‹ Chien-Caillou (volume 2)Chapitre 15 sur 62 · NOUVEAUX MALHEURS DE LA SERINETTE · texte numérisé non relu

NOUVEAUX MALHEURS DE LA SERINETTE

Nous avions fini par aimer le petit Rosenblutt. Autant nous craignions son père qui nous donnait de temps à autre des coups d’archet sur les oreilles quand nous chantions faux, ce qui arrivait assez fréquemment, autant nous étions libres avec. l'enfant qui dirigeait les | chœurs.

La leçon de chant terminée, Rosenblutt jouait avec nous ; s’il était sérieux pendant la répétition, il devenait. aussitôt après d'une gaieté folle. Quelquefois même, il paraissait timide.

Nous lui avions appris à jouer aux billes, * la toupie, toutes choses qu'il ignorait complétement. Je lui avais fait cadeau d’une toupie coloriée, tournée par M. Peinte

fils. Maître Fleischmann paraissait contrarié de le voir jouer avec nous; il n'était pas tranquille; et quelquefois, pendant nos jeux, nous voyions son nez armé de ses lunettes bleues apparaître derrière les vitres de la croisée qui donnait sur le petit jardin.

Je ne me rappelle plus quelle solennité nous avait, en vacance, réunis en compagnie d'une douzaine de collégiens et de petites filles chez madame Brodart la mère. Rosenblutt était des nôtres: nous l’avions entraîné malgré sa résistance et à l’insu de son père.

Après avoir tant soupiré en pensant à ce jour de congé nous ne savions plus que devenir, maintenant que nous étions en liberté.

— Quel dommage, dit l’un, que Rosenblutt ne soit pas avec nous |

— Oh! oui, dit le chœur de gamins.

— Si nous l’allions chercher ?

— Et maître Fleischmann, dit un timoré, que dirait-11?

— Il ne dirait rien, pardi.

— Eh bien, va un peu le chercher.

Celui qui s'était avancé avec tant d’aplomb, mis en demeure d'exécuter ses offres, hésita.

— Allons-y tous!

— C'est ça, dit la bande joyeuse, dont le courage s’accroissait par l'effet du nombre.

Nous courûmes tout le long du chemin et nous arrivâmes tout essoufflés à la maîtrise. Rosenblutt, étendu sur le gazon, jouait avec un chat.

— Veux-tu venir avec nous chez madame Brodart Rosenblutt ?

— Quoi faire? dit-il.

— Viens toujours, nous nous amuserons.

— Je voudrais bien: mais papa n’est pas là.

— Ça ne fait rien, tu reviendras tout de suite.

— Il ne veut pas que je sorte sans lui.

— Bah! c'est pour rire.

Nous avions des arguments à tout.

— Viens donc, il y a un beau jardin, bien plus beau que celui-ci, et puis de belles fleurs ; tu rapporteras un bouquet.

Rosenblutt était alléché.

— Nous ferons la dînette, dit un autre.

Rosenblutt sourit. Nous ne laissâmes pas le temps de réfléchir à notre petit ami et nous l'entraînèmes, en criant :

— Ah! comme nous allons nous amuser!

Madame Brodart la mère, que nous n'avions pas consultée pour amener le nouvel invité, fit d'abord la grimace en apprenant que Rosenblutt était le fils de maître Fleischmann ; mais les mines charmantes du petit Allemand la séduisirent peu à peu et apaisèrent vitement sa mauvaise humeur.

Elle était en train, quand nous arrivâmes, de surveiller sa domestique qui contectionnait d'énormes rgbotes.

La rabote est une grosse pomme qu'on entoure de

Gén di.»

CHTEN-CAILLOU 59

| pâte. On la fait cuire au four, d'où elle revient rissolée

| par le feu et dorée comme par le soleil.

| — Aimes-tu les rabotes, toi? dit madame Brodart à

| Rosenblutt.

