NOUVEAUX MALHEURS DE LA SERINETTE
Nous avions fmi par aimer le petit Rosenblutt. Autant nous craignions son père qui nous donnait de ten)^)s à
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autre des coups d'archet sur les oreilles quand nous chantions faux, ce qui arrivait assez fréquemment, autant nous étions hbres avec V enfant qui dirigeait les chœurs.
La leçon de chant terminée, Rosenblutt jouait avec nous; s'il était sérieux pendant la répétition, il devenait aussitôt après d'une gaieté folle. Quelquefois môme, il paraissait timide.
Nous lui avions appris à jouer aux billes, à la toupie, toutes choses qu'il ignorait complètement. Je lui avais fait cadeau d'une toupie coloriée, tournée par II. Peinte fils. Maître Fleischmann paraissait contrarié de le von^ jouer avec nous; il n'était pas tranquille; et quelquefois, pendant nos jeux, nous voyions son nez armé de ses lunettes bleues apparaître derrière les vitres de la croisée qui donnait sur le petit jardin.
Je ne me rappelle plus quelle solennité nous avait, en vacances, réunis en compagnie d'une douzaine de collégiens et de petites filles chez madame Brodart la mère. Rosenblutt était des nôtres : nous l'avions entraîné malgré sa résistance et à l'insu de son père.
Après avoir tant soupiré en pensant à ce jour de congénous ne savions plus que devenir, maintenant que nous étions en hberté.
— Quel dommage, dit l'un, que Rosenblutt ne soit pas avec nous l
— Oh ! oui, dit le chœur de gamins.
— Si nous l'alUons chercher?
— Et maître Fleischmann, dit un timoré, que dirait-il?
— Il ne dirait rien, pardi.
— Eh bien, va un peu le chercher.
it GRA-XDEUR ET DÉCADENCE
Celui qui s'était avancé avec tant d'aplomb, mis eu demeure d'exécuter ses offres, hésita.
— Allons-y tous !
— C'est ça, dit la bande joyeuse, dont le courage s'accroissait par l'effet du nombre.
Xous courûmes tout le long du chemin et nous arrivâmes tout essoufflés à la maîtrise. Rosenblutt, étendu sur le gazon, jouait avec un chat.
— Yeux-tu venir avec nous chez madame Brodart, Rosenblutt?
— Quoi faire ? dit-il.
— Viens toujours, nous nous amuserons.
— Je voudrais bien ; mais papa n'est pas là.
— Ça ne fait rien, tu reviendras tout de suite.
— Il ne veut pas que je sorte sans lui.
— Bah I c'est pour rire.
Nous avions des arguments à tout.
— Viens donc, il y a un beau jardin, bien plus beau que celui-ci, et puis de belles fleurs; tu rapporteras un bouquet.
Rosenblutt était alléché.
— Nous ferons la dînette, dit un autre. Rosenblutt sourit. Nous ne laissâmes pas le temps de
réfléchir à notre petit ami et nous l'entraînâmes, en criant:
— Ah ! comme nous allons nous amuser !
Madame Brodart la mère, que nous n'avions pas consultée pour amener le nouvel invité , fit d'abord la grimace en apprenant que Rosenblutt était le fils de maître Fleischmann; mais les mines charmantes du petit Allemand la séduisirent peu à peu et apaisèrent vilement sa mauvaise humeur.
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Elle était en train, quand nous arrivâmes, de surveiller sa domestique qui confectionnait d'énormes i^abotes.
La rabote est une grosse pomme qu'on entoure de pâte. On la fait cuire au four, d'où elle revient rissolée par le feu et dorée comme par le soleil.
— Aimes-tu les rabotes, toi? dit madame Brodart à Rosenblutt.
— Je ne sais pas, madame, dit-il en souriant et en laissant voir ses jolies dents blanches.
— Tiens, dit-elle tout étonnée, tu ne sais pas... Qu'est-ce que tu aimes alors?
— J'aime le hampoulet mit roseiné.
Nous partîmes tous d'un éclat de rire.
— Qu'est-ce que c'est que ce baragouin-là? dit-elle. Oh ! mon Dieu , faut pas être dégoûtée pour manger de ça. Comment dis-tu?
Rosenblutt répéta.
— J'aimerais autant que tu me dises : Dieu vous bénisse.
— C'est maman Grete seulement qui savait la recette.
