OU L'ON YOIT QUE L'HISTOIRE DE MADAME PUTIPHAR N’EST PAS UN CONTE
Le lendemain, Sylvius alla chez Théodore ; Clémence et Adèle s’y trouvaient.
__ — Si nous allions promener sous les Ormes ? demanda Théodore.
— Oui, répondirent-elles.
La promenade des Ormes entoure d’une ceinture la petite ville de L***, perchée sur la montagne comme un nid d’aigle sur un rocher. De jour, on y rencontre quelques bourgeois qui s'inquiètent beaucoup sile vent vient de Saint-Quentin ou de Reims; mais les soirs d'été, elle est beaucoup plus fréquentée. Des ombres doubles,
88 CHIEN-CAILLOU parlant bas, errent vaguement, en s’attachant à ne pas rencontrer d’autres ombres. Ce soir-là, Sylvius était sur un banc de pierre, près de Clémence ; de cet endroit, qu'on appelle la Pointe, parce que la montagne forme là un angle et domine la vallée, on entend le bavardage des grenouilles, qui tiennent des conférences le long des marais avant de s'endormir. Sylvius s’inquiétait beaucoup plus de la campagne et des bruits vagues de la nature que de Clémence; il lui parlait, mais sans essayer la moindre galanterie. Il eût préféré avaler des sabres ! Clémence se montrait résignée à ses malencontreux discours, où elle ne trouvait pas le plus petit brin d'amour. Elle riait quand son amant disait quelque plaisanterie qu’elle ne comprenait pas.
Ces promenades continuèrent ainsi pendant trois semaines.
Il faut en finir. dit un jour Théodore à son ami; tu viendras demain chez moi avec Clémence. Elle se plaint à Adèle de ton peu de galanterie ; je n’ai jamais vu de garçon tel que toi.
— J'irai, dit Sylvius.
Le jeudi, Sylvius alla attendre Clémence à la porte de l'atelier de couture, et tous deux se rendirent au lieu indiqué. Théodore avait bien fait les choses. Un petit souper était préparé. Au dehors, la pluie battait les vitres et le feu rayonnait dans l’âtre.
Les deux amants se mirent à table avec les meilleures dispositions, — dans un fauteuil. En homme qui com-
prend les délicatesses de l'amour, Théodore n'avait servi qu'un verre, qu'un couvert et qu'un plat. Clémence, peu habituée à pareil festin, fut gourmande comme une chatte. Sylvius était aimable ! — Il ouvrit les deux battants des portes de son esprit. Pour la première fois il osa tutoyer Clémence. Il était tout étonné de sa hardiesse, ne pensant plus aux bouteilles qui avaient le corps vide.
— M'aimes-tu, Clémence ? dit-il tout à coup.
La conversation était montée à un diapason convenable, il n’y avait qu’à continuer ; mais Sylvius fit comme les gens qui grimpent à une échelle très-élevée : il leur reste à monter deux ou trois échelons, ils vont arriver au but. Tout à coup le vertige les prend, ils tombent. Sylvius secoua ses cheveux, se dégagea de l’unique fauteuil, prit une chaise et se plongea la tête dans les mains. Clémence, tout habituée qu'elle était aux façons originales de son amant, se leva tout à coup :
— Minuit, dit-elle d’un ton vexé, il faut que je m'en aille. Tu as tant fait que ma mère va me donner ur galop.
Elle remit son bonnet et pria Sylvius de la recon:duire. |
— Je ne t'aurais jamais cru comme ça, fit-elle d’ur air boudeur.
— Comme quoi? demanda Sylvius.
Théodore, eatendant parler, vint à leur rencontre.
— Eh bien? dit-il tout bas à Sylvius.
Sylvius fit entendre un grognement équivoque et emmena Clémence au plus vite. En se couchant, il se | donna douze coups de poing sur la poitrine.
— Qu'ai-je fait? Comment oserai-je me présenter désormais devant elle ? Non, on ne se conduit pas ainsi.
Le lendemain il courut chez son ami :
— Tu t'es conduit en enfant, dit Théodore.
— Ah bah!
— Clémence s’est plaïnte à Adèle.
— Mon cher Théodore, Crébillon fils a dit : L'amour languit dans les plaisirs, et quand les désirs ne sont pas dans la partie, il lui reste bien peu de chose.
— Tu es bien heureux d’avoir lu cela cette nuit pour venir me le débiter,
— Je ne l’ai pas lu cette nuit.
— Je te demande compte de mon souper, A quoi a-t-il servi ?
— Clémence a beaucoup mangé.
— Je le sais bien. Il n’y a rien à faire de toi. Tu as
dix ans, mets un bourrelet.
= — Théodore, je me fâcherai. |
— Non pas, je t'aime trop pour cela ; maïs vois les conséquences de ta conduite. Clémence ne connaît pas les maximes de Crébillon fils ; tu l’ennuies, elle se racgommode aujourd’hui avec Renard qui commençait à devenir jaloux detoi.
— Au diable les femmes! dit Sylvius en s’en allant tout furieux.