‹ Chez nous; travaux et jeux rustiquesChapitre 20 sur 21 · SOI · texte numérisé non relu

SOI

gris, marqué de roux. On sait qu'il possède un bec fort et crochu, tranchant, des ongles aigus doués d'une faculté de prise rapide, car c'est un rapace, et que son nom lui vient de la ressemblance de sa tête avec celle d'un chat et du cri triste qu'il pousse dans l'ombre. Cette tête, immédiatement rattachée au corps et volumineuse au point de le cacher de face, est caractérisée par l'abondance des plumes qui la couvrent et qui sont droites, effilées, disposées en disque autour des yeux, et par les deux aigrettes qui la surmontent, ce que les paysans appellent « les oreilles ». Elle est animée par des yeux magnifiques qui l'occupent presque toute, eux-mêmes envahis d'une prunelle ronde d'un ton bleu et sans éclat le jour, et emplie, la nuit, d'une lueur ardente et fixe. Il en sort un regard dirigé en avant, pareil au faisceau d'une lentille. Quant à son cri, ce hululement jeté dans le soir, il est d'une sonorité lointaine et troublante, soit qu'il l'élève dans la nuit pure, silencieuse et irradiée, soit qu'il le mêle au sifflement du vent, sous un ciel obstrué de nues. Les bêtes comme les hommes ne l'entendent point sans frisson. Pour moi, lorsque je vois l'oiseau, au crépuscule, se porter sur une cime d'un vol lent, lourd et mou, allure mystérieuse due à ses ailes rondes, je prête l'ouïe d'instinct au cri inquiétant qui va jaillir.

On dit que le hibou ne voit point pendant le jour. C'est beaucoup avancer. La lumière l'offusque, certes, trouble sa large prunelle faite pour l'ombre, amie de la clarté laiteuse de la lune et du rayon pâle de l'étoile, mais ne l'empêche point de distinguer les objets ni de fuir l'approche d'un ennemi. Maître d'un hibou capturé, posez-le par terre et marchez sur lui, il reculera, à la vérité tardivement, en vous fixant longuement comme un être embarrassé dont l'œil est ébloui, mais assez pour vous éviter, et, si vous lui en donnez le loisir, il échappera, il gagnera la première branche à portée. La nature ne laisse jamais l'animal tout à fait dépourvu de moyens de salut... Il reste exact que le hibou fuit le soleil. C'est pourquoi il habite de préférence dans les arbres recouverts de lierre, feuillage compact et noir qui forme rideau et accroît l'obscurité autour du nid, ou dans ceux dont les cavités pratiquées par le temps sont si profondes qu'elles filtrent la lumière. Il n'en sort qu'au crépuscule, y dort tout le jour ou y rêve en silence, indifférent aux bruits de la vie. Rien ne le tire de son repos ni de son mutisme, hormis l'approche du mauvais temps : les grandes pluies en hiver, les orages en été. Il les pressent souvent deux jours à l'avance, soit qu'il se considère comme mal protégé contre le ruissellement froid des averses ou les abats de grê-

Ions, soit qu'il appréhende la chute de la foudre sur l'arbre qui le loge. Alors il se secoue, bat de l'aile contre les parois de l'arbre, et annonce le changement par un cri doux et étoufTé, qui ne rappelle en rien son glapissement ordinaire, qui est une sorte d'avertissement chuchoté... En revanche, la nuit, le hibou jouit d'une vue prompte et sûre comme celle d'un félin : autre ressemblance que je n'avais pas notée. Mais elle semble de peu de portée. Le hibou ne guette point, ne se perche point pour surveiller l'espace, ne fond pas sur sa proie comme une pierre tombe, mais la chasse et la saisit en cours de vol, et ne s'arrête que pour la déchirer. Il rase le sol : les prés, les guérets, les landes fauchées, les ruisseaux dont les éclats intermittents le guident, s'il veut lier une taupe, un rat, un levraut ; et les bois de cime en cime s'il veut s'emparer d'oiseaux, surprendre en particulier les pies dans leur nid. Il fait une grande consommation de taupes et de rats. Il dévore les mulots tout entiers, mais pèle et dépouille savamment les taupes. Pour les levrauts, dont il est friand, il les lui faut tout petits, vagissants encore, sentant le lait parfumé de thym et mêlé de rosée, et il les enlève à leur premier essai de marche. Il chasse les oiseaux l'hiver. Il y a une raison à cela. Nichés, les pies surtout, aux pointes des arbres, dans les fourches

les plus feuillues, ils deviennent quasi invisibles l'été, et trompent ses atteintes. L'hiver les lui livre. Il rôde à toucher les cimes dépouillées, de son vol lent, et plonge en même temps sa griffe et son œil dans les couches de plume et de mousse. Souvent des cris stridents, épouvantés, partent, dans le calme, d'un peuplier immobile, et c'est une pie qui est saisie et se sent étouffer sous la serre mortelle. Les paysans écoutent avec joie cette clameur. Ils disent : « On lui règle son compte. » Ces pies sont leurs ennemies. A la saison des semailles, dès que le dernier attelage a quitté le champ, elles s'abattent sur le sillon, le grattent, déterrent et avalent le grain fraîchement découvert. Elles ont l'air de se donner rendez-vous ; pour peu que le terrain s'y prête, elles ravagent une pièce. Elles font pis encore. Elles « assassinent » les poussins. Elles leur trouent le crâne d'un coup de bec pour paralyser toute résistance, et puis s'en repaissent, ou les portent à manger à leurs petits, lambeau par lambeau, comme des morceaux de cerise.

J'ai cru longtemps que le hibou criait pour effrayer sa proie, la faire fuir, partant l'atteindre plus facilement ; mais, repu, il hulule encore, et perché certains soirs ne sait point se taire. Ce n'est pas non plus qu'il glapisse comme le rossignol chante, pour bercer sa femelle et apprendre à ses petits la mélodie

divine ; il n'a point ce souci. Je pense que la nuit l'enchante. Il la célèbre à sa manière. En février surtout, quand l'ombre est transparente, envahie par la lune pleine, d'argent rayonnant, si vive qu'elle accuse les reliefs et projette des rais comme le soleil, il monte au faîte de l'arbre le plus haut, et là, les pattes réunies et dressé, l'aile à demi pendante, immobile, il promène ses yeux attentifs de la terre dénudée au firmament éclairci par le froid, et paraît entrer en contemplation. Autour de lui, la torpeur des choses, versée par l'heure et par l'hiver, est immense, et les rayons de la planète coulent sur ses épaules avec l'eau des gels qui se forment. Le silence l'environne. Alors il jette son premier cri ; et puis il se tait, il l'écoute tomber dans l'air glacé ou frapper un écho, et puis il le reprend, il le répète de moment en moment jusqu'à l'aube parfois, comme pris d'enivrement... J'y songe, peut-être aussi il salue la lumière, son jour à lui et son astre... Toutes les créatures glorifient le soleil. Elles éclatent en concerts à sa vue ; les océans eux-mêmes se balancent en grondant. Le hibou hulule en l'honneur de la lune, le flambeau mesuré à ses yeux, qui préside à sa vie, sans lequel il ne connaîtrait pas le spectacle du monde ni le frémissement qu'éveille le rayon...

La lune préside aussi aux amours des

hiboux. Ils se recherchent à la nuit faite, au temps de la saison froide, avant de partir à leur pâture, car ils chassent toujours seuls, le mâle de son côté, la femelle du sien. Les mâles quittent les troncs où ils nichent, gagnent les branches hautes, et, dès qu'ils savent les autres oiseaux couchés, appellent les femelles disséminées dans l'ombre. Celles-ci répondent. Les mâles volent de cime en cime vers elles, aux lueurs de l'astre ami. Leur hululement, durant cette approche, se change en un roucoulement prolongé, tant l'amour attendrit les voix, que suivent des cris flûtes, précipités comme des mots entrecoupés par le désir. Ils se joignent en claquant des ailes, et chacun choisit sa femelle, pris à l'attrait sans doute de regards incomparables, et les couples formés s'éloignent les uns des autres d'un commun accord et se partagent les bois. Ils ne prêtent aucune attention au reste du monde volant, ils n'ont rien de commun avec lui. Dans le désert des cieux constellés, ils commencent une solitude à deux qui n'a point de pareille, dont ils se montrent farouchement jaloux. Hormis quand ils chassent, je l'ai dit, ils ne se quittent plus, jamais rassasiés de leur présence mutuelle. Ils errent, rôdent de compagnie, contemplent la face pâle de la terre, plongent leurs yeux •sur les côtes illuminées du ciel, récitent à leur tour l'hymne de tendresse et d'extase

il2 CHEZ NOUS

devant les horizons infinis chargés de silence ; et, au premier frisson de jour, pour ne rien perdre de leur intimité fervente, retournent au nid obscur qu'ils se sont bâti et contitinuent là, plus loin de tous encore, leur entretien passionné. Et puis ils se mêlent en des possessions muettes... Et chaque jour et chaque nuit, plus absorbés l'un par l'autre, ils élargissent autour d'eux la solitude qui alimente leur ardeur... Heureux amants !

