‹ Chez Victor Hugo par un passantChapitre 2 sur 9 · LA LIBERTE · texte numérisé non relu

LA LIBERTE

Il n'est pas un l'rançais qui, remarquant leur proximité des côtes de France, n'ait regretté (jue ces îles ne fussent pas françaises, et ne se soit récrié de ce qu'elles appartiennent à l'Angleterre. Nous ne savons pas trop ce que les îles gagneraient aux sollicitudes de la l'rance ; mais quant à l'Angleterre, elle ne mérite en rien le reproche qu'on lui t'ait. La condilion politique de Jersey et de Guernesey oITre en elTet cela de curieux, qu'elle est toute particulière et loLil i'\ce|)tioiiiielle, même au regard de la puis-

i! i.VTEVILLE HOUSE.

A CADAETEditlnro.Paiis.

sauce anglaise ; el nous ne pouvons faire mieux, pour bien la préciser. (|ue d'ouvrir à la science (>t à riiistdire uni' parenihèse (|ui prcml ici sa ])lace naturelle.

Dans un chapitre iiilitulé : Cii})niienl l'edlficc social repose sur les municipalilés, M. Henrion de Pansey, un des grands magistrats du premier empire, signale ainsi l'origine de la commune :

(c 11 n'y a pas de bourgade (jui à l'instant de « sa formation n'ait reconnu la nécessité d'une <i administration intérieure et d'une police locale. (1 — Cette administration, celle police exigeaient (i de l'action el de la surveillance, et les hommes « réputés les plus sages en furent chargés.

« Le régime municipal est sorti comme de Il lui-même des mœurs, des habitudes et sur- » tout des besoins des habitants. »

Plus loin, voulant montrer rincompatil)ilité de ce régime avec le despotisme, il ajoute :

« Rien de plus simple que l'organisation d'un Il gouvernement despotique. — l n homme veut » et les autres obéissent... Il n'y a point de

'I pouvoir municipal, parce qu'il n'y a dans (1 l'Htal qu'un seul i)Ouvuii'. — Si dans les coni- » munes des hommes croient en èlre les officiers « municipaux, ils se trompent; ils ne sont qui; « les agents passifs de la volonté du maître.

(i Si un gouvernement qui ne peul pas tout « voir voulait tout l'aire, dit-il encore, s'il pni- « fessait liaulemenl que la chose publique ne <i peut être servie que par les hommes de son <i choix, les citoyens déshérités de sa confiance " lui refuscraicnl la leur; les vanilés s'irrile- « raient, et personne ne s'atlacherail à u'ii ordre <i de choses auquel il serait complétemeni « étranger.

« Dans un pareil élat de choses, il n'y aurait « jamais d'espril public, paire qu'il u'n .uu-ait (1 jamais d'esprit de t'auiille. Ce (\m serait encore « |)lus (léi)I(irable. il s'établirait une lulle coiili- « nuellc entre les libertés garanties par le pacte Il fondamental et le l'égime achiiiuislralit. Ouelle « serait l'issue de celte lutte? — l.c doule seul I' fait reculer (J'elïroi. »

Le docte Heiirion de Pansey; dans un autre chapitre sur l'histoire du rép,ime iniiuicipal, nous l'ait connaître comnient celle instilulion, graduellement affaiblie en l'rance pendant les troubles de la première race, s'évanouit dans la confusion des derniers règnes de la seconde, et ne reparut sous la troisième que vers la fm du MI" siècle.

(i Telle était la triste condition des habitants « des campagnes, qu'ils avaient perdu jusqu'au « sentiment de leur dégradation. Mais ceux des » villes, plus éclairés, sentaient mieux le poids « de la honte et du joug sous lequel ils gémis- « saient.

(I Enfin l'oppression exerça sur eux sa lente i( mais inévitable influence. Elle leur révéla le <i secret de leur force, et ils arrachèrent aux sei- <i gneurs ces concessions que nous appelons « chartes de communes.

