‹ Chien-Caillou (volume 2)Chapitre 61 sur 62 · LE BAL MASQUÉ · texte numérisé non relu

LE BAL MASQUÉ

Les commis-voyageurs qui vont au commencement de l'hiver faire leur tournée dans le nord de la France s’arrêtent d’abord à Soissons. Ces messieurs, habitués à pratiquer la danse, l’amour et la boisson, ne sont pas à leur aise de séjourner à Soissons pendant le carnaval ; aussi répandent-ils partout cet axiome : « Soissons n’est pas gai, c'est une ville morte pour les plaisirs. »

Le bal masqué du mardi gras de 1829 fut une preuve de leur véracité.

À onze heures du soir l'entrepreneur du bal remarquait, la mort au cœur, une seul personnedans la salle. Cette personne était un masque. Ce masque était un ours. L'ours paraissait profondément ennuyé et rappelait avec la plus cruelle vérité les solitaires Martins du Jardin des plantes. Un polichinelle arriva bientôt tenir compagnie au malheureux délaissé.

Les deux masques, n'ayant pas de galerie pour applaudir à leurs farces, se tournèrent le dos et se livrèrent à des réflexions, semblables sans doute à celles de Zimmerman, lorsqu'il entreprit son livre de la solitude.

Cependant les loges se garnirent peu à peu de bourgeoises ravies d'avance d'être tnérigquées. Quelques grisettes parées et non masquées vinrent prendre place sur

les banquettes, en attendant que les masques fussent plus nombreux pour organiser un quadrille.

Un Turc entra, donnant le bras à un Espagnol. Le Turc avait des façons solennelles ; son masque grave, orné de petites moustaches noires, ne démentait pas la roideur qu'il affectait. Pour l'Espagnol, il mériterait une mention particulière, si les choristes des Italiens, en tunique abricot à crevés, en bottes à revers et en toque de velours, ne donnaient pas une copie exacte de l’original.

Les dames des loges virent avec plaisir un domino noir mystérieux qui se faufilait dans le bal, protégé par un arlequin. Elles s’attendirent, avec raison, à être intriguées, — car le domino passe, à Soissons, pour quelqu'un qui ne veut pas être reconnu.

Le domino quitta le bras de son compagnon et, montant sur une banquette, il grimpa dans les loges. Ce domino avait des bottes et un pantalon d'un goût douteux. Les dames se dirent : C'est un homme.

Pensant qu'il était temps de mettre en train cette folle jeunesse, le chef d'orchestre commença la coniredanse. L'ours faisait vis-à-vis au polichinelle, qui se livrait à une gaieté inouie. Il ne cessait, dans son bonheur, de murmurer des paroles folâtres qu’on obtient avec un petit instrument en fer-blanc, dit pratique.

Vers deux heures du matin, un malin fit le tour de la salle.

— Tiens, te voilà, Hugues ? dit l’arlequin au malin.

— T'es bien fin, arlequin à tous crins, t'es digne

CHIERSCAIELOU

d'être carabin, prends garde de tomber dans le péirin, répondit le masque avec l'esprit d'à-propos que le costume de malin exige.

— C'est bien,dit l'autre,ne fais pas le discret avec moi.

— Quien, arlequin, tu sens le vin, tu n’es qu'un nain... |

L’arlequin n'étant pas de force à répondre,s'’éloigna et alla parler bas aux différents masques qui ornaientle bal.

Tous. vinrent peu après saluer le malin en se faisant un plaisir de le reconnaître.

— Eh ! Hugues ! — Je te conseille de changer de costume. — Bonsoir, Hugues. — Voilà Hugues. — Farceur d'Hugues !

Hugues, car c'était lui, fâché d’être si vite reconnu, s'éloigna et fit le tour du bal en regardant soigneusement les yeux de chaque masque. Mais il ne paraissait pas trouver l'objet de ses recherches.

. Il alla s'installer à la buvette avec un de ses amis.

