‹ Chez nous; travaux et jeux rustiques (volume 2)Chapitre 2 sur 39 · AVERTISSEMENT · texte numérisé non relu

AVERTISSEMENT

pleines du souci, de Vattrait et de la douceur

de la terre ancestrale, que celui à qui je dédie

le livre m* a aidé à connaître ^ et qu'il a tant

aimée.,,

Le Houga d'Armagnac. — Décembre 1920.

LA COURSE LANDAISE

17 août 1912.

Hup ! Caracola ! Hup ! Hâ !

Et le drame commence. Le drame qui va se jouer cent fois cet été dans les arènes de toutes les villes des Landes et du Gers. Ou mieux dans celles de quelques cantons seulement, et puis aux deux extrêmes points de nos pays, à Toulouse et à Bordeaux. Le drame où des « cuadrilles d'écarteurs landais » provoquent des vaches de combat, sœurs des taureaux espagnols. Jeu périlleux, sanglant souvent, parfois mortel. Héritage des Maures, comme aussi le spectacle des cirques castillans.- Les premiers, pour tromper la longueur des lourds après-midi de la canicule, les Arabes trièrent dans les troupeaux qui les suivaient les bêtes agressives et, développant en elles l'instinct de lutte, ils leur apprirent à foncer au galop sur l'homme. Immobile, comme scellé au sol, l'homme

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attendait, jusqu'au moment où, prêt à être transpercé, d'un bond à droite ou à gauche il évitait la bête qui, emportée dans son élan, le dépassait. Ce fut Torigine de nos « courses landaises ». De ce bond est venu ce que nous appelons « l'écart », partie fondamentale de ce spectacle.

A travers le moyen âge où les seigneurs ne dédaignaient pas de descendre dans l'arène, à travers les temps modernes et les deux tiers du siècle dernier où les hobereaux de l'Armagnac et de la Chalosse élevaient chacun et poussaient au combat un taureau belliqueux, ces jeux se sont conservés jusqu'à nos jours. De nos jours ils font fureur.

Hup ! Caracola ! Hup ! Hâ !

La petite ville du Houga palpite toute. C'est en juillet, le jour de sa fête patronale. Très fière de ses courses renommées à la ronde, dès trois heures de cet après-midi torride, elle a envahi son amphithéâtre. Ses maisons, en file sur un plateau dominant le pays, des deux côtés de la route de Condom à Mont-de-Marsan, le seuil clos, sont vides. Et des villages voisins : de Mormès, étalé dans ses vignes, de Magnan et de Monlezun, en vedettes sur leurs crêtes, des cantons de Cazaubon et de Nogaro, un peuple est venu. Et maintenant cette foule, hommes au béret

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rabattu sur les yeux, femmes au foulard noué sur le chignon, qui s'est amoncelée avec un bruit sonore de marée, reste muette, inquiète et ravie, dans l'attente d'un écart périlleux. Car si l'écart fait, les applaudissements, les cris et les fanfares éclatent à l'adresse de l'homme ou de la bête, un silence profond règne pendant la rencontre.

Hup ! Caracola ! Hup ! Hâ.!

Et Marin I^'^, écarteur célèbre, face à la bête, haussé sur lui-même, pieds joints, le rein creusé, les mains en l'air, immobile, sa veste soutachée d'or serrant ses flancs et son béret brodé enfoncé, répète son appel. Il a maintes fois attaqué des vaches dangereuses. Mais celle-ci est terrible. Elle a déjà tué. Lui seul certains jours ose l'affronter. Elle est dans un de ces jours. Duel poignant. Les hommes, penchés en avant, laissent éteindre leurs cigarettes à leurs lèvres, les femmes pétrissent leur mouchoir. On ne parle plus. On respire à peine. Car Marin, comme la vache ne part pas, redoutant une ruse, recule, recule encore. Il recule pour Tattirer.

Caracola veut son moment. Cet homme, tout chamarré, elle le connaît bien. Elle l'a souvent frôlé, touché, atteint presque, mais pris, percé, pas jusqu'ici. Si c'était cette fois? Elle regarde ce peuple muet. Et puis lui,

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qui l'appelle. Quarante mètres les séparent. Quelques secondes de galop. Elle sait sa vélocité. Des fils de bave pendent à san mufle. Elle gratte le sol du pied, secoue sa tête armée, mugit, mais ne part point. Une tempête d'injures s'abat sur elle. On la siflle et la hue. Plus haut que cette rafale elle mugit de nouveau. On se tait. Le silence angoissé reprend.

