Chez nous; travaux et jeux rustiques
Après lui, aux châtelains et métayers, propriétaires et artisans, chasseurs, pêcheurs, tâcherons, mes collaborateurs et mes amis.
JFERTISSEMENT
Je me suis laissé allé à donner une suite au recueil de récits sur ma petite Patrie intitulé : Chez nous, engagé par ceux à qui je dédie ce nouç^eau livre, tenté par les bêtes et les choses dont je n avais pas encore parléy sollicité enfin par la terre elle-même. Et j'ai gardé le même titre par ce quil dit bien V intimité dans laquelle je vis avec les êtres animés et inanimés, comme aussi la simplicité des sujets.
Je croise les hommes sur tous les chemins. J'ai commencé la vie avec nombre d'entre eux. Nous avons couru, joué ensemble, cherché des nids, sauté des ruisseaux, lancé des cerfsvolants, chevauché des bidets hargneux de métairies, et, côte à côte, appris les rudiments chez les I gnorantins ; et la camaraderie qui nous avait liés autour d'une partie de billes ou de marelle, dans nos randonnées à travers le pays, ne s'est jamais démentie. Aucun qui ne s'arrête en me rencontrant. L'un « brûle »
la route sur son « caoutchouté », attelé d'un grand trotteur tarbais, tout fumant de sang; Vautre vole, penché sur sa bicyclette à roue libre, silencieux comme un oiseau; et celui-ci sort d'une lande ou d'un maïs, fusil en bandoulière et chiens sur les talons; et celui-là suit, sur le bas côté du chemin, le long des colonnes pâles des platanes, son attelage de bœufs gris au mufle noir, qu'il mène au soc en chantant à pleine voix traînante. Nous causons tout de suite. Maris, pères, hommes du sol aux soucis, aux espoirs et aux souvenirs comm.uns, nos propos s'en vont pour ainsi dire du même pas : des gens aux choses, des vivants aux morts. Et puis nous nous quittons, en nous accompagnant mutuellement de la pensée. Pour les bêtes, elles me captivent : les apprivoisées et les sauvages. Celles-ci surtout. Elles ont l'allure libre, l'instinct et les sens intacts^ et, obligées de chercher leur vie, elles multiplient les ruses et les pièges avec une ingéniosité qui tient du prodige. Si elles chassent pour vivre, elles s'accouplent pour durer et partant pour se sélectionner, et soumises tout entières à la loi de la reproduction, elles l'assurent par les ongles et les dents. Même, alors, elles en oublient le boire et le manger, mêlant à leurs désirs des élans et des ivresses qui sont presque des fureurs. Et, comment elles perpétuent ces deux actes de leur existence, comment elles triomphent ou succombent en les accom-
AVERTISSEMENT m
plissant, constitue un drame insoupçonné, aux péripéties journalières ou annuelles, avec le soleil et la lune pour flambeaux, les bois vastes et sonores pour scène, les i^ents, les eaux, les mille bruits de la nature pour confidents et pour complices. Je nai pas assez de regards pour en pénétrer les mobiles.
Les choses à leur tour rn" attachent. La résurrection périodique des plantes, cette montée éternelle de i>ie sous Vazur printanier, cette marée de sève qui déborde sur le monde à jour fixe, rn émeut toujours, comme si je prenais ma part de ce rajeunissement, comme si le fi.ux nourricier battait pour moi en même temps que pour la terre. Et ces plantes, en les voyant germer, croître, s'épanouir, je me demande si elles agissent à l'aveugle, ou si elles sont guidées par des sens avertis, par quoi elles cherchent et trouvent la veine la plus facile et la plus riche, contournent ou noient r obstacle, et s'assolent et assimilent.^ Je me demande, quand elles se fécondent elles-mêmes sans le secours des insectes ou des souffles aériens comme certaines le font, quand les étamines se penchent et se vident sur les pistils, si elles n éprouvent pas des frissons amoureux, si elles ne connaissent point aussi une saison charnelle.^ Qui le saura?