— Je ne sais pas, madame, dit-il en souriant eten

| laissant voir ses jolies dents blanches.

| — Tiens, dit-elle tout étonnée, tu ne sais pas.

| Qu'est-ce que tu aimes alors?

| — J'aime le hampoulet mit roseiné.

Nous partîimes tous d’un éclat de rire.

— Qu'est-ce que c'est que ce baragouin-là ? dit-elle, Oh ! mon Dieu, faut pas être dégoûtée pour manger de

| ça. Comment dis-tu?

Rosenblutt répéta.

— J'aimerais autant que tu me dises : Dieu vous bé- | nisse. | —. C'est maman Grete seulement qui savait la re-

cette.

| — Où est-elle, ta maman? dit madame Brodart, curieuse comme toutes les vieilles femmes.

— Elle est morte.

— Pauvre petit! Ah çà, je bavarde comme une sanssouçi, dit-elle, il faut pourtant que je voie à vous avoir des crépinettes.

L'annonce des crépinettes qui sont de petites saucisses plates, mit tout le monde en rumeuret fittirer plus d’une langue.

— Je vous y prends donc, gourmands, dit madame

Brodart.. Allons, je pars; et ne mettez pas la chambre en fouillis. |

— Non, maman Brodart, dit le chœur enfantin.

Aussitôt après le départ de la vieille dame qui avait quelquefois de bons moments, nous nous mîmes à jouer. On courut dans le jardin. Une heure se passa ; madame Brodart ne revenait pas. Tous les jeux étaient épuisés.

— Charles, dit l’un au neveu de la veuve, va donc chercher la serinette ? |

— Ah ! oui, nous jouerons de la musique dans le jardin.

— Rosenblutt chantera avec.

-—— Je veux bien, dit Rosenblutt.

Charles alla quérir l'instrument.

— Je ne l'ai pas fait voir à la bonne; elle le dirait à maman Brodart.

— On ne l’abîmera pas.

— C'est égal, si elle le savait...

— Elle ne le saura pas.

La seriuetle passa de main en main; et nous eûmes chacun le plaisir de jouer tout le répertoire. A la fin, ce divertissement devint monotone, et la serinette fut abandonnée et placée sur la margelle d’un puits au milieu du jardin. PUR

On se remit à courir. Je ne sais lequel de la bande poursuivait Rosenblutt, qui, près d’être attrapé, se cogna contre là serinette,

La serinette disparut dans le puits!

— Oh! firent dix voix empreintes de terreur.

Puis vinrent les accusations et les dénégations.

— Ce n'est pas moi. — Cest Rosenblutt. — C'est

Charles qui l'a poussé. — Il ne fallait pas la mettre sur le bord du puits,

— Oh! répétèrent les voix dont la terreur s’accroissait. |

— Simaman Brodart revenait !.… dit l’un de nous.

Nous étions paralysés de frayeur.

— Je vois la serinette, dit Rosenblutt, elle nage,

Les têtes se penchèrent au-dessus du puits ; et nous aperçûmes l’infortuné instrument qui surnageait,

— On peut l'avoir, hasarda quelqu'un.

— Comment!

— Avec le seau.

Le plus grand de la bande descendit le seau qui reposait auprès de la poulie, et nous suivimes avec une anxiété sans pareille les chances de sauvetage de l’instrument. L'opération était difficile ; le seau se battait les flancs contre la serinette, mais ne paraissait avoir nulle envie de la repêcher. Après divers essais, on fit faire un demi-plongeon au seau qui louvoya au-dessous de l'instrument et finit par le rapporter dans ses flancs. {

— Ah! cria la foule émue, voilà la serinette!

. Sauvée du naufrage par un miracle, la serinette appa-

62 CHTEN-CATLLOU

rut toute mouillée. Elle fut secouée et étendue sur le gazon pour sécher.

— Mais, dit l’un fort intelligent, les petites pointes sont en cuivre, l’eau va les faire moisir.

— Il faudrait peut-être en jouer pour faire partir l’eau.