Cette fidélité est unique comme le souvenir qu'ils gardent de leur union lorsque l'un d'eux est tué ou meurt de mal subit. On en a vu rester attachés à leurs mâles ou à leurs femelles expirés aussi étroitement qu'à l'oiseau vivant. Ils ne cherchaient point de consolation auprès d'individus découplés comme eux ou non appareillés, ils allaient jusqu'à la fin de la saison charnelle sans essayer d'en profiter. Ils revenaient partager leur couche avec la dépouille qui se corrompait, indifférents à l'odeur nauséabonde, la regardant se dissoudre et se consumer, hantés toujours par l'image indestructible de « leurs amours décomposés »...

De cette union naissent cinq ou six petits couverts d'un duvet blanc, qui sortent d'œufs bleuâtres comme la nuit qui vient.

La mère les couve trois semaines, sans se lever, seulement pour courir se repaître au plus près, dans la crainte de laisser refroidir

les œufs. Chose curieuse, ces petits naissent les yeux ouverts. Sans doute parce que rien ne risque de blesser leur regard dans le nid rude fait de brindilles et d'herbe, au toit d'écorce opaque, où ne parvient jamais qu'une lueur de limbe. Le père et la mère leur donnent également la becquée. Je n'ai pu savoir de quoi ils les nourrissent au nid. Dans la nuit où ils volent on ne peut voir ce qu'ils leur apportent à manger, et quand au jour on grimpe jusqu'à leur trou on trouve le nid propre, débarrassé de toute trace d'aliment, où la couvée recule sur ellemême à votre vue, les yeux, ces yeux lumineux démesurément dardés. Les petits hiboux sont vite en état de sortir. Et tout de suite il leur est appris à lier, à dépecer une proie, à s'en gorger. Et la vie nocturne avec ses chasses, ses contemplations, ses amours, sa solitude, commence aussi pour eux...

Reste le destin : je veux dire la fouine. C'est un carnassier digitigrade. Elle est du poids d'un chat moyen. Elle donne l'impression d'un animal tout en longueur : tête effilée, flancs évidés, queue plate, et qui, monté sur des pattes courtes à cinq doigts, semble épouser le sol. Elle possède des points de force bien supérieurs à son volume : dans sa mâchoire très ouverte, puissamment dentée, avec laquelle elle happe et déchire sa

proie en un moment ; dans ses reins et son arrière-train arqués, comme perpétuellement bandés, qui lui impriment une allure légère et bondissante ; dans ses griffes aiguës, habiles à s'accrocher à toute surface rugueuse. Joignez une souplesse inouïe, une faculté unique à s'allonger, à s'aplatir encore, comme si elle était désossée, au point de pouvoir passer dans des ouvertures manifestement trop étroites à Fœil. Ajoutez enfin une fourrure couleur de bistre, à la livrée de la nuit où elle opère, relevée seulement autour du cou et sur la poitrine par un collier de poils blancs retombant. Bref, le type d'une bête de carnage.

La fouine niche, comme le hibou, dans les troncs creux, s'accouple vers la même époque, quelque temps après le renard, met aussi au monde de quatre à six petits, de sorte que la couvée de l'un et que la portée de l'autre s'élèvent et vivent côte à côte. On dirait que, dès le berceau, des relations fa- ;,ales, des relations de dévorant à dévoré sont appelées à s'établir entre l'oiseau et le mammifère,^ entre ces fils des bois. Seulement le petit hibou est de nature plus précoce que la petite fouine. Celle-ci naît les yeux fermés. Elle tarde à l'ordinaire quinze jours à les ouvrir, et bien plus à sortir de son trou, à se risquer sur le bord de l'arbre. Sa mère la nourrit de lait un mois, et puis de

chair pantelante. C'est alors qu'elle ose aller dehors, affronter l'abîme au-dessous d'elle, comme si elle attendait cet aliment substantiel, cette moelle saignante pour le tenter. Et elle s'habitue à descendre du tronc, à y remonter, à s'asseoir sur les fourches. Et suivent les randonnées dans le bois natal, parmi les halliers, au bord des sources ; et les jeux dans les clairières ; et puis les chasses au lointain, le long des prés, au fond des landes, où elle apprend à guetter ou à poursuivre un animal levé, à se tapir, à se couler, à bondir, à trancher et à dépouiller une proie. Ceci, c'est la dernière leçon, donnée à trois mois. Après quoi chacun cherche sa vie de son côté.

Depuis longtemps la petite fouine a remarqué le petit hibou. Elle a tressailli à son cri, senti parfois passer son vol bas, vu surtout ses yeux, ses yeux dilatés luire dans l'ombre. Et puis, tous les deux devenus grands, elle l'a épié. D'un bord du ravin à l'autre, par-dessus le ruisseau, elle l'a regardé se glisser dans son arbre avant le jour, en sortir au crépuscule. Elle a reconnu les lieux. La faim et la soif se sont allumées en même temps "en elle, fouettées par la passion du sang. Une nuit, elle a abandonné ses sentiers de chasse et, muette, s'est levée, s'est tapie au pied du tronc observé. Le hibou n'a pas de soupçons. Il s'abat lourdement,

gagne son nid de branche en branche, repu, pressé de se reposer. Silencieusement, la fouine gravit le long de l'écorce. Elle étouffe le grincement de sa griffe, s'arrête derrière une fourche, retient son haleine, écoute... Elle est seule... Elle reprend sa reptation verticale, jusqu'au bord de l'orifice. Et là, maîtresse du moment, elle respire, elle ouvre et fait claquer ses dents, elle miaule de plaisir. L'autre, stupéfait, doute d'abord, comprend, recule. Il siffle de terreur, il bat de l'aile désespérément. Son attente est horrible. La fouine se décide. Elle s'aplatit, s'amincit et s'allonge pour pénétrer dans le nid, elle y entre comme un serpent dans son trou... Un cri, un glapissement strident, et tout se tait... Nul bruit ne révèle plus la courte lutte. L'ombre comme le silence s'épaissit autour de cette mort. Et la nuit est sans souffle, sans écho, sans rayon.

« LOU PEBÂQUET »

LE CHIFFONINIER

Juillet 1922.

Le mot vient de « perac », chiffon, et doit se prononcer en appuyant sur \'e final et sur le t, et en se souvenant qu'il n'y a point d'e muet dans la langue d'oc. C'est un mot tout gascon. Le peraquet est un beau drille de haute mine, jeune, musclé, agile, avec des yeux ardents et des dents éclatantes, et, au bout d'un nez droit des narines ouvertes qui hument l'air. Une courte moustache arrêtée aux bords des lèvres les souligne. Toute la face est ferme, bien modelée, d'un ton mat et chaud, teinte de bistre venue de l'imprégnation sarrasine, apparente en lui jusqu'en ses mains sèches et ses pieds étroits. Au moral, fils du désert encore, aimant le débat d'affaire et de parole, la couleur et l'image, la musique, la poésie. Il est un des musiciens que l'on invite aux fêtes locales, aux noces et aux bals, et il sait nnieux que lire une partition, il suit la

ligne mélodique d'une phrase, goûte la beauté d'un son et la mélancolie d'un accent. Et quand il part, le matin, sous sa longue blouse bleue, visiter à pied sa clientèle, son haut bâton professionnel à la main, « lou bourdoun )) qui se termine par une petite fourche et qui est à double fin, dont il se sert pour s'aider à porter son sac plein sur l'épaule et pour écarter les chiens de ses jambes, c'est toujours une chanson à la bouche qu'il passe son seuil et gagne le pays.

