‹ Chien-Caillou (volume 2)Chapitre 14 sur 62 · L'ORAGE GRONDE SUR LA TÊTE DE FLEISCHMANN · texte numérisé non relu

L'ORAGE GRONDE SUR LA TÊTE DE FLEISCHMANN

L'organiste ne se doutait guère du trouble qu'il excitait dans la ville. Il était dans sa petite chambre noire, occupé à écrire une partition. De temps en temps un cri aigu sortait de sa bouche ; sa plume alors s’arrétait: sans doute l'inspiration lui faisait défaut.

Il regardait le petit lit dans lequel dormait Rosenblutt ; puis il se levait, parcourait la chambre à grands pas, embrassait l'enfant avec précaution pour ne pas l'éveiller, et se remeltait à écrire.

Rosenblutt se réveilla et cria doucement : Papa.

Fleischmann vint à lui,

— Tu veux te lever ?

— Oui, papa, après que j'aurai fait la prière à maman Grote,

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| L'enfant se mit à genoux sur le lit, joignit les mains Let dit:

| — Maman Grete, j'ai encore bien dormi en pensant à vous. Maman Grete, je prie pour vous qui êtes dans le | ciel en compagnie des anges. Faites que papa soit tou- | jours heureux. Adieu, maman Grete !

Fleischmann, en entendant cette prière naïve, pleu- | rait comme un enfant, car c'était pour lui un triste sou- | venir que la pauvre Grete qui lui avait été enlevée depuis | moins d’un an. — il s’essuya les yeux.

— Tu ne m'embrasses pas aujourd’hui, Rosenblutt ? L'enfant courut vers son père qui couvrit sa figure de | baisers et de caresses.

| — As-tu bien dormi? dit-il en passant ses longues | mains amaigries dans les cheveux bouclés de Rosenblutt.

| — Oui, papa, j'ai vu des anges qui donnaient un grand | concert; ils avaient des violons, des flûtes, des corps | comme tout le monde... Et puis le bon Dieu conduisait [l'orchestre C'était joli, joli... Après ça le bon Dieu a | dit : Il me manque une voix pour faire les solos, parce |que l'ange Gabriel est enrhumé; qui prendrons-nous | pour le remplacer ? Tiens, qu'il a dit à deux anges, vous [voyez bien le petit Rosenblutt qui dort, allez-moi le | chercher. Et ils sont venus en battant de leurs grandes | ailes. | L Fleischmann tressaillit et serra contre lui son enfant | dont le rêve l'effrayait, Là

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— Et tu t'en es allé, dit-il, tu laissais ainsi ton vieux père sans lui dire adieu, méchant ?

— Oh! dit Rosenblutt en faisant une petite moue enfanline aussi jolie qu'un sourire de jeune fille; je ne t’oubliais pas, va... attends un peu la fin. Les deux « anges avaient approché leurs aïkes et je m'étais assis au milieu. Ah ! que j'étais bien, mieux qu'en balançoire. En route, ils me contaient des histoires comme maman Grete m'en contait. Nous arrivons au paradis. Il est beau, va, le bon Dieu, avec une grande barbe blonde et sa robe bleue. — Il m’a dit bonjour, le bon Dieu. Je lui ai dit bonjour aussi. — Chante-moi quelque chose, at-il dit. Moi, je n'avais pas peur, je lui ai chanté de ma plus belle voix l’air de Francesco Rosello que maman Grete : aimait tant. Le bon Dieu a tapé dans ses mains de joie. — Tu resteras ici, a-t-il dit. — Je veux bien, bon Dieu; mais papa Fleischmann sera bien désolé de ne plus me voir. — Le bon Dieu a réfléchi une petite minute. — Je le ferai venir ici avec toi ; es-tu content ? — Oh ! je crois bien, bon Dieu, avec ça papa pourra vous rendre des services : il est un peu fort sur l'orgue, allez... Alors je me suis réveillé.

— À la bonne heure, reprit Fleischmann. Je veux bien que tu ailles en paradis, mais avec moi.

— Tu sais bien, père, que je t'aime trop pour te quitter

— Bien... Dis donc, Rosenblutt, veux-tu venir à l'orgue répéter le grand morceau pour la fête de la

Toussaint. C'est que nous serons seuls dans l’église personne ne viendra d’aussi matin el nous répélcrons plus à notre aise.

— Je veux bien, dit Rosenblutt.

