‹ Chien-Caillou (volume 2)Chapitre 57 sur 62 · TOINON · texte numérisé non relu

TOINON

Hugues resta quelques instants à la porte, réfléchis-

sant à la réception de son oncle et se demandant s’ilne

devait pas reprendre immédiatement la diligence. Enfin il se décida à sonner.

— Mon doux Sauveur! s’écria la grande Toinon en ouvrant la porte, vlà monsieur Hugues... Ah ! tant pis, je l'embrasse. Seigneur! vous v'là un homme... Qu'il est donc grandi et beau garçon !…

— Bonjour, Toinon, dit Hugues qui jugea à propos de couper court à l'enthousiasme de la brave fille. Et Rosette ?

— Il y a bel âge qu’elle est mariée !.. trois jours après que vous êtes parti... Vous voulez voir votre on-

cle, pas vrai? Il n’y est pas, dit-elle en baïissant la

voix. Ah ! quand vous saurez tout !

— Comment, tu sais donc qu'il n’est pas ici ?

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— Doux Jésus, faudrait mieux qu'il y soit, le pauvre cher homme. Je ne lui en veux pas, mais ce n’est pas bien; tout de suite comme ça après la mort de sa femme... lui qui était si rangé, si doux, si brave homme. Ah ! Seigneur |

— Toinon, voyons, dit Hugues; je ne comprends rien à tes discours, explique-toi clairement. Je descends de voiture, je rencontre mon oncle sur le Mail, etil m’a si mal reçu que je repartirai peut-être demain.

— Il faut rester, monsieur Hugues, il faut rester; vous allez voir. Aussitôt que madame est morte, — la pauvre dame, elle est, bien sûr, en paradis bien tranquille, — monsieur Noirau a été comme un fou. Il vous écrivit. Moi, en portant la lettre à la poste, je me dis : M. Hugues arrivera demain. Vous ne veniez point, monsieur s'inquiète de plus en plus, ça dure au moins huit bonnes journées, sans compter les nuits que je l’entendais sangloter à me fendre l’âme... Enfin je lui dis un jour : M. Hugues est peut-être malade, il faudrait voir. — Attendons, qu'il me répond. Sa douleur se passait ; il allait se promener souvent. Vous cornprenez que j'étais contente, moï, de le voir sortir ; ça distrait, au moins... Une nuit, je l’entends sortir par la porte de derrière. Je cours m'habiller tout de suite, je me dis: Le pauvre cher homme pourrait faire un mauvais coup si la douleur le tient toujours. Je regarde dans la rue, impossible de savoir par où il est passé. Me voilà aux cent coups jusqu'à dix heures du matin qu’il n’était pas

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revenu. Enfin il arrive tranquille, et il mange comme un homme qui a faim. Moi je me dis : Il ne faut lui rien dire, le brave homme ; si c’est madame Noirau qui lui revient à l'esprit, ça pourrait le chagriner.. Mais je le guettais ; la seconde nuit, j'avais gardé ma jupe, mon corset, tout, je m'étais étendue seulement sur mon lit... Je l’entends qui marche tout doucement. Il descend dans le jardin, je le suis... Il ferme la porte de derrière, je l’ouvre... Mon Dieu. j'ai peut-être été trop curieuse, pas vrai, monsieur Hugues ?.… — Tu as bien fait, ma bonne Toinon.

— Après ça, c'était pour son bien. Il traverse donc

quelques rues, moi de loin je le suivais. Qu'est-ce que je vois! Il s’arrête dans la rue des Boucheries. Il prend une clef et il entre comme chez lui. J'avais entendu dire qu'il y a des personnes qui marchent en dormant, je croyais tout bêtement que c'était un. chose ; comment que vous dites ça ?

— Un somnambule.

— Justement. Je m'en reviens en disant : M. Noirau a là tout de même une drôle de maladie. Je lui raconte ça à déjeuner... Ah ! si vous aviez vu comme il s’est mis en colère ! Jamais au grand jamais je ne l'avais vu comme ça. Il roulait des yeux de Judas Iscariote. — Toinon ! qu’il me crie, je vous chasse si vous dites un mot de ce que vous avez vu. — Ah ! monsieur, vous feriez de la fausse monnaie que je n’en parlerais pas ; je vous aime trop, et puis j'ai promis à madame Noirau de

veiller sur vous tout le restant de ma vie. — C’est bon, qu'il me fait® prenez garde à votre langue. J'ai bien le droit de sortir à toute heure. — Mon Dieu, monsieur, lvous êtes le maître. — Les autres nuits, il sort à la même heure ; vous comprenez que je n’en souffle plus mot... mais la langue me démange assez, et à vous je peux tout dire.

| — Où allait-il enfin? dit Hugues très-intrigué.

EL — Seigneur! que vous êtes pressé! vous le saurez plus vite que vous ne le MAS Je rencontre à la boucherie, un matin, une payse à moi, la fille à Bachelu, qui remuerait ciel et terre avec ses histoires. Elle sait tout, quoi. — Eh bien ! qu'elle me dit, votre maître en fait de belles. — Bah! je lui réponds, vous v'là encore avec vos histoires. — Toute la ville ne parle que de ça. Huit jours après la mort de madame Noirau, il a pris une nouvelle femme. Comment une femme! Il veut donc se remarier ? — Il l’est, dit-elle, il l'est sans l’étre : il a une maîtresse, l'horreur, — Est-il possible? Je tombai de mon haut ; il y avait bien de quoi. — Eh! oui, une mauvaise créature, la grande Émélie, une sagefemme, vous ne connaissez qu'elle... Moi, qui ne sors pas beaucoup, je lui dis que je ne la connaissais qu’en peinture, elle a à sa porte un grand portrait qui tient dans ses bras un enfant. C’est-elle, me dit ma payse, une grande affrontée, qui court après les hommes... Elle a donc mis la main sur votre maître. On dit qu'il va se marier avec elle.

Voilà tout ce que je sais, ajouta Toinon; est-ce seu= lement croyable ? On me dirait que la flèmhe de Saint: Jean des Vignes vient de tomber que j'y croirais plutôt. Mais je n'ai plus de doute. M. Noïirau ne passe plus. la nuit ici maintenant. Il est constamment fourré chez sa queuse.

— Je comprends, dit Hugues, qu'il ait été fâché de. me voir arrivé... Je n’ai rien à faire dans tout cela. Mon oncle est assez âgé pour savoir se conduire.

— Ah! monsieur Hugues, essayez de le détourner de cette mauvaise créature-làl

— Que veux-tu, Toinon? Puis-je gronder mon oncle ?.. Eh bien, j'essayerai par quelque moyen. Ne dis pas que tu m'aies parlé, ne bavarde pas. Si ta payse sait quelque chose, écoute-la et réponds-lui que tu n’en crois rien. Si tu suis mes instructions, je ferai ton portrait. |

— Oh! dit Toinon au comble de la joie, monsieur Hugues, je vous reconnais bien là... vous êtes toujours bon, vous... N'ayez pas peur, allez, j'aurai mon portrait.

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