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L'HOTEL DE LA RUE DES JEUNEURS

Une partie des commissaires-priseurs qui jadis formaient une corporation très-unie, abandonna, il y a quelques années, l'hôtel de la place de la Bourse, spécialement affecté aux ventes publiques.

Les commissaires-priseurs opposants fondèrent, à deux pas de cet hôtel, une maison de concurrence active, qui prit le nom de la rue, et que les marchands et le public connurent sous le titre d'Hôtel de la rue des Jeüneurs.

On arrive aux salles de vente par un long vestibule couvert qui donne sur une cour. À gauche de cette cour est un hangard sous lequel sont entassés les objets vendus, que les garçons de l'hôtel lient et emballent pour les porter à leurs nouveaux propriétaires,

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Les salles de vente sont exhaussées du sol par trois marches menant à une porte de boïs à deux battants, lorsque les ventes sont suspendues : deux fausses portes en damas rouge, indiquent aux visiteurs que les ventes sont reprises.

A droite, en entrant, sont trois grandes salles latérales où se vendent des meubles, des tapis et des objets d'art; la quatrième salle du fond, plus grande, mieux éclairée, sert en général aux expositions de tableaux.

A la porte de la salle, des groupes de curieux lisaient une affiche ainsi conçue :

« Vente après le décès de M. Bigot, ancien avoué, les 23 et 24 novembre 1840, à deux heures de l'après-midi, et jours suivants :

« D'une magnifique collection de tableaux anciens et modernes, principalement de l’école espagnole.

« Miniatures, objets de curiosité, tels que meubles, coffres en marqueterie, écaille et bois de rose, bronze, porcelaines de Sèvres, de Chine, du Japon, de Saxe, ivoires et bois sculptés, boîtes à bas-reliefs en argent repoussé et ciselé, objets d'ivoire et pierre dure, bustes en marbre, armes, vitraux suisses anciens et verres de Suisse, émaux de Limoges, terres de Bernard de Palissy et Fuenza, etc.

« Superbes tableaux de Murillo, Velasquez, Claude Coello, Alonzo Cano, Zurbaran, Ariemons, Pierre Francione, don François de Solis, Arellano, Alvarez de Nava,

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Antolinez, François de Sarabia, Hores Saguiere, Fernandez de Guadeloupe, Laurent Alvarez, Amaya, Villacis, Sébastien Ninoz, don Munoz de Guevara, Sevilla Romero d'Escalante, Jean d’Arevalo, Joseph Leonardo. Arias Fernandez, Cuevas, Manuel Acevedo, Michel d'Aguila, Martinez, Arjona, Santo Domingo, Ferdinand Gallegos, Jean de Valdes Léal, Barthelemi Perez, Greco, Gonzalès de la Vega, etc.

« Les adjudicataires payeront 5 centimes par franc.

« Me Gallet, commissaire-priseur, rue du Faubourg- Montmartre, 23, assisté de M. Chinon, expert, rue des Saints-Pères, 15. »

Il était une heure de l'après-midi, et la foule se pressait dans les corridors, quoique la vente ne fût annoncée que pour deux heures; mais cette exposition offrait aux amateurs et aux artistes un plus grand intérêt que les ventes accoutumées.

Les tableaux espagnols sont rares à Paris; si l’on excepte le musée espagnol du Louvre, la galerie du maréchal Soult, que peu de personnes ont visitée, et la galerie Aguado, aujourd’hui dispersée en Angleterre, en Russie, en France, il est difficile de trouver une toile espagnole dans les collections particulières.

Nous avons longtemps vécu en France sans nous douter qu'il existât une école de peinture en Espagne ; et sans l’heureuse mission du baron Taylor, nous en serions encore à nous contenter du Pouilleux de Murillo qui se

trouve dans la galerie italienne, et qui ne peut que donner une fausse idée, de la riche école qui a produit Vélasquez, Zurbaran, Ribeira, Cano, le Greco, Goya, et tant d’autres grands peintres.