Alors Marin, pâle un peu, jouant le tout pour le tout, à petits pas rapides marche sur elle.

C'en est trop. Des quatre pieds à la fois elle part, fond sur lui. Ah ! quel train. Soudain l'homme s'arrête, oscille à gauche, à droite, puis brusquement porte son corps sur sa jambe gauche écartée, feint de choir, et, quand la bête attirée de ce côté, tête basse, va l'éventrer, pivote, opère un demi-tour sur son pied droit, la trompe et la fait passer !,.. Et ce pied droit a tourné sur place !... Un cri, deux cris, une stupeur d'admiration et, tout de suite, arraché à ces milliers de mains, un tonnerre de bravos qui va, dans la campagne, faire tressaillir les rares absents, et gronder comme un murmure de cloches dans la haute tour de l'église.

Trois fois, quatre fois, même bonheur. Au cinquième écart le coup passe si près que la veste soutachée d'or éclate sous ïa corne et

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que, trop inclinée sur elle-même, Caracola roule à terre quelques pas plus loin. C'est un délire, aussitôt réprimé. L'émotion a été trop vive. Elle serre la gorge, noue les mains. Et lorsque jetant loin de lui les lambeaux de sa veste, l'écarteur rappelle la vache relevée, tout ce peuple, bras tendus, gorgé enfin de son plaisir, clame ensemble : « Prou ! Prou ! » Assez ! Assez. « Enquoère un? » Encore un. « Are qu'un? » Rien qu'un, supplie Marin.

« Nou ! Nou ! » Non ! non ! reprend la foule. « Barra la baqua 1 barra ! » Enfermez la vache, enfermez !

Et là-bas, à l'autre bout, une porte s'ouvre, où, fuyant cet homme insaisissable, Caracola s'engouffre. Appuyé à la talenquère, Marin s'essuie le front.

C'est le tour de Volontaria, de Capitana, Sierba, Grippa, Ragona, etc., compagnes de torril de Caracola ; et celui de Bras-de-fer, de Candeau, Kroumir, Giovanni, Fillang, camarades de cuadrille de Marin.

Toutes ont leur histoire. Voici celle de Caracola.

J'ai dit plus haut que nos pères élevaient leurs bêtes de course. L'usage en est perdu. Le recrutement se fait en Espagne. C'est là que les ganaderos landais achètent et renouvellent leur bétail. Il est formé de bêtes de

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taille moyenne, fauves ou noires, rapides, endurantes, tout en muscles, d'humeur sauvage «t d'une bravoure inouïe. N'importe quelle race n'est point apte à la course. Les andalouses, par exemple, sont trop en chair. Leur corpulence les fatigue. Après quelques séances, elles partent .mal. L'amour les tente plus que la lutte. Un trait d'ailleurs les classe : elles «ont fécondes. La bête de grande marque est stérile. Son sang irrité ne se prête pas aux amalgames. Il bout dans ses veines. De là ce perçant et cette droiture qui la caractérise. Oui, droiture, car si la vache de course doit être féroce, il importe qu'elle soit franche. Telle est la navarraise. Nourrie, non point d'herbe de mer comme le cheval de Mazeppa, mais d'herbe de ravine, âpre et sèche, ou bien de rudes pacages mal rafraîchis par les inondations de l'Èbre avare, elle grandit et erre en liberté entre Zuléda et Castejon, tour à tour en proie au soleil dévorant et à sa fureur native. Toute sueur paraît exprimée de ses fibres ; on la dirait consumée. A l'usage, elle est d'acier. Don José Lixazo, à Pampeîune, le comte Espoz y Mina, à Carriquiri, possèdent des ganaderias ou élevages célèbres pour leurs vaches meurtrières.

Donc, Caracola est navarraise et Carriquiri.

