‹ Chez nous; travaux et jeux rustiques (volume 2)Chapitre 1 sur 39 · Chez nous; travaux et jeux rustiques · texte numérisé non relu

Chez nous; travaux et jeux rustiques

J'ai hésité à réunir en ç'olume ces pages sur les travaux, les coutumes et les jeux de « chez nous ». Elles datent d'avant la guerre. La dernière fut signée en 1914. Depuis, tant d'événements ont occupé le monde et de si grands, quil ne paraît point qu'il y ait place pour ces récits sur la vie de chaque jour dans un coin de France. Cependant^ si quelque chose est resté immuable dans le bouleversement des pays, des races et des idées, quelque chose de vivace et de résistant comme l'homme même, c'est bien le toit paternel et l'amour du foyer : un point dans l'espace, un sentiment dans le cœur; c'est bien le chez nous de chacun de nous.

Indestructible asile quitté au son du tocsin, quand les cloches mêlées au tambour battu de rue en rue nous emplissaient de frissons pathétiques et nous jetaient sur nos armes, asile émouvant dont le plus pauvre emporta l'image sous ses paupières closes ^ et pour lequel il se battit...

C'était la maison blanche au tournant du sentier, le champ datant le seuil, la vigne sur le coteau, la lande où sont les pins, le ruisseau qui fait limite, la terre à soi, la terre aux autres, mûrissant toutes deux sous le même soleil... C'était Véclat du jour sous le ciel familier, le goût de Vair épars sur le pays, l'odeur du sol, des feuilles et des fleurs... C'était le bruit du vent dans le chêne voisin, le mugissement du bœuf au pâturage, le bêlement d'un agneau égaré, Vaboi du chien ami... Surtout c'étaient les souvenirs humains : la chanson d'un bouvier dans le soir, le rire d'une vierge à l'aurore; et puis les baisers, les gestes des adieux, les bras noués et dénoués de la femme, la main des enfants enlacée à la vôtre, et l'étreinte des mères, et le regard des pères, les berceaux, les couches et les âtres, toute sa vie que l'on donnait...

Oui! De ces millions de chez nous, incarnés en des millions de fils, la Patrie fut faite devant l'ennemi. Par ces millions de chez nous qui ont suscité des millions de bras, la Patrie fut défendue et sauvée. Avec ces millions de chez nous, sur le cœur des vivants et sur Vâme des morts, la Patrie monte à l'avenir...

C'est pourquoi je laisse aller ces feuilles.

Page 1