‹ Chez Victor Hugo par un passantChapitre 4 sur 9 · LE POETE · texte numérisé non relu

LE POETE

Haiiteville-Iiouse , la demeure de Viclor Hugo , est située dans le plus riant lai)!eaa que jamais paysagiste ait rêvé. Placée au sommet de la falaise, elle domine la ville, le fort et cet immense horizon de la mer où rien ne semble devoir arrêter l'essor même du plus grand génie.

Cette maison est célèbre dans Guernesey, où elle excite une vive curiosité. On en raconte des merveilles, commentées par le mystère ([ui plane sur un seuil resté fermé jusqu'ici au monde guernesiais; elle passe pour cacher des richesses

de mol)ilier dignes des contes des fées. — La vérité est que là me fut révélée une œuvre nouvelle : le logis du maître. Les appartements et les galeries n'ont ét(' disposés que d'après les idées et sur les dessins de Victor Ilngo; il y a employé trois ans. Pas une pièce, pas un groupe (jui ne soi) une crcalidii. Les curiosités les plus rares, les chênes sculptés du moyen âge et de la renaissance, les vieilles la|)isseries, les (>mau\. des porcelaines recueillies par le goût le plus éclairé, s'y rencDiitrcnt avec les élégances vénitieiuies et florentines. J>a maisdu à l'inlérieur (car au dehors elle n'a d'autre apparence que cette apparence froide des maisons anglaises) . la maison, dis- je. n'est qu'une œuvre d'art dont les matériaux eux-mêmes sont des chefsd'œuvre.

Nous allons décrire cette maison. — Décrii-e la maison, c'est déjà faire connaître l'homme; mais si nous transcrivons çà et là les devises et les insi-riptiims que le poète a tracées sur les nH'ul)l(>s et siu- les murs, et (lui sont autan! de

lignes inédites de Victor Hugo, si nous le surprenons dans l'intimité de la vie inlérieure , ne semble-t-il pas qu'il se fasse connaîtie lui-même? On avait autrefois le juste orgueil d'attacher aux mars les trophées de ses victoires et les armures de ses aïeux, de telle sorte que les yeux ne pouvaient pas ne pas voir ces grands exemples; on vivait au milieu d'eux. — Victor Hugo a semé dans sa maison les maximes qui résument l'expérience et les épreuves de sa vie.

11 y a seulement trente ans, la science et l'archéologie s'en tenaient , en fait de curiosités , au\ antiquités grecques et romaines. Il semblait que la gi'ande histoire de l'art se fût arrêtée là, et l'on considérait comme vulgaire ou barbare la période qui sépare la Rome païenne de la Rome de J^éon X. L'ait du moyen âge . œuvre du monde chrétien, laissait indilTérenl. mi pa-

raissait trop familier pour qu'on le crût cligne des préoccupations de la science et qu'on lui prêtât l'attrait du merveilleux et de l'inconnu. — N'était-ce pas en ell'et notre œuvre, l'œuvre du monde moderne? — Mais depuis, une puissante initiative donnée tout à la fois par les historiens, les poètes et les artistes, a fait rechercher les trésors des siècles oubliés. On a fouillé les bibliothèques, on a consulté ces admirables manuscrits de pierre que les cathédrales montrent à qui sait les comprendre, on s'est épris, on s'est passionné; et aujourd'hui nous appartenons à une génération pleine de respect pour ces reliques d'un temps si éloigné du noire , plus encore par la révolution des idées que par les années.

Si de nos jours on relève les ruines, si l'on s'elTorce de recomposer les édifices suivant les véritables luis de leur archilectiu'c , si l'on encadre les inscriptions, les slatues, les bas-i'eliefs retrouvés, si chacun de nous se sent plus éclaii'é sur ce point el ([uelffue peu anli(|uaii'e . im

A.CADART,Edit Jmp Jaris .

aiirail mauvaise çràci;' à ne pas faire à VictDr Hugo la pari (|ui lui revient clans ce progrès (le l'arcliéologie. .\olre- Dame de J'aris et le Vayarje sur les hurds du lihin ont été \ l'ainient les rudiments de notre science; nous y avons appris à voir les ruines se ranimer au souftle de riiistoire et de la jiliilosopliie. et nous devons savoir gré à l'auteur (jui nous a inspiré cette sereine passion de Tétude.