La terre enfin m'enchante comme une créature humaine. J'aime sa face changeante parmi V étincellement de ses matins. V embrasement de
ses midis, la langueur de ses couchants. Taime la profondeur nacrée de ses horizons, le mouçement de son sein onduleux. J^aime ses voix, ses fracas, ses silences, et cet air de tristesse ou de joie qui court par moments sur elle, reflet des deux infinis. Pour un peu je Vécouierais se plaindre ou exulter, je la verrais aussi prêter Voreille, et bondir ainsi que les béliers. Elle me parle comme avec un cœur; elle m'inspire comme avec une âme. On la dit impassible : et pourtant on lui voue une ferveur unique. Alors que Von se détache de tout, à mesure que Vâge pèse et que le sang s'éteint, on se ramasse sur elle, contre elle, soi, ses forces et ses désirs, on se réfugie dans le coin intiîne où Von naquit. Et on y trouve consolation, douceur et paix, si étroit soit-il...
De cette vie des hommes et de ces mœurs des animaux, de cette attirance des choses, je ne suis que le témoin charmé : puissé-je ne pas les avoir trahis.
Le Houga d'Armagnac. Décembre 1922,
Mars 1921.
Sanglier, du latin singularis, seul, parce que cet animal vit solitaire. Dès qu'il est fait, en possession de sa taille, de sa force et de ses armes, il quitte sa bande et s'en fonce, dans les lieux déserts. Jusque-là, il reste « en compagnies », attaché aux pas d'une mère commune. Le sanglier est un mammifère. Il appartient à l'ordre des pachydermes, à la famille des sulliens. On le regarde comme la souche du cochon domestique. Toutefois, il a la tête ou « hure )) plus allongée que lui, le chanfrein plus arqué, le groin dit « boutoir » plus puissant, les oreilles appelées « écoutes » plus courtes. Il les tient ordinairement dressées. Pour la queue, qu'il a courte aussi et qu'il porte droite, elle ne ressemble en rien au tire-bouchon gras et frétillant du porc. Le sanglier naît avec « sa
livrée », c'est-à-dire avec sa robe. Elle est couleur de froment et marquée de raies noires longitudinales. Cette livrée, dans les premiers mois, sert à le désigner. Et donc, tant qu'il la porte, il est nommé « marcassin », et quand elle tourne au roux uniforme « bête rousse ». Après quoi il revêt un pelage d'un brun accusé, fait de soies rudes mêlées de laine cendrée ou jaunâtre, et il est devenu « bête de compagnie ». Vers un an et demi il quitte sa bande. Dès lors il change d'appellation d'année en année, il est « ragot » à deux ans, à trois, « sanglier à son tiers an », à quatre, « quaternier ». Au delà on l'appelle « solitaire », « porc mitre », « vieil ermite ». Ces noms nm'enchantent.
Ils ne s'appliquent qu'aux mâles. Il n'y a qu'eux en effet qui recherchent la solitude. Encore n'est-elle point complète, on le verra... Les femelles, les « laies » vivent ensemble, mêlées aux marcassins, aux bêtes rousses et aux jeunes individus. Elles ne se débandent qu'à la saison du rut et durant la gestation. Pendant celle-ci, parce qu'elles veulent errer à leur gré, manger à leur faim, se réserver un territoire où mettre bas tranquillement ; à l'époque de l'accouplement, parce qu'elles répondent à l'appel des mâles qui ne souffrent point de résistance. Elles sont entraînées, comme ravies par eux. Un sanglier arrivé à son développement est un dominateur, un
I,A CHASSK AU SANOTJRR 3
guerrier. Il porte aux épaules une peau épaisse et des soies résistantes à ce point qu'il est dilTicile de les entamer, et ce sont « ses armures » ; il est fourni de côtes, « ses pavois)» où un épieu peut glisser ; il est muni de défenses si acérées qu'il en lacère l'écorce la plus dense, il est prêt pour toutes les luttes contre tout venant. Il se montre sauvage, farouche, irascible. Et, lorsque au temps du rut les solitaires abandonnent leurs gîtes ou « bauges » pour poursuivre les laies, leur humeur croît encore en brutalité. Ils joignent les compagnies que leur odeur décèle ou leur piétinement, ils choisissent une femelle, et la détournent d'un coup de boutoir du troupeau. Et si deux porcs mitres, avides de la même laie, se trouvent en rivalité, ils entrent tout de suite en fureur et se jettent l'un sur l'autre. Et là, devant la bande immobile, ils se déchirent avec rage et restent parfois tous deux tout sanglants sur le carreau. A l'ordinaire, le plus essoufflé ou le plus blessé recule, rompt le combat et, d'un bond, se réfugie parmi la compagnie. Et tous fuient, hormis l'élue. Le vainqueur l'entraîne dans les fourrés les plus reculés. Il l'y retient un mois : toujours impérieux, toujours inassouvi. C'est en automne. Les grands vents qui commencent, en secouant les bois, fouettent de souffles rudes cet amour farouche et attisent le feu qui brûle l'animal.