Rosenblutt prit la serinette et tourna... O surprise! la Chasse du jeune Henri ne faisait plus entendre ses fanfares. On tira le second crochet. L’air de Philadelphie, jui jadis était si doux à écouter deux fois, gardait un profond mutisme. Ainsi du Point du Jour. De. même pour la Flûte enchantée. Seule la Monaco persistait à lancer dans les airs quelques fragments, quelques notes décousues dont le sens musical était difficile à comprendre.

Nous étions abattus; Rosenblutt continuait avec son sang-froid habituel à faire entendre une ou deux notes éraillées, lorsque M. Peinte fils entra dans le jardin. Il nous vit tous émus; les sons désolés de la serinette le surprirent.

— Qu'avez-vous fait là? dit-il en remarquant que Rosenblutt faisait tourner inutilement la manivelle.

Il essaya lui-même ; l'instrument resta muet. Alors il le palpa et il s'’aperçut que le cylindre était partagé par le milieu.

— Ciel! dit-il, c'est tout à fait fini.

— Ce n’est pas moi, dîimes-nous tous en chœur.

— Nimporie qui... que vadire cette pauvre madame Brodart la mère?

Il pleurait presque. Car, versé dans la mécanique, il était plus à même que nous d'apprécier les désas- |ires.

| — Je m'en vais, dit-il ; je n’oserais assister à la scène | qui va se passer tout à l'heure. Madame Brodart tenait |tant à sa musique, et elle avait raison... — Après ces pa- |roles, M. Peinte fils prit la fuite. Les trois quarts de nos amis l’imitèrent et nous restâmes seuls à chercher un | moyen de dissimuler la fracture de la serinette. Il fut | convenu qu'on la remettrait à sa place habituelle, ce qui | se fit immédiatement.

| Madame Brodart rentra bientôt. Elle s’étonna de ce |que la bande était diminuée.

— On est venu les chercher, dit son neveu.

Depuis son arrivée, nous restions dans la chambre, | mornes et inquiets.

ie Qu'est-ce qui vous prend ? nous dit-elle ; vous avez l'air fout chose...

— Rien, maman Brodart.

— Je ne sais pas, dit-elle en secouant la tête.

Elle appela la bonne.

— Ils n’ont rien fait de mal pendant mon Dé d

— Je n'ai rien vu, madame.

— C'est bien; faites cuire des crépinettes, je vais pré-

parer la table.

Comme ‘elle allait vers l'armoire à linge, son neveu, qui voyait l'orage se préparer et qui espérait le détours Iner, l’arrêta par 8a robe :

— Maman Brodart! dit-il.

— Tu ne pourrais donc pas me parler sans me tirer les jupes ; qu'est-ce que tu veux?

Le neveu ne sut que répondre et parut embarrassé,

— Ah çà! mais en voilà bien d’une autre; tu m'appelles, tu ne sais que dire. Il y à quelque chose là-dessous.

Et elle alla voir à l'armoire à à linge.

Nous devions être blèmes.. Elle ouvrit un des battants de l’armoire ; d'aprèsice que nous avions calculé, la serinette, pp CHAILE fe porte, tomba sur le plancher. FA Re,

— Oh! la musique ! dit-elle stupéfaite de d'accident.

— Elle est cassée, dis-je, voulant faire c croire que cette : chute l’avaitendommagée. * : j

— Ça ne se casse pas ainsi, dit-elle. CAS

Elle la ramassa. Mais nous n ‘avions plus pensé quele . bois était mouillé. Elle s’en aperçut en la touchant.

— La musique est fraîche! s’écria-t-elle. Qui est-ce qui l’a trempée dans l'eau? |

Personne ne répondit.

— Quand je disais qu’on n’est pas une minute trans quille... Quelle invention! tremper la musique dans l'eau ! |

Madame Brodart ne soupçonnaiïit pas encore touteh l'étendue du malheur... Cependant, par instinct, elle tourna la manivelle. Il est impossible de peindre l'effroi qui s'empara d'elle, quand aucun son ne sefit entendre.

