‹ Chien-Caillou (volume 2)Chapitre 60 sur 62 · ÉMÉLIE · texte numérisé non relu

ÉMÉLIE

— S'il vient, se dit-elle, je verrrai tout de suite quel homme j'ai à combattre.

De son côté, Hugues était enchanté. Jamaïs occasion ne se présentait plus à point.

Il s’habilla avec cérémonie, en noir. Et il endossa une figure d’avoué. |

— Monsieur, dit-elle après les salutations d'usage, on dit que vous avez beaucoup de talent.

— Vous êtes trop bonne, madame.

— devais franchement au but, dit-elle. Mon portrait est pour une personne que vous connaissez.

Hugues fit un geste d’ignorance.

— Beaucoup même... une personne qui vous touche de près.

— Je cherche, dit Hugues.

— Un parent très-proche. M. Noirau…

-- C'est bizarre, fit-il très-surpris. Ah ! mon oncle!

un parent! si l’on veut... Je suis son allié du côte maternel, et c'était ma pauvre tante qui représentait plutôt la parenté. Je ne vois plus M. Noirau, dit-il d’un ton dégagé.

—- Je le savais ; mais j'ignore complétement les motifs qui...

— Je les ignore de même, madame.

— Comme ces dissensions de famille sont fâcheuses |! dit-elle d’un air chagrin.

— Très-fâcheuses, madame.

La conversation languit bientôt, madame Émélie croyant avoir affaire à un jeune homme plus communicatif; mais elle espéra qu'après plusieurs séances, Hugues entamerait des questions de famille plus intimes.

Hugues prit congé de la sage-femme en promettant de venir bientôt commencer le portrait,

CORRESPONDANCE QUI EXPLIQUE BIEN DES CHOSES L'hiver avançait. Triégler écrivit à Hugues de revenir à Paris bien vite, car il avait obtenu des travaux assez

importants par l'entremise d’un député. Hugues répondit immédiatement :

« Mon cher ami, je resterai peut-être encore quelque

temps à Soissons pour des alfaires de famille très-embrouillées. Voici ce que c’est : Mon brave homme d'onele est entre les mains de la coquine la plus rouée qui se puisse imaginer. Une femme qui en est à l’automne, la chute des cheveux, — tu sais combien elles sont fortes à cet âge. Elle veut épouser mon oncle, ou plutôt sa succession. Si elle ne désirait que l'argent, peu m'importerait; mais vois-tu M. Noirau marié avec une sagefemme qui a eu nombre d'aventures très-galantes ! Cette femme s’est défié de moi. Sous un prétexte de portrait, elle à fait ma connaissance. Tu n'imagines pas les moyens de diplomatie que j'ai déployés. Elle a fini par me raconter elle-même son mariage prochaïn. Elle voulait me faire faire la paix avec mon oncle qui me bat froid depuis mon arrivée. Il fallait l'entendre cherchant à me prouver qu'elle n’était pour rien dans l'accueil que me faisait M. Noirau.

« Ah! la fine mouche! Je peignaiïs son portrait sans que mon oncle le sût. Un jour nous l’entendons monter les escaliers. Voilà une femme qui perd la tête, qui me jette, moi, mon chevalet, ma toile dans une armoire. Mon oncle entre... Il paraît qu'un pan de ma redingote passait par la porte de l’armoire. —Qu'est-ce que c'est? dit:l. — Un jupon de drap, dit-elle, que je prépare pour les premiers froids.

« Ne trouves-tu pas, mon cher Triégler, que cette armoire sent la comédie ? Pour embarrasser un peu ma future tante, je remue dans mon armoire, — autre

en

. moyen très-vieux à la scène, mais terrible en réalité.

« Mon oncle fait la moue. Il interroge d’un air jaloux madame Émélie qui se met en fureur. Bref, mon oncle, aussi timide qu'un agneau, s’en va. Comme elle le mènera, le pauvre homme, s’il a le malheur de l’épouser ; d'autant plus qu'il avait pris le pli avec ma tante Noirau.

« Il est revenu le lendemain demander pardon de ses soupçons. Plus tard il a su que j'avais fait le portrait de sa future : il a rompu avec elle — pour une semaine. Mais chaque rupture est un nouvel anneau de chaîne qu'il se passe au cou. Il est retourné en pleurant chez madame Émélie.

« Tu comprends, mon cher Triégler, que cette femme me raconte tout. J’ai été assez adroit pour devenir son confident le plus intime. Dans quel piége elle est tombée, la rusée !

« Elle m'a avoué que mon oncle ne lui plaisait que peu, ee qui m’a donné plus de courage. Je lui fais la cour, et elle ne me repousse pas avec trop de sévérité. Peut-être n'est-ce que de l’adresse. Mon oncle traîne en longueur le mariage ; il n’en parle plus. Pour amoureux, il l'est; mais la sage-femme a autre chose à recueillir que de l'amour.

« Elle voudrait aiguillonner la jalousie de mon oncle en me recevant. Nous ne nous rencontrons jamais ensemble, mais je sais par Toiron qu’elle lui parle de moi à tout propos. Elle lui a dit que j'étais un jeune homme charmant, que je deviendrais un jour un grand peintre,

et mille autres compliments qui tourmentent mun oncle, aussi bien que s'il était habillé de la robe de Déjanire.

« Au fond, je plains mon oncle, qui souffre cruellement; mais, que diable, pourquoi un brave homme, en cheveux gris, ancien épicier, va-t-il s’aviser de conter fleurette à une sage-femme, qui n'exerce pas, et qui a réduit un malheureux amant à voler une caisse publique? J’ai continué le traitement de mon oncle; cela sera dur,mais le malade sera guéri ; du moins je l'espère.

« Pour la quatrième fois, mon oncle a son congé. — Madame Émélie s’est fâché tout rouge avec lui. Il ne revient plus depuis une semaine, mais on l’a vu rôder sous les fenêtres de la sage-femme la nuit. Comment cela finira-t-il ?

« Voici que le carnaval arrive. Madame Émélie m'en parle beaucoup; elle est très-friande de plaisirs. Quoiqu'un bal public soit très-dangereux pour la réputation de cette femme, elle est dévorée de l’envie d’y aller, ne fût-ce qu’un moment. J'irai aussi et je la surveillerai de près.

« Toutes ces intrigues, mon cher Triégler, ne m’'empêchent pas de faire des études; je travaille beaucoup et je retourne à Paris avec quelque argent.

(€ TIUGUES. »

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