À la porte du bal, deux personnes que la nuit rendait méconnaissables s'étaient arrêtées et causaient avec animation. Cependant il était facile de distinguer une voix masculine à laquelle répondait une voix féminine.

— Décidément, c’est une folie, ma chère.

— Ne prononcez pas mon nom, je vous en prie, dit la femme.

— C'est facile, car je n’entrerai pas.

— Voici une nouvelle fantaisie maintenant. Je vous fais un costume moi-même pour être plus certaine que

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le costumier de Soissons ne pourra trahir votre mascarade... Vous vous habillez, et quand nous arrivons vous ne voulez plus entrer.

— Songez donc à mon âge, mon amie... Si on se doutait seulement.

— On ne se doutera pas.

— Je serais perdu de réputation.

— Et moi, dit la femme, croyez-vous que ma réputation n’est pas plus sensible aux atteintes ?.. N’ai-je pas bien calculé, bien pesé mes moindres actions ?..

— Enfin, vous le voulez, tout est dit. Mais qu’allonsnous faire au bal ?

— Vous ne m'aimez pas, dites-le plutôt... Je m'en vais.

— Oh! reprit l’homme, vous savez bien le contraire.

— Eh bien, passez-moi cette fantaisie. Je tiens à voir un bal masqué à Soissons ; nous y resterons une heure, moins d’une heure s’il le faut. Certes, nous ne danserons pas. Dans la foule, comment peut-il vous venir à l’idée qu'on nous reconnaîtra ?

— Je sais bien, ma chère amie, vous pouvez avoir très-raison, mais.

— Adieu, monsieur ! reprit la femme en essayant de dégager son bras. Je vois clair comme le jour votre affreux caractère. J'avais pensé que notre dernière brouille vous rendrait plus aimable, plus complaisant. Adieu, et cette fois pour toujours.

— Oh! dit l’homme d'une voix émue, j'ai tort, je l'avoue ; entrons au bal, vous avez raison,

— Non, dit la femme.

L'homme implora son pardon, il l’obtint, et tous deux prirent au bureau une contremarque.

Pendant que Hugues buvait avec son ami, un grand bruit se fit entendre dans le bal. Ce qui excitait ce bruit n’était pourtant que l'entrée de deux masques qui descendaient les escaliers pour entrer au bal ; l’un vêtu d’un domino cachant évidemment une femme, s’il fallait s’en rapporter aux formes et à la tournure ondoyante de la personne masquée; l’autre, habillé en matelot ; mais le matelot, quoique vêtu comme tous les marins de carnaval, avait une physionomie tellement gènée que l'attention se portait naturellement sur lui.

De la chemise bleue rayée sortait un cou rouge et gros ; le chapeau de toile cirée recouvrait un foulard de couleur qui servait à cacher des cheveux reconnaissables sans doute ; mais un bourrelet de chair dénué de cheveux donnait à croire que le masque ne s'était si bien enÿeloppé la tête que pour dissimuler une calvitie trèsévidente. Le ventre du matelot n’était que trop sensible; deux mollets vigoureux remplissaient le pantalon large et flottant.

11 descendit les escaliers en homme prudent ; intimidé sans doute par les regards de la foule, il leva la tête vers le lustre. De ses mains il ne savait que faire ; pour se donner une contenance, il les croisa sur son ventre par un gesie commun aux bourgeois.

Le domino le suivait de près.

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La foule voyait que cet homme, qui n'éluit pas de la première jeunesse, devait servir à son amusement. L'ours vint vers le matelot, le flaira, lui mit la patte sur l'épaule et poussa un grognement. Le matelot parut inquiet. Attiré par les rumeurs de l'ours, le polichinelle accourut aussi vite que le lui permettaient les bosses et sabots, et amassa un certain nombre de personnes.

— Ohé! matelot timide, cria Hugues en s'avançant, tu n’as pas l’air à ton aise sur le plancher des vaches.

— Bon, dit une voix, voilà le malin qui va l’entreprendre.

— Et ton bateau, dit Hugues, finot, tu l'as laissé au bord de l’eau, oh ! oh!