i CHEZ KO us
Maie le mois passe, l'ardeur sexuelle tombe. Ils se séparent. La laie fécondée part en quête d'un habitat pour sa portée future ; l'ermite regagne ses retraites, sans garder un souvenir ou un frisson de cet accouplement. Et les feuilles jaunies roulent sur leurs veS' "tiges.
Le sanglier est omnivore. Même il ne dé' daigne point la chair. Lorsqu'il les peut surprendre, il dévore au gîte les levrauts vagissants, tièdeg encore du poil maternel. Il ne sort que la nuit pour vaguer et manger. H mange avec gloutonnerie. Il s'attaque de préférence aux pièces continues, planches de céréales ou carreaux de légumes, et il retourne, il laboure la place, il pratique deg « boutis » profonds et prolongés en ligne droite, « en fusée », qui ravagent le sol. Malheur au champ, au jardin, au verger où un sanglier va « à ses mangeures ». Repue, le jour levé, la bête rentre dormir dans sa bauge, ou descend se rouler et se vautrer dans la boui'be, « se souiller »,
Les déprédations *du sanglier exaspèrent nos métayers. Ils le chassent avec acharnement, à pied, le fusil au poing. Nul de noua n'est assez fortuné pour le courre pour eux. Ils organisent des battues, le plus souvent l'hiver. Dès que l'un d'eux, comme Jacot, du Piche-Hère, las d'être dévasté, de se lever en sursaut pour battre l'ombre vide ou
guetter au clair de lune une bête qui l'éventé, s'est résigné « aux sacrifices », aux dépenses du retour de chasse, il fait appel à ses voisins. Et d'abord à celui qui possède « un chien de pailler » : un de ces chiens à l'aboi ^'are dont parle l'Écriture, qui nichent dans les meules et y somnolent, indifïerents à l'homme, mais qu'une ascendance de limiers ardents à poursuivre le poil rend assez hardis pour affronter le solitaire au ferme. Et donc, Jacot énumère ses observations, il raconte en buvant, car il boit dans chaque maison, comment il a relevé les traces, découvert les cheminements, reconnu les gîtes : bauge pour la belle saison où prendre le frais, noire de fange, au fond d'une marnière abandonnée éternellement humide : bauge pour la mauvaise saison, au cœur de la forêt domaniale, dans une coupe où la crue des arbres n'a point stérilisé le sous-bois, arbousiers et genêts, pruniers sauvages, et grandes osmondes dont l'animal fait son lit ; bauge encore au sommet d'un coteau, à l'ombre de sapins qui l'abritent de la neige ou de la pluie, sous lesquels se renouvelle une jonchée d'aiguilles sèches. Toutes, au reste, plutôt devinées que vues, à travers l'épaisseur de fourrés épineux. Il explique aussi que vers tous ces habitats, des layons, des sentes, des coulées convergent en tous sens comme vers un carrefour, et que déjà l'on peut voir par où
atteindre l'animal et savoir où l'attendre. Il dit encore qu'il a cru d'abord suivre une laie, tant le pied était profond, une laie pleine, mais qu'il a été vite détrompé. Car il a relevé deux traces, à travers un plant d'asperges sauvages saccagé, l'une écartée et lourde, l'autre légère, marquée à peine, comme un talon d'enfant près d'une plante d'homme. Il a compris que c'était un solitaire accompagné de son marcassin, selon l'habitude de l'espèce... Ah ! il « s'est bien rempli toute l'année chez nous ». Le blé, l'avoine, les pommes de terre, puis les muscats, les châtaignes, il a tout mis à contribution, et surtout le maïs. Il a une manière à lui de le piller. Il recule sur la tige, la prend et la serre entre ses cuisses, la rabat sous son ventre, l'amène jusqu'à ses dents. Durant les nuits claires et sonores de l'automne, on l'entendait déchirer les enveloppes et croquer les épis... Le handit !...
