‹ Chien-Caillou (volume 2)Chapitre 58 sur 62 · LA FEMME ENTRETENUE EN PROVINCE · texte numérisé non relu

LA FEMME ENTRETENUE EN PROVINCE

Émélie (par corruption d'Émilie) représente la femme entretenue dans la plus terrible acception du mot. De-

puis cinq ans, elle habitait Soissons, où son arrivée fut connue par une annonce répétée pendant huit mois dans les journaux de la localité. |

« Madame Émélie, sage-femme, élève de la Faculté de Paris, prévient MM. les Soissonnais qu'elle reçoit chez elle les dames enceintes, pendant le temps de leurs couches, à des priæ-très-modérés. »

De plus, un tableau représentant une dame en chapeau à plumes, en robe de soie noire, en gants jaunes, tenant dans ses bras une layette garnie d’un enfant perdu dans des dentelles. Ce tableau, peint d’une façon très-voyante, placé au premier étage d'une rue bourgeoise de la ville, annonça aux Soissonnais que la science envoyait un aide de plus aux efforts de la maternité.

Madame Émélie était une grande femme d’aspect parisien, et dont les yeux bleus mourants, animés par un teint rose, promettaient aux galants provinciaux une nouvel occasion d’intrigues.

Peut-être madame Émélie était-elle venue s'établir avec la ferme résolution de s'occuper de son art; mais les pratiques ne répondirent pas à son appel.

La sage-femme est presque toujours, en province, une femme à aventures : madame Émélie ne changea rien au proverbe. Elle fut bientôt connue, et le Café . militaire retentit plus d’une fois de son nom. Après avoir reçu les hommages d’un jeune sous-ligeutenant de la ligne, elle le quitta pour se rappracher d'un

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aide-major, amant plus conforme à sa profession.

Le régiment parti, elle fut recherchée par quelques clercs de notaire de la ville; mais c'était là trop pauvres gens. Les militaires eux-mêmes n'ont qu'une bien maigre solde pour entretenir une femme. Un receveur des contributions, M. Bellet, qui depuis passa à l’étranger, laissantun vide énorme dans la caisse, vécut presque publiquement avec madame Émélie.

A partir de ce moment, elle eut un mobilier fastueux, une toilette qui offensait, au spectacle, les dames de Ia ville ; bref, elle ne contribua pas peu au dérangement des affairss du receveur. Elle fut même appelée chez le juge d'instruction lors du procès qui s’entama à la fuite de M. Bellet; mais si elle avait dévoré d'énormes sommes d'argent, rien ne pouvait lui faire rendre gorge; rien ne prouvait sa complicité. Le parquet la laissa vivre comme par le passé.

Ce fut à la promenade que Noiïrau la rencontra. Le bourgeois était profondément attristé de la mort de sa femme; la vie lui pesait. Au moins madame Noirau, avec ses petites colères, lui remuait-elle un peu le sang. Mais quand il ne vit plus à sa maison que Toinon, avec sa longue dent désolée, il tomba dans les bras du mas rasme. :

Madame Émélie se promeñnait lorsqu'elle aperçut le bourgeois assis sur un banc de pierre, dans un état d’abattement très-prononcé, les bras et la tête pendants, comme privés de mouvement. Elle vint s'asseoir

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près de Noirau, qui tourna la tête, fäché d'être troublé

dans sa douleur. Mais cette femme sut bientôt trouver le moyen d'entamer la conversation. Elle parla longuement de la défunte : on eût dit qu’elle l’avait connue. Elle déplora le malheur qui avait atteint un homme aussi considéré ; — ce furent ses paroles. Elle pleura presque. Le lendemain, Noirau se retrouva à la promenade et rencontra sa consolatrice, qui l’engagea à venir la voir chez elle. Il n’y manqua pas. Finalement, Noirau fut pris aux rets perfides de la sage-femme ; il crut trouver une amie dévouée, comme il le dit.

Il eut ses entrées à toute heure. Émélie voulut par là aller au devant des accusations ; elle craignit que le bruit des anciennes liaisons ne vint aux oreilles de Noirauet ne ruinât ses espérances machinées avec tant d'art.