Il est né chez nous. Tout le monde l'a vu grandir et tout le monde le tutoie. Aussi craint-il peu la concurrence, sauf à l'époque des oies grasses, de décembre à février, où les chiffonniers ont l'habitude d'empiéter les uns sur les autres, à la recherche de la plume nouvelle. De plus, il semble flairer l'aubaine de ses grandes narines animales. Il s'entend « à diriger sa tournée ». Il dort volets ouverts afin, de s'éveiller avec le jour. C'est le moment où il calcule avant de se lever. Il classe ses commandes dans sa tête, il fait de mémoire le tour des maisons où il a chance de trouver sa marchandise, car il vend en gros et en détail, fournit le magasin comme l'alcôve, s'adresse « aux petits comme aux grands ». Il a étendu peu à peu son commerce, joignant les lies et les tartres aux chiffons, les plumes aux objets de fer et de cuivre, les peaux de lapin et d'agneau à la

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« sauvagine », c'est-à-dire aux fourrures de renard et de fouine, aux dépouilles de sanglier ou de blaireau. Il sait deviner les besoins, les envies de chacun, et tout est à jour dans son esprit. Il n'y a point à lui apprendre que tel négociant tonifie ses piquettes avec de l'acide tartrique, que tel vigneron jette aux pieds de ses souches le résidu de la lie pressée, rendant au cep un peu de la force et de la vie qui en ont ruisselé. Il a noté que Jacot, le bouvier de Taillemagre, cherche des peaux pour couvrir la tête de ses bêtes au joug, qui les garantissent des intempéries et préservent en même temps les courroies; et Mariette, de Flaque, une descente de lit d'usage ; et Marylis, la fille du riche métayer de Tastet, qui « va épouser », un col de fourrure ou un tour de cou ; et plus loin, Jeannette, sur le point d'être mère, de la plume pour le berceau : et il leur destine ses prochaines emplettes. Il réserve à Jacot deux peaux de blaireaux, et à Mariette un « dos » de sanglier, tués par le Platiou ; à Marylis, un choix de fourrures de renards charbonniers pris au piège, et donc intactes, par Jean du Tchin. Pour Jeannette, elle aura la fleur de la plume « sortie » du Soubot, où l'on pousse les oies jusqu'à l'extrême embonpoint.

Il se renseigne minutieusement sur les prix. Il n'entend ni être dupe ni duper. Au

reste, honnête homme. Il s'ingénie à prévoir. Il suit, par exemple, le cours des fourrures, pour profiter de la mode de l'année. Il achète les catalogues des grands magasins, espérant discerner à l'abondance des annonces l'orientation du marché, si le renard sera plus en vogue ou non que la fouine. S'il n'agit point de même pour les peaux de lapins et d'agneaux, dont on fait des gants, c'est que le cours en est aussi variable que le temps. Pour les chiffons, il établit un prix d'ensemble et les livre par catégories : ceux qui constituent le gros, en tissu végétal, comme le raphia, destinés à se muer en engrais ; ceux de laine, transformés en bourre, pour être mêlés ensuite à des éléments neufs et rentrer dans la confection d'autres vêtements ; et les « blancs «, ceux de lin, dont on compose la charpie. Chez lui, où il a construit une sorte d'entrepôt, tout cela s'empile tas par tas ou pend accroché aux poutrelles, attendant l'écoulement, et lorsque, la porte ouverte pour aérer, le soleil pénètre dans la pièce, on voit ces choses mortes ou fanées se ranimer : fourrure qui chatoie ou tissu qui rayonne comme aux flancs de la femme ou de la bête, cristaux de tartre étincelants sous le rayon, comme des pierreries.

Levé, débarbouillé, son déjeuner avalé, le peraquet est aussitôt dehors. Son sac sous

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le bras, son bourdoun à la main, il dévale les pentes, gravit les coteaux, grimpe sur les tertres, saute les ruisseaux, prenant au plus court entre les maisons, et toujours par les sentes. A travers bois, champs et landes, il les connaît mieux qu'un renard, et sait, à régal d'un lièvre, les trous des haies. Au reste, attentif à refermer les claires-voies et à reboucher les passages derrière lui. Et sans cesse son air sifflé ou chanté aux lèvres. C'est sa manière de s'annoncer aux portes et aussi la précaution dont il s'avise contre les chiens. Ceux-ci dans tout le pays lui en veulent, parce qu'il les a agacés et tourmentés quand ils étaient petits, et le guettent en silence, qui debout au tournant d'une allée, qui tapi sous un hallier ou couché dans un blé. En chantant, en sifflant, il les force à se découvrir. Ils ne résistent pas à la tentation d'aboyer. Et c'est un beau tapage.

Arrivé, tout de suite il cherche « à faire son entrée », à gagner l'oreille de la cuisinière ou de la maîtresse de maison :

— Eh ! bonjour, Jeannille. Avez-vous de la plume, de la laine, une poignée de chiffons? Une paire de peaux de quelque chose? — Rien, mon pauvre. — C'est peu. — J'ai déjà vendu. — A qui? — Tu m'ennuies... Il me reste peut-être de la plume... Combien la payes-tu? — Il faut voir. — Bah! la plume est toujours de la plume. • — Ou vieille

OU neuve, ou terne ou luisante. — Tu jugeras.

La ménagère court quérir sa plume toute prête, le peraquet tire sa romaine de son sac instrument invariable, poinçonné.

— La voici. Qu'en donnes-tu? — Quarante sous la livre. — Je la garde. J'en veux cinquante. — Je ne peux pas. Tenez... coupons le marché ; quarante-cinq. — Pèse. — Pas tout à fait deux livres. — Tu as mal vu, ou ta romaine est fausse. Ces chiffonniers, tous voleurs. — Alors, je m'en vais. — Ne te fâche pas. Il y a voleur et voleur. — Tout de même, vous dites des choses. — Allons, prends ta plume, donne l'argent, et bois un coup. — Merci, le vin fera glisser l'injure. Il vaut bien la peine de rester si fraîche pour devenir insolente ! — Ah ! ce peraquet, comme il sait caresser les femmes !...

Et le gaillard gagne le large, et de seuil en seuil même accès, même débat, même marché, et la rasade, et le compliment au bout. Parfois, il n'y a vraiment rien à vendre, parfois il trouve maison close, les gens étant dispersés au travail. Le chien seul, de garde, le reçoit plus furieusement que jamais. Il continue. Ce sont les déconvenues du métier. Il comptait acheter là des robinets de cuivre. On lui avait dit qu'on liquidait un assortiment de chai... Tant pis ! En route pour une autre métairie. Cette fois.

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il n'a pas besoin de chercher son entrée. Prévenue par les aboiements, la métayère met le nez à l'huis. « Ah ! te voilà. Je n'ai rien. Mais l'homme sans doute te vendra. — Et quoi? — Ce n'est pas à moi à le dire. Entre. Ils sont encore aux champs. » Comme le soleil a monté, tout à coup, à ce moment, l'angélus de midi tinte. Il y a ici un clocher aux quatre points cardinaux, et par tout vent la voix cristalline porte. « Entre ; tu mangeras la soupe avec nous. — Je ne viens pas pour me faire inviter. — Et tu arrives juste à la prière sonnant. D'ailleurs, regardeles. » Le métayer et son fils débouchent dans l'enclos. Ils poussent la porte : « Ah ! brigand, tu as senti les choux ! Assieds-toi. » Et l'homme lui serre la main.

Le métayer a du tartre et des lies à vendre, il vient de soutirer son vin. A table, entre les bouchées, acheteur et vendeur amorcent le marché. Ils n'en soufflent mot d'abord. Ils parlent de la grande pluie dernière, « pluie de tonnerre » qui a entraîné les terres ; du retour probable de l'orage après ce déluge, sous le soleil lourd déjà ; des foires où les fluctuations de cours n'ont plus de limite ni de raison ; des fêtes locales, des courses landaises dont l'époque s'ouvre. On l'interroge sur les gens et les choses du terroir : un peraquet qui bat le pays, devant tout voir, savoir ou deviner. Et puis on le

raille un peu de son amour du bal. Il a beau répondre : « J'y vais pour jouer du piston, » ses hôtes rient. Pour jouer, certes, et faire danser, entre toutes, une souple fille singulière et belle, sa promise, dit-on, habituée des réunions champêtres où la jeunesse se retrouve, à la lueur des lanternes vénitiennes, dans une grange ou une « salle de billard de quilles », les vêpres dites. Elle s'appelle Frise. Tous la connaissent, mais nul ne la nomme. Le métayer reprend :