L'auditoire est gagné, le chien de pailler promis. — « A demain, chez moi, 10 heures, après la brume, dit Jacot. — Oui, et jusquelà, laisse-le tranquille ; ne le tire pas surtout. Bête manquée ou blessée, bête perdue. Elle change de contrée. — Je sais, adieu. » • — Le lendemain, à l'heure dite, les voisins sont au rendez-vous : et M. Paul avec son lip.ucr, et Dantès, réputé pour son coup de fusil, et deux autres amis : Piquemil et Tail-
lemagre. On vide un verre et en route. Jacot prend la tête, et le soleil est aussi de la chasse ; à mesure qu'il monte, le ciel s'ouvre et bleuit.
Ils se dirigent vers la marnière proche. Non pour la cerner, certes, car ils savent que par ce temps où il vente nord, par ce soleil couleur de printemps déjà, l'animal aura choisi la meilleure exposition pour y passer le jour. Mais parce qu'ils veulent recueillir des indices, savoir si d'aventure il a pris par là, quelle direction il a suivie ensuite. Ils longent un pré, traversent une lande. Le chien en laisse trotte à côté d'eux. Et les premiers indices se font voir. C'est un groupe de pins comme saignés à mort, que la bête a déchirés en y aiguisant ses défenses, c'est un boutis dans la terre limoneuse, et, au passage d'un ruisseau, un « souil » profond qui garde l'empreinte du corps rude. Le chien s'anime, et voici la marnière au bas d'un rehaut de terrain. Chacun scrute la place, discute, et le limier tirant au collier, M. Paul dit : « Allons à la forêt. » Il est midi. On mange un morceau sur le pouce, on repart. Et se succèdent des plaines, des coteaux, du chemin à user les pieds. Enfin les bois se dressent à l'horizon, rideau pâle troué de jour. Le chien s'agite, humant l'air. Un effluve de chair forte semble flotter partout. On marche. On croise un
tronc sec, maculé de boue mêlée de poils, où la bête s'est grattée. Plus loin, auprès d*un surgeon d'eau, sur le sable rouge, deux traces apparaissent, l'une grande, l'autre petite. Les chasseurs se regardent. Et maintenant le limier, le nez haut, pointe vers la forêt. On le suit. On aborde la lisière, on parvient à la coupe. On s'arrête, on se passe la consigne à voix basse : doucement ! Un filet de vent lui apportant l'ombre d'un son avertirait l'animal. Il entend se détacher une feuille. Jacot indique du doigt le réseau de voies convergeant vers la bauge, et la manœuvre d'encerclement commence, rapide, silencieuse. Tandis que M. Paul et son limier, acteurs mobiles, se placent à l'entrée d'un layon, les autres grimpent ou descendent, vont s'emparer des issues pour n'en plus bouger, et, retenant leur souffle, les surveillent. Jacot fait face à une brèche dans un tertre, Dantès commande une allée, Piquemil une coupure du terrain, Taillemagre le lit d'un ruisselet. Et, quand tous sont à leur poste, le chien est lâché sur la piste... Tout à coup, une bête passe, courte, basse, au galop. Le marcassin ! On se retient de tirer. L'autre n'est pas loin. Il a fait débucher ce compagnon, soit pour le sauver, soit pour donner le change. Le chien progresse par saillies. Derrière lui, debout, courbé, sur les genoux, suivant le» difficultés du passage, son maître se glisf-e
entre les troncs, les rejets et les ronces. Le sous-bois est abondant. On aperçoit un amas de fourrés innpénétrables, flanqués d'épines noires, et le limier bondit en aboyant. C'est son premier aboi, signal d'intervention pour le chasseur, aboi qui tourne au hurlement sourd, comme étranglé, à mesure que le chien approche du solitaire. M. Paul se hâte. Il excite, il encourage son limier : « Hou ! Hou ! il est là ! Perce ! Perce ! » — Et, se penchant, il voit, au bout de la coulée, le sanglier se lever devant le chien. L'ajuster? le tirer? Il n'y faut pas songer. Il s'agit de l'épouvanter, de le pousser vers l'une des issues. Le maître et le chien redoublent de cris et d'abois. « Hou ! Hou ! C'est lui ! mords ! mords !» — A ce moment, un bruit de choses brisées éclate. La bête s'est jugée surprise et cherche à fuir. Elle se jette dans le layon de droite. Alors, M. Paul crie : « A toi, Dantès ! » La bête revient, tente une autre issue : « A toi, Piquemil. » Nouveau retour, nouvel avertissement :
« A toi ! Taillemagre ! » Cette fois, ayant partout senti l'homme, ne comptant qu'un chien à ses trousses, renonçant à fuir, le solitaire « a pris son parti », et fait tête. Il est au ferme au milieu d'une clairière étroite. Immobile, adossé à un arbre, puissant et lourd, chargé de viande, il surveille le chien des yeux. Le chien, arc-bouté sur pp?
