‹ Chien-Caillou (volume 2)Chapitre 53 sur 62 · VIIT LA FILLE DU BOULANGER · texte numérisé non relu

VIIT LA FILLE DU BOULANGER

En face de la maison de bois demeurait le boulanger Compain, qui fournissait les Noirau, ses voisins. Sa fille Rosette portait le pain et allait marquer les tailles chez ses pratiques, Hugues la voyait tous les jours chez son oncle : sans se rendre compte de ce qui se pa--"it en lui, il était tout timide à son aspect, rougissait quoiqu'il l'eût connue fort jeune, et s’éloignait à son arrivée ; il montait à sa chambre et s’étonnait de se trouver tout pensif, réfléchissant, — à quoi ? c’est ce qu'il n'aurait pu dire. Sa main prenait un crayon machinalement et dessinait des figures de jeunes filles, sans penser à la ressemblance de Rosette qui s’attachait à chaque coup de crayon. |

Depuis trois mois que Triégler était parti, madame Noirau n'avait plus pensé à la fameuse scène qui avait presque couronné le départ de l'artiste. Mais Hugues poursuivait son idée ; levé tous Les jours à cinq heures

du matin, il dessinait sans relâche, aidé des conseils que Triégler lui avait donnés. En rentrant de son étude, il se mettait bravement à sa petite table et travaillait encore. Un soir qu'il dessinait, Rosette apparut à sa fenêtre. Sa ravissante figure, encadrée par les plantes qui grimpaient le long de la muraille, faisait tableau tout naturellement. C'était une jeune fille de seize ans, toute rieuse, qui avait cependant remarqué l'espèce d'émotion que causait sa présence à Hugues. Elle regardait ce qu’on appelle les passants en province, c’est-à-dire un chat poursuivi par les gamins, une hirondelle qui regagne son nid. Rosette prit sans s’en douter une pose si coquette que Hugues, croyant qu'on ne le voyait point, après l’avoir contemplée sournoisement, la dessina. La malicieuse Rosette, qui devinait, fit mine de se retirer; il sembla tout à coup à Hugues que son bonheur s'évanouissait; il vint lui-même s’accouder à sa fenêtre, persuadé qu'elle était partie, regardant avec délices la petite chambre, la chaise, le tricot ; mais Rosette revint tout à coup en souriant de sa petite ruse, et surtout de la mine embarrassée de Hugues, dont la figure s’empourprait.

— Bonjour, Hugues, dit-elle ; vous dessinez ?

— Mais... oui... mademoiselle.

— Appelez-moi donc Rosette tout court ; on dirait que vous avez peur de moi. Nous sommes de vieilles connaissances cependant ; est-ce que vous ne vous rappelez plus que nous allions ensemble à l’école ?

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— Si, Rosette, répondit Hugues tout troublé.

— Eh bien, pourquoi ne me parlez-vous jamais ? ditelle en riant.

— Je ne sais pourquoi, Rosette, mais vous avez changé tout d’un coup pour moi. Nous nous sommes connus enfants, et, en sortant du séminaire, je vous ai retrouvée grande... Je n’osais plus...

— C'est juste; j'oubliais que l’on ne parle pas aux femmes dans les séminaires. Mais puisque nous nous sommes raccommodés, vous me parlerez maintenant, n'est-ce pas ?

— Oui, Rosette ; et, pour vous le prouver, je voudrais vous demander quelquerchose, mais quelque chose. je n’oserai jamais vous le dire.

— Mon Dieu, c’est donc bien grave?

— Non, je n’oserai jamais.

— Allons done, dit-elle en faisant une petite moue ravissante.

— Je voudrais faire votre portrait.

— Oh! que je suis contente ! Je m'en vais mettre une

autre robe.

— Nori, s’il vous plaît, vous resterez telle que vous étiez tout à l'heure. 1

— Ah! vous me regardiez en-dessous ! .

— Rosette! criale boulanger Compain, descends tout de suite.

— C'est papa qui m'appelle ; à demain !

— À quelle heure?

re

A quatre heures. Adieu ! dit-elle en adressant un sourire à Hugues quifut heureux pour le reste de la Journées

Le lendemain, Rosette vint en toute hâte à sa fenêtre. Hugues commença le dessin ; il s'était arrangé de manière à ce qu'on ne le vît pas de la rue.