Ayant de quoi vivre après la fuite du receveur des contributions directes, elle voulait rester désormais à Soissons et y faire figure. Mais Émélie comprenait bien que la société ne pouvait admettre une sage-femme, riche de la ruine d’un fonctionnaire public ; elle pensa donc à se marier avec un homme d’une certaine position. Noirau lui parut remplir toutes les conditions de l'emploi. Il ne resterait plus qu’à l’amener lui-même à solliciter celte demande.

— Monsieur Noirau, lui dit-elle un jour, je suis bien triste, bien désolée.

— Oh! dit le bourgeois pressentant une fâcheuse

nouvelle.

— Je vais, sans doute, quitter Soissons.

— Est-ce possible ?

— Ma famille, mon vieux père désireraient me voir fixée dans son pays.

Comme Noirau, ému de cette nouvelle, ne répondit pas, elle ajouta :

— Après tout, rien. — (elle appuya sur ce mot) — ne me retient ici... Ah!sijy avais des affections, des parents,une position,que sais-je ? Des liens quelconques enfin; mais personne ne s'inquiétera de mon départ.

— Oh! fit Noirau qui n'avait pas d'autre moyen d’exprimer ses pensées.

— [n'y à que vous, mon bon monsieur Noirau, qui m’ayez témoigné de l'amitié... Et puis, je m'ennuie ici, seule, n’ayant personne pour me sauvegarder de la médisance…

— On est si bavard dans notre pays! dit Noirau qui avait eu vent des scandales sur le compte de madame Émélie.

— Que me conseillez-vous, mon bon monsieur Noirau ? lui dit-elle pour le mettre au pied du mur.

— Ah! Émélie, répondit-il, ne suis-je pas votre ami dévoué ?.. Ne m’avez-vous pas consolé de la mort ?.…

— Je vous en prie, fit-elle, ne revenons plus sur un sujet aussi triste.

— Triste! dit Noirau, je m’en veux beaucoup, croiciez-vous que j'ai déjà oublié cette pauvre Anémone.

— C'est dans l’ordre de la nature. Peut-on pleurer

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sans cesse ? Nous devons être économes de nos douleurs, sans cela on ne rencontrerait que des gens en deuil et les yeux mouillés,ce qui seruit infiniment triste.

— Vous avez des raisons pour tout, Émélie. Et vous voudriez me faire croireque je ne suis pas coupable ?

— D'après ce que vous me dites, mon ami...

La figure de Noirau s’illumina lorsqu'il entendit la femme qu'il aimait en secret lui dire pour la première fois : Mon ami, avec l'accent caressant que sait chanter si habilement une femme rompue aux roueries de la vie parisienne. Émélie, qui examinait, avec la sournoiserie d’une chatte guettant un rat, les moindres jeux de physionomie de Noirau, crut que le bourgeois allait s’expliquer ; mais il n’en fut rien.

Noirau était trop profondément enveloppé par les habitudes de la vie de province, pour oser s'expliquer en face d'une femme jeune, — pour lui elle était jeune, — belle et possédant ce fluide magnétique inconnu aux provinciales. Rusée comme un sauvage de l'Amérique du Nord, Émélie, n'ayant point réussi avec les moyens doux, n'hésita pas à changer de tactique.

Aux enfants qui n’obéissent pas avec les caresses on donne le fouet. Émélie prit un fouet pour réveiller le moral de ce bourgeoïs aussi timide qu'un enfant.

— Puisque heureusement, dit-elle, votre douleur est presque cicatrisée, ne venez pas me voir de quelques jours.

— Pourquoi, Émélie ?

— Monsieur Noirau, il est temps de mettre un terme à des bruits injurieux qui courent sur mon compte.

— J'en ai entendu parler, dit Noiïrau. Ça m'a fait hausser les épaules.

— Cependant, vous auriez dû répondre, car vous étiez en jeu vous-même.

— Moi ?.., dit Noirau étonné.

— Oui, vous-même.

— Pas du tout... On parlait de M. Bellet, le receveur qui a fait banqueroute….

