiser.

Je connais l'un de ces malheureux.

Pierre-Paul est né poète. — Je ne dis pas qu'il est poète ; je dis qu'il est né poète. —

Enfant, il apprit, à la petite école, comment on s'y prend pour former des lettres et pour les reconnaître ensuite ; bref ! il sait lire et écrire. Là s'arrête son savoir. De l'orthographe et de la grammaire, il n'a rien retenu, et toute sa prosodie consiste dans un compte approximatif des syllabes ; il a le sens de la mesure pourtant, et, dans l'oreille, comme le souvenir obsédant de la cadence alexandrine. Car Pierre-Paul n'est pas de ces farceurs qui riment des chansons sur airs connus ; c'est un épris de poésie grande et noble ; il ne connaît guère que les grands vers ... Il lui arrive même d'en faire qui sont trops grands, qui dépassent toute mesure.

Nascuntur poetœ. . . Preuve, la fureur de rimer qui possède Pierre-Paul.

Brave paysan, il laboure, sème, récolte ; il pourrait être heureux. Mais le chant des vers le hante, une rage de parler en mesure le dévore ; c'est un besoin, une obsession,

UN POÈTE ILLETTRÉ

un harcèlement. . . Il faut qu'il rime ! On lui conseille de dompter cette passion, on lui assure qu'il n'est pas poète, on le gronde comme un enfant ; rien n'y fait. « C'est plus fort que moi )), dit-il.

Il rime donc, tant bien que mal, et tant bien que mal cultive sa terre, vend les produits de sa ferme. Je l'ai vu arrêter devant ma porte sa charrette pleine de denrées, laisser là les chalands, entrer en hâte chez moi, saisir un crayon, et sur un chiffon de papier ou dans son livre de compte, griffonner quelque chose ; c'était des vers. (( Quand les rimes me poursuivent et me bourdonnent aux oreilles comme des mouches, me disaitil, je ne puis plus mesurer ma saucisse, ni compter mes navets ; il faut que je me débarrasse d'une couple de vers. C'est fait. Maintenant, je suis tranquille. Bonjour, Monsieur, et merci. Je m'en vais, car il y a là quelqu'un qui veut acheter une tresse

d'oignons.» Et, soulagé, Pierre-Paul retournait à son négoce.

. . . Pierre-Paul, Pierre-Paul ! j'ai mangé vos légumes, et j'ai lu vos vers. Hélas ! vos vers ne valent pas vos légumes. Et vos gretons, 6 Pierre-Paul, vos gretons sont vos meilleurs poèmes ! . . .

Les vers de Pierre-Paul sont donc mauvais. S'ils valent le papier sur lequel ils sont écrits, c'est qu'ils sont écrits sur du papier d'emballage. Et pourtant, quand on connait l'auteur, on reste déconcerté devant ces productions étranges, incohérentes et décousues, parfois grotesques, mais où le poète se révèle tout de même. Un fatras de lieux communs, c'est vrai, et beaucoup de fautes de français, mais aussi des idées qu'il pêche on ne sait où, des expressions de choix 112

UN POÈTE ILLETTRÉ

qui lui viennent on ne sait comment, ici et làjun vers bien frappé qui le surprend luimême et qu'il ne reconnaît plus sitôt qu'il l'a fait, de la rime, de la césure même, voilà la poésie de Pierre-Paul. Une fois l'orthographe rétablie, le croirait-on ? eh bien ! ça ne fait pas toujours mauvaise figure.

Lisez ces vers sur le Saguenay :

Par un étrange effort trouant les Laurentides, Le sombre Saguenay roule ses flots limpides Dans un cadre imposant de rochers escarpés. De caps majestueux, en tableaux ^^^ découpés. Sur la cime des monts, des sapins rachitiques Semblent de noirs lutins aux gestes fantastiques. Et les grands vents d'hiver, à travers les rameaux. Font entendre, la nuit, de lugubres sanglots. Ce fleuve est d'un aspect majestueux et sombre.

Lisez encore le salut du poète à Charlesbourg, « berceau de son enfance )) :

(1) Tableau : pan de rocher, falaise à pic et unie.

