SYLVIUS A TONY
« Mon cher Tony, tu m'oubhes. Je sais que Paris est autrement amusant que L***, mais tu as bien un quart d'heure à me donner. Le soir, ne pourrais-ta m'écrire un mot? Je crois que je deviens presque amoureux.
« En revenant parla promenade des Ormes, Théodore m'a accablé de reproches sm* ma conduite pendant le dîner. Il se moque de moi; il se sert à mon égard des
épigrammes les plus sanglantes; je lui ai répondu qu il fallait que je connusse un peu plus Clémence. — Lui astu demandé un rendez-vous ? m'a-t-il dit. — Non, je n'y ai pas pensé. — Elle te l'aurait accordé de grand cœur. — Je ne sais. — Alors viens demain soir chez moi, elle s'y trouvera.
<( Quelle nuit j'ai passée! Je me suis couché, levé, recouché sans pouvoir dormir. Je ne pense qu'à elle, je ne vois plus qu'elle ! Ah ! Tony, si tu étais ici 1 J'ai voulu lui écrire ; mais demain n'est-il pas bien plus simple de lui parler? Cependant il faut préparer ce qu'on appelle une déclaration. Impossible de trouver le premier mot. J'ai pris pour confident mon oreiller et je lui ai récité les discours les plus extravagants. Enfin, j'ai allumé ma lampe et je t'écris à la hâte ce mot.
a Sylvius. »
ce qui prouve que le roman par lettres n'est pas dans la nature
Tony donnait un punch. — Je vais vous lire, dit-il à ses amis, quelque chose de fabuleux.
Et il lut la lettre de Sylvius.
— Je demande le premier numéro, dit l'un.
— Ça m'a servi à allumer ma bouffarde, dit Trompette.
— Ils sont bons dans ton pays l s'écria Schanne le peintre. J'ai envie de partir en poste pour faire le portrait de ce nouveau Joseph.
— Moi, dit une femme, j'am-ais voulu avoir le commencemeut; j'aime les amours.
— As-tu Uni, Castorine?
— Si nous allumions le punch?
— Il n'y a plus d'allumettes?
— Et la lettre de ton ami? cria le rapin.
— Ce Sylvius, dit Tony, est un provincial, et le premier qui m'en parlera comme d'un ami aura affaire à moil
— Allons, dit Trompette, ne te fâche pas.
— Alors, allumons le punch avec sa lettre, dit Tony. Le punch flamba; les pipes s'allumèrent à la flamme
et la mansarde retentit de lariflas.
ou l on voit que l histoire de madame putiphar n'est pas un conte
Le lendemain, Sylvius alla chez Théodore ; Clémence et Adèle s'y trouvaient.
— Si nous allions promener sous les Ormes? demanda Théodore.
— Oui, répondirent-elles.
La promenade des Ormes entoure d'une ceinture la petite ville de L***, perchée sur la montagne comme un nid d'aigle sur un rocher. De jour, on y rencontre quelques bourgeois qui s'inquiètent beaucoup si le vent vient de Saint-Quentin ou de Reims ; mais les soirs d'été, elle est beaucoup plus fréquentée. Des ombres doubles, parlant bas, eiTent vaguement, en s'attachantànepas rencontrer
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d'autres ombres. Ce soir-là, Sylvius était assis sur uti banc de pierre, près de Clémence ; de cet endroit, qu'on appelle la Pointe, parce que la montagne forme là un angle et domine la vallée, on entend le bavardage des grenouilles, qui tiennent des conférences le long des marais avant de s'endormir. Sylvius s'inquiétait beaucoup plus de la campagne et des bruits vagues de la nature que de Clémence ; il lui parlait, mais sans essayer la moindre galanterie. Il eût préféré avaler des sabres 1 Clémence se montrait résignée à ces malencontreux discours, où elle ne trouvait pas le plus petit brin d'amour. Elle riait quand son amant disait quelque plaisanterie qu'elle ne comprenait pas.
Ces promenades continuèrent ainsi pendant trois semaines.
— Il faut en finir... dit un jour Théodore à son ami ; tu viendras demain chez moi avec Clémence. Elle se plaint à Adèle de ton peu de galanterie; je n'ai jamais vu de garçon tel que toi.
— J'irai, dit Sylvius.
Le jeudi, Sylvius alla attendre Clémence à la porte de l'atelier de couture, et tous deux se rendirent au lieu indiqué. Théodore avait bien fait les choses. Un petit souper était préparé. Au dehors, la pluie battait les vitres et le feu rayonnait dans Tâtre.
Les deux amants se mirent à table avec les meilleures dispositions, — dans un fauteuil. En homme qui comprend les délicatesses de l'amour, Théodore n'avait servi qu'un verre, qu'un couvert et qu'un plat. Clémence, peu habituée à pareil festin, fut gourmande comme une chatte. Svlvius était aimable! — Il ouvrit les (]9.ux bat-
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tants des portes de son esprit. Pour la première fois il osa tutoyer Clémence. Il était tout étonné de sa hardiesse, ne pensant plus aux bouteilles qui avaient le corps vide.
— M'aimes-tu, Clémence? dit-il tout à coup.
La conversation était montée à un diapason convenable, il n'y avait qu'à continuer; mais Sylvius fit comme les gens qui gi'impent à une échelle très-élevée : il leur reste à monter deux ou trois échelons, ils vont arriver au but. Tout à coup le vertige les prend, ils tombent. Sylvius secoua ses cheveux, se dégagea de Tunique fauteuil. prit une chaise et se plongea la tête dans les mains. Clémence, tout habituée qu'elle était aux façons originales de son amant, se leva tout à coup :
— Minuit , dit-elle d'un ton vexé, il faut que je m'en aille. Tu as tant fait que ma mère va me donner un' galop.
Elle remit son bonnet et pria Sylvius de la reconduire.
— Je ne t'aurais jamais cru comme ça, fit-elle d'un air boudeur.
— Comme quoi? demanda Sylvius.
Théodore, entendant parler, vint à leur rencontre.
— Eh bien? dit-il tout bas à Sylvius.
Sylvius fit entendre un grognement équivoque et em.mena Clémence au plus vite. En se couchant, il se donna douze coups de poing sur la poitrine.
— Qu'ai-je fait? Comment oserai-je me présenter désormais devant elle? Non, on ne se conduit pas ainsi.
Le lendemain il courut chez son ami :
— Tu t'es conduit en enfant, dit Théodore.
— Ah bah!
— Clémence s'est plainte à Adèle.
— Mon cher Théodore, Crébillon fils a dit : L'amour languit dans les plaisirs, et quand les désirs ne sont pas de la partie, il lui reste bien peu de chose.
— Tu es bien heureux d'a^-oir lu cela cette nuit pour venir me le débiter.
— Je ne l'ai pas lu cette nuit.
— Je te demande compte de mon souper. A quoi a-t-il servi?
— Clémence a beaucoup mangé.
— Je le sais bien. Il n'y a rien à faire de toi. Tu as dix ans, mets un bourrelet.
— Théodore, je me fâcherai.
— Non pas, je t'aime trop pour cela; mais vois les conséquences de ta conduite. Clémence ne connaît pas les maximes de Crébillon fils ; tu l'ennuies, elle se raccommode aujourd'hui avec Pienard qui commençait à devenir jaloux de toi.
— Au diable les femmes ! dit Sylvius en s'en allant tout furieux.