A MONSIEUR LE COMTE D'OSMOND
Mon cher Comte,
On n'a que le choix des compagnons de voyage, tant que la route est riante, mais quand elle se transforme en chemin de la Croix, c'est merveille aujourd'hui si, à la station la plus douloureuse, on trouve encore un bon Samaritain. Vous avez ressuscité ce personnage de rÉcriture pour ce pauvre Maxime Gérard, qui est un autre moi-même; permettez-moi, par reconnaissance pour votre générosité antique, de vous dédier ce livre auquel vous m'avez surpris plus d'une fois travaillant dans la chambre du patient. Nous sommes à une époque où le vent est aux euphémismes pour ce qui est atroce et aux brutalités pour ce qui est auguste, des escarpes au-dessous des Peaux-
PREFACE
Rouges s'appellent : patriotes égalées; mais, par contre, le descendant des rois de France est traité de bcquillard de Fi^oshâorf : l'Hôtel de Rambouillet se marie ainsi à l'Assommoir.
Les abstentionistes en matière de dévouement — je n'ose plus dire : les égoïstes — ont une façon charmante d'expliquer pourquoi ils fuient leurs amis malades, comme si la paralysie était contagieuse. Ils vous disent d'un petit ton de fatuité languissante : Vous save^ ce que c'est que la vie de Payais. Vous les jureriez emportés par le tourbillon de la mondanité ; pour la plupart ce sont des désœuvrés qui font tapisserie ici-bas comme les danseuses hors d'âge. Qui mieux que vous, mon cher Comte, aurait pu se servir en toute sincérité de cette hypocrite excuse? Musicien passionné, gentilhomme de lettres, preux du bon combat, amphitryon de l'art, il vous faudrait deux existences pour satisfaire votre fiévreuse activité. Cette pénurie de temps ne vous a pas empêché, depuis que Gérard est un vaincu de la santé, de venir chaque semaine le réconforter de votre bonne grâce et de votre vaillance; il n'y a pas une seule de vos visites qui ne l'ait laissé moins découragé ; à travers la légèreté de votre esprit, il sentait cette chaleur