« On vit alors à ([uels dangers le pouvoir « s'expose lorsqu'il prend ses usurpations pour <i des titres, la résignation de ceux qui souffrent

u piiiir une reconnaissance de ce (pi'il appelle (( ses droits, et qu'il se persuade qu'appesantir 'i le joug est le ineilleur moyen d'étoulïei- les " plaintes.

" Dans foutes les villes érigées en coniniunes. « il s'éleva un pouvoir (|ui. hablleinenf secon(l('' <. par les l'ois, rivalisa bientiM avec la, puissance « féodale, et dont les forces, combinées avec « celles de la couronne, ne tardèi'ent pas à « dépouiller les seigneurs do la |)iupai't des « pi'érogatives qu'ils avaient usui'pées sin* elle. « A cet événement se rattache tout ce qui a éh'- " fait depuis dans l'intérêt de la liberté.

» Les chartes des communes dilféraient en « quelques points ; mais, miiformes sur les plus u impoiianls. loules al)olissaienl la ser\itude '< personnelle et les taxes ai'bitraires.

(t Toutes renfermaient un certain nombre de Il dispositions législatives qui réglaient les prin- « cipaux actes civils et déterminaient les peines <i des délits les plus communs, uotanmient des Il délits de police.

« Touins consacniieiil le pi-iiicipe ([iie le clinix « (les (illiciers iiiLiiiicipaux a[)parliciil aux hal)i- « laiits.

Il Toutes altachaienl au pouvoii' imiiiicipal la « inaiiiiteii(i(in des afl'aires de la coinnuiiio, le « mainlicu de la police et radinini^tralion de la « justice dans les cas où il s'agissait de statuer « sur des points réglés par la charte.

(( Entiii, et ceci est l'oi-| remarcjuable. tous ce ces diplômes autorisaient les officiers niunici- « paux à l'aire prendre les armes aux hahilants » toutes les t'ois qu'ils le jugeaient nécessaire Il pour défendre les droits et la liberté de la (( commune, soit contre des voisins entreprc- (1 nants. soit contre le seigneur lui-même. »

N'est -il pas merveilleux de voir, et ici nous l'entrons dans notre sujet . (ju'aliM's (|iie ces vieilles l'i'ancliises sont tombées de toutes parts, les lies noiinandes aient conservé pres(jue dans leur plénitude leurs anciennes chartes de communes, celles-là mêmes dont on vient de lire la formule; qu'elles aient encore aujourd'hui un

régime municipal . (|in n'est autre que celui des communes au moyen âge; qu'elles en jouissent en toute sécurité, et que ce régime subsiste sans trop de désaccord avec la marche des temps?

Ainsi elles ont gardé leiu's lois, qui ne sont pas celles de l'Angleterre, leiu' monnaie, qui n'est pas la momiaie anglaise, leur langue, qui est un idiome français-normand. C'est dans cette langue (jue l'on plaide et que se rend la justice. Les lies votent et répartissent leui's impôts à leur guise; elles ont Imirs Ktats qui dictent la loi du pays.

11 est vrai (|u'en revanche l'Angletei're leur envoie ses soldats, ses canons et ses pa\illons. qu'.'lle leur construit des torts et des redoutes; mais jamais un soldat anglais n'oserait arrêter un ciloyen jei'siais. (.'t le gouverneiu' Im'-mème ne se hasarderait pas à empiéter sur la police locale. — Les forts, les canons, les soldais ne sonl là (|ue pour la di'l'eiisc du Icn-iloii'c conln' l'étrangei- : rAugleterre lie p(jssède pas les Iles, elle les protège.

Elle ei>t ranmire. mais l'anmire qui laisse vivre le corps de sa vie propre. — Et cette protection, rachetée encore anjourd'lini par des redevances féodales, coule à l'Angleterre bien au delà de ce qu'elle lui rapporte.