Victor ITugo ne pouvait pas ne pas être curieux et antiquaire pour son jiropre compte, et il Test autant et plus (ju'aucun autre. Il se complaît au milieu des meubles anciens, il les recherche, il en achète toujours; il veut vivre dans le passé, otTrant ainsi ce singulier contraste f|ue dans ses œuvres sa pensée le pousse en avant et l'emporte vers l'avenir, tandis que dans les choses de goût elle sohsiine à revenir en arrière. Est-ce la faute du temps? Du reste, on peut juger toute la vivacité de son ardeur <'i la façon don! il exprime les mécomptes que parfois il l'prouve. Voici à ce sujet quelques lignes qu'il

— -it) —

écrivail de Hollande, il y ;i un an. à un de ses amis :

« Eyiuiliaven, lo août.

(I Mon ami, je grilTonne ceci sur une feuille

» arrachée à mon carnet, avec mon genou pour

<i table , dans un coin d'auberge. — Je suis en

» pleine école buisscfnnière ; je viens de \oir la

« Hollande; voilà trois semaines que j'y fais des

« zigzags allant de Maëstriclit à Utreclif. et de

« Scliiedam à Amsterdam. .l'ai Idut vu. — Il y

Il a des merveilles de tout genre, et comme

« nature et comme art . mais rensemble est une

(1 désillusion, il faut toute ma bienveillance pour

(( ne pas être furieux. — La vieille Hollande

Il chinoise n'existe plus. Une curiosité, c'est

Il (ju'il n'y a pas de curiosités. Tout est gratté.

Il refait, anglaisé, châtré, badigeonné en jaune;

Il le style empire > fait loi; les rares caril-

« Ions c[ui restent chanleni : l'urtanl pour lu

(I Syrie. La rue de Rivoli a succédé au (|uai

u d'Amsterdam ; en somnie . pays blancliàire. (I — ).a Hollande, à Imis les jidints de vue. est " immensément au-dessous de la Belgique. — u Mais les Rembrandt ([ui sont à La Haye et à (i Amsterdam méiitent ;i eux tout seuls (|u un

ce fasse le voyage "

Kt maintenant (|ue par cette boutade le lecteur peut apprécier luie t'ois de plus les tendances du poëte et de l'anticiuaire , nous allons pénétrer dans l'intérieur de cette maison dont on pressent déjà le style et le caractère.

§ l'^ LE VliST'.liULE.

On l'iitre chez A iclor ]lugo par mi vestibule dont la disposition arrête le regard. — On est devant une sorte d'édifice dont le linteau supéiieur présente un haut bas-relief doré et peint figurant les principaux sujets de .\i)ln'-/)aiiie de Paris. — Ce fronlis|)ice d'Hauteville-House est d'un elfet profond et charmant; il semble cjue la

l'aiiiillo roniaiio-quo cn''ée par le poiMc vous soiiliaile la iMonvenuc cliez lui et qu'où uo puisse, en elïet, entrer chez Viclur Hugo que |)ai' le portail de sa première œuvre.

I-e bas-relief est accosté, d'un vitrage à verres bosselés comme ceux qu'on remaniue dans les chainiiières de la Forêt- ?\oii'e. A droite et à gauche s'encadrent dans le chêne sculpté les di'ux médaillons de bronze, laissés par Da\i(l, d'après Victor lïugo et sa seconde fille, l'ne colonne du style le |)lus pur de la Renaissance supporte cet ensemble et ajnule encore à la sévi'Tilé tranquille de l'entrée.

J.c vestibule, éclairé pai' la liunière adoucie i|ui' laissent passer les petits carreaux de veri'e brut , se trouve perdu dans un clair-obscur que Rembrandt eût aimé. Dans ce diMni-jour. on entrevoit une pni'te monumeiilale . celle de la salle à manger, qin' dessine vaguement sur la muraille sa silliouclle sévère.

Di'jà on lit dans des cartouches ménagés au milimi des sciilplun's les priMuières inscriptions;

c'esl une brève sentence de foi religieuse et i)liilosopliique :

.Mine cl crois :

l 11 laconiciue précepte dliygiène physique et de morale, rien que trois mots qui paraissent sortir de la bouche d'une pythonisse :

Maiif/e , marche , prie ;

Enfin cette douce et bienveillante parole gravée dans le chambranle d'une des portes au-dessous d'une statuette do la Vierge, et (|ui promet l'hospitalité aux visiteurs :

Ace.

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