QI

Ses yeux et sa bouche s'étaient dilatés comme si elle eût aperçu une vipère. À l’effroi succéda la colère, une colère terrible ; toute sa figure se plissa.…. Les sourcils se dressèrent menaçants, aussi hérissés que la queue d’une chatte àl’approche d’un chien.La colère la rendait bègue.

— Qui, qui, qui, demanda-t-elle, qui a cassé la mesique ?

Nous aurions voulu disparaître dans le mur.

— Voyons, vite, pige moi, ou je vous donne le fouet à tous!

Elle ferma la porte pour nous couper toute retraite. Enfin le plus craintif désigna du doigt Rosenblutt! D’un bon elle se précipita sur lui, le saisit dans ses bras et courut vers la cuisine. Nous étions muets de frayeur. On entendit Rosenblutt crier. Elle le battait avec des verges.. Rosenblutt, criait encore. Les coups redouiblaient. — Maman Grete! s’écriait le pauvre petit; — et le fouet répondait à cet appel. Enfin les cris s’éteignirent, let madame Brodart reparut sur le seuil de la porte, les lyeux injectés de sang, les lèvres blanches ; quelques mè- Iches de cheveux gris s'échappaient de son serre-tête Inoir. Son bonnet était tombé. Elle était terrible à voir : les sorcières de Macbeth eussent paru des agneaux auprès d'elle.

| — Allez-vous-en chez vous, tas de polissons ! s’écriat-elle. Allez-vous-en.

Nous ne nous fimes pas répéter deux fois cet avis, et nous courûmes chez nos parents de toutes nos jambes.

WI

INNICENTE ET VICTIME

Maître Fleischmann sortit du presbytète vers midi. Il ne paraissait ni plus gai ni plus triste qu'à l'ordinaire. La musique seule pouvait impressionnerssa figure. Ne voyant pas Rosenblutt dans le jardin, il courut à Ia chambre à coucher. |

Il chercha, inquiet, partout son enfant. Rien ne sem blait annoncer qu'il avait quitté la maison. Fleischmann pensa que Rosenblutt s'était ennuyé et qu’il était monté aux orgues; mais Rosenblutt n'était pas à l'orgue.

— Il aura couru, se dit-il, dans les galeries de l’église.

L’allemand parcourut toutes les galeries ; il monta au clocher. En chemin, il rencontra les sonneurs et leur de-« manda s'ils avaient vu son fils. Les sonneurs, tout étonnés de cette figure effarée, lui rirent au nez.

Il descendit, en sautant des marches, l'escalier, et il revint à sa maison. Peu d'’instant après, une domestique » qui tenait un enfant dans 8es bras entra. |

— Ah! cria-t-il en reconnaissant Rosenblutt pâle et |évanoui.

| Il l’arracha des bras de la servante, et le posa sur un | lit. Rosenblutt ne faisait aucun mouvement.

| Ilest mort! dit l'organiste d’une voix altérée.

| La femme s’en allait, traversant le jardin. Elle ou- |vrait la porte de la maîtrise; Fleischmann courut à lelle.

| — Est-ce toi, dit-il, qui l’as tué, méchante créature? La servante fut effrayée des yeux de l'Allemand, qui | sortaient de l'orbite. ;

— Non, dit-elle, ce n’est pas moi.

Fleischmann la saisit par le.cou et referma la porte. | — Tu vas mourir aussi, dit-il cherchant à l’étran- | gler. tr |

Mais la domestique, qui était une rude campagnarde, |luttait courageusement. En même temps elle appelait au secours. Un moment elle futterrassée par l'Allemand | qui rugissait..… La porte s’ouvrit à propos. Quelques per- |sonnes entrèrent, entre autres Bruge, le serpent.

— Au secours! cria la paysanne d’une voix étranglée par les doigts de Fleischmann.

