‹ Chien-Caillou (volume 2)Chapitre 45 sur 62 · DÉSAPPOINTEMENT DE PIGOREAU · texte numérisé non relu

DÉSAPPOINTEMENT DE PIGOREAU

— Monsieur Pigoreau, dit Antoine en surprenant au saut du litle brave marchand de tableaux, vous ne savez pas la nouvelle.

— Comment veux-tu que je sache ? je m'éveille.

— Crochard est mort cette nuit d’une attaque d’apoplexie.

— Eh bien, mon garçon, que veux-tu, nous sommes tous mortels. C’est le bon Dieu qui le punit de m’avoir si indignement floué hier soir. À propos, nous allons ce matin toucher les pistoles de ce bon monsieur dom Géronias. -

Pigoreau s’habilla et partit avec Antoine. Tout le long de la route, Pigoreau se livra à d’aimables plaisanteries sur les fantaisies de l’Esgagnol.

— Monsieur, lui dit-on à l'hôtel, n'est-ce pas vous qui vous appelez M. Pigoreau ?

— C'est lui-même, répondit-il facétieusement.

— Il ya une lettre pour vous. Monsieur a défendu de laisser monter ce matin.

— Une lettre... dit Pigoreau. Voyons, Antoine, toi qui as de bons yeux, lis-nous un peu ça.

Antoine lut :

« Monsieur,

« Quand vous ouvrirez ce papier, je n'existerai plus... »

| — Ah! s’écria Pigoreau, dom Géronias est mort. Vite, allez voir!.…

| Deux domestiques coururent à la chambre de l’Espagnol ; Pigoreau les suivait de près ; on frappa et on appela dom Géronias sans obtenir de réponse.

— Enfonçons la porte, dit Antoine.

Les domestiques jetèrent sans grand'peine la porte en dedans ; tous purent apercevoir le corps du suicidé, dont les jambes étaient éclairées par un rayon de soleil.

Les instincts du marchand de tableaux prirent le dessus sur Pigoreau, qui n’aperçut qu’une chose :

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— Il a crevé le Fuenzès ! s’écria-t-il.

Pendant qu’on allait chercher le commissaire de police pour constater le suicide, Antoine et Pigoreau descendirent dans la cour de l'hôtel et continuèrent à lire les dernières volontés du mourant.

«Ne m'en voulez pas, monsieur Pigoreau, de vous « faire perdre quelque argent... »

— Dix mille francs! soupira le marchan detableaux.

« Et remerciez le ciel de ne pas avoir acheté cette « toile : elle était mortelle. Tous ceux qui l’ont possédée «entre leurs maïns, seulement quelques instants, de- « vaient mourir de mort violente, »

— C'est pourtant vrai, dit Pigoreau un peu consolé.

« Moi seul, je savais ce terrible secret ; c’est ce qui « m'a obligé de quitter mon pays pour empêcher de nom- « breux malheurs. J'ai fait tout ce que j'ai pu pour « soustraire M. Bigot à son malheureux sort ; mais mon « acharnement à la possession du tableau a produit des « résultats contraires à ceux que j'espérais. Priez pour « le pauvre encadreur, dont la mort vous est expliquée « maïntenant ; priez encore pour l'infortuné marchand « que vous aviez pris pour entremetteur, et qui ne pas- « sera pas la nuit."»

— Ah! mon Dieu, s’écria Pigoreau, c’est le diable que

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cet Espagnol, un enchanteur. Quoi ! il a pronostiqué la mort de Crochard |

« Vous irez trouver un prêtre espagnol et vous lui ra- « conterez ma mort. Si l’Église refuse des prières à un « suicidé, mon compatriote fera son devoir pour donner « le repos à l’âme du faux dom Géronias qui n’est autre « que le peintre.

« FUENZÈS. »

— J'en perdrai la tête, dit Pigoreau.. Antoine, dans ton intérêt, souviens-toi qu'il ne faut jamais avoir thez toi un tableau espagnol. C'est tous sorciers, ees gens-là.