— Vous rappelez-vous, lui dit Rosette, que vous m’appeliez votre petite femme, et puis nous faisions la dinette dans un coin, à nous deux ? Comme c'était genul !

— Oui, oui, balbutia Hugues.

— Et quand nous allions jouer dans les granges de mon oncle Godait, à Croy ?.…

Hugues laissa tomber son crayon à ce souvenir ; après sept ans, il se rappelait comme d'hier qu'en jouant à cache-cache, il s'était blotti sous le foin avec Rosette, et qu'un baiser innocentet pur avait duré près d’une heure, dans des extases qu’il n'avait jamais retrouvées.

Le portrait demanda quinze jours : quinze séances pleines de bonheur ! Rosette était impatiente de l'avoir ct ne se contentait pas de voir le croquis que Hugues lui montrait de sa fenêtre.

— Quand vous me le donnerez, lui dit-elle, vous verrez ma surprise, à moi.

— Qu'est-ce que c'est? demanda Hugues.

— Vous Ctes trop curieux, monsieur ; vous le saurez plus tard.

Le pauvre garçon ne dormait plus ; il était amoureux

fou ; 1l ne pensait plus qu'à Rosette : le soir, quandelle se couchait, il cherchait encore à suivre sa forme se dessinant d'une manière indécise sur les rideaux blancs. Lo fatigue finissait par l’endormir. Madame Noiïrau ne l’avail jamais trouvé aussi paresseux.

— Si vous étiez chex des étrangers (un de ses mots favoris), croyez-vous, lui disait-elle, qu’on vous donnerait un valet de chambre pour vous réveiller ? — Allez à votre étude, fainéant !

Mais Hugues, cuirassé d’abord par l'indifférence, l'était encore mieux maintenant par son amour. Quand il eut achevé une copie du portrait, qu’il se réservait, il pensa à l'accompagner d’une lettre. Il en fit vingt brouillons, les recopia, puis les déchira, n’en étant jamais content. Le portrait fut remis sans missive à Rosette, qui serra la main de Hugues en y laissant un petit paquet. Hugues monta toutjoyeux dans sa chambre. « À mon ami Hugues» était écrit sur l’enveloppe ; il hésita d’abord à l'ouvrir: enfin, après avoir déplié lentement le papier, il trouva une charmante bourse qu'il baisa ardemment en songeant que les jolis doigts de Rosette avaient imprégné la soie de leur parfum de jeunesse. Puis, se souvenant qu'il ne l'avait pas remerciée, il lui écrivit :

« Ma chère Rosette,

« Votre bourse m'a fait grand plaisir ; je la gardetai toujours, jusqu'à la mort. Ce sera pour moi un souvenir,

quand je serai loin d'ici; car je veux devenir un grand artiste et je ne peux rester à Soissons. Dites-moi que vous penserez un peu à moi, comme je penserai à vous. Je vous aime, Rosette. Vous souviendrez-vous du pauvre Hugues qui sera malheureux à Paris ? M’aimerezvous un peu ? dites-le-moi et ce sera un talisman qui me fera vaincre tous les obstacles. Je serai si heureux en pensant qu'il y a quelqu'un qui s'intéresse à moi ; car je n’ai personne que vous. Mon père et ma mère sont si loin : ils ne m'écrivent pas... Et plus tard, quand je reviendrai dans ma petite ville, où personne ne me comprend, si vous m’attendez encore... Je n'ose continuer ; j'ai le cœur trop gonflé d'espérance. Répondez-moi un mot, un simple mot que je puisse garder sur mon cœur, je serai si heureux, ma Rosette ! À ce soir ! »

Le billet fut remis à Rosette quand elle vint apporter les tailles chez Noirau ; maïs le soir Hugues attendit vainement que Rosette parût à sa fenêtre ; le lendemain même absence. Huit jours se passèrent ainsi pour Hugues, dans des inquiétudes et des tourments affreux. Son père aurait-il trouvé la lettre ? serait-elle malade ? aurait-elle été fâchée de ce que je lui ai écrit? pensat-il. — Cependant, un soir, comme il allait se coucher, il vit la chambre de son amie éclairée, et Rosette lui fit signe de venir à la fenêtre:

— Mon cher Hugues, lui dit-elle, je crois que mon père nous soupçonne ; il m'empêche d'aller chez voire

oncle. Voilà pourquoi je ne me mets plus à la fenêtre,

— Ah! ma pauvre Rosette ! s’écria Hugues.