On eut beaucoup de peine à faire lâcher prise à For- |ganiste, qui redoubla colère en voyant sa proie lui échapper.

| — Mais qu'est-ce qu’il y a? demanda Bruge.

— Il y a, il ya : elle a tué l'enfant, la malheureuse... mon enfant, qui était si joli, dit-il en sanglotant.

Puis la colère le reprenant, il échappa aux bras qui le retenaient. Tout à coup on entendit la voix de Rosenblutt.

— Papa! papa! |

— Oh! dit-il d’un accent de joie violent, ma fille n'est pas morte.

d Et il se précipita vers sa chambre, | -

COMMÉPRACES

L'événement courut bientôt la ville. Aen croire les uns, l’organiste était devenu fou ; à en croire les autres, on allait le juger pour avoir tenté d’assassiner la domes- | tique de madame Brodart. Ce fut un thème inépuisable pendant la huitaine qui suivit.

Madame Fréminet donna une soirée où elle invita les principaux personnages de la paroisse Saint-Grégoire. « M. Peinte fils ne manqua pas de s’y trouver et raconta “ comment il avait malheureusement assisté au prologue de cette aventure. | :

| nn

— Je m'en suis allé, dit-il; et je crois qu’à ma place, | tout le monde en aurait fait autant.

— Vous avez eu bien raison, j'ai entendu dire que

madame Brodart avait été trop loin, mais son désespoir «, : FER + + était bien excusable. à "À Le + -— Une si jolie serinette ! s’écriait M. Peinte fils." 7.8

— Elle ne lui a donné qu'un De le fouet," après M

Miout A La * — C'est qu'on dit dans la ville que l'enfant est eñcore A é malade. d »

— Ah! il fait le malade... Parlez-moi plutôt de É . | brave fille qu'il étranglait, le monstre... Sans Bruge, son » affaire était faite. C’est heureux pour l'Allemand qu'on | ait arrêté son bras; il devenait un butin de guillotine. | —Ona vu, dit M. Peinte père, sous la révolution, des personnes exécutées pour moins.

— Voilà pourtantnotre archidiacre ! dit madame Fré< | minet.. Ce que c'est que de donner des places à des in- | connus. à des protestants ! À propos, il a fait venir son | organiste, il l’a interrogé sur sa religion. L'autre a avoué | tout ce qu'on a voulu. Je sais tout, moi. Il y a Baptiste, . | le domestique de madame de Préparé, qui est le cousin | de la femme de charge du curé de Notre-Dame; elle ba- | layait dans la chambre à côté, quand l'Allemand est | venu; elle a entendu sa confession... Baptiste m'a dit | que ça faisait trembler, les crimes de cet homme-là.…. Il | a tout raconté à l’archidiacre ; même, de temps à autre, | M. le curé disait : ce n’est pas possible!

— Vous croyez donc, dit bginje père, que c’est un scé- 1érat ?

— Un fieffé, un ancien bandit qui aura été obligé de.

5 + quitter son pays...

$ PTS Oh! mais c'est denses des hommes pareils, dit 2 © Pénte fr. Rx F2 # æ. Très-dangereux.… A la fin, M. le curé de Notre-

Dame, effrayé, n’a plus osé rien prendre sous son bonnet, NC s et il 1 aurait dit en le renvoyant :J’en écrirai à monsei- … :, PET l’évêque.

e— Ah ! Sait-on ce qu'a répondu monseigneur l'évé- + 7 que? ji 10 % — Malheureusement on ne sait pas encore. Mais, à . ce temps-là, il n’y avait rien; la pauvre domestique de madame Brodart n'était pas étranglée... Ça n’est pas son premier crime... Il y a longtemps qu'il a fait son coup d'essai... puis son fils, vous savez...

— Celui qui a cassé la musique! dit M. Peinte fils, — Oui. Eh bien , son fils est une fille, | — On dit ça, mais est-ce croyable?

