‹ Chien-CaillouChapitre 10 sur 54 · INNOCENTE ET VICTIME · texte numérisé non relu

INNOCENTE ET VICTIME

Maître Fleischmann sortit du presbytère vers midi. Il ne paraissait ni plus gai ni plus triste qu'à l'ordinaire. La musique seule pouvait impressionner sa figure. Ne voyant pas Rosenblutt dans le jai'din, il courut à la chambre à coucher.

n chercha, inquiet, partout son enfant. Rien ne semblait annoncer qu'il avait quitté la maison. Fleischmann pensa que Rosenblutt s'était ennuyé et qu'il était monté aux orgues ; mais Rosenblutt n'était pas à l'orgue.

— Il aura couru, se dit-il, dans les galeries de l'éghse. L'Allemand parcourut toutes les galeries; il monta au

clocher. En chemin, il rencontra les sonneurs et leur demanda s'ils avaient vu son fils. Les sonneurs, tout étonnés de cette figm-e effarée, lui rirent au nez.

Il descendit, en sautant des marches, l'escalier, et il revint à sa maison. Peu d'instants après, une domestique <]ui tenait un enfant dans ses bras entra.

— Ah ! cria-t-il en reconnaissant Rosenblutt pâle et ''^yanoui.

Il l'arracha des bras de la servante, et le posa sur un Ut. Rosenblutt ne faisait aucun mouvement.

— Il est mort ! dit l'organiste d'une voix altérée.

La femme s'en allait, traversant le jardin. Elle ouvrait la porte de la maîtrise ; Fleischmann courut à elle.

— Est-ce toi, dit-il, qui l'as tué, méchante créature? La servante fut effrayée des yeux de l'Allemand, qui

sortaient de l'orbite.

— Non, dit-elle, ce n'est pas moi.

Fleischmann la saisit par le cou et referma la porte.

— Tu vas mourir aussi, dit-il en cherchant à l'étrangler.

Mais la domestique, qui était une rude campagnarde, Idttait courageusement. En même temps elle appelait au secours. Un moment elle fut teiTassée par l'Allemand qui rugissait... La porte s'ouvrit à propos. Quelques personnes entrèrent, entre autres Bruge, le serpent.

— Au secours 1 cria la paysanne d'une voix étranglée par. les dix doigts de Fleischmann.

On eut beaucoup de peine à faire lâcher prise à l'organiste, qui redoubla de colère en voyant sa proie lui échapper.

— Mais qu'est-ce qu'il y a ? demanda Bruge.

— Il y a, il y a : elle a tué l'enfant, la malheureuse... mon enfant, qui était si joh, dit-il en sanglotant.

Puis la colère le reprenant, il échappait aux bras qui

le retenaient. Tout à coup on entendit la voix de Ros nblutt,

— Papa ! papa !

— Ohl dit-il d'un accent de joie violent, ma fille n'est pas morte.

Et il se précipita vers sa chambre.

COMMERAGES

L'événement courut bientôt la ville. A en croire les uns, Torgauiste était devenu fou; à en croire les autres, on allait le juger pour avoir tenté d'assassiner la domestique de madame Brodart. Ce fut un tlième inépuisable pendant la huitaine qui suivit.

Madame Fréminet donna une soirée où elle invita les principaux personnages de la paroisse Saint-Grégoire. M, Peinte fils ne manqua pas de s'y trouver et raconta comment il avait malheureusement assisté au prologue de cette aventure.

— Je m'en suis allé, dit-il ; et je crois qu'à ma place, tout le monde en aurait fait autant.

— Vous avez eu bien raison. J'ai entendu dire que madame Brodart avait été trop loin, mais son désespoir était bien excusable.

— Une si johe serinette 1 s'écriait M. Peinte fils.

— Elle ne lui a donné qu'un peu le fouet, après tout...

— C'est qu'on dit dans la ville que l'enfant est encore malade.

— Ahl il fait le malade... Parlez-moi plutôt de cette

brave fille qu'il étranglait, le monstre... Sans Bruge, son affaire était faite... C'est heureux pour rAllemand qu'on ait arrêté son bras; il devenait un butin de guillotine...

— On a vu, dit M. Peinte père, sous la révolution, des personnes exécutées pour moins.