Les artistes formaient la majorité de cette foule. L'école espagnole n’a pas encore pris racine chez les amateurs qui s’enthousiasment volontiers et dépensent des sommes fabuleuses pour un Watteau, pour un Teniers, mais qui ont peur d’un Zurbaran.

Les amateurs sont guidés dans cette répulsion partrois motifs. Ils n'aiment pas les grands tableaux, et l’école espagnole a peu produit de tableaux de genre. D’un autre côté, les motifs de ces peintures sont trop cruels ou trop sanglants pour les admirateurs des bergerades de Boucher et des blaireauteries familières de Gérard Dow. Enfin, la peinture espagnole, d’un réalisme si saisissant, si vrai, ne peut pas plaire dans un pays dont les représentants à l'étranger sont MM. Duval le Camus père, Lepoitevin, Lapito, et où les cinq sixièmes de la nation insultent au génie de M. Eugène Delacroix.

Les artistes étaient donc venus en foule assister aux derniers moments de cette collection, remarquable en ce sens qu'elle faisait connaître des noms et des œuvres de peintres espagnols qui n'existent pas sur le catalogue du Musée du Louvre.

Les marchands de tableaux s'étaient assis sur les bancs de bois autouc de la table circulaire où l’on étale les objets à l'enchère. Ges hancs sont les places privilé-

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giées, attendu qu'il est facile de voir tous les objets en vente, qu'on peut les toucher tous, et examiner rapidement si une fente, un accroc, des repeints, n’ont pas réparé l'irréparable outrage dont les tableaux, les porcelaines et les ivoires sont si souvent entachés.

Dans la salle, cinq ou six artistes s'étaient groupés de façon à masquer un de leurs amis qui dessinait une singulière figure, fort occupée à regarder un tableau. — Ce doit être, dit l’un des artistes, un amateur.

— Non, répondit un autre, il a un habit. Un amateur n’a jamais d'habits; s’il en a, ils servent à habiller les porte-manteaux. L’amateur, comme le bibliophile, jouit d’une redingote recélant des poches où vont s’engouffrer livres, statuettes et tout objet d'art petit et non fragile.

— Alors, c’est un peintre en miniature : à coup sûr, il a vieilli dans cet art intéressant, et il demeure galerie de Valois, au Palais-Royal.

— Pas davantage : un peintre en miniature deviendrait fou devant un tableau espagnol... Tenez, ce bonhomme a l'air de s’y connaître, il vient de cracher surla toile,

— ;l a craché, dit un autre, c’est un marchand de tableaux.

— Oh ! que vous n’y entendez rien! dit à son tour le dessinateur. Regardez ces marchands attablés : ils sont tous gros et rouges, avec des habits aussi sales qu’un portrait de famille dans un grenier. Ils sont grossiers et mal emhouchés, vos marchands; et cet original a de

CHIEN-CAILLOU fort bonnes manières, malgré son habit noir qu'on dirait tissé par une araignée.

— Eh bien ! profond observateur, dis-nous la profession, l’âge et la demeure de cet homme ?

— Si j'étais madame Clément, l’auteur du Corbeau sanglant, dit le peintre, et que j'eusse eu l'honneur de succéder à mademoiselle Lenormand, je pourrais vous faire croire à ma science ; mais j'avoue que cet homme me déroute. Il a un œil vairon qui exerce une grande influence sur la physionomie.

— Et le nez une vrille ! Ce nez-là percerait une planche.

— Avez-vous remarqué, dit le dessinateur, les chairs du cou, qui semblent un paquet de cordes naturelles pour le pendre ; et ces cheveux plats et gris qu’on dirait appartenir à un général de l’armée d'Italie?

— Il a des mains, dit un autre, d’avare ou de violoniste éreinté.

— Voyez-vous le dandinement du corps, une manie particulière aux bêtes enfermées et aux idiots? répliqua le dessinateur. Cet homme-là, je le connais, je me le rappelle maintenant...

— Bah! s’écrièrent les artistes, curieux de vérifier leurs observations.

Le peintre enferma dans un carton son croquis terminé, et dit à ses amis:

— J'ai rencontré cet original dans un roman d'Hoffmann.

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