‹ Chez nous; travaux et jeux rustiquesChapitre 19 sur 21 · LA TUILERIE DU HOUHQUET · texte numérisé non relu

LA TUILERIE DU HOUHQUET

chaleur qu'il dégage tout cet entassement de glaise enfle dans la cuve incandescente. Chaque pièce se dilate et la masse entière monte, comme soulevée à la main... Ainsi, au commencement, la lave intérieure plissait la terre... Mais bien qu'éventée, nourrie également, la flamme ne produit point par* tout le même gonflement. Sous peine de manquer la cuisson, il faut la régulariser en la « distribuant ». On « l'étoufîe » à l'endroit où le soulèvement suffisant est atteint, on la couvre d'une couche de terre. La flamme refoulée appuie à droite ou à gauche, s'élance plus impétueuse vers le côté laissé libre. On l'étouffé quand la charge arrive à niveau de la première élévation. Celle-ci mesure à l'ordinaire de 10 à 12 centimètres. Elle est relevée par des moyens empiriques... En bas, tout de suite, le foyer a réagi. Partout arrêté, partout limité, le feu redouble d'ardeur. A quelques pas de la bouche, maintenant, la chaleur incommode, et le jour comme la nuit la buée qui danse dessus se perçoit. Le moment délicat approche où doit « s'éclaircir », c'est-à-dire se colorer la fournée. Il s'agit d'obtenir ce ton chaud, patiné, rose pourpre de la pièce bien cuite qui, avec le son, en révèle la qualité. On demande un dernier effort au feu. On corse sa pâture. Pardessus les faissonnats, on pousse jusqu'au fond des compartiments les rondins volu-

mineux, à l'aspect de poutre, qui éclatent comme des fétus. Cette fois, le maître est là assistant le veilleur. Il surveille le four. Partout la flamme affleure. Ses têtes pointent, percent la couche de terre, s'agitent comme un flot aux crêtes étincelantes. Et quelque chose d'attendu, qui est tout le secret de la chauffe, se manifeste peu à peu. La masse de terre, en ascension hier, à mesure qu'elle s'éclaircit, baisse, baisse, diminue d'une mesure égale à sa dilatation. Le maître descend : car c'est la fin. Le retrait le lui indique. Aidé du veilleur, à grands coups de pelle, il bouche aux trois quarts le foyer. Il l'obstrue d'une sorte de mur de marne grasse, jusqu'à 25 ou 28 centimètres du cintre, il l'établit en « demi-lune ». Croissant d'un insoutenable éclat. Et là, le dernier jour, il l'alimente à la main, comme il assouvirait un monstre grondant et affamé derrière ses barreaux. Un souffle effrayant s'engouffre sous le cintre embrasé. Tout ce qui passe à portée, feuille, insecte, objet léger que l'on manie, est emporté au fil de l'air sans que rien puisse l'empêcher de tomber dans la gueule qui rugit. Car l'élément formidable, fouetté plus fort, se déchaîne. On dirait un bruit de foule en marche ou un mugissement de vent...

Enfin, le feu pâlit à sa propre ardeur. L'arc du foyer paraît trembler, comme l'autre, au ciel, quand des vapeurs courent sur ses

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pointes. La température atteint son point extrême. Elle est de 800 degrés peut-être. Au delà tout noircirait ou se tordrait dans le four. On aveugle la demi-lune. Et, soudain, tout se tait.

Herrera s'essuie le front. La nuit est là. Le maître s'assied, tourné vers le pays qui s'obscurcit en bas. Il songe au labeur fini, à ce dur métier qui est le sien, mais qui paye au delà des peines, assurant à son fils un coin de sol, un toit, un gagne-pain. Il suppute le temps qu'il faut compter pour laisser refroidir et défourner, pour empiler les pièces sous le hangar, type par type. Il fait de mémoire le tour de ses clients. Tous sont ses amis ; tous désirent être bien servis. Ils auront satisfaction... Et puis il laisse sa vue errer au loin. Tous les feux du ciel et de la terre s'allument. Les maisons de proche en proche, le firmament d'espace en espace s'étoilent à la fois. Et le fleuve, qui roule vers les monts comme un trait noir mouvant, miroite sous les lueurs jaillies du seuil qu'il longe ici, et berce là les points d'or des planètes qu'il réfléchit. Et c'est, dans l'infini, comme une poussière d'astres éparse entre les mondes... Herrera, muet, contemple ce spectacle étincelant et sombre. Un grand calme règne. Mais un coup de sifflet retentit. Le train du soir quitte une gare voisine. Il jette en partant son avertissement strident.

Le tuilier se lève, comme s'il voulait monter dans le convoi, et avant de rentrer, il écoute le train battre le rail de son galop pesant, sous sa crinière de fumée.

Juin 1922.

Je veux parler du hibou ou chat-hiiant et de la fouine. Un lien sanglant les unit dans mon esprit : la fouine est le seul animal qui dévore le hibou que son existence nocturne met à l'abri des poursuites, et fasse peser sur lui cette loi de force qui régit les bois. Au reste l'oiseau et le quadrupède aiment également la nuit, nichent dans les troncs creux, hantent nos toits, vivent de chair. Ils s'attaquent aux mêmes proies : rats, taupes, levrauts, oiseaux ; de plus la fouine, née aussi gourmande que vorace, et animée d'un instinct de carnage inconnu au hibou, dévaste les poulaillers. Le chat-huant ne touche jamais à la petite volaille, sans doute dans son désir de rester en bons termes avec l'homme, enclin qu'il est à venir crier autour des maisons, et habitué à chasser aux souris le long des vieilles murailles.

Tout le monde connaît le chat-huant, de la grosseur d'un pigeon, de plumage blanc ou

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