Un matin de fin d'hiver, comme elle pâtu-

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rait au bord de l'Èbre, mêlée aux taureaux couchés, elle vit s'approcher des « cabestros », bœufs puissants dressés à accompagner, à refréner et à guider les bêtes de combat, qui peu à peu, sous la conduite de gardiens armés de tridents, l'isolèrent du troupeau. Elle n'y prit point garde d'abord. Elle voulut ensuite fondre sur les gardiens. Vainement. Les cabestros s'interposaient toujours entre eux et elle. De gré ou de force, achetée pour sa mine agressive et le vibrant de son allure, elle fut entraînée. A la frontière, elle se trouva subitement à la bouche d'un couloir. Les cabestros s'arrêtèrent et, poussée de front en front, elle fut seule entre les parois. Elle marcha, tête haute, humant le vent. Une porte s'ouvrit, elle la franchit. La porte retomba : elle était en wagon, livrée au ganadero français.

Le train démarra. Aux environs de Dax la porte du wagon à quai glissa, et elle vit une trentaine de vaches de même race, mais dressées et encadrées de vachers, qui étaient venues à sa rencontre. D'un trait elle les rejoignit, les flaira, se mêla au troupeau. Une vache toutefois l' étonnait. Grasse, lourde, de poil tigré roux et blanc, elle portait au cou une grosse cloche appelée « la troumbô », la rafale. C'était la « bretonne », qui précède les troupeaux de course en voyage et que,

chose inexplicable, ils suivent docilement et ne dépassent jamais. La troumbô, dont toutes nos contrées connaissent le son profond, avertit de leur passage. Un coup de sifflet retentit. Alors la bretonne prit la tête, et des deux côtés de la route, comme un peloton en étape, les vaches se mirent en chemin derrière eUe. Caracola suivit. La cloche rythmait le pas. Et les grands pins suant leur résine se dressaient à l'infini autour de la harde farouche.

On entra sous bois. Une clairière surgit. Puis une cour, de tous côtés close, une autre ganaderia inconnue. Comme pour gagner le wagon, elle fut poussée dans une loge où on l'enchaîna. Un mois après, quand elle eut pris l'habitude des soins et du toucher de l'homme, on la délivra, elle rejoignit au pacage les bêtes domptées.

Une nuit, incorporée dans un lot choisi, à la lueur des lanternes, la bretonne en tête, des chiens sur les flancs, elle quitta la ganaderia. On partait. La ganaderia diminua dans l'ombre, et ce fut la grand'route au clair de lune. On allait à Dax pour la course du lendemain.

Le lendemain, vers cinq heures, au bruit de la musique, la porte de sa loge s'ouvrit. Elle sortit au pas. Que de monde ! Comme toujours depuis elle fît halte, examina le public,

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l'arène, et vit en face d'elle, l'appelant, ce même Marin qui débutait aussi. Du premier coup, allongeant ses foulées, elle partit au galop. Du premier coup de même Marin feinta et pivota comme un maître. Tout crépita d'applaudissements : ciel et terre. Deux premiers rôles se révélaient. Cette année-là Caracola fut demandée partout. Elle montra la même forme. L'année suivante, rompue au jeu, elle inventa une manière meurtrière de foncer. Partant droit d'abord à toute allure, elle se mettait ensuite à serpenter et arrivait en zigzags sur l'homme. Troublé dans sa préparation, trois fois sur dix il était pris. C'étaient des culbutes énormes ou des trous profonds. Alors, on ne la provoqua plus que rarement. Et lorsque, en fin de saison, elle eut tué Baillet à Bazas, percé d'outre en outre Meunier à Facture, et empalé Nicolas à Toulouse, elle manqua d'écarteurs. Son ganadero prit une décision. Il la retira de l'arène. Mais quoi ! elle faisait recette. On la revit. Boniface, à Dax, sortit à grande peine estropié de ses cornes. Marin seul l'attendait encore impunément. Quand Marin et Caracola devaient s'aborder, le Colysée eût été, je crois, trop petit. Nous venons de les retrouver au Houga. Ses victimes ne lui gardent pas rancune. Ils lui ont voué une tendresse respectueuse. Il n'y a rien à dire. Elle est franche. A eux

de savoir leur métier comme elle sait le sien. Tout le monde est de cet avis... Le père de Baillet, un an après la mort de son fils, vint la voir courir. Descendu derrière la talenquère, il se trouva en face d'elle, qui rôdait autour de l'arène vide. Elle leva vers lui la tête. « Ah ! dit-il, que m'as béroï bien tuât lou drolo... » Tu m'as joliment bien tué le fils. Et il fondit en larmes...

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