LA PECHE A L'ETANG
Avril 1921.
La pêche la plus réputée du pays se fait à l'étang de Perchède, petite commune riche de sa pièce d'eau, du bois qui la flanque, des prés que le trop-plein de la nappe arrose. Elle a lieu, depuis des siècles, le second mercredi du carême. Par exception, on la reporte à la semaine sainte, lorsque de grandes pluies se mettent à tomber ce jourlà, ou sont tombées la veille. La date habituelle a été fixée une fois pour toutes au moyen âge. Le seigneur du lieu, touché de la misère de ses vilains, leur fit don de l'étang et du bois, afin qu'ils pussent se chauffer l'hiver et manger du poisson en carême. L'hiver qui suivit cette largesse, une première distribution de bois et de poisson par foyer fut faite, celle du bois à la fin de décembre. Des prud'hommes, nommés par les habitants, présidèrent aux répartitions. Et l'aubaine était franche, libre de frais, on abattait les arbres, on péchait l'étang de
compafjnie. A la Révolution la commune s'est emparée du don de miséricorde. Maintenant, elle loue l'étang, et les fermiers en vendent le produit ; et, si elle répartit encore le bois par foyer, elle ne laisse point de prélever le coût des coupes successives. Une seule chose est restée immuable, ce que la nature impose, en dehors de l'homme ou malgré lui, la manière de pêcher l'étang. On le vide entièrement, aujourd'hui comme autrefois. Cette façon d'opérer explique pourquoi l'on ne peut pêcher par grandes pluies. Cette pêche à date fixe donna vite l'idée de s'approvisionner de poisson pour le carême. Et, chez nos paysans nés gourmands, l'envie créa aussitôt le moyen. Ils possèdent tous des viviers qu'ils peuplent à la fin des jours gras. Creusés le long des maisons, dan? un carreau du jardin, au pied d'un vieux figuier dont les larges feuilles empêchent le soleil, l'été, d'en crevasser les bords, ces viviers sont l'objet d'une surveillance incessante. De là, d'un coup de filet, ils retirent à leur gré fritures et courts-bouillons. Ils les peuplent avec soin. Les vrais amateurs môme ne se contentent pas du « nourri », des seuls poissons de Perchède. Ils vont chercher au loin certains individus mieux venus, car tous les poissons ne profitent pas également dans toutes les eaux. L'apparence est trompeuse. La tanche, la carpe, l'anguâlle, le brochet,
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autant d'espèces qui demandent un habitat aquatique propice pour atteindre la grande taille. Il existe au reste des étangs où la carpe ne se reproduit point : témoin celui de Perchède. Il faut empoissonner de carpeaux les eaux capricieuses. L'étang voisin du Roustiou, par exemple, fournit Perchède de carpeaux. Cette stérilité est un mystère que, de génération en génération, on n'a pu percer...
L'amas d'eau s'est accumulé dans un val rectangulaire, d'une superficie de quatre hectares. Il est orienté de l'est à l'ouest. Les feux éclatés du matin, les feux apaisés du soir s'y réfléchissent également. Alimenté par des sources, par des nappes, ceint de joncs, il repose parmi le calme et le silence : les nénuphars qui s'épanouissent à la surface sont à peine bercés par le vent, les alevins qui naissent dans les couches profondes ne connaissent ni bruit de flot ni choc d'esquif. Entre la futaie, à gauche, et, à droite, un coteau renflé comme un sein, qui ruisselle l'automne d'un vin blanc sucré, la belle face vive resplendit sans une ride, sans un frisson. Et, bien que l'un des côtés de la figure, celui de l'ouest, soit formé par un chemin, vicinal, fortement ferré, qui sert de digue, la nature', avec les formes et les êtres venus d'elle, emplit presque seule ce coin retiré. Et les oiseaux des nids prochains, dès que l'homme
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est passé, vont s'abattre et jaser sur la chaussée.
La digue présente une levée de terre haute de trois mètres ou plus, large de quatre. Elle est percée, en son sous-sol, de deux conduits construits en madriers : l'un, à l'extrémité sud, par où le trop-plein s'écoule ; l'autre, au milieu, à niveau du fond, par oii l'on vide l'étang. On le vide eu levant une pièce de bois qui bouche ce dernier conduit. La pièce, faite d'une partie carrée qui s'emboîte exactement dans les madriers, et d'une tige portant une traverse à son sommet, s'appelle la « clef », ou encore, à cause de sa formée audessus de la nappe, la « croix » de l'étang. C'est par les bras de la croix, en prenant appui sur la chaussée, que l'on remonte l'arbre entier et que l'on donne sortie à l'eau. Et la disposition des lieux est achevée par quatre réservoirs situés de l'autre côté de la digue, du côté de la terre, dans les bas-fonds, et que la première eau qui se précipite emplit, tout écumeuse. On l'y dirige par un canal de dérivation ouvert au moment même. Il y a un bassin pour la grande tanche, un pour la grande carpe, un pour la petite carpe, un pour la petite tanche. Les deux premiers alimentent la vente ; dans les seconds sont mis à part les individus qui serviront à réempoissonner l'étang ou à garnir les viviers des acheteurs. On ne réempoissonne
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ni d'anguilles ni de brochets. Il reste assez de jeunes anguilles dans la vase pour assurer la vente de l'année suivante. Quant au brochet, c'est un terrible dévastateur. Doué d'un appétit insatiable, il dévore toute chair vive qu'il rencontre. Il traque, il force, il extermine petits et gros poissons. Aussi dit-on qu'il « chasse » : il le fait à la manière du tigre parmi les joncs. Une bande de brochets rend vain tout ensemencement. On les détruit à leur tour, par la poêle et la broche. Cependant les paysans soigneux font grâce aux plus vivants, aux mieux armés en dents. Ils les mettent dans leurs 'fontaines, dans les trous d'eau où ils vont emplir leur cruche, afin qu'ils les nettoient des bêtes impures qui y tombent ou y nagent : insectes, vers, limaces, larves de grenouilles et de salamandres, serpenteaux, toute la race aveugle et rampante. Ils y sont à leur affaire.