« — Est-ce vrai que le vin monte? » L'autre branle le chef. « — Il est là et là. Vous en avez à vendre? — Non, pas de vin. » Et la conversation tombe. Enfin, le peraquet se décide : « — Vous voulez venir de loin. Si le vin monte, le tartre et les lies suivent. — Eh ! oui... Qu'en donnes-tu? — C'est un peu tard. — Laisse-les. Femme, apporte le café. » On le parfume d'armagnac, on le savoure, et soudain le métayer se lève et dit : « Arrive au chai... »

Au chai, on aborde le foudre. C'est un vaste fût de 30 barriques de 320 litres, prêté par le maître. Le métayer l'emplit parfois avec sa part seule. Il est vide et ouvert, sa porte épaisse dressée contre lui, la barre transversale pendante, large comme la main, dont on se sert pour l'amener à fleur de paroi, à grands tours de clef. Tout en cœur de chêne pur et sonore, cerclé de fer, roussi

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par le temps, il siège dans sa rotondité massive, en touchant presque du dos aux poutres sur les lourdes pièces de bois qui l'isolent du sol. On dirait une maison ; et les douves de la circonférence, en haut, dépassent de plusieurs doigts les bouts, comme le rebord d'un toit. Une nuit silencieuse l'empht, à l'ombre moite, révélatrice des fermentations dermères, quand s'épurait l'âme du vin.. Le peraquet passe le bras, l'épaule, la tête dans 1 ouverture. Il hume l'ombre, il renifle l'odeur persistante de grappe, et de la pointe du couteau sonde la couche de tartre et en mesure l'épaisseur. Il en arrache un morceau. Il l'examine, le fait rouler au creux de sa main. L'éclat, aux arêtes vives, accroche la lumière, reluit furtivement. Et puis, l'homme gagne la cuve. La he, lourde, grise, y dort pareille à un flot de plomb. Il l'agite du bout de son bourdoun. Il convient de se rendre compte. Certaines bouillies contiennent jusqu'à 40 pour 100 de liquide. Pressées dans des sacs, au fond d'une cuve, d'où le vin s'épanche par un robinet, elles rendent une coulée qui, filtrée par les mailles, égale en qualité les meilleures. J'ai dit à quoi servait leur résidu. Le peraquet alors fait prix. Il ollre un franc du kilo de tartre, 10 francs de 1 hectolitre de he. « Et je viendrai lundi matin prendre le tout avec Kroumir. » Le métayer lui frappe dans la main ; le marché

tient. Kroumir, c'est son cheval : un grand trotteur tarbais, osseux, musclé, de poil gris de fer, qu'il emploie bien parfois au transport des lourdes marchandises, mais qu'il a acheté pour courir aux fêtes, aux noces et aux bals en brûlant la route. On regagne la cuisine, on trinque vite, et le peraquet remet le chemin sous ses pieds. C'est que le soleil ne s'arrête pas. L'homme va à grandes enjambées, le long des blés qui jaunissent, à travers les vignes en fleurs dont l'arôme l'émoustille, au bord des prés que Ton attaque de nouveau, après le goûter. Il se hâte, il se souvient qu'il doit passer au Platiou chercher les peaux promises ; à Brunet pour marchander de la ferraille. Enfin il se méfie un peu de lui. Il sait qu'il muse à l'occasion, ne se tenant pas de rire avec l'un, avec l'autre. Il veut rentrer avant la nuit, et sa maison est loin encore, bâtie là-bas, sur un coteau orienté vers le couchant. A pic sur une vaste plaine, on la dirait placée pour contempler la fin du jour. Rien de la chute de l'astre n'échappe de son sommet aux yeux. Le ciel, derrière, est plein de lui... Le peraquet aime à revenir à cette heure, à voir le globe s'abîmer, tandis qu'il entoure l'humble toit d'un nimbe d'or ou de pourpre changeant.

Ainsi passent ses jours, coupés par le dimanche et les « extras », c'est-à-dire les

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fêtes et les bals où il abandonne le bourdoun pour le piston, et court avec Kroumir faire danser; coupés aussi par les rencontres avec Frise. Il est vrai d'ajouter qu'il s'ingénie à la croiser. Alors il se retarde, sans plus songer à rien... Elle habite Dazéma, un petit bien à l'autre bout de leur commune. Au bas de la terre, né d'une source, en un brusque vallon, serpente un ruisselet. Cette onde agile a pour eux une histoire. Un soir qu'il rentrait par là, chargé, il voulut sauter le filet d'eau. Il glissa, tomba, sac par-ci, bourdoun par-là. Un rire éclatant retentit à sa chute, un rire frais et gras, venu de la fontaine proche. Il bondit sur pieds, se retourna et aperçut Frise qui buvait, au creux de sa main, avec des mouvements de col comme une tourterelle. Il se secoua, s'approcha, elle se redressa, et ils se trouvèrent tous les deux tête à tête. Il la connaissait de tout temps. Il l'admirait sans la courtiser. Mais ce jour-là, était-ce l'heure, la solitude en cet étroit vallon, l'abandon créé entre eux par l'éclat de rire, était-ce leur destin qui passait?... Il lui sembla la voir pour la première fois. Ou plutôt il ne l'avait jamais vue encore avec ce visage. Un pur sourire remplaçait le rire sur ses lèvres sinueuses, un doux rayonnement s'épanchait de ses yeux larges et paraissait se répandre, irradier de ses cils sur sa face

brune aux traits arqués, comme un frisson de jour gagne le ciel nocturne... Et, de cette révélation le jeune homme eut un long tressaillement... De même, il se souvenait, à son retour victorieux après la guerre, comme il mettait le pied sur le sentier natal, il s'était arrêté surpris et captivé devant un horizon étranger à ses regards. On avait abattu un bois, et maintenant, par delà le sol rasé, tout un pan de pays fermé jusque-là se déployait en son relief insoupçonné, s'animait aux jeux de la lumière splendide. La vierge revêtait le même aspect nouveau que la terre ensoleillée...

Il ne fit point un geste, il restait en extase. Il ne trouvait aucune parole à prononcer, lui si loquace, et, d'instinct, il ôta devant elle son béret. Ses regards hardis seuls le décelaient, et la jeune fille les sentait errer sur elle et s'attacher à sa figure levée comme une brûlante caresse. Elle pâlit un peu, elle recula imperceptiblement. Quelques mots vinrent au peraquet, il dit : « N'ayez pas peur... Mais vous êtes trop belle aujourd'hui... Je viendrai vous le dire, si vous voulez?... » Elle ne répondit point, elle fit oui, lentement, des paupières. Et puis il ramassa son sac, son bâton, et la quitta.

De ce moment ils se sont considérés comme promis. Il l'instruit de ses allées et venues, il lui donne rendez-vous aux fêtes et aux

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bals où il joue. D'aucuns prétendent que depuis ce temps il a mis des grelots à Kroumir, pour la renseigner sur la route quil prend. Elle l'attend parfois en effet au bord du chemin et monte à coté de lui dans son cabriolet : et ils vont comme le vent. D aucuns racontent encore que l'on sait, de loin, à l'air joué, s'ils sont tous les deux ou non au bal. Elle excelle dans le « rondeau gascon » et la « polka piquée )). Le peraquet ne manque pas d'attaquer ces morceaux. Il souffle de toute son haleine dans son mstrument, tandis qu'elle danse souple comme une herbe, à peine ployée sur e bras de son cavalier, qui n'est pas lui, tandis qu elle danse en le regardant

Ah ! comme il aspire à la rencontrer remontant de la source, la cruche sur la tête toute pailletée des gouttes d'eau tombées du vase, liant une gerbe, fouillant une souche aux vendanges ! Avec quelle joie il fait halte s assied sur un tronc d'arbre, et devise î L astre peut bien s'abîmer, il n'en a cure li trouve toujours en rentrant quelque étoile levée, et qui palpite au-dessus de son toit comme montée de son cœur...

Septembre 1922.