— Parlez doucement afin qu'on ne puisse nous entendre ; tous les soirs nous causerons ainsi. Ne m'écrivez plus : votre lettre m'a bien tourmentée. Je ne sais plus à quoije pense toute la journée ; je la relis sans cesse et je pleure. Vous ne m'écrirez plus, n'est-ce pas, Hugues ? promettez-le-moi, dit Rosette d’un ton qui démentait ses paroles. — Je tremble que mon père ne sache tout cela. Est-ce que vous voulez partir bientôt, vilain ?

— Ma chère Rosette, il le faut; mais je reviendrai riche, avec de la gloire, et nous nous marierons.

— Ah ! quel bonheur |

Quelqu'un qui passait dans la rue vint rompre l’entretien.

— À demain ! dit Rosette.

Ces entretiens se continuèrent ainsi pendant un mois, Hugues qui, n'était pas satifait de conversations aussi lointaines, demanda à Rosette un rendez-vous, alléguant qu'il était peu agréable de se parler le soir sans se voir, d’être obligé de se tenir constamment sur le quivive. Rosette, qui, dans son innocence, trouvait cela tout naturel, accorda le rendez-vous sur le Mail. Tous les soirs, les deux jeunes amants se promenaient ensemble mais une voisine, les ayant aperçus, alla prévenir le boulanger que sa fille ferait parler d'elle sion n'y prenait garde. Elle n'avait pas reconnu Hugues ; aussi ne pul-

<08 CIIEN-CATLLOU elle donner à son égard que de vagues renscignements Compain entra dans une extrème fureur.

— Tu vas aller à ta chambre, dit-il à Rosette, et t n’en sortiras de huit jours. Qu'est-ce c’est qu’une déver gondée comme ça, avec son petit air de sainte-nitouche Allez, et si je vous y prends encore, je vous fais entre au couvent.

Rosette s'en alla tout en larmes. Le soir elle se cou cha, non sans penser à Hugues ; puis elle réfléchit qui son père lui avait défendu d’aller se promener sur le Mai) mais que les conversations séparées par la rue ne I étaient pas interdites. Les entretiens à la fenêtre repri

rent leur cours. Cependant l'hiver marchait à grandi pas; on était au mois de décembre, et les conversation entre dix et onze heures du soir devenaient très-froide Hugues voulait partir pour Paris dans le mois de jan! vier : comment ? c’est ce dont il ne s’inquiétait guère! mais c'était une idée arrêtée dans son esprit, et Hugud avait une tête, comme disent les vieilles gens. Seulemer ces conversations, entrecoupées par le froid, Roset! qui ne pouvait plus sortir, son départ prochain, tot ces motifs lui inspirèrent un désir qu’il ne put s’empècht de soumettre à son amie. Il lui écrivit.

« Ma chère Rosctte,

«Je vais partir; nous allons être séparés, héla Quand nous reverrons-nous ? Dieu le sait. Peut-êtt

eee du min Sont».

jamais. — Il y a près de trois mois que nous ne nous sommes vus. J'ai une demande à vous faire, une demande que vous ne me refuserez pas, que vous ne pouvez me refuser. C’est un projet hardi, je le sais ; je l'ai combiné bien des fois la nuit quand je pensais à mon départ inévitable. Il faut que vous me receviez la nuit prochaine dans votre chambre : nos deux fenêtres sont si proche. Il faut que je vous voie encore une fois, une - seule fois. Si vous me refusez, je ne partirai pas, je resterai à Soissons. mais dans un endroit où vous me verrez tout à votre aise, dans un endroit où vous pourrez aller prier sur ma tombe... Ce soir, entre onze heures et minuit, votre père sera endormi, il n’y a rien à craindre : ayez soin de ne pas allumer de chandelle. — Adieu, ma petite femme, pensez bien à ce que je vous écris; ceci est sérieux. Qu'ai-je besoin de la vie, si personne ne s'intéresse à moi ! À quoi bon chercher la gloire, si - personne ne la partage ? Mais j'ai confiance en vous et - vous ne me refuserez pas. Ne me répondez pas : je veil- -lerai cette nuit et je jetterai une pierre contre vos car- - reaux. »

Hugues, après avoir écrit cette lettre, la lança dans - la chambre de Rosette, suivant sa coutume, et retourna préparer tout ce qu'il lui fallait pour ses projets,

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