Pourtant ces vieilles institutions, il faut le reconnaître, sont bien surannées en quelcjnes points, et peu en harmonie a\ec le progrès général. Le parlement anglais voudrait amener les Iles à des réformes sans doute nécessaires, et peu à peu substituer aux coutumes normandes ses lois et son autorité ; cela n'a jamais été c|u"uii V(i;'U de sa pai't. Que s'il tentait tle l'obtenir d'une autre manière, les États, une douzaine de bourgeois, lui répondraient fièrement : « Ignorez-vous que \ous n'êtes pas les maîtres? << Nous avez-vous jamais conquis ou soumis? « Rappelez -vous que nous sommes les descen- « dants des Normands de la conquête, et que « nos aïeux vous ont imposé leur domination. » — Raisons qui. à coup sur. ne tiendraient pas devant une pièce de canon.

Alais il se trouve que ces raisons sont justes en lait , et que les Iles relèvent non pas du gouvernement anglais, niais du domaine de la reine, qui est leur suzeraine et qui garde encore les prérogatives des rois normands. Or le parlement, tenu en échec devant les privilèges de la couronne, se voit réduit à riinpuissance . si bien ([ue la force reste aux connnunes. — Je ne sais ce qu'il faut admirer le plus dans ce conilit : ou bien (|u'ini pdil peui^le ait conservé le sentiment de son di'oil ; ou bien qu'une gi'ande nalion ait su le respecter. Telle est cependant la cause de l'indépendance des Iles.

Il n'y a pas de liberté stérili'; — Jersey et Ciuernesey en portent les iVuils bien appai'enls. — Sous le rapport malériel, l'activité et le travail des habitants se reconnaissenl Innl d'abord. Ce ne sont pas seulement leurs l)elles routes anglaises, leurs maisons dont les plus ])auvres sont ])arées connne nos villas, ce confortable et ce bien-èlre dans lequel vivent les pins humbles; ou est encore b'a|)pé tladmiralion à la vue des

gigantesques niivrai;e.s de graiiil qu'ils ont exécutés dans lem's ports : leurs prodigieuses entreprises sur la mer. et leurs puissantes jetées, qui peuvent rivaliser avec celles de nos ports de guerre, tout cela est dû à leur activité j^ropre. — Sous le rapport moral, on y surprend deux fruits étranges, bien lents à mûrir partout ailleurs : la tolérance religieuse, et la liberté de la presse.

Mais par-dessus tout il est un bienfait que l'étranger lui-même recueille dès l'abord : c'est la souveraineté dalku'e laissée à quiconque descend sur ces rivages.

Quelle surprise de voir en débarquant que personne ne vous arrête au passage! Vous pouvez aller où il vous plaît , dans un hôtel ou dans une maison particulière; vous pouvez séjourner un jour ou plusieurs jours, un an ou plusieurs années; à la condition de respecter les mœurs et la police du pays , on ne vous demandera jamais de justifier même le nom que vous aurez pi'is. — Là se pratique naturellement cette

maxime de cliarilé : qu'il ne faut pas demander son nom à celui (jui ne vous le donne pas , de peur de l'obliger à rougir.

Et si vous faites quelques pas dans la campagne de Guernesey, vous y verrez des manoirs (|ui ])ortent encore des noms de l'émigration protestante , pieux souvenirs toujours vivants. — En revenant vei's la ville, on vous montrera une magnifique promenade aux arbres maintenant séculaires, legs fait à la ville de Saint-Pierre par un Français en dix-sept cent quatre- vingttreize. — Enfin , si vous descendez vers la mer, une grande maison attirera vos regards et vous y lirez ce nom dès à présent fameux : llaulevillellouse.

Et aloi's , faisant retour sur vos propres impressions, vous verrez se grouj^er dans une même pensée, comme elles sont réunies dans un même lieu, ces émouvantes grandeurs qui s'appellent la liberté, l'exil, le poète.

Che

LA Salle à Manger^

A. CAD ART. Eait Imj .Paris ,

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