Salut, vieux Charlesbourg ! Des hauteurs où tu docnes Couronné par ton temple où règne la Madone, Tu peux voir à tes pieds, du haut de ta grandeur, Québec, Lévis, Beauport, la rade et sa splendeur. De ton site éminent, tu vois la plaine altière Où Wolfe et de Lévis enchaînaient la victoire. . .

Eh quoi ! vous trouvez que victoire ne rime pas avec altière ? . . . Vous ne savez pas que Pierre-Paul est du grand siècle ; bon Canadien, il prononce victouèrey et c'est aussi pourquoi il fait ailleurs rimer exploits avec guérets.

Il est vrai, cependant, Pierre-Paul se contente parfois de l'assonance : larme, chez lui, rime avec âme, sombre avec fondre, femmes avec infâmes, gêne avec extrême, etc. Mais qu'est-ce que cela ? Peccadilles ! Pierre-Paul, en revanche, ne rime jamais pour l'œil, et ce n'est pas lui qui accouplerait hallebarde et miséricorde ! Et la pauvreté des rimes, les hiatus, les barbarismes même n'empêchent pas Pierre-Paul de trouver parfois de beaux vers — comme celui que j'ai souligné dans la

UN POÈTE ILLETTRÉ

pièce sur le Saguenay, ou comme celui-ci, où la césure ne saurait être mieux placée :

Il dit, et le soldat électrisé s'élance.

D'ailleurs, Pierre-Paul est modeste.

« Ma muse, je l'admets, est loin d'être élégante,)) dit-il dans un morceau qui est à la fois une satire dirigée contre les critiques malveillants, et une manière de plaidoyer pro domo. . . Quelques vers de cette pièce : (i)

(1) Toutes ces citations sont tirées de trois plaquettes, publiées par notre poète : Essais -poéHques, par Pierre-Paul Paradis (Chicoutimi, 1893, 7 pages) ; la Fin du Monde, par le même (Chicoutimi, 1895, 22 pages) ; et les Funérailles de V Amour, par le même (Chicoutimi, 1897, 27 pages). Dans le Prologue de ce dernier recueil, P.-P. Paradis écrivait :

Le procureur est rude, il lui faut de la graisse : Je fais faire à crédit le travail de la presse.

Hélas ! Pierre-Paul avait maille à partir avec les procureurs ! Il faut croire que le profit fut mince, car P.-P. n'a rien imprimé depuis cette date. Mais que de vers il a faits, qu'il n'a pas publiés, qu'il n'a pas même écrits !

Lecteurs, en vous servant ce poème indigeste. Je ne m'attarde pas, en un long manifeste, A quêter à genoux un indulgent pardon ; Je n'écris pas pour ceux à qui le sort est bon, Mais pour les malheureux à qui la terre est dure Et qui ne savent rien de la littérature.

Critiques entêtés.

Ennemis indiscrets des médiocrités.

Ne m'infligez donc point de cruelles défaites.

Ah ! si vous compreniez tout le mal que vous faites,

En brisant un auteur qui fait ses premiers sauts

Pour enfourcher Pégase avec ses oripeaux !

Je le sais, je ne suis qu'un rustique poète. Ma muse est paysanne, et son habit de fête. D'étoffe du pays, teint de sombres couleurs. Attire la critique et non pas les flatteurs . . .

Pierre-Paul, donc, sait que la plupart de ses vers sont mauvais ; il n'en fera jamais de meilleurs, il le sait aussi . . . Mais le démon de la poésie le tient : il rime avec passion, avec acharnement. Les gens se moquent de 116^

UN POÈTE ILLETTRÉ

lui, se le montrent du doigt ; lui, timide, se dérobe aux regards, et, seul, honteux, comme on commet une mauvaise action, il rime ; il chante à sa façon la montagne et la plaine, les grands bois sourds et les gerbes d'or, la chaude lumière des jours d'été et la froide lueur des nuits d'hiver. Malgré les conseils, en dépit des sarcasmes, il rime ; il rimera^ jusqu'à sa mort . . .

N'est-il pas à plaindre, ce poète illettre, impuissant à dire son rêve, et pour qui la poésie est comme un mal dont on a honte ?