Les brochets heureusement sont rares dans les étangs bien péchés, et la gent aquatique peut se livrer aux délices de sa vie insoucieuse, parmi les demi-ténèbres de l'onde qui garde une température égale. Là, sur des chemins fluides où tout s'efface, où la course reste muette, où l'élément traversé soutient et porte, tanches et carpes errent, glissent, fuient, avalant en cours de route les nourritures que les sources charrient : débris de végétaux et graines innombrables, poudres
de limons gras, parcelles molles de racines, déchets d'organismes et vermisseaux, et attendent, dans un perpétuel ébat, que la nuit épaississe la pénombre de ces limbes et les ramènent à leurs nids de graminées entrelacées le long des joncs. Et, dans ces alcôves treillissées, vaguement endormies, tandis que les anguilles repues de menu fretin se coulent et digèrent dans la vase, elles sommeillent entre deux eaux pures, et se dégorgent comme en rêve des aliments indigestes absorbés par mégarde. Et, quand le jour reparaît, elles reprennent leur errance coutumière, libres, agiles comme le flot luimême. Mais l'aurore qu'elles attendent est l'aurore parfumée de mai. C'est le temps de leurs amours, moment unique qu'elles ne connaîtront plus. Alors, alourdies de frai, les femelles s'approchent des faisceaux de joncs, des bancs de végétations aquatiques, des réseaux de racines en sous-onde ; elles y déposent en amas leurs oeufs blancs impondérables, et les mâles, appelés par l'instinct, accourent et sillonnent ces lits chargés de germe animal, et les couvrent, les inondent de leur laitance, liqueur féconde faite de substance ardente, pareille à un nuage pâle qui flotte ; et c'est comme une voie lactéej ruisselante non plus de lumière, mais de vie...
Suivant l'abondance de l'eau, on lève la
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croix soit le lundi matin, soit le lundi aprèsmidi, pour pêcher le mercredi au jour. Si quelques poissons sont pris le mardi soir. la masse ne vient qu'à la fin. Elle descend avec l'eau, prend le courant vers le conduit. Les anguilles seules échappent. Elles s'enfoncent dans la vase, attendent là que les sources remettent l'étang: à niveau. Il faut y entrer pour les capturer. Les autres poissons sont pris dans un filet long de 6 mètres appelé « manche ». Il en a la forme. Il est ouvert aux deux bouts. On attache l'un à l'orifice du conduit, on noue l'autre fortement. Les poissons s'y entassent. Alors, on l'empoigne, on le hisse, on le fait basculer sur le bras, on le vide, on le rejette dans le fossé où il baigne. La manœuvre recommence chaque fois qu'il est plein.
La pêche est un sujet de divertissement. L'étang ouvert, les fermiers invitent leurs amis à souper pour le lendemain, mardi. Le? femmes et les enfants sont aussi priés, les chiens seuls restent à la maison. On soupe au bord de l'étang, sur de longues tables, aux éclats d'un brasier incessamment alimenté. Qui, parmi les invités, apporte « la daube », morceau de bœuf mijoté dans une sauce au vin blanc ; qui, les œufs pour battre l'omelette ; qui, la pâte liquide des crêpes ; qui, « lou pastis d'Armagnac », gâteau savoureux, pesant à la fois et feuilleté, imbibé de fine
graisse d'oie; et qui le café et reau-de-vi« : les plats du jour, de poisson, étant fournis par le fermier. On mange à l'ordinaire des tanches, les premières tombées dans la manche. On les frit à la poêle. Car, autour du feu, haut comme à la Saint- Jean, poussés^ retirés, replacés par les cuisinières qui vont et viennent, la main devant la face, toutes sortes d'ustensiles ronronnent ou pétillent : et le pot de terre où la daube recuit, et la poêle où se fricassent les tanches, et celle où gonfle l'omelette, et celle où sautent les crêpes, et le gril où le pastis est tenu au chaud au-dessus d'un lit de cendres, et celui mis en réserve en cas de prises d'anguilles, et même une broche, destinée aux brochets, s'il en sort. Je ne parle pas des jarres de vin, de la dame-jeanne d'eau-de-vie^ Dès que l'odeur indique que les mets sont à point, on s'assied. On se place suivant les sympathies, mais toujours hommes et femmes intercalés. Il convient qu'à cette fête les femmes, elles qui préparent tout pour tous à la maison, soient choyées et courtisées. Les enfants grouillent ensemble. Et l'on boit, l'on mange, on se rassasie, deux heures^ trois heures, jusqu'à la dernière miette et à la dernière lampée. Et l'on cause, intarissablement, les paroles montent, les rires fusent, et lorsque le café, arrosé d'armagnac, circule, les baisers le suivent : on les