— Voilà pourtant notre archidiacre 1 dit madame Fréminet... Ce que c'est que de donner des places à des inconnus... à des protestants î A propos, il a fait venir son organiste, il Fa interrogé sur sa religion. L'autre a avoué tout ce qu'on a voulu. Je sais tout, moi. Il y a Baptiste, le domestique de madame de Préparé, qui est cousin de la femme de charge du curé de Notre-Dame ; elle balayait dans la chambre à côté, quand l'Allemand est venu; elle a entendu sa confession... Baptiste m'a dit que ça faisait trembler, les crimes de cet homme-là. .. Il a tout raconté à l'archidiacre; même, de temps à autre, M. le curé disait : Ce n'est pas possible !

— Vous croyez donc, dit Peinte père, que c'est un scélérat?

— Un fieffé, un ancien bandit qui aura été obhgé de quitter son pays...

— Oh! mais c'est dangereux, des hommes pareils, dit Peinte fils.

— Très-dangereux... A la fin, M. le curé de Xotre- Dame, effrayé, n'a plus osé rien prendre sous son bonnet, et il lui aurait dit eu le renvoyant : J'en écrirai à monseigneur l'évêque.

— Ah ! Sait-on ce qu'arépondu monseigneur l'évêque?

— Malheureusement on ne sait pas encore. Mais, à ce temps-là, il n'y avait rien ; la pauvre domestique de madame Brodart n'était pas étranglée... Ça n'est pas

son premier crime... il y a longtemps qu'il a fait son coup d'essai... puis son fils, vous savez...

— Celui qui a cassé la musique? dit M. Peinte fils.

— Oui. Eh bien, son fils est une fille.

— On dit ça, mais est-ce croyable?

— Il l'a avoué devant trente personnes... Demandez plutôt>à Bruge, qui a sauvé la malheureuse domestique ; il a crié comme un sourd : Ma fille n'est pas morte.

— Si c'est une fille, dit judicieusement M. Peinte fils, pourquoi l'habille-t-il en garçon?

— Ah! voilà ce qu'on ne sait pas... des idées à cet Allemand ; puisque je vous dis cpi'il est fou , on le dit partout, d'ailleurs.

— Quel fâcheux événement! dit Peinte père.

— Le crime se découvre tôt ou tard, dit madame Fréminet... Dire qu'il faisait souffler les orgues à une fille, n'est-ce pas indécent? Il n'y a qu'un Allemand pour avoir des idées pareilles... Ahl l'évêque va être content quand il va apprendre toutes ces histou'es !

— Il n'y a pas de quoi.

— C'est bien fait pour l'archidiacre ; qu'il fasse donc le fier maintenant! Ça lui apprendra à se défier des gens... Bienheureux s'il n'est pas destitué, M. Caron me le disait tantôt ; Monseigneur est sévère quand il faut.

— Parbleu, dit Peinte père, il faut de la sévérité dans tout, maintenant plus qu'autrefois; on voit des choses, ma parole, qui font hausser les épaules de pitié. Si les organistes et les autres employés des églises ne sont pas d'une morale éprouvée , qui est-ce qui le sera ?

— A la bonne heure , dit madame Fréminet , voilà

des raisons... Avec tout ça, cette pauvre madame Bro-

dart en est pour sa serinette...

— Cependant, qui casse les pots les paye.

— Elle le pense bien ainsi, dit M. Peinte fds. EUc a envoyé la musique par sa bonne en même temps que le petit garçon qui n'est pas un petit garçon. . . On fera payer la serinette à l'Allemand.

— Çaa-t-il seulement un sou vaillant? demanda madame Fréminet.

— S'il ne veut pas payer, on lui retiendra sur ses appointements.

— Oh! dit tout à coup M. Peinte fils, il est les trois quarts de onze heures.

— Vraiment ! Comme le temps passe 1

— Nous bavardons, nous bavardons; qu'est-ce que va me dire ma femme ?

— Elle sait que tu es avec moi, dit Peinte père.

— Il n'y a pas de danger, dit en riant madame Fréminet. Messieurs , faites bien mes compliments à madame Peinte de ma part. Dites-lui qu'elle est trop rare. . .