J'ai pris un jour de solitude, si je puis le dire en ce fond de pays où je vis, dans l'enceinte de nos bois et de nos collines, en ce cercle d'horizon agreste dont l'homme au travail trouble à peine le silence, que la bête maraudeuse traverse sans se hâter. Je suis allé à la pêche au goujon, presque seul, le compagnon que j'amenais, vieux pêcheur consommé, étant aussi avide que moi de calme, de repos, d'isolement. Nous sommes partis, lignes, panier, boîte aux vers à la main; nous avons gagné un pré lointain dans un val étroit, Hmité par un petit cours d'eau buissonneux, adossé à une futaie profonde, où de grands bœufs gris pâturaient. La rosée s'évaporait encore, et le long des sentiers tachés déjà de quelques feuilles rousses, tombées, les oiseaux achevaient de saluer le soleil. On ne voyait personne. Nous avons appâté nos hgnes d'un de ces vers gras de terreau, rouge et rebondi, au corps

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annelé, relevé le fond, réglé notre flotteur tricolore, et nous nous sommes assis au boid d'un trou d'eau, au pied d'un peuplier. Et nos regards se sont attachés sur l'engin. On sait ce qu'est le goujon. Un menu poisson de 3 à 15 centimètres de longueur, de la famille des cyprinoïdes. Il a le corps étroit, le dos arrondi, d'un bleu noirâtre, les flancs ocellés de brun, et il porte des nageoires dorsales et anales courtes, sans épines. On peut ranger dans les signes distinctifs le barbillon qui pend de chaque côté de sa bouche, obliquement, comme ces fils de moustache que l'on dirait faits au pinceau, au coin de certaines lèvres humaines. Tout son individu est preste, vif, d'un ressort puissant qui lui permet des détentes subites et des efforts continus. C'est pourquoi sans doute il se plaît à remonter l'eau sans paraître fatigué par la pression de l'élément, à moins qu'il n'évite comme l'oiseau d'être poussé en queue, ballotté et roulé par le courant. Sa vue et son ouïe sont également aiguës : rien ne leur échappe. Il s'oriente à coup sûr à travers les flots, circule aussi facilement entre deux eaux qu'en surface ou au ras des lits, et semble même rechercher la profondeur. Enfin il hante volontiers le flot trouble, soit qu'il s'y sente mieux porté, soit qu'il y trouve une proie plus abondante, et préfère à tout les arènes de sable où

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i'onde roule également. Il habite toutes les eaux douces de l'Europe.

On pêche ici le goujon du 15 février au commencement d'avril, de fin juin à fin octobre. En hiver il n'y a point de prise. Le poisson se gare du froid, se réfugie au fond de l'eau où la température est constante, au miheu des herbes aquatiques, fines comme des chevelures, sur les couches de limon sablonneux, tièdes d'obscures fermentations. A la mi-février déjà la lumière croît avec l'heure, la chaleur gagne sur la terre désengourdie, et l'astre qui domine les brouillards et balaye les nuées prépare le ciel au prmtemps. Le goujon, dans ses retraites, frétille au premier effluve du renouveau. Dans les ruisselets, on l'aperçoit qui fuit d'un coup de nageoire. Il vient se rendre compte, risquer un œil, écouter si les bruits du sol reprennent sous le firmament plus profond. Cornme toutes les créatures il aspire au soleil. Cependant il ne sort que tard dans la matmée et tôt dans l'après-midi : du moins on ne le pêche fructueusement qu'à ces moments ; et encore dans les eaux courantes, comme si l'agilité du flot le réjouissait, image de la vie qui va sourdre, ou comme si cette vivacité l'incitait et l'aidait à retrouver la sienne propre. Dans les mois chauds il pique du soleil levé à midi, du miheu de l'aprèsmidi au soleil couché : tant que l'astre monte

vers son zénith, quand il s'en va vers son déclin. Aux heures ardentes du jour où la pierre même brûle sous la main, il fait la sieste comme l'homme, ayant pris chez nous des habitudes de méridional. Inutile alors de jeter l'hameçon. Il paraît de même sensible à l'influence de la lune. Il est plus avide quand elle est passée par son plein, davantage encore lorsqu'elle décroît, et « la faucille d'or )) excite à l'excès son appétit. Il faut aussi relever l'action du vent. Les vents d'ouest et les vents d'est régnent successivement chez nous. Les premiers en automne et au printemps, les seconds en été. Or, le goujon les connaît ou les ressent mieux qu'être au monde. Les uns sont chargés d'humidité salée, les autres de sécheresse poussiéreuse. Les uns assouplissent, lubrifient, tonifient ; les autres raidissent, consument et dévorent. Heureusement ces derniers sont rares. L'homme, l'animal, la plante en sont tout de suite las, brisés. Et le poisson traîne dans l'eau comme les gens et les bêtes sur la terre, soucieux de ne point affleurer sous le souffle aride ; tandis qu'il s'ébat par brise d'ouest comme les flots eux-mêmes qui clapotent, se soulèvent et jouent. Que l'hameçon glisse en cette rumeur de joie, et il est aussitôt approché. Un mot encore à propos de l'orage. Sa venue suscite singulièrement la voracité du goujon. Avant que les premiers

grondements s'entendent, avant que luise le premier éclair silencieux, il sillonne l'eau, monte, descend, se hâte, cherchant une proie, comme s'il s'emplissait avec l'électricité latente d'insatiable faim. Il se jette sur l'appât, on dirait entraîné par le fluide instantané.

Mais péchons. Nous avions pris place au pied de l'arbre, en face d'un coude du ruisseau. Au-dessus pendent des noisetiers sauvages. Le trou dont j'ai parlé est produit là par le mouvement de l'onde ; on appelle l'excavation un « puits ». Il est fertile en poissons : soit que le goujon aime cette demeure parce qu'il peut à son gré y rentrer à l'ombre ou en sortir au soleil ; soit qu'il s'y plaise à cause des petites proies que le moindre vent fait tomber des rameaux, ou encore que le léger remous engendré par la courbe enveloppe et saisisse les vers imprudents hasardés sur les bords. Au reste, de moment en moment, tandis que nous appâtions, les yeux sur l'eau, des bulles montaient et crevaient à la surface, décelant des errances en sous-onde, et tout à coup un poisson s'élançait verticalement, comime dressé par un ressort, et s'enfonçait, la gueule garnie d'une bestiole happée. Il plongeait pour la dévorer, et l'élément se refermait sur lui. Alors nous avons commencé à pêcher. D'aucuns disent qu'il faut laisser tomber la ligne bruyamment, pour attirer le poisson, d'autres

qu'il faut la laisser filer, s'immerger silencieusement. Nous l'avons descendue sans bruit ; mais, voulant tout de même appeler son attention, et sachant le goût du goujon pour l'eau trouble, nous jetâmes une poignée de poudre de terre autour du flotteur, de cette cendre granulée dont les fourmilières sont faites, que les insectes élèvent en dôme sur leurs habitats en les approfondissant. Nous en avions fait provision en chemin. Cela est fin, tombe dans l'eau avec la sonorité des gouttes de pluie, et se dissout en la touchant. Le poisson ne manque point d'accourir. Il rôde autour du nuage fluide, y pénètre, le traverse, dans l'espoir d'une nourriture facile à atteindre. Il s'agit d'avoir un bon ver et un bout de crin invisible : un crin blanc, dit de Florence, qui soit de plus solide. Pour le ver, il convient qu'il ait séjourné dans sa boîte convenablement alimenté, afin de s'y durcir. Les vers ramassés et employés le même jour manquent de consistance. Disloqués et déchirés à la moindre secousse, ils trompent l'attente mise en eux. Le poisson les déchiquette morceau par morceau sans risquer l'hameçon. Restés en boîte, ils acquièrent solidité et vigueur, résistent à la touche et incitent le poisson à allonger sa bouchée. Je n'ai pas à ajouter que frais ou rassis tout ver enfilé doit se tordre et battre l'eau de ses anneaux. Les nôtres.

vieux de boîte et triés, ne se tordaient pas seulement, ils vibraient !... Cependant l'émoi gagnait la gent écailleuse. La cendre dissipée, on les voyait frôler les appâts, toute une troupe à la file, décrire un cercle, revenir avec l'air de flairer, et jouer de la queue pour se communiquer en leur langue leurs impressions ; repartir en touchant de plus près aux vers, assez pour ébranler les flotteurs qui, animés d'oscillations courtes, éveillaient rides sur rides de proche en proche élargies, où les choses : les noisetiers, les joncs du bord, les cimes de la futaie jointive et nous-mêmes, réfléchis, ondulions et tremblions la tête en bas. Tous les poissons ne mordent pas de même. Ceux-ci, jeunes et inexpérimentés, ou plus voraces, ou ne l'ayant point encore échappé belle, engloutissent tout de suite proie et fer ; ceux-là, poissons d'âge, circonspects, portant cicatrices, mesurent leur touche, changent d'appât, cherchent à découvrir la pointe. Le succès avec eux réside dans la confiance qu'on leur inspire... Immobilité, patience, silence... Et brusquement le flotteur plonge, glisse sous l'eau, prend du fond. Un coup de poignet bref, sec, on les a.

