‹ Chien-Caillou (volume 2)Chapitre 2 sur 62 · INVENTAIRE · texte numérisé non relu

INVENTAIRE

Chien-Caïllou demeurait dans la rue des Noyers. C’est aux environs de la place Maubert, un quartier où l'on a souvent faim. Il louait au septième étage une petite

chambre de 40 francs. Voulez-vous savoir ce qu'est un logis de 40 francs par an?

On entrait dans cette chambre, c’est-à-dire, on n’entrait pas dans cette chambre, mais dans le lit ou sur une échelle. Le lit prenait les deux tiers de la place, l'échelle l’autre tiers. Le lit était à gauche s’enfonçant sous le toit : un lit avec une couverture douteuse; des draps, qui, à force de raccommodages, ne formaient plus qu’une vaste reprise. Les draps couvraient à peu près un matelas d’une maigreur de lévrier. Ce pauvre matelas, qui dans un temps avait contenu de Ia laine, la misère l’avait converti en paillasse. Un jour une poignée enlevée à propos pour dîner, un autre jour une poignée pour déjeuner, avaient fait vivre Chien-Caillou un mois du matelas, et il trouva tout aussi bon de dormir sur la paille, quand il fut forcé de remplacer la laine.

Pour l'échelle, c'était là un meuble de la plus heureuse invention. Une table aurait gêné ; une commode n'aurait pu tenir dans la mansarde, en raison de l’angle formé par le toit; un secrétaire était un meuble trop fastueux ; — au lieu que l'échelle, d’allure solide, avec ses marches plates, servait d’étagère portant le plus étrange mobilier.

Dans l’origine, son principal but avait été de conduire à la fenêtre. La fenêtre était un trou pratiqué dans le toit, ne pouvant donner passage à la tête, maïs destiné à renouveler l’air.

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Sur le premier échelon demeurait un lapin blanc, tranquille, réfléchissant et semblant très-satisfait de sa vie de torpeur. Le second échelon portait une brosse, quelques planches de cuivre ; le troisième, une boîte de bois blanc contenant du fil, des épingles, des aiguilles emmanchées dans du bois, un pot de cirage ; le quatrième, un carton ventru d’où sortaient du papier blanc, des estampes, etc.

Rien aux murs qu’une estampe, la Descente de croix

gravée par Rembrandt, non pas de celles qui traînent sur les quais, abominables contrefaçons à quinze sous, , mais une épreuve de maître. Cette estampe de 200 francs au milieu de ce mobilier boiteux disait toute la vie de Chien-Caillou.

Chien-Caillou était de cette race de bohômes malheureux qui restent toute leur vie bohêmes. Son père ‘était un ouvrier tanneur du faubourg Saint-Marceau. Chien- Caillou apprit la tannerie ; le métier lui déplut et il se mit à colorier des images pour la rue Saint-Jacques. Un jour son père le battit, et il s'enfuit, heureux de rencontrer un groupe de rapins qui voulurent bien l’admettre dans leur société. Il n’avait que dix ans. Il dessinait d’une façon si naïve, qu'on accrochait toutes ses œuvres dans l'atelier.

Ce fut alors qu'on lui donna le sobriquet de Chien- . Caillou. Il ne sut jamais pour quelle raison, ses amis non plus ; les rapins ne sont pas fortsen étymologies.

Le surnom lui resta. Il songea à faire de la gravure,

a =. ON CHIEN-CAILLOU mais la gravure ressemblait à ses dessins : c'était quelque chose d'allemand primitif, de gothique, de naïf et de religieux, qui donnait à rire-à tout l'atelier. Chien-Caillou, fatigué d'être toujours goguenardé, quitta ses amis et ne reparut plus. Il s'installa rue des Noyers, dans la chambre à 40 francs ; et il était encore couché, son pantalon, son gilet, sa casquette, lui servant d'édredon et de couvre pieds, suivant l'habitude des pauvres gens.

A huit heures, il s’éveilla et appela son lapin : — Eh! eh! Petiot, arrive ici.

Petiot, à cette voix amie, dressa les oreilles, descendit de son étage élevé, prit mille précautions, évitant de déranger sur son passage la brosse, la boîte aux outils, et sauta tout doucement sur le lit. Chien-Caillou l’embrassa sur le nez et le mit réchauffer sous les couvertures. Car il aimait son lapin plus que Pélisson son araignée.

— Attends, dit-il à Petiot, je vais chercher à manger; nous avons faim, pas vrai?

Il grimpa en chemise à son échelle, prit dans la boîte un gros morceau de pain dur, quelques carottes, et revint se fourrer dans les draps. Jamais repas ne fut pris avec plus d’avidité que celui-là. Si Petiot avait un faible pour les carottes, son maître ne les aimait pas moins. Le pain était bien dur, il est vrai, mais on est jeune et on a faim,

CHIEN-CAILLOU à "9

= Ah! Petiot, dit-il, quand nous aurons notre bateau!... »

Le lapin, qui semblaït comprendre tout ce que cette phrase contenait de béatitudes futures, vint se frotter le dos contre son maître, en manière de caresse.

— Allons, Petiot, nous allons travailler.

Chien-Caillou se leva, passa son pantalon, frangé au bas comme un châle, et prit une planche de cuivre commencée. Puis il emmancha une aiguille dans un mor- ceau de bois, et s’assit sur le lit.

— Pendant ce travail, la figure du graveur s’illumina d’un rayon qui prouvait que son travail n'était pas tout matériel et que sa pensée passait dans son burin. Il travailla ainsi quatre heures. Sa planche esquissée, Chien-Caillou endossa un misérable paletot et sortit après avoir embrassé son lapin.

— Mon voisin, dit une jolie voix musicale qui partait d’une mansarde voisine. entrez un moment, qu'on vous parle.

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