— Il l'a avoué devant trente personnes... Demandez plutôt à Bruge, qui a sauvé la malheureuse domestique ; il a crié comme un sourd : Ma fille n’est pas morte. — Si c'est une fille, dit judicieusement M. Peinte fils, pourquoi l’habille-t-il en garçon?

—- Ah! voilà ce qu’on ne sait pas. des idées à cet Allemand ; puisque je vous dis qu'ilest fou, on le dit partout, d’ailleurs.

CHIEN*CAILEOU ph:

— Quel fâcheux événement! dit Peinte père.

— Le crime se découvre-tôt ou tard, dit madame Fréminet.. Dire qu'il faisait souffler les orgues à une fille, n'est-ce pas indécent ? Il : n'y à qu'un Allemand pour re

avoir des idées pareilles. Ah ! l’évêque va être content, 7 and il va apprendre toutes ces histoires! =" = | EE

— Il n'y a pas de quok , . | he RER Cru

C'est bien fait pour l’archidiacre; qu "il fasse done >” le fier maintenant | #4 lui apprendra : à. se défier des |

gens... Bienheureux s’il n’est pas destitué, M. Caron | *. me le disait tantôt ; Monseigneur est sévère quand il f fduh, + ” — Parbleu, dit Peinte père, il faut de la sévérité date À tout, maintenant plus qu’autrefois; on voit des choses, # L 2

ma parole, qui font hausser les épaules pitié. Si les organistes et les autres employés des églises ne sont pas * d'une morale éprouvée, qui est-ce qui le sera ?

— À la bonne heure, dit madame Fréminet, voilà des raisons. Avec tout ça, cette pauvre madame Brodart en est pour sa serinette.…

— Cependant, qui casse les pots les paye.

— Elle pense bien ainsi, dit M. Peinte fils. Elle a envoyé la musique par sa bonne en même temps que le petit garçon qui n'est pas un petit garçon. On fera payer la serinette à l'Allemand.

— Ça a-t-il seulement un sou vaillant? demanda madame Fréminet.

— S'il ne peut pas payer, on lui retiendra sur ses appointements,.

42 70e CHIEN-CAILLOU — Oh! dit tout à coup M. Peinte fils, il'est les trois quarts de onze heures. à — Vraiment! Comme le temps passe | — Nous bavardons, nous bavardons: qu est-ce que va . Me dire ma femme?

Ps " — Elle sait que tu es avec moi, dit Peinte père. # se + es I n’y a pas de danger, dit en riant madame Fré-

. » minets Messieurs, faites bien mes compliments à ma- “8 . dame Peinte de.ma part. Dites-lui je ‘elle est trop rare...

y à * ne n 2 - È7 & + * + à Me ‘+ æ » , ES ” 3 - & T 3 | Vi

ROSENBLUTT

* Maître Fleischmann, qui depuis huit jours soighait Rosenblutt sans le quitter d’une seconde, avait fait demander un médecin. Le médecin, après avoir étudié longtemps la physionomie de l'enfant et s’être fait raconter la scène qui avait déterminé la maladie, secoua la tête : |

— C'est grave, dit-il au père... Il y a eu commotion au cerveau. Nous verrons quand le délire sera passé; mais ce sera long et il faudra des soins minutieux.

— Ah! Ce, disait Fleischmann en joignant les mains, sauvez-la par grâce, ma pauvre Rosenblutt.… Pensez donc, si je la perdais.. Je ne peux pas, n'est-ce pas : elle ressemble tant à la pauvre Grete.. Voyons, que faut-il faire pour la guérir? je ferai tout... faut-il que je meure ?.…

— Ce n’est pas désespéré, dit le médecin. J'ai vu des malades atteints bien plus fortement au cerveau. Elle, +" n’a qu’une maladie morale, votre fille. Elle n’a pas souf… fert des coups qui lui ont été portés. œ Ge

— Oh! pouvez-vous dire, s’écriait Fleischmann, qu'elle n’a pas souffert... Mais je la tuerai l’horrible femme qui | est cause de mon malheur. .