Fleischmann se rendit à l’église Notre-Dame par un escalier de pierre qui y conduisait sans sortir de la mai- | trise. Le père et l'enfant traversèrent la nef et arrivèrent | sous l'orgue, monument remarquable de la fin du dix- | septième siècle. Deux cariatides en bois, largement sculptées, supportent le buffet.

Fleischmann s’assit au clavier, pendant que Rosenblutt emplissait de vent les soufflets.

L'église Notre-Dame, par sa nef élevée et son archi- | tecture intérieure d’un gothique léger, se prête favorablement à la musique de l'orgue.

Fleischmann commença. C'était un morceau d’un | grand compositeur, Holbrecht. Le prologue débutait par | un andante maestoso grave qui invitait au recucillement. | Rosenblutt chantait, lui, un motif d'une pureté et d'une | simplicité que comprennent si bien les compositeurs | allemands. Peu à peu le mouvement devint plus vif... | Un duel s'établit entre la voix et l'orgue. Les notes les | plus douces de l'orgue le cédaient en douceur à la voix de l'enfant. Quand les basses formidables de l'instrument | emplissaient l’église de leurs accords, la voix de Rosen- | blutt tranchait par son timbre mélancolique sur les | accompagnements vigoureux de l'orgue.

| Pendant cette répétition qui durait depuis une heure,

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M. Peinte fils était entré chez l’archidiacre, en lui faisant demander un moment d'entretien.

M. Peinte fils demeurait dans une rue qui est située au milieu de la ville, et qui fait partie par un bout de la paroisse de Saint-Grégoire et par l’autre de la paroisse de Notre-Dame. Depuis vingt ans M. Peinte se trouvait dans le plus grand embarras, ne sachant au juste à quelle paroisse il appartenait.

N'ayant jamais pu s'éclaircir sur ce point de conscience, il avait adopté un système timide; ainsi qu’on dit dans le langage usuel, il ménageait la chèvre et le chou. Un dimanche M. Peinte allait entendre les offices à Saint-Grégoire ; le dimanche suivant à Notre-Dame. Dans cette communauté d'’églises, le plus fâcheux pour M. Peinteétait de donner deux fois le pain bénit — comme il est d’habitude dans la province — pendant que ses concitoyens ne le donnaient qu'une fois. Pour les aumônes, la même chose. M. Peinte fils versait en même temps dans la bourse des deux paroisses.

Il avait mal dormi en songeant à son indiscrétion de la veille, à la soirée de madame Fréminet. Donc, pour calmer sa conscience, M. Peinte fils se leva de trèsgrand matin et alla rendre compte à l’archidiacre de ce qui allait sans doute arriver.

L’archidiacre, homme d'esprit, instruit, qui riait même des pelites jalousies des paroïissiens de l'abbé Caron, écouta gravement les confidences de M. Peinte.

— Vous avez eu tort, dit-il en le reconduisant, d'avoir :

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| répandu des bruits qui peuvent nuire à votre prochain; | mais votre faute doit être pardonnée puisque vous vous en repentez.

Aussitôt après le départ du prudent Peinte, l’archidiacre se rendit à la maîtrise. Se doutant que l'organiste | était à l'église, il y entra. Maître Fleischmann répétait une seconde fois le morceau d'Holbrecht.

Surpris par cette musique admirable, l'archidiacre s'arrèta sous l'orgue, le cœur baigné d'harmonie. L'organiste l'avait prévenu qu'il ne jouait que de la musique allemande, la seule musique, avait-il dit ; et le prêtre s'étonnait que le protestantisme, cette religion froide et sévère, pût amener des inspirations aussi chrétiennes que celles dont il jouissait en ce moment.

La voix de Rosenblutt, cette voix céleste qui n'avait rien du timbre ordinaire des enfans de son âge, cette voix mystique, l'étonnait. Courbé sous cette musique imposante, l'archidiacre était plongé dans un monde de pensées, lorsque Fleischmann, en descendant des orgues, le tira brusquement de ses réflexions.

| — J'ai à vous parler, lui dit-il.

— À moi? dit Fleischmann.

— Oui; venez avec moi au presbytère.

— Vous avez entendu ce morceau? dit Fleisch-

mann.

— C'est la première fois que je me suis senti aussi ‘ému par la musique.

— Vous autres Français, reprit l’organiste, vous n’en-

tendez rien à la musique religieuse. Ah! si vous connaissiez tous nos grands maîtres.

Ils étaient arrivés à la porte de la maîtrise.

— Je reste à jouer dans le jardin, dit Rosenblutt.

— Oui, et sois sage, Je ne serai pas long à revenir.

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