LES NOIRAU

coûP D'OËIL SUR L'ÉPICÉRIE

Tous les Soissonhais ont connu Noirau, alors qu'il était épicier, rue des Rats. Parlez de Noireau en passant à Soissons, et tout le monde dira : — Ah! Noirau, je crois bien! qui avait épousé une demoiselle Griffin, la fille d’un huissier, C'était un homme qui vendait de bon café, etc., etc. |

Avec ces simples renseignements, on peut encore se figurer Noirau épicier en 1822, c’est-à-dire un homme gros, court et rougeaud, ce que la province appelle un homme puissant, un mot qui en dit plus que deux pages de physionomie. De mœurs pures, quoique ayant l’oreille rubiconde : quant à son moral, pourquoi en pare

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a ler? Les pratiques aimaient à voir l’épicier servir ; il pesait le sucre recta. Ce n'est pas Noirau qui aurait inventé d'influencer à son avantage l'aiguille de la balance, — un moyen frauduleux dont a été obligé de se servir le commerçant actuel, en raison de la cherté des fonds de boutique et du bon marché des marchandises. Aujourd'hui, on parle encore à Soissons de la bonté du café de Noirau. La ville entière se fournissait chez lui ; les pratiques achetaient leur café moulu, immense éloge et en même temps immense confiance qu’il n’a pas été donné à l’épicerie moderne de conserver. |

Tous les matins à sept heures, on pouvait voir Noirau en veste grise et en tablier bleu, dont le cordon essayait, mais en vain, de mettre un frein à la fureur croissante de l'abdomen. C'était un spectacle plein d'intérêt que Noirau sur le pas de sa porte, brûlant luimême son café ayec impatience, avec sollicitude, avec amour. Il fallait l’observer, chauffant son four avec pré-

caution, l’ouvrant de temps en temps, jetant un coup.

d'œil d'artiste sur les résultats de la cuisson ; après cette opération, il le broyait lui-même. A huit heures, les ménagères arrivaient, questionnaient le brave homme, et cherchaient à surprendre son secret. Noirau n'avait aucun secret pour la cuisson de son café. Le Tout ça, voyez-vous, disait-il, dépend de la direction. % Madame Noirau, née Anémone Griffin, marquait qua-

rante-deux hivers; petite, maigre, rechignée, sourire |

CHIEN-CAILLOU De

fallacieux sur les lèvres, — sourire de boutique, — ce qui ne l’'empêchait pas de dire sèchement aux pratiques qui trop marchandaient : | — Eh bien madame, vous pouvez aller ailleurs ; Dieu merci, nous sommes connus et nous ne surfaisons pas de ça. — Ce disant, elle faisait claquer l’ongle contre ses incisives et tournait le dos. Assez bonne femme au fond, mais essentiellement dominatrice et criarde, travailleuse à l'excès, elle trouvait le moyen de servir ses pratiques, tricoter, farfouiller et raccommoder les nippes et chausses du bon Noirau.

| Madame Noirau s'était adjoint, à son entrée en ménage, comme servante, Toinon, grosse Flamande qui servait depuis quinze ans les époux et qui faisait presque partie de la famille. Jadis, haute en couleur et belle femme, Toinon avait eu fort à faire, disait-elle, pour mettre sa vertu à l'abri des laquais du voisinage. Par malheur, de sa beauté il ne lui était resté que deux zrandes dents, spécimens de la magnificence des défuntes, et qui semblaient ayoir grandi de l'absence de leurs compagnes.

La sœur de madame Noiïrau était partie pour l'Amérique, laissant son jeune fils confié aux soins des Noirau. Le petit Hugues, aussitôt qu’il eut atteint ses neuf ans, — appelés l’âge de la raison, — fut mis au séminaire. La Noirau prétendait qu'il ne faisait que tousiller dans la boutique, et que cet enfant deviendrait un diable find,

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Bien des fois, lorsque tout sommeillait et que les deux époux reposaient dans le lit commun, ils avaient fait des rêves de retraite et pensé à se faire rRENTIERS, le nec plus ultra des commerçants, mot qui les aiguillonne, qui les tracasse, et qui n’est qu'un mirage où la réalité est bien au-dessous des espérances. — Non point que le commerce leur fût désagréable ; l’épicerie avait son charme ; on n'avait pas encore attaché à ce mot d’Épi- CIER le fameux synonyme importé par la révolution de Juillet et mis en vogue par la littérature et surtout par les artistes. Un épicier d’alors était considéré toujours] vertueux, ayant sa stalle à l’église; et lorsqu'il se retirait, il passait dans un certain monde pour avoir du foin dans ses bottes ; il entrait dans cette classe si curieuse des bourgeois.

Les Noïirau avaient placé 30,000 francs chez Me Dumoulin le notaire, lorsqu'une demoiselle Ducroquet, vieille célibataire et leur parente assez éloignée, mourut en leur laissant une vingtaine de mille francs et une maison. Après maints colloques assez vifs, la Noirau décida qu’on pouvait se retirer des affaires. Noirau quitta sa boutique (on dit même qu’il pleura) après l’avoir vendue à un jeune homme auquel il promit de venir donner des conseils.

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