ROSENBLUTT

Maître Fleischmann, qui depuis huit jours soignait Rosenblutt sans le quitter d'une seconde, avait fait demander un médecin. Le médecin, après avoir étudié longtemps la physionomie de l'enfant et s'être fait raconter la scène qui avait déterminé la maladie , secoua la tête :

— C'est grave, dit-il au père... 11 y a eu commotion

au cerveau... Nous verrons quand le délire sera pas>é ; mais ce sera long et il faudra des soins minutieux.

— Ahl monsieur, disait Fleischmann en joignant les mains, sauvez-la par grâce, ma pauvre Rosenblutt... Pensez donc, si je la perdais... Je ne peux pas, n'est-ce pas : elle ressemble tant à la pauvre Grete... Voyons, que faut-il faire pour la guérir? je ferai tout... faut-il que je meure?...

— Ce n'est pas désespéré, dit le médecin. J'ai vu des malades atteints bien plus fortement au cerveau... Elle n'a qu'une maladie morale, votre fille. Elle n'a pas souffert des coups qui lui ont été portés...

— Oh ! pouvez-vous dire, s'écriait Fleischmann, quelle n'a pas souffert... Mais je la tuerai l'horrible femme qui est cause de mon malheur.

— Votre fille, dit le médecin, avait-elle des goûts trèsprononcés pour quelque chose ? Elle a les organes tellement déhcats que son système nerveux a dû s'affecter d'un rien.

— Oh! elle était si bonne musicienne.

— Bien, dit le médecin. Avait-elle quelques préférences pour certains morceaux ?

— Elle aimait la grande musique.

— Depuis quand a-t-elle chanté?

— Rosenblutt chante dans son délire , mais des airs confus... Elle a perdu la mémoire musicale, elle mêle tout.

— Quand a-t-elle chanté étant en bonne santé?

— Mon Dieu, monsieur, aux orgues, avec moi, un supQrbe morceau d'Holbrecht. C'était lejouroùla vieille fa si indignement martyrisée.

— Aime-t-elle à entendre l'orgue?

— Ah ! Rosenblutt seule me comprend.

— Eh bien, demain je reviendrai... si votre fille a toujours le délire, nous la ferons transporter aux orgues et nous essayerons de la guérir par un moyen que je crois infaillible.

— Brave homme! s'écria Fieischmann, comment- reconnaîtrai-je jamais vos services ! ... je suie trop pauvre. . . il faudrait des miUions ; non , ce ne serait pas encore assez, si vous sauvez Rosenblutt...

— Je ne veux rien, monsieur, dit le médecin.

— Ahl dit Fieischmann, je vous dédierai une messe, une messe qui est là toute faite. Tenez, dit-il en lui montrant une énorme paiiition manuscrite , c'est une messe en ut mineur comme on n'en fait pas en France, je vous la dédie... Je voulais y mettre le nom de ma femme; mais elle sera contente de voir le vùtre en tête, puisque vous me rendrez notre enfant.

— Merci, monsieur, je vous suis reconnaissant, dit le médecin en se retirant pour échapper aux remercîments de r organiste.

Maître Fieischmann revint tout allègre. Il ùtait ses lunettes et se frottait les yeux. Il riait pom' la première fois de sa vie eu serrant son crâne dans ses mains , comme s'il eût craint que la joie ne le fît éclater.

— Mon enfant, s'écriait-il, ma Rosenblutt sauvée!... Ahl le digne homme! il me Ta promis... Je vais écrire un Alléluia... Ah! quelle joie, quel bonheur!

Tout à coup sa figm'e se tendit, car l'enfant venait de remuer; il sortait de sa léthargie et bégayait quelques paroles inintelligibles. Fieischmann com'ut au lit.

— C'est moi, Rosenblutt, c'est moi , ton père.

Rosenblutt murmurait des mots impossibles à rendre.

— Tu ne me reconnais pas, Rosenblutt, moi, ton papa? hein! me reconnais-tu?

— Je vois un chat noir, disait l'enfant, un gros chat... il vient à moi... oh! il m'étouffe... il court sur ma poitrine.

— Non , mon enfant , disait Fleischmann , il n'y a pas de chat.

Rosenblutt souriait.

— Les roses, les belles fleurs et des papillons de toutes couleurs.