— Où est-elle, ta maman? dit madame Brodart, curieuse comme toutes les vieilles femmes.
— Elle est morte.
— Pauvre petit 1 ... Ah çà, je bavarde comme une sanssouci, dit-elle, il faut pourtant que je voie à vous avoir des crépinettes.
L'annonce des crépinettes, qui sont de petites saucisses plates, mit tout le monde en rumeur et fit tirer plus d'une langue.
— Je vous y prends donc, gourmands, dit madame Brodart... Allons, je pars ; et ne mettez pas trop la chambre en fouillis.
— Non, maman Brodart. dit le chœur enfantin. Aussitôt après le départ de la vieille dame qui avait
quelquefois de bons moments, nous nous mîmes à jouer. On courut dans le jardin. Une heure se passa ; madame Brodart ne revenait pas. Tous les jeuT étaient épuisés.
— Charles, dit l'un au neveu de la veuve, va donc chercher la serinette?
— Ah ! oui, nous jouerons de la musique dans le jardin .
— Rosenblutt chantera avec.
— Je veux bien, dit Rosenblutt.
Charles alla quérir l'instrument.
— Je ne Fai pas fait voir à la bonne ; elle le dirait à maman Brodart.
— On ne l'abîmera pas.
— C'est égal, si elle le savait...
' — Elle ne le saura pas.
La serinette passa de main en main : et nous eûmes chacun le plaisir de jouer tout le répertoire. A lafm, ce divertissement devint monotone, et la serinette fut abandonnée et placée sur la margelle d'un puits au milieu du jardin.
On se remit à courir. Je ne sais lequel de la bande poursuivait Rosenblutt, qui. près d'être attrapé, se cogna contre la serinette.
La serinette disparut dans le puits !
— Oh ! firent dix voix empreintes de terreur.
: Puis vinrent les accusations et les dénégations.
— Ce n'est pas moi. — C'est Rosenblutt. — C'est Charles qui l'a poussée. — Il ne fallait pas la mettre sur le bord du puits.
— Oh ! répétèrent les voix dont la terreur s'accroissait.
— Si maman Brodart revenait !... dit l'un do nous. Nous étions paralysés de frayeur.
— Je vois la serinette, dit Rosenblutt, elle nage. Les têtes se penchèrent au-dessus du puits ; et nous
aperçûmes l'infortuné instrument qui surnageait.
— On peut ravoir, hasarda quelqu'un.
— Comment!
— Avec le seau.
Le plus grand de la bande descendit le seau qui reposait auprès de la poulie , et nous suivîmes avec une anxiété sans pareille les chances de sauvetage de l'instrument. L'opération était difficile ; le seau se battait les flancs contre la serinette, mais ne paraissait avoir nulle envie de la repêcher. Après divers essais , on fit faire un demi-plongeon au seau qui louvoya au-dessous de l'instrument et finit par le rapporter dans ses flancs.
— Ah ! cria la foule émue, voilà la serinette î Sauvée du naufrage par un miracle, la serinette apparut toute mouillée. Elle fut secouée et étendue sur le gazon pour sécher.
— Mais, dit l'un fort intelligent, les petites pointes sont en cuivre, Teau va les faire moisir.
— Il faudrait peut-être en jouer pour faire partir Teau. Rosenblutt prit la serinette et tourna... 0 surprise ! la
Chasse du jeune Henri ne faisait plus entendre ses
fanfares. On tira le second crochet. L'air de Philadelphie, qui jadis était si doux à écouter deux fois, gardait un profond mutisme. Ainsi du Point du Jour. De même pour la Flûte enchantée. Seule la Monaco persistait à lancer dans les airs quelques fragments, quelques notes décousues dont le sens musical était dificile à comprendre.
Xous étions abattus ; Rosenblutt continuait avec son sang-froid habituel à faire entendre une ou deux notes éraillées, lorsque M. Peinte fils entra dans le jardin. Il nous vit tous émus ; les sons désolés de la serinette le surprirent.
— Qu'avez-vous fait là? dit-il en remarquant que Rosenblutt faisait tourner inutilement la manivelle.
11 essaya lui-même l'instrument , ne croyant pas à un accident aussi grave. L'instrument resta muet. Alors il le palpa et il s'aperçut que le cyUndre était partagé par le milieu.
— Ciel ! dit-il, c'est tout à fait fini.
— Ce n'est pas moi, dîmes-nous tous en chœur.