Le matelot gardait le plus profond silence,

— Hardi, malin ! cria un masque.

— T'as pas l’air faraud, matelot, sans ton couteau qu'est pendu à un cordeau, mon gros.

— Bravo! dit la foule.

— Sortons, dit la femme à l'oreille du matelot.

— Le cercle se rétrécissait toujours de plus en plus autour des deux masques.

— Monsieur, je vous! prie de cesser, dit le matelot, qui ne savait comment se débarrasser de son terrible adversaire. é

— Tu veux te fâcher, mon gros, ne fais pas sonner si haut ton grelot ou je te flanque à l’eau. ;

La foule applaudissait.

— Allons, flambard, dit Hugues, viens boire plutôt.

CIHEN-CAILLOÙ = o1!

La femme retint par le bras le matelot : ce geste n'échappa point à Hugues. |

— Comment, matelot, tu te laisses mener par un domino, vieux taureau ?

Et, sans attendre la réponse du masque qui paraissait souffrir violemment de cet affreux langage, il lui prit le bras, ainsi que celui de la femme, et les traîna de force vers la buvette.

— Oh ! monsieur, dit le domino, vous n’abuserez pas ainsi d’une femme qui désire rester tranquillement avec.

— En entendant pour la première fois cette voix, Hugues tressaillit. Il regarda fixement les deux yeux que le loup ne garantissait pas, puis il passa à l'inspection du matelot qui parut inquiet de cette terrible inquisition. Ils étaient arrivés au comptoir où se vendent les rafraîchissements :

— Servez vingt-quatre verres de punch à ce marin! cria Hugues.

— Je n’en ferai rien, monsieur, dit le matelot.

— Monsieur ! A qui parles-tu donc? dit Hugues qui semblait se griser. Tu vas boire !.…

— Non, dit le matelot.

— Tu boiras. Ça boit dur les matelots.

-- Non, mon ami, dit le domino, vous ne boirez pas.

Hugues criait. La foule avait abandonné le bal pour assister à cette scène comique.

— Si vous saviez, monsicur, à qui vous parlez ainsi, dit le matelot,

La foule hurlait de joie.

Viens, mon ami, dit la ferime.

— Garçon, dit Hugues, si ce marin-là F’a pas bu les vingt-quatre verres de punch dans un quart d'heure, vous en verserez vingt-quatre autres. |

— Bravo ! dit la foule.

— Monsieur !... dit le domino à Hugues d’une voix suppliante.

— Ah! bah! dit Hugues, je ne lâche votre matelot que quand il aura bu.

— Mon ami, dit la femme, fais semblant d’obéir à ce drôle.

— Drôle ! dit Hugues d’une voix terrible.

Et d'un geste prompt il fit sauter le masque du domino. C'était madame Émélie. La foule, qui reconnut la femme qui passait dans Soissons pour avoir ruiné le receveur des contributions, accueillit cet acte brutal avec plaisir. Émélie, au lieu de perdre contenance, et sans s'inquiéter de la foule, insulta Hugues, en le traitant de lâche et de tous les termes de mépris employés en pareille circonstance.

Après cette sortie, elle entraîna son mari en fendant la foule ; maïs elle eut le tort, se croyant désormais à l’abri des injures de Hugues, de se répandre en propos violents.

Hugues courut après le couple, et.l’arrêtant :

— J'ai eu tort, dit-il; vous êtes une femme sans défense ; mais vous avez avec vous un mari. Je suis à sa disposition ; tenez, tenez, reprit-il en ôtant son masque,

je m'appelle Hugues et je ne me cache pas. A votre amant, maintenant.

Il arracha le masque du matelot. ,

— Ciel! s’écria-t-il en voyant la figure cramoisie de l'infortuné qui venait d'échapper à une espèce de question au punch, mon oncle !

— M. Noirau ! s’exclama la foule.

— Je vous l'ai toujours dit, s’écria le pauvre bourgeois “en s’éloignant, vous ne serez toute votre vie qu'un homme sans mœurs. — Vous n'êtes plus mon neveu.

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