Nos goujons étaient des vétérans. Mais la concupiscence, celle du manger, fut la plus forte. Tantôt l'un, tantôt l'autre piquait, en robuste poisson qui, sa détermination

prise, n'attaque point à moitié. La cendre tintante ne cessait de pleuvoir de nos mains, épandant son nuage dans le flot. Nous nous avertissions et nous nous applaudissions du regard, comme des complices, épanouis tour à tour à l'apparition d'un captif. Tant que l'élément natal l'entourait, le poisson se laissait haler comme une pierre, soit douleur de l'hameçon, soit espoir de saisir le moment de fuir avec l'aide de ce flot qui s'en allait et puis, hors de l'eau, l'instinct du danger inévitable le poignait, et de tout son corps convulsé il cherchait à échapper à l'inconnu où il entrait, à la mort qu'il pressentait peutêtre. En vain : débarrassé du fer, jeté dans le panier dont le double couvercle se refermait, où on l'entendait dégorger dans l'ombre visqueuse, il prenait place parmi les autres prises, de plus en plus oppressé par l'air libre, par l'air mortel. Et nous filions de nouveau la ligne. Et le flotteur vacillait, et, les touches étant vives, il sursautait, plongeait à demi, vibrait tout entier, imprimant cette fois au paysage agreste reflété sur la nappe un mouvement de danse circulaire.

Et longtemps, poisson par poisson, la bande aquatique se laissa décimer, sans s'apercevoir des disparitions individuelles, ou sans en tenir compte, en faisant fi du malheur d'autrui. A ces goujons non plus rien n'apprit rien.

Nous fîmes une pause vers 10 heures. Et nos langues se délièrent, et j'appris maintes choses sur nos prisonniers. Il est des goujons sédentaires et des goujons nomades. Les premiers se reproduisent sur place, les autres montent, pour frayer, des rivières vers les cours d'eau qui s'y jettent et se dispersent dans les terres. L'instinct de conservation les conduit et le souci des générations futures. Ils savent que les grands poissons omnivores, les barbeaux en particulier, abondants ici en rivière, détruisent leurs petits par bancs entiers, lorsque ceux-ci, à peine nés, gros comme des grains d'avoine, se répandent dans l'eau tiède ensoleillée à la façon d'un flot plus compact qui en traverserait un autre, un flot vivant. Les dévastateurs se mêlent à ces multitudes flottantes, engloutissant des milliers d'individus en ouvrant et en fermant seulement la bouche. Les pères et mères gagnent donc les cours d'eau propices, pourvus d'abris, dont l'étroitesse même constitue une défense. Ils montrent durant la traversée une énergie inouïe. Non seulement ils remontent des courants violents, résistent aux crues printanières (car le goujon fraye de mi-avril à fin juin), mais ils escaladent encore les digues des mouHns qui leur ferment la route. Ils en rencontrent ici fréquemment. Ce sont des obstacles de 2 mètres de haut en moyenne. Il s'agit de

les franchir. Que l'on se figure la difficulté pour les petits émigrants, dont quelquesuns, les femelles, sont alourdis du poids de leur semence. Alors ils vont et viennent au pied de la maçonnerie, inspectent la chute, réfléchissent. Enfin ils trouvent le moyen. Ils passent sous la cascade, s'approchent des filets d'eau constants qui détachés de la courbe liquide tombent au bas du mur, et, se dressant sur leur queue, ils s'engagent dans la colonne qui ruisselle, s'y appuient, gravissent perpendiculairement en un mouvement giratoire obstiné, s'élèvent ainsi en spirale jusqu'au bord de la pierre. Ceux qui choient recommencent. Au haut de la muraille, ils sautent au delà, dans le bassin calme qui alimente la chute. Ils respirent. Et puis ils continuent leur chemin, rompus plus que jamais aux hasards. On ne sait qu'admirer davantage : ou le courage et l'adresse qu'ils déploient, ou la manière insoupçonnée qu'ils possèdent d'atteindre le but.

Pour leurs mœurs elles sont celles de leur gent. Les femelles pondent au sein des eaux leur poussière d'œufs, et les mâles fécondent de leur laitance la substance impondérable. Cependant on dirait que les goujons s'accouplent, qu'il y a choix entre eux, qu'un mâle entre dans le sillage d'une femelle élue, comme si l'union à deux qui régit tant

d'animaux après l'homme, se manifestait aussi chez ces poissons. En efïet, que, par une erreur de calcul, ne croyant pas encore le frai commencé (car tout dans la nature échappe aux dates fixes), on pêche des goujons en amour déjà, on prend toujours deux poissons l'un après l'autre, mâle et femelle, et celle-ci toujours la première : je ne crois point à cause de sa curiosité, de son désir d'entamer la proie avant son mâle, mais à cause je pense de l'appétit venu de son état de gestation, commun à tout être qui porte. Quoi qu'il en soit le fait s'atteste, et on est tenté d'en déduire que le goujon se laisse charmer et enchaîner par une compagne convoitée. Et peut-être vivent-ils en famille ; peut-être, quand les nuées d'alevins s'ébattent à la surface des eaux, par les beaux jours lumineux, disparaissant et plongeant à la moindre alerte, en un clin d'œil, pour remonter de même, les couples qui les ont engendrés les escortent-ils en les surveillant indulgemment, comme l'on fait pour des enfants en récréation, heureux de la force et de l'agilité de leurs mouvements. Et il y aurait là de l'âme après de la passion, à l'instar des humains : je le suppose en me souvenant de la parole désabusée et troublante de l'Ecclésiaste...

Nous nous tûmes pour continuer la pêche... La solitude que j'avais cherchée était en-

tière. L'absence de bruits semblait grandir avec la lumière, comme il arrive aux champs où le commencement des besognes le matin engendre un brouhaha de départ, sans compter les chants, les abois, les meuglements des bêtes heureuses d'être lâchées. Et puis chacun se disperse à son travail, à sa pâture, et l'efîort ou l'assouvissement éteint les voix. Nous aurions pu nous croire perdus dans un monde neuf fait d'arbres, d'herbes et d'eau, sur qui nul cri de vie n'avait vibré, où l'âme hésitait tant le calme du ciel imprégnait les choses, sous un soleil alangui déjà, où la pâleur de l'automne se devinait. Comme on respirait dans cette nature vide toute à soi !... Et jusqu'à midi nous n'avons rien aperçu au firmament, sinon une palombe en voyage, le premier migrateur de la saison, un éclaireur sans doute, qui fit mine de se poser dans la futaie, mais qui à notre vue obHqua et remonta ; et nous n'avons rien entendu sur la terre, hors le coup de dents régulier des bœufs qui paissaient d'un mouvement lent et brusque du cou, et qui s'approchaient ou s'éloignaient de nous pas à pas. Et le charme de l'espace inhabité nous enchantait.

Mais rien ne dure... L'après-midi passé, le soir descendit vite, au milieu de cris de geais dans la futaie, qui, ayant avisé un écureuil sautant de branche en branche, s*acharnaient

à le poursuivre. Ils voletaient autour de lui, s'approchaient à le toucher de l'aile, sans l'oser cependant, et menaient un tapage assourdissant. Au reste, depuis l'angélus de midi, le silence était rompu... Nous pliâmes bagage et nous en allâmes, alourdis de notre prise, avec le regret vague de quitter ce val intime.

A la maison, tout de suite, on roula les goujons dans la farine, à peine essuyés, vidés, mais non lavés de crainte de nuire au goût ; on hacha du persil, et on décrocha la plus lourde poêle. Elle est vaste et évasée comme une terrine. On la glissa sur feu vif, emplie d'huile fine, car le goujon est meilleur à l'huile, et tandis que le liquide crevait en bulles sonores, on versa la pêche dedans. Et les poissons de sauter, de roussir au dehors, de blanchir au dedans, et nous de courir à table, afin de les recevoir brûlants, en pyramides, garnis de persil frit aussi et saupoudrés de sel. C'est une chair exquise. Il faut l'accompagner d'un vin d'or, léger, rien qu'en paiTum presque.

Octobre 1922.