Les écumeurs de tonnes

LES ECUMEURS DE TONNES

Aimez-vous flâner sur les quais, dans l'encombrement des balles de marchandises, des cordages et des ancres ? Avez- vous écouté la grande rumeur du port, faite du sifflement de la vapeur, du heurt des ballots qui s'entre-choquent, de la respiration essoufflée des remorqueurs qui courent sous les beauprés, du clapotis de l'eau sur les bordages, du crissement des amarres enroulées sur les bittes, du grincement des palans, des cris des manœuvres, des appels des matelots ? Avezvous vu vivre et s'agiter les quais du vieux Québec ? Vous êtes- vous mêlé jamais à ce

peuple qui ne connaît pas les souffles du grand large, mais qui vit de la mer tout de même, et, sur les quais, peine et s'efforce tout le jour, parfois toute la nuit, dans la fumée, la poussière de charbon, les odeurs malsaines, parce qu'à la maison la femme et les petits ont besoin, et qu'il n'y a guère de gagne ? . . . Et connaissez-vous l'industrie, à la fois humble et alléchante, des « écumeurs de tonnes » ?

Chaque été, des navires, venus de la Barbade, à ce qu'on dit, déchargent sur nos quais leurs cargaisons de grosses tonnes, pleines d'un sirop épais et noirâtre, dernier résidu de la cristallisation du sucre. On range ces tonnes, côte à côte, par files. Or, la mélasse, agitée durant le voyage, s'échauffe, fermente, filtre au travers des douves mal jointes, s'échappe par les bondes mal fermées, et coule en écume jaunâtre sur les tonnes alignées.

LES ÉCUMEURS DE TONNES

Alors, dans les mansardes où l'on a faim, les enfants disent : « Allons au sirop ! ))

Aller au sirop ! . . . O volupté ! Le regard s'allume, et l'eau vient à la bouche . . . C'est qu'on n'en mange pas tous les jours, du sirop !

Vite, les petits se munissent d'une chaudière, d'un vaisseau quelconque, d'une cuiller, et en route pour la récolte ! La moisson, ce sera la mousse blonde qui coule des boudons écumeux. Et l'on s'appelle, d'un taudis à l'autre, et l'on s'annonce la bonne nouvelle, et les petits écumeurs s'abattent sur la cargaison fraîchement débarquée.

C'est plaisir et pitié tout à la fois, de voir les pauvres petits gars recueillir à l'aide de leurs cuillers le précieux liquide et le déposer avec soin dans leurs chaudières. C'est à qui fera la meilleure provision ; alertes, ils vont d'un tonneau à l'autre, s'appellent, courent, ramassant tout, ne laissant rien perdre du

bon sirop. S'il se produit une coulée extraordinaire, des disputes peuvent s'élever : (( Ce tonneau est à moi ! — Non ! Je l'ai vu le premier !))... On va en venir aux mains, quand tout à coup, un peu plus loin, un bondon saute, un flot bouillonnant s'échappe. . . . Tous accourent, et ce sont des cris de joie : « Oh ! du pur sirop ! ))

J'ai vu à l'ouvrage toute une famille d'écumeurs : le père, un peu honteux, tenait la chaudière commune, ses enfants couraient les tonnes. Le plus jeune ne savait pas résister à la tentation trop forte : de temps en temps, à la dérobée, il léchait sa cuiller. . . Et sa petite figure en était toute réjouie.

Quand les tonnes sont écumées, chacun s'en retourne chez lui, emportant de quoi régaler la famille.

Sans doute, le produit de cette industrie singulière n'est pas très pur. Un délicat aurait des haut-le-cœur devant cette mélasse

LES ÉCUMEURS DE TONNES

en fermentation, raclée sur des tonneaux malpropres par des gamins en guenilles ; il y trouverait des choses innommées, ramassées au hasard de la cuiller avec la bave des tonnes. Mais les miséreux ont le cœur solide ; et, pour eux, qui d'ordinaire mangent leur pain sec, un croûton recouvert de cette écume généreuse est un régal.

Le Signe de la Croix

Page 1