— Votre fille, dit le médecin, avait-elle des goûts très- | prononcés pour quelque chose? Elle a les organes tellement délicats que son système nerveux a dû s’affecter d’un rien.

— Oh! elle était si bonne musicienne.

— Bien, dit le médecin. Avait-elle quelques préférences pour certains morceaux ?

— Elle aimait la grande musique. .

— Depuis quand a-t-elle chanté?

— Rosenblutt chante dans son délire, mais des aîrs | confus. Elle a perdu la mémoire musicale, elle mêle | tout.

— Quand a-t-elle chanté étant en bonne santé? — Mon Dieu, monsieur, aux orgues, avec moi, un sü-

z perbe morceau d'Holbrecht. C'était le jour où la vieille l’a si indignement martyrisée.

— Aime-t-elle à entendre l'orgue?

— Ah! Rosenblutt seule me comprend.

— Eh bien, demain je reviendrai... si votre fille a toujours le délire, nous la ferons transporter aux orgues” et nous essayerons de la guérir par un moyen que je

+ ‘“crois.infaillible.

.. — Bravehomme? s'écria Fleischmann, comment re- .connaître-je jamais vos services! Je suis trop pauvre. * Il faudrait des millions; non, ce ne serait pas encore assez, si vous sauvez Rosenblutt…..

— Je ne veux rien, monsieur, dit le médecin.

— Ah! dit Fleischmann, je vous dédierai une messe, une messe qui est là toute faite. Tenez, dit-il en lui montrant une énorme partition manuscrite, c'est une messe en wi mineur comme on n'en fait pas en France, je vous la dédie... Je voulais y mettre le nom de ma femme ; mais elle sera contente de voir le vôtre en tête, puisque vous me rendrez notre enfant.

— Merci, monsieur je vous suis reconnaissant, dit le . médecin en se retirant pour échapper aux remercîments de l’organiste.

Maître Fleischmann revint tout allègre. Il ôtait ses lunettes et se frottait les yeux. Il riait pour la première fois de sa vie en serrant son crâne dans ses mains, comme s’il eut craint que la joie ne le fît éclater.

— Mon enfant, s’écriait-il, ma Rosenblutt sauvée!

se

CHIEN-CAIL LOU 75 JAh ! le digne homme ! il me l’a promis... Je vais écrire lun Alleluia … Ah! quelle joie, quel bonheur!

| Tout à coup sa figure se tendit, car l'enfant venait de remuer ; il sortait de sa léthargie et bégayait quelques |paroles inintelligibles. Fleischmann courut au lit.

| — C’est moi, Rosenblutt, c’est moi, ton père. Rosenblutt murmurait des mots impossibles à rendre. | — Tu ne me reconnais pas, Rosenblutt, moi, ton |papa ? hein! me reconnais-tu ?

| — Je vois un chat noir, disait l'enfant, un gros chat... lil vient à moi... oh! il m'étouffe… il court sur ma poi- | trine,

— Non, mon enfant, disait Fleischmann, il n'y a pas | de chat.

Rosenblutt souriait.

— Les roses, les belles fleurs et des papillons de toutes couleurs. |

Puis sa figure s’imprégnait de terreur :

— Oh! l’on me fouette! Plus de verges ; assez, madame ! je ne le ferai plus... Maman, à mon secours, on me bat!... La musique à l'eau... Charles, il m’a poussée, non, ce n’est pas moi! La méchante.

— Rosenblutt me reconnais-tu ? disait Fleischmann en lui prenant ses mains brûlantes ; je suis là pour te défendre, on ne te battra plus.

— Vite, dit l’enfant, chasse-les vite les chats... Je te dis qu'ils sont trois cents, une armée ; ils courent au galop. Ah ! le fouet, toujours le fouet !