Voici une charmante petite plante. Elle compte une soixantaine d'espèces herbacées, soit en Europe, soit en Asie, parmi lesquelles la plupart sont cultivées dans les champs, les autres dans les jardins en plates-bandes et en corbeilles. Il y a, parmi les espèces agrestes, le lin froid ou grand lin, le lin chaud ou têtard (je n'ai pu savoir d'où leur venaient ces qualificatifs), tous deux cultivés dans le nord ; et le lin moyen, le nôtre, ici. C'est une plante droite, de 0 m. 60 environ, de tige glabre, rameuse au sommet, et portant des feuilles éparses, lancéolées, aiguës, d'un vert glauque. Son calice se compose de cinq folioles ovales et sa corolle de cinq pétales, de cinq étamines, et d'un ovaire surmonté de cinq styles où choit la se* mence. Le nombre cinq, si souvent répété, fait figure de signe distinctif, et, bien qu'impair, n'altère en rien l'harmonie de la fleur ronde, parfaitement équilibrée. Elle est d^uix

bleu doux, fin, suave, pareille à certains ciels nouveaux au printemps, ou à certaines prunelles virginales au regard tendre. Tout ceci a trait aux lins de culture. Les autres rivalisent entre eux de couleurs, il en est même d'un blanc pur, immaculé. On les appelle lin vivace, ou campanule, ou d'Algérie à grandes fleurs. Ils ont la tige plus grêle, plus élancée, comme s'ils s'épuisaient à monter leur tête brillante et fragile, éphémère, renouvelée plusieurs fois au cours du même été. Car ils fleurissent à cette saison, alors que les lins des champs s'épanouissent au printemps. De là sans doute, de cette époque de floraison dans l'air ardent, le besoin qu'ont ces lins de parterres de l'abri d'une serre tiède en hiver.

Je reviens à la plante textile, au lin moyen. Il a disparu presque de nos régions, et si de-çà, de-là on le cullive encore, on le fait dans un coin, en quantité infime, comme à la dérobée ou à regret. C'est grand dommage. Une terre bien administrée devrait répondre à tous les besoins de l'homme, comme un pays à toutes les nécessités naturelles d'un peuple. Jadis nos biens nous donnaient la laine et le fil comme le pain, le vin, la viande, et du seuil de sa porte, en parcourant du regard ses champs, on pouvait voir sa vie complète assurée. On n'était en rien tributaire de ses voisins. Nos

grand'mères se montraient fières de la richesse de leur armoire à linge. Torchons, draps de toute sorte, à l'usage des gens et des bêtes, nappes, serviettes, chemises, mouchoirs et vêtements d'été, fournis et entretenus par le sol, s'empilaient sur les rayons, éclatants de propreté, épais et moelleux à l'œil comme des pelades fins. On ouvrait et on fermait avec dilection les hauts battants du meuble en cœur de chêne, taillés en pointes de diamant, qui soufflaient au visage un air salubre de lavande venue des bordures du jardin. Et suivant l'usure ou les événements de famille, les mariages surtout où il fallait doter d'un trousseau la fille qui s'en allait, les « planches de lin » qui alimentaient l'armoire s'étiraient sur le bien, attestant la dépendance et l'unité de toutes choses dans le domaine.

Le lin se travaille sur un sol en vieille force, c'est-à-dire nourri de fumures anciennes, ou sur une terre fraîche copieusement amendée. Le lin est le type de la plante épuisante. On ne peut le renouveler sur la même bande qu'à de longs intervalles, à cause de la voracité de ses racines et de la densité de ses éléments. Sa crue est rapide. Le maïs seul croît aussi vite, mais reste incomparablement plus lâche dans ses tissus. S'il faut au lin une terre substantielle, il la lui faut encore sèche. L'humidité l'anémie.

C'est pourquoi on use de planches bombées ou de sols mis en billons, qui s'égouttent d'eux-mêmes. Ici, nous semons le lin en septembre, sur du maïs en vieille force. Par suite du buttage habituel, la terre se trouve prête, renflée. On ratisse le terrain à la main, pour désherber, entre les lignes de la céréale, et l'on sème à la volée, à la quantité d'une livre de graines par are. C'est l'époque où le maïs écimé, effeuillé, ne portant plus que des épis nus sur des tiges dépouillées de couleur de bistre, apparaît sous l'aspect d'une multitude de quenouilles fichées en terre à la file. Il commence à sécher sur pied, craque déjà sous la main, et, ne demandant plus qu'au soleil l'achèvement de sa maturité, de le durcir et de le dorer, abandonne la place au survenant. Il ne tient plus pour ainsi dire à la terre... Le lin s'élève tout de suite ; grâce à son avidité certes, mais aussi parce qu'il bénéficie des restes de la flamme puissante de l'été emmagasinée dans les veines du sol. Et cette réserve de feu l'accompagne et le force durant toute sa crue, puisque six mois après il fleurit, en avril, comme je l'ai dit, « où le lin fait son fil )\ sans se laisser refroidir ni retarder par l'hiver qui engourdit et suspend tout. Je ne connais point de plante qui se comporte de même. Le blé, l'avoine, le seigle montent à peine au-dessus du sillon, herbe hésitante,

bien loin de l'épi ; et le mais, ce tils de l'Orient, n'est pas encore jeté en terre, dans l'attente des jours grandis, que le lin, lui, talle, jaillit, dresse ses tiges sur sa graine impondérable, et déroule sa nappe de fleurs suaves sur la terre qui fermente.

Court épanouissement. On l'arrache en mai, poignée par poignée, on l'étend sur les ados, afin de le faire sécher. On l'y abandonne. Il est sec lorsqu'il laisse échapper sa graine. On le ramasse, on le lie en gerbes comme le blé ; on l'engrange. II reste là jusqu'à l'août brûlant, jusqu'au moment où l'on bat les céréales. Celles-ci dépiquées, on le délie, on l'étalé sur l'aire balayée où il profite du glacis déposé par la bouse on le dispose en lignes parallèles, racines en dehors, têtes en dedans et se touchant, comme une jonchée régulière. Et là commence la série des façons par où il passe : battage, rouissage, décortication, teillage, peignage, filage, qui le mènent à la trame. Ces apprêts sont presque tous œuvre de femme. Les hommes aident au battage et au décorticage, mais plus avec le goût du rire que du travail, et se retirent vite. Il faut dire que la plupart des femmes, à ces travaux, sont femmes d'âge et plus encore.

Donc, le blé battu, c'est le tour du lin. Les gens de la maison entrent pieds nus dans la jonchée, un maillet de bois plat et rectan-

gulaire, au manche flexible, à la main, et, s'accroupissant, frappent tantôt à gauche, tantôt à droite sur les réceptacles de la plante pour en faire jaillir la graine. Et puis de nouveau ils lient et engrangent le lin, tandis que la semence, recueillie dans un petit sac dûment ficelé, prend place, au sec, au fond du placard de la cuisine. La halte dans la grange est courte. Septembre et ses pluies arrivent, ses rosées aussi, retenues jusque-là au firmament, durant les soirées lourdes et les matinées tout de suite ardentes de la canicule. Il s'agit d'en profiter pour rouir le lin, c'est-à-dire faciliter la séparation de l'écorce filamenteuse et de la tige ligneuse, agglutinées par une substance gommo-résineuse à dissoudre. On choisit un pré clos, où rien ne risque, homme ni bête, de passer. On y transporte le lin, on l'y étend comme sur l'aire, mais plus clairsemé, et on l'y « oublie » durant quatre ou cinq semaines. Il ressemble à un treillage couché. Et voici ce qui arrive. Sollicitée une dernière fois par la lumière, baignée de pluie ou mouillée de rosée, l'herbe croît, traverse les mailles végétales, abonde au-dessus. Elle fonctionne à la manière d'un distributeur de liquide. Elle distille la rosée, canalise la pluie le long de ses milliers de brins, et, même lorsque toute eau est écoulée, ou évaporée, maintient le lin dans la fraîcheur perpétuelle

engendrée sous elle. Et le soleil, qui connaît encore de longues chaleurs, de ces langueurs brûlantes d'automne, entre les ondées, entre les soirs et les matins limpides, couve la place, s'efîorçant d'exprimer jusqu'à la sueur montée du sol toufPu. Et sous l'action des éléments combinés, quoique opposés, la goutte qui distend, le rayon qui contracte, les fibres du lin commencent à se détacher les unes des autres, à se dissocier, au fur et à mesure que la matière agglutinante se détrempe et se sèche davantage. On croirait que ces agents aveugles s'ingénient à concourir au but cherché, comme animés d'un désir jaloux de collaborer... Au bout de quinze jours on change de place et on retourne le lin. Et l'herbe et le soleil se hâtent de nouveau à la tâche, jusqu'au moment où, après une journée claire, susceptible de l'éponger, on enlève la jonchée.