pattes, à distance de saut, hurle, hurle à la mort.
L'ermite se sent-il perdu? Songe-t-il à ce compagnon en sûreté sans doute en ce moment, qu'il s'était choisi parmi les derniersnés d'une bande croisée au printemps?... Car la grande solitude jointe au grand âge est chose pesante... Déjà il devenait bête rousse, et ouvrait des regards avertis sur la vie des bois. Il lui en avait appris les secrets au fur et à mesure des jours écoulés. Non seulement ceux du monde des réalités : boire aux sources pures, dévorer le maïs, déterrer les pommes de terre, décortiquer les châtaignes, mais encore ceux du inonde des impressions, fournies par l'ambiance, où l'instinct se mêle à la mémoire. Il ne confondait plus les sons, le bruit sombre ou frais ou tendre du vent, avec la voix ou le chant d'êtres animés, ou la parole articulée de l'homme ; moins encore son pas et le piétinement des animaux domestiques avec la marche de bêtes errantes comme lui. Il distinguait même le sanglot d'un ruisseau de la sonnaille lointaine de bœufs à la pâture, l'un et l'autre au reste .sans danger. Parmi les hasards qui vous guettent, il connaissait le péril des carrefours, des vieux troncs creux où un tireur s'embusque, et les risques des clairs de lune trop vifs projetant voire ombre. Il se souvenait aussi de ces feux sortis des maisons
qui en interdisent l'abord et semblent, lorsque l'on pénètre dans les enclos, vous épier comme un œil brûlant. Il savait enfin écouter, avancer, fuir dans le vent, afin d'en recueillir les échos et les effluves, avertissements que l'air prodigue aux sens en éveil. La nature commençait à lui parler comme à l'oreille... Et l'ermite, à ces souvenirs, envahi d'un regret obscur, contemple la silhouette des arbres familiers qui détachent leurs longs jets immobiles sur le couchant, et il branle son vieux chef armé.
Cependant M. Paul a gagné la clairière. A sa vue le solitaire se ramasse. C'est forcer le passage ou mourir qu'il faut ! Le chien l'étourdit de son hurlement sans oser l'assaillir : il va le charger ; déjà il baisse ses défenses. Deux balles coup sur coup l'abattent. Le limier se jette sur lui. Les autres chasseurs accourent au bruit des détonations. On ouvre l'animal, on le vide, on lui coupe les suites ; on l'emporte à Piche-Hère, les quatre pattes et la hure liées à quatre branches.
Au Piche-Hère ils vont manger et boire jusqu'à l'aube. Et d'abord le foie de l'animal grillé, un poulet sauté aux oignons, une cuisse d'oie et sa salade frisée ; et puis des crêpes, et du café arrosé d'armagnac versé dans la tasse. Pour le vin, les convives vont le chercher au chai. Ils se lèvent entre les
plats, goûtent chaque tonneau, et reviennent à table, le verre plein, L'âtre flamboie à ce point qu'il n'est pas besoin d'allumer une lampe... Seul le chien garde la mesure. Après quelques os broyés, quelques croûtes de pain trempées dans la sauce, avalées, il sort, va 8e nicher dans la meule. Cependant l'émoi de la chasse le possède encore, et il hurle par intervalles, en dormant.