L’HEURE DES VACHES
ip
Cinq heures du soir.
— « Eh ! les enfants ! c’est l'heure des vaches ! »
Et nous partions.
Connaissez-vous le clos d'en haut, celui qu’on a eu tant de peine à essoucher ? C’est là que les vaches pacageaient. Pour aller les chercher le soir, pour les aller mener le matin, il fallait donc monter la route qui borde le verger du presbytère, et la suivre jusqu’au chemin de sortie par où l’on va à la sucrerie.
C’était loin. Heureusement, il y avait un raccourci : nous piquions à travers un petit bois de bouleaux blancs, où il y avait, suivant la saison, des fraises, des framboises ou des bleuets. Il y a toujours des fraises, des framboises ou des bleuets, dans les raccourcis ; ce qui fait que les raccourcis, c’est des chemins plus longs que les autres.
Le joli bois, que ce bois de bouleaux ! Au milieu, des sources avaient formé un petit lac. Les rides de l’eau, doucement, venaient mourir dans les herbes. Tout autour, sous les branches, montait la musique des insectes du bon Dieu ; perdus parmi les bouleaux, deux grands pins murmuraient, et de toutes ses feuilles mobiles un petit tremble riait dans la brise. Le lac réfléchissait le ciel bleu, le feuillage vert tendre, les troncs blancs, et tout cela dansait gaîment sur les petites vagues. Parfois, un jaillissement au large :
L'HETJRE DES VACHES
c’était les barbotes . . . Longues comme ça, les barbotes !
Et quelles fraises il y avait dans le petit bois de bouleaux ! Grosses comme des fraises de jardin, d’un beau rouge vif, et juteuses!... Rien qu’à voir de loin la tête des bouleaux, vous en aviez l’eau à la bouche.
Donc, il y avait un raccourci.
Pour s’y rendre, il est vrai que la route était pierreuse et mal marchante. Mais nos pieds nus en avaient parcouru bien d’autres ! Et par ailleurs, il y avait des compensations. Le verger du curé, par exemple, n’était pas là pour rien ! Les pommes, c’est à tout le monde. — Du reste, ne ramenions-nous pas, avec les nôtres, la vache du bedeau ? Cela nous donnait des droits sur les pommes de monsieur le curé. — Nous en cueillions plein nos poches. De grosses pommes vertes, avec une pointe de rouge du côté du soleil, pleines
de jus, dures comme des pierres. . . Ah ! les bonnes pommes !
Le long de la route, sur les clôtures, il y avait aussi les écureux ... — J’allais oublier les écureux !
Prendre un écureuil en vie n’est pas une petite affaire. Il faut d’abord une gaule ; au bout, nouée en collet, une tresse, légère et coulante, de trois crins de cheval. Quand le petit animal, pour ronger une noisette, se dresse, la queue en panache, sur le bout d’un piquet, vous approchez à pas de loup, retenant votre souffle, jusqu’à portée de gaule. . . et lentement, avec des précautions infinies, vous passez le nœud coulant au cou du rongeur. . . Mais il faut avoir l’œil vif et la main ferme : au moindre coup de vent qui fait voltiger le crin ou dévier la gaule, au bruit le plus léger, à la moindre alerte, l’animal fait un bond, et soudain il n’y a plus rien sur le bout du piquet ; l’écureuil file sur les