On l'emporte une dernière fois sur l'aire. On l'y étale encore comme pour recueillir la graine, et avec les mêmes maillets, du même geste, on le bat derechef, mais sur les tiges, afin d'achever d'en disjoindre les parties. C'est la décortication. Bien que préparée sur le pré, elle ne s'opère pas entièrement. Nombre de tiges résistent. Alors, on attend de cuire le pain, et, celui-ci retiré, on vide le four de sa braise et on y pousse le lin. Il y passe un jour et une nuit, saisi d'abord

par l'air étouffant qui vibre encore, et puis détendu peu à peu avec l'atmosphère ellemême. Il en sort sous forme de mèches, libres de bois, mais raides, « entières comme un bâton ». Il s'agit de l'assouplir. Cela s'obtient à l'aide d'un instrument appelé broyé : sorte de chevalet percé de trois longues rainures à jour, dans lesquelles des lames de bois biseautées s'emboîtent. Fixées à un manche, articulées sur une charnière, à l'une des extrémités, ces lames s'abaissent et s'élèvent à volonté. Les paysans parlent des « mâchoires » de la broyé. On prend une poignée de lin, on l'engage de la main gauche entre les mâchoires, en la posant sur l'inférieure, et on abat l'autre dessus de la main droite, fortement, à coups redoublés. Et le lin se triture ainsi, tiré à soi et puis replacé, et sans cesse mâché, jusqu'à ce qu'il se présente à l'état de grosse filasse. Et c'est le teillage.

Il bat son plein ici pour la Saint-Martin. Les semailles, et avec elles les grands travaux sont finis, et pendant que les hommes, ayant dételé les bœufs, se donnent quelques jours et partent à la chasse aux renards dont la saison d'accouplement approche, les femmes se remettent au lin, abandonné depuis sa sortie du four. Elles se lèvent au fin matin, s'assoient devant l'appareil, à la lueur qui filtre de la porte entr'ouverte, et tra-

vaillent les mèches à coups répétés. Elles éveillent les premiers bruits de la campagne. Le son qui s'élève du filament et du bois, frappant l'un sur l'autre, un son mat et précipité, soutenu, emplit le ciel au loin d'échos martelés, et gagne de métairies en métairies. On dirait le galop de chevaux échappés qui poussent des pointes dans la brume flottante, et que l'on s'étonne de n'entendre pas hennir...

Les femmes disent que le lin, à ce moment, est comme une « queue de cheveux ». Et donc il la faut peigner. Elles prennent une planchette d'un demi-mètre, et, la maintenant du pied à terre, par une traverse clouée à sa base, la dressent et l'engagent obliquement entre leurs genoux. La planchette porte un peigne, monté sur elle dans le sens de la longueur, un peigne particulier, plat, fait de rangées de pointes d'acier carrées et aiguisées. Il mesure 10 centimètres de large sur 18 de long. Lè-dessus les femmes passent et repassent la queue de cheveux, de bas en haut en tirant, afin d'obtenir des catégories de fils de plus en plus fins. D'abord vient la filasse, épurée du gros laissé par le teillage, dont on fait les torchons et les « linceuls » de bœufs, étendus sur les bêtes, l'été, pour les préserver des mouches ; ensuite l'étoupe, bonne pour les draps de lit et les nappes ; enfin le pur fil, « le fil de lin », d'où

sortent les vêtements de la saison chaude,

les serviettes, les chemises, les mouchoirs, le linge.de corps. Le tout est distribué par qualités en écheveaux prêts à être filés ; le tout composé de belle matière épaisse et élastique, d'une douceur extrême sous les doigts. Je me souviens de vieux draps de maison, pelucheux presque, oîi l'on se coulait comme dans du velours, qui vous enveloppaient tout de suite d'une sorte de caresse tiède.

Il reste à filer. L'hiver est là. Sauf pour ramasser les sarments, les femmes ne vont plus aux champs. Elles filent, utiles toujours. La quenouille est faite d'une tige de houx, rameuse au sommet, dont on réunit et noue les brindilles. On enroule autour le lin, et cela bombe comme un sein. On coiffe le tout d'un cône de papier, fort, résistant, qui empêche le lin de s'éparpiller. Ce papier est choisi de couleur, à fond jaune ou bleu, avec de grandes fleurs vertes et rouges, selon le goût de la fileuse. Elle y repose avec plaisir ses yeux. Pour le fuseau, il est de hêtre, poli, luisant, muni d'une armature de fer, en pointe, et d'un petit crochet. La fileuse imprime de la main droite sa rotation au fuseau et tire le fil de la quenouille avec la gauche, ce fil incessamment lubrifié de salive pour en aider la torsion. Enfin, avant d'opérer, la fileuse ajuste son cotillon, serre

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la coulisse sur son flanc rebondi, et fiche entre elle et la ceinture la quenouille : fermement, solidement. Il importe qu'elle soit stable ; de son assiette dépend la régularité de la prise de lin.

Les fuseaux succèdent aux fuseaux. On les met de côté à mesure qu'ils sont terminés. Après quoi on les dévide, on en fait des écheveaux comme avant, et on les lave. Le lin, après tant de façons, est sale et gluant. « On trempe pour lui la lessive. » Et puis on l'immerge dans la cuve, on le frotte, on le frictionne ; enfin on l'éclaircit. Il sort net et blanc de ces bains successifs, blanc « comme de la plume d'oie ». On le met en pelotons. Il n'aura plus affaire qu'au tisserand.

Telle est l'histoire du lin. Je ne l'ai pas écrite sans mélancolie. Je l'ai dit, on n'en fait plus ou presque. Les hommes ne se soucient pas de le cultiver, les femmes de le filer. On ne trouverait plus de ces « anciennes », expertes entre toutes, que Ton retenait dans les maisons cossues bien avant qu'elles eussent achevé chez elles, et que l'on recevait comme des fées, quand elles venaient tenir leur engagement. Elles disaient bien : « Qui biou de la hialère, biou de la galère » (qui vit de filer, vit de misère), recevant peu* pour leur travail, sept sous de la livre d'étoupe filée, et douze de la livre de lin ; mais tout d« même, éprises de

leur renommée, elles ne résistaient pas au plaisir de faire montre de leur coup de pouce. D'aucuns ajoutent : non plus à celui de goûter les crus, le vin nouveau de chacun, tenant ici du sable où il vient, et là du caillou, le piquepoult en particulier. C'étaient, en effet, de fortes buveuses, mais qui restaient d'esprit clair et de mains agiles, et avaient l'excuse de trouver dans ce piquepoult, un tantinet acide, qui provoque la salive, une aide à leur besogne.

Pour moi, le lin est lié à des souvenirs que le temps n'éteint pas. Enfant, je suivais ses transformations dans les métairies de mon père, attiré dès l'avril par la nappe bleue qu'il déroulait sous l'azur nouveau, où j'aimais à entrer, où j'avançais insensiblement, comme le cygne du poète, entre deux firmaments. J'allais le voir récolter, vider de sa graine ; j'allais le voir rouir par les trous de la haie, étonné de la crue rapide de l'herbe, plus haute et drue au-dessus de lui qu'ailleurs, dans l'ignorance où j'étais de la loi qui pousse la plante vive à ensevelir la chose morte, pour s'engraisser après de ses débris décomposés. J'écoutais le bruit de la broyé à l'aurore, cherchant la correspondance du son martelé et des autres fracas entendus, soucieux d'en retrouver la vibration ou l'évocation dans la nature, avec l'avidité des fils du sol à peupler leur âme et

leur oreille d'échos. Ce qui me plaisait surtout, c'était de voir filer. Je connaissais nombre d'anciennes. Je savais le moment où, dans l'après-midi, elles erraient le long des chaumes, quenouille au flanc, fuseau aux doigts, derrière leur cochon repu, qu'elles menaient prendre l'air frais et raviver son appétit. Je les joignais, attentif au jeu du fuseau qui rasait la terre et remontait au niveau du tertre, dans son mouvement de rotation ascendant ou descendant, comme par enchantement, au bout du fil menu. Un doux soleil d'hiver rayonnait, et le fuseau poli, où l'enroulement du fil gagnait, le clair fuseau luisait, jetant des reflets brefs, sans interrompre jamais sa course verticale. Je le contemplais longuement, et je me demandais, tandis que l'animal pesant nous entraînait pas à pas, si, comme on me l'avait appris, la terre ne tournait point de même dans l'espace infini, suspendue au doigt de Dieu...

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