Puis sa figure s'imprégnait de terreur :

— Oh! l'on me fouette ! Plus de verges ; assez, madame ! je ne le ferai plus... Maman, à mon secours, on me bat !.. . La musique à l'eau. . . Charles,[il m'a poussée, non, ce n'est pas moi ! La méchante.

— Rosenblutt, me reconnais-tu? disait Fleischmann en lui prenant ses mains brûlantes ; je suis là pour te défendre, on ne te battra plus.

— Vite, dit l'enfant, chasse-les vite les chats... Je te dis qu'ils sont trois cents , une armée ; ils courent au galop. Ah! le fouet, toujours le fouet!

— Mon Dieu, mon Dieu! s'écriait Fleischmann en se tordant les mams de désespoir, il ne m'entend pas, mon enfant. Rosenblutt, s'écriait-il en sanglotant, reconnaismoi, je suis ton père; vois, je suis auprès de ton ht; reconnais-moi un peu, une minute seulement.

Rosenblutt chantait.

— Ohl disait l'organiste au désespoir, il n'y a pas de Dieu , il n'y a pas de ciel : mon enfant ne me reconnaît pas.

Oi GRANDEUR ET DÉCADENCE

L'archidiacre entra comme il blasphémait, égaré par la douleur.

Le prêtre fut ému de ce profond désespoir. Il chercha à calmer maître Fleischmann par des paroles pleines de rehgion. L'organiste fut rafraîchi par cette rosée bienfaisante. Quand il eut repris du calme, l'archidiacre lui annonça avec tous les ménagements possibles qu'il venait de recevoir de l'évêque l'ordre de prendre un nouvel organiste.

— Que m'importe , dit Fleischmann . ma place ! Que mon enfant recouvre la santé, et je m"en irai... Quand je devrais mendier, ne serai-je pas assez heureux de souffrir pour lui. S'il est fatigué, je le porterai sur mon dos... On est bon, monsieur le curé, dans votre pays, on ne nous refusera pas un morceau de pain et de la paille pour nous coucher.

— Je ne vous chasse pas, dit l'archidiacre qui compatissait à ces douleurs ; votre successeur ne viendra que dans quinze jours. Si votre 'enfant est encore malade, je vous offre mon presbytère...

— Oh I que vous êtes bon, monsieur 1

— Tenez, voici quelque argent..;

— Je nen veux pas, dit Fleischmann.

— Ce n'est pas à vous que je le donne, c'est à votre enfant malade.

L'archidiacre partit à la nuit. Le lendemain le médecin vint, suivi de son domestique. Rosenblutt avait passé une nuit plus calme. Le domestique voulut prendre l'enfant pour le porter aux orgues ; mais Fleischmann déclara que lui seul se chargerait de ce soin.

Tous quatre montèrent à l'orgue. Un large fauteuil.

arait été disposé pourRosenblutt. Le domestique souffla. Fleischmann s'assit au clavier. Le médecin s'installa près de l'enfant.

Au premier accord, Rosenblutt ouvrit de grands yeux effrayés. Fleischmann chantait en s'accompagnant. Rosenblutt paraissait revenir à lui. L'orgamste voulut quitter sa place pour l'embrasser. Le médecin lui fit signe :

— Continuez, ou je ne réponds de rien.

L'enfant, la bouche ouverte, semblait aspirer les mélodies qui s'échappaient de l'orgue : vers le milieu du morceau il sembla écouter avec plus d'attention et il chanta Tair qu'il avait répété le matin du fatal événement. Sa voix était plus pure que d'ordinaire : elle n'avait rien de terrestre.

Maître Fleischmann pleurait; de grosses larmes tombaient sur ses doigts et sur le clavier. A peine l'air étaitil fini qu'il se précipita vers Rosenblutt.

: — Me reconnais-tu, Rosenblutt? dit-il.

— Oui, père... Je t'aime.

Et l'enfant expira.

On parle encore dans la petite v'Jle de la mort de Rosenblutt.

Maître Fleischmann monta aux orgues, pendant la messe des morts. On entendit une voix saccadée qui chantait le Dies trce. L'accompagnement était plaintif et lugubre. Un moment les notes ressemblèrent à des sanglots.

Le lendemain, l'organiste disparut du pays.

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