‹ Chien-Caillou (volume 2)Chapitre 46 sur 62 · LA MAISON DE BOIS · texte numérisé non relu

LA MAISON DE BOIS

Peut-être les voyageurs auront-ils remarqué, à Soissons, dans la rue Saint-Christophe, une maison de bois du moyen-âge, qui aujourd'hui a été démolie et trans- | portée dans le parc d’un riche propriétaire du Laonnois. Le temps y avait imprimé un ton bitumineux, chaud et vigoureux qui indique, selon le dire des gens du pays, une maison qui n'est pas bâtie que d'hier. Le premier étage en saillie, formant auvent, s’avançait de près d’un demi-mètre sur la rue, soutenu par des poutres appelées corbeaux en architecture ; ces corbeaux sont ornés de sculptures d’une naïveté charmante, malheureusement dégradées ‘par le temps. Le second étage ressemblait assez à une boîte assise par la moitié sur le premier étage : il touchait presque à la maison d’en face, et semblait un curieux qui regarde chez son voisin. Des bandes de boïs recouvertes d’ardoises sillonnaient la façade. Inutile d’ajouter que la maison est couronnée d’un pignon. C'était la maison de feu mademoiselle Ducroquet,

En emménageant dans la maison de bois, Noirau, qui ne savait que faire de son temps, eût bien voulu chancer la distribution de quelques appartements, mais sa femme s'y opposa. :

— Je n’entends pas tout ça; vois-tu, monsieur Noirau, tu as la passion du désordre. C’est ça ! mettre ici des ouvriers, des paresseux qui n’en finiront jamais.

— Comme tu voudras, dit le bonhomme.

Le salon était entièrement meublé à la Louis XV, vieux meubles de Boule, en marqueterie, en bois de rose, pastels, pendule rococo, toutes choses qui eurent une immense valeur huit ans plus tard. "4 — Dis donc, monsieur Noirau, il faudra nous défaire de toutes ces friperies-là, je ne peux pas demeurer dans un pareik taudis.

Noirau répondit à cela son éternel : « Her tu voudras, » entassa le tout dans une mansarde, et fit remplacer les prétendues friperies par un meuble en acajou, le rêve de son épouse. Le jour où tout fut fini, la Noirau embrassa son mari. De l’acajou ! du véritable acajou ! il y avait de quoi humilier toutes ces dames ! Il fut donc question de donner une soirée d’apparat, le seul moyen de déployer tout le luxe de l'acajou. Vingt-cinq pcrsonnes furent invitées, les plus considérables de la vile; on remarquait entre autres M. d’Atremencourt, président du tribunal; M. Parfait, le percepteur ; Dumoulin, un petit notaire au début, qui avait réglé la succession Ducroquet ; le licutenant de gendarmerie, un

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des plus beaux hommes de Soissons: la dame de M. l’adjoint, faisant les fonctions de maire, enfin toutes les notabilités du pays.

Le dîner fini, la société passa dans le salon acajou, qui émerveilla les convives. M. d’Autremencourt proposa à Noirau, ainsi qu'à M. Parfait et au lieutenant de gendarmerie, une partie de la bte ombrée à un sou la fiche. Les yeux de la Noirau étincelèrent lorsqu'elle entendit parler d’un enjeu aussi considérable.

— Tu te crois donc millionnaire ? dit-elle bas à Noirau.

— Ah! bah, fit le Noirau qui avait une pointe de vin ce soir-là, nous n'en mourrons pas.

Noirau perdit six livres dix sous; M. d'Autremen-

court, le président, qui passait pour avoir beau jeu ruina tous ses adversaires. Onze heures arrivées, chacun s’en retourna précédé d'un domestique Due le falot.

Ce n'était pas sans intention que la Noirau avait offert son dîner à de si hauts personnages : elle était ambitieuse. Marchande, elle avait envié la position des rentiers : rentière, il lui fallait des dignités, sinon pour elle, au moins pour son mari. Elle aurait voulu voir Noirau conseiller municipal, dignité assez enviée dans la province. Mais son mari n'était pas l’homme qu’elle désirait ; il eut fallu se remuer, intriguer tant soit peu. Puis le lendemain du repas, en faisant sa tournée au marché, elle s’aperçut que chacun lui faisait froide mine, et elle changea ses haiteries.

Cependant Noïirau commençait à s’ennuyer n'avoir de rien à faire ; il montait d’un étage à un autre, descendait dans le jardin, allait se proméner ; mais tout cela ne lui rendait pas son ancienne vie de commerçant, vie sans cesse agitée par les chalands. Sa seule occupation était de brûler et de moudre ce café qui lui avait valu une si grande réputation. Il voulut s'abonner av Constitutionnel, journal qui remuait la France de 1824; mais madame Noirau, fort dévote, s’y opposa. Un jour, en ayant aperçu un numéro, elle dit qu’elle ne concevait pas comment le roi ne faisait pas embarquer pour les colonies les gens qui écrivaient de pareilles choses.

— N'en fais pas entrer un ici, monsieur Noirau, j8 le brûle à l’instant,cria-t-elle.

Enfin, ennuyée de l'avoir toujours sur ses talons, elle lui fit avoir une place de marguiller à la paroisse, poste . élevé qu'on ne donnait qu'aux gens à bonnes doctrines. Trois ans se passèrent ainsi. |

Noirau, qui n’émettait pas souvent ses opinions, dit un jour à sa femme :

— Si nous retirions Hugues du séminaire ; il parai- {rait qu’il n’a pas beaucoup de dispositions.

— C'est un paresseux, répondit la Noirau.

— Après ça, à cet âge-là.…

— Comment, monsieur, à cet âge-là ! mais il court sur ses seize ans. |

— Où le mettrons-nous ?

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— Ne peux-tu pas le faire entrer chez M. Grenouillet, ton avoué ?

— C’est une assez bonne partie, en effet ; nous verrons - cela.

… Il n’y a pas de nous verrons cela ; vous êtes toujours à lanterner. Tiens, monsieur Noirau, qu'il sorte du séminaire tout de suite, ce sera plus tôt fini,

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