— N'importe qui... que va dire cette pauvre madame Brodart la mère ?
Il pleurait presque. Car, versé dans la mécanique , il était plus à même que nous d'apprécier le désastre.
— Je nren vais, dit-il ; je n'oserais assister à la scène qui va se passer tout à l'heure. Madame Brodart tenait tant à sa musique, et elle avait raison.. — Après ces paroles, M. Peinte fils prit la fuite. Les trois quarts de nos amis l'imitèrent et nous restâmes seuls à chercher un moyen de dissimuler la fracture de la serinette. Il fut
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convenu qu'on la remettrait à sa place habituelle, ce qui se fit immédiatement.
Madame Brodait rentra bientôt. Elle s'étonna de ce que la bande était diminuée.
— On est venu les chercher, dit son neveu. Depuis son arrivée, nous restions dans la chambre,
mornes et inquiets.
— Qu'est-ce qui vous prend ? nous dit- elle ; vous avez Tair tout chose...
— Rien, maman Brodart.
— Je ne sais pas, dit-elle en secouant la tête. Elle appela la bonne.
— Ils n'ont rien fait de mal pendant mon absence?
— Je n'ai rien vu, madame.
— C'est bien; faites cuire les crépinettes, je vais préparer la table.
Comme elle allait vers l'armoire à hnge, son neveu, qui voyait l'orage se préparer et qui espérait le détourner, l'arrêta par sa robe :
— Maman Brodart ! dit-il.
— Tu ne pourrais donc pas me parler sans me tirer les jupes ; qu'est-ce que tu veux?
Le neveu ne sut que répondre et parut embarrassé.
— Ah çàl mais en voilà bien d'une autre; tu m'appelles, tu ne sais que dire... H y a quelque chose làdessous.
Et elle alla vers l'armoire à linge.
Nous devions être blêmes. Elle ouvrit un des battants de l'armoire ; d'après ce que nous avions calculé, la serinette, appuyée contre la porte, tomba sur le plancher.
— Oh! la musique! dit-elle stupéfaite de l'accident.
— Elle est cassée, dis-je, voulant faire croire que cette chute l'avait endommagée.
— Ça ne se casse pas ainsi, dit-elle.
Elle la ramassa. Mais nous n'avions plus pensé que le bois était mouillé. Elle s'en aperçut en la touchant.
— La musique est fraîche! s'écria-t-elle. Qui est-ce qui l'a trempée dans l'eau?
Personne ne répondit.
— Quand je disais qu'on n'est pas une minute tranquille... Quelle invention! tremper la musique dans l'eau !
Madame Brodart ne soupçonnait pas encore toute l'étendue du malheur... Cependant, par instinct, elle tourna la manivelle... Il est impossible de peindre l'effroi qui s'empara d'elle, quand aucun son ne se fit entendre. Ses yeux et sa bouche s'étaient dilatés comme si elle eût aperçu une vipère. A l'effroi succéda la colère, une colère terrible ; toute sa figure sephssa... Les sourcils se dressèrent menaçants, aussi hérissés que la queue d'une chatte à l'approche d'un chien. La colère la rendait bègue.
— Qui, qui, qui, demanda-t-elle, qui a cassé la musique ?
Nous aurions voulu disparaître dans le mur.
— Voyons, vite, dites-le moi, ou je vous donne le fouet à tous !
Elle ferma la porte pour nous couper toute retraite» Enfin le plus craintif désigna du doigt Rosenblutt. D'un bond elle se précipita sur lui , le saisit dans ses bras et courut vers la cuisine. Nous étions muets de frayeur. On entendit Rosenblutt crier... Elle le battait avec des
verges... Rosenblult criait encore. Les coups redoublaient.— Maman Grete! s'écriait le pauvre petit; — et le fouet répondait à cet appel. Enfin les cris s'éteignirent, et madame Brodart reparut sur le seuil de la porte, les yeux injectés de sang, les lèvres blanches; quelques mèches de cheveux gris s'échappaient de son serre-tête noir. Son bonnet était tombé. Elle était terrible à voir : les sorcières de Macbeth eussent paru des agneaux auprès d'elle.
— Allez-vous-en chez vous, tas de polissons! s'écriat-elle . . . Allez-vous-en .
Nous ne nous fîmes pas répéter deux fois cet avis, et nous courûmes chez nos parents de toutes nos jambes.
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