76 CHIEN-CAILLOU — Mon Dieu, mon Dieu ! s’écriait Fleischmann, en s@ tordant les mains de désespoir, il ne m'entend pas, mon enfant. Rosenblutt, s’écria-t-il en sanglotant, reconnaismoi, je suis ton père; vois, je suis auprès de ton lit; reconnais-moi un peu, une minute seulement.

Rosenblutt chantait.

— Oh! disait l’organiste au désespoir, il n’y a pas de Dieu, il n'y a pas de ciel : mon enfant ne me reconnaît» pas.

L’archidiacre entra comme il blasphémait, égaré par la douleur.

Le prêtre fut ému de ce profond désespoir. Il chercha à calmer maître Fleischmann par des paroles pleines de religion. L'organiste fut rafraichi par cette rosée bienfaisante. Quand il eut repris du calme, l’archidiacre lui - annonça avec tous les ménagements possibles qu'il venait de recevoir de l’évêque l'ordre de prendre un nou-« vel organiste.

— Que m'importe, dit Fleischmann, ma place! Que mon enfant recouvre la santé, et je m'en irai... Quand je devrais mendier, ne serai-je pas assez heureux de souffrir pour lui. S'il est fatigué, je le porterai sur mon dos. On est bon, monsieur le curé, dans votre pays, « on ne nous refusera pas un morceau de pain et de la paille pour nous coucher.

— Je ne vous chasse pas, dit l’archidiacre qui compolissait à ces douleurs; votre successeur ne viendra

que dans quinze jours. Si votre enfant est encore malade, je vous offre mon presbytère.

— Oh ! que vous êtes bon, monsieuri

— Tenez, voici quelque argent.

— Je n’en veux pas, dit Fleischmann.

— Ce n’est pas à vous que je le donne, c’est à vetre enfant malade. |

L'archidiacre partit à la nuit. Le lendemain le médecin vint, suivi de son domestique. Rosenblutt avait passé

lune nuit plus calme. Le domestique voulut prendre l’enfant pour le porter aux orgues ; mais Fleischmann déclara que lui seul se chargerait de ce soin.

| Tous quatre montèrent à l'orgue. Un large fauteuil lavait été disposé pour Rosenblutt. Le domestique souffla. Fleischmann s'assit au clavier. Le médecin s’installa près de l'enfant.

Au premier accord, Rosenblutt ouvrit de grands yeux leffrayés. Fleischmann chantait en s’accompagnant. Rosenblutt paraissait revenir à lui. L’organiste voulut quitter sa place pour l’embrasser. Le médecin lui fit signe :

— Continuez, ou je ne réponds de rien.

L'enfant, la bouche ouverte, semblait aspirer les mélodies qui s’échappaient de l'orgue : vers le milieu du morceau il sembla écouter avec plus d'attention et il chanta l'air qu'il avait répété le matin du fatal événement. Sa voix était plus pure que d'ordinaire : elle n’avait rien de terrestre,

Maître Fleischmann pleurait ; de grosses larmes tombaïent sur ses doigts et sur le clavier. À peine l'air était il fini qu’il se précipita vers Rosenblutt.

— Me reconnais-tu Rosenblutt? dit-il.

— Oui, père.. Je t'aime.

Et l'enfant expira.

On parle encore dans la petite ville de la mort de Rosenblutt.

Maître Fleischmann monta aux orgues, pendant la « messe des morts. On entendit une voix saccadée qui « chantait le Dies træ. L'accompagnement était plaintif et « lugubre. Un moment les mots ressemblèrent à des san- « glots.

Le lendemain, l’organiste disparut du pays.

Trois ans après, passant sur le quai de la Ferraille, je trouvai à vendre une mauvaise serinette qui rendait à peine trois notes. Le couvercle était ouvert et je pus « Lire : |

Ouverture de la Chasse du jeune Henri.

Air de Philadelphie( 2 fois).

Le Point du jour.

La Monaco (3 fois).

Air de la Flûte enchantée.

Page 1