— Que les hommes sont méchants! fit-elle en altérant légèrement la voix... Vous m'apprenez de nouvelles calomnies.. Je sais qu’hier, dans une soirée, on a parlé longuement de relations qui existeraient entre vous et moi...

— Est-il possible ! dit Noirau.

— Jugez maintenant de la vérité des propos qui circulent sur moi et M. Bellet. Je le recevais comme je vous reçois, en ami; je le croyais honnête homme. N’avais-je pas déposé des fonds dans sa caisse et ne suis-je pas victime d’un abus de confiace, ainsi que beaucoup de commerçants de Soissons ?

— Mais je ne crois rien, je n'ai rien cru, protesta Noirau.… , ge

— N'importe, mon ami, la méchanceté des petites villes est si grande que voilà ce qui me force de vous prier de cesser momentanément vos visites.

- vous verrait-elle ? :

— Je ne pourrai plus vivre, dit Noirau.

— Ne faut-il pas que vous vous accoutumiez à notre séparation, puisque je dois vous quitter bientôt ?..

— Oh! ne partez pas, Émélie ! dit Noirau en soupirant.

— Il le faut, dit-elle en prenant plaisir à exciter les inquiétudes du bourgeois ; je ne veux pas de gaieté de cœur renoncer aux avantages que mon père m'assurce si je retourne auprès de lui.

— Eh bien, je vous suivrai! dit Noirau dont la passion grandissait émoustillée par ces obstacles.

— Vous me suivrez, je le voudrais bien : mais en quelle qualité ? Puis-je partir ainsi avec un étranger qui n’est nullement mon parent? De quel œil ma famille

Noirau était violenté par tous ces raisonnements. dont

il comprenait bien la prudence ; mais, malgré sa pas -

sion, un certain sentiment de défiance l’empêchait de prononcer le mot mariage qui devait battre triomphalement en brèche toutes ces mines. ARE -

A la suite de cette conversation, Émélie, fatiguée d'a-

voir déployé tant de grands moyens pour arriver à un résultat aussi nul, congédia Noirau. Deux jours après, Noirau revenait plus amoureux que jamais, et suppliait la sage-femme de vouloir bien mettre un terme aux arrêts forcés qu’elle lui avait infligés. si 8 Elle fut inflexible et mit en jeux toutes les ressources. Noirau n’osant se poser comme mari, mit en avant son argent, le meilleur des agents matrimoniaux. :

Là

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— Émélie, dit-il, j'ai cent vingt mille francs net.

— Ah! dit-elle comme choquée.

Noirau se méprit sur la réponse et crut que son avoir n'était pas suffisant.

— J'ai aussi une maison rue Saint-Christophe, libre de toute hypothèque.

— Mais, monsieur Noïrau, je m'inquiète peu de votre fortune.

— Je sais bien Émélie, dit-il embarrassé.… et si je vous l'offrais.

— À moi? fit-elle en jouant la surprise.

— Pourquoi pas ?.. Voyons, là... consentiriez-vous ?

— Ceci,mon ami,dit-elle en souriant, mérite réflexion.

— C'est tout réfléchi, s’écria Noirau qui, une fois entré dans la question, y apportait toute l’ardeur d'un vieillard amoureux.

— Pensez donc à la disproportion d’âge.Je suis jeune encore, j'aime les plaisirs, les bals, la toilette, le monde.

— Alions, Émélie, vous vous dites plus méchante que vous n'êtes.

Là-dessus la sage-femme entama une théorie du mariage, qu’elle voulait brusquer, craignant que quelqu'un ne lui nuisît dans l'esprit de son futur.

— Diable ! répondit Noirau, j'ai mon deuil, c'est une affaire de six mois, à cause du pays, de mes connaissances.

Émélie fut très-contente de cette réponse du vertueux Noirau que l'amour rendait quasi-cynique.

Cette conversation eut lieu quelques jours avant le retour de Hugues ; le lendemain, madame Émélie fit répandre adroitement dans Soissons le bruit de son mariage avec Noirau ; elle espérait arriver, par excès d’audace, à briser les propos des bourgeois réputés les plus mauvaises langues de la ville.

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