‹ Chien-CaillouChapitre 26 sur 54 · AU SALON · texte numérisé non relu

AU SALON

M. PRUDnoMME, donnant le bras d madame Pastéris.

Quel temps, belle dame ! quel soleil chaleureux !

MADAME PASTÉBIS.

C'est \Tai; il fait bien beau.

M. PRUDH05IME.

Il faut beaucoup aimer les arts pour aller aujourd'hui au muséum de peinture ; mais les arts sont une si belle chose.

MADAME PASTÉRIS.

Et puis ça fait aller le commerce.

M. PBUDHOMME.

A rage de quinze ans, j'avais voulu me lancer dans cette partie. Mon père connaissait un certain Jobé, pemtre en miniature, homme de talent s'il en fut jamais. Ce Jobé tenait à ce que j'apprisse la miniature; mais mon père me dit : Joseph, remarque bien Jobé, c'est un artiste de talent, il est joli, jeune, bel homme; tel que

m M. PRUDHOMME AU SALON.

tu le vois, il finira sur la paille. Joseph, tu annonces une

belle main; avec une belle main, on arrive atout. — Mon

père ne dit que trop vrai. Jobé mourut à l'hôpital : je

devins un calhgraphe de quelque réputation, j'ose le

croire.

MADAME PASTÉr.I3.

Une femme qui reçoit de vos lettres doit être bien flattée.

M. PRUDHOMME

Madame, sans me vanter, j'ai fait quelques conquêtes avec ma plume, quoique la plume seule ne soit rien. A la calligraphie unissez le style, a dit un sage. Et j'avais un style incendiaire! J'aurais pu combattre vingt fois pour ce sujet si mon caractère et les lois du pays ne s'y fussent opposés. D'ordinaire je terminais mes pamphlets amoureux par une signature, mais une signature à moi, une signature qui disait tout. La missive s'adressait-elle à une femme légère, j'employais la signature déliée et coquette; pour la femme à sentiments, une signature pleine, passionnée et languissante.

ÎÏADAME PASTÉRIS.

Ah! monsieur, que je regrette de n'être plu« jeune!

Vous VOUS moquez, belle dame; vous êtes dans toute la force des sentiments, si j'ose m'exprimer ainsi. Les printemps vous ont abandonnée, mais pour faire place à un été plein de feu, et les grappes de votre automne seront bien douces à cueillir.

MADAMIi PASTÉRIS.

Ah 1 monsieur Prudhomme !

M. PRl'DHOMME.

Faut-il, pour mon malheur, que les frimas de l'hiver aient glacé mes sensl j'aurais voulu, madame, vous faire l'offrande de mes hommages.

MADAME PASTÉniS.

Et M. PastérisI

M. PRCDHOMME.

M. Pastéris ne s'en porterait que mieux. (Riant.) Hé! hé!

MADAME PASTÉRIS.

Monsieur Prudhomme, vous êtes bien léger!...

M. PRCDHOMME.

Ne faut-il pas toujours avoir le petit mot pour rire? autrement la vie ne serait qu'un cahce d'amertume. Belle dame, nous voici arrivés au palais de nos rois. Prendrons-nous le catalogue du Muséum? je vous avouerai que je préfère deviner le sujet du tableau; on a le plaisir de la surprise. Du reste, je suis tout entier à vos ordres.

MADAME PASTÉRIS.

Ce sera comme vous voudrez, monsieur.

Je n'en prendrai pas, alors. Je devine facilement; l'histoire romaine, l'histoire grecque, la mythologie n'ont aucun secret pour moi ; la mythologie surtout. Je lis et relis sans cesse le délicieux ouvrage de Demoustier, ses Lettres à Emilie. Quelle finesse, quel tour gracieux régnent dans cet ouvrage! On n'est pas plus galant. J'aurais fait des bassesses pour connaître Demoustier, s'il n'était mort. Demoustier et Voltaire, voilà m(3S auteurs favoris. Ah! madame, la Pucelle... On ne refera

176 iM. PRCDHOàiME AT SALON,

jamais la Pucelle. Le connaissez-vous, cet ouvrage piquant?

MADAME PASTÉRIS.

M. Pastéris l'a dans sa bibliothèque, mais il me défend de le lire.

M. PRUDHOMME

Je vous le prêterai, madame, je vous le prêterai, et vous le dévorerez, j'ose m'en flatter. (Ils entrent dans le salon carré.)

MADAME PASTÉRIS, devant un tableau d'Horace Fernet,

Voyez, monsieur Prudhomme, quel beau tableau !

M, PRUDHOMME

C'est d'Horace Vernet, le fils de Carie Vernet ; un farceur encore celui-là. J'ai beaucoup connu un de ses amis. C'était l'homme aux calembours...

MADAME PASTÉRIS.

Oh! un officier français qui va être tué par un Arabe. Malheureux jeune homme !

Cependant le marquis de Bièvre l'emportait sur lui...

MADAME PASTÉRIS.

Sur cet officier?

M. PRUDHOMME

Pardon, belle dame ; je dis que le marquis de Bièvre faisait mieux le calembour que Carie Vernet, le père d'Horace Vernet dont le tableau est sous nos yeux. Un jour il dit à Boilly...

MADAME PASTÉBIS.

Mon Dieu, il faut la vie d'un homme pour pemdre tout celai

M. PRl'DnOMME AU SALON. 17:

M. PRLÛnOMMF..

Détrompez-vous, belle dame; tous ces personnages que vous voyez-là ne sont rien; le peintre ne s'en occupe guère ; il ne fait que les mains.

HADAUB PASTÉRIS.

Ah 1 vraiment?

M. PRUDHOMME

Certainement, les mains sont très-difficiles à rendre ; le reste, les habits, les têtes, est peint par les élèves. Je reviens à Boilly, que j'ai beaucoup connu : ce fut lui le premier peut-être qui porta une tabatière à musique. C'était nouveau alors, nous étions en 1815. Boilly était invité, à cause de son esprit de saiUie, dans toutes les grandes réunions. Un soir il met sa tabatière à musique dans sa poche. On causait au coin du feu; il lâche un air. Toute la société se regarde, personne ne s'exphquait d'où venait cette délicieuse musique. Quand Boilly eut joui de l'embarras, il montra l'instrument : on rit beaucoup. Il ne fallait que deux ou trois farceurs comme Boilly pour mettre le monde en révolution. La tabatière à musique devint de mode. Moi-même je cédai àla vogue ; j'en achetai une et je m'en trouvai bien; je crois même...

MADAME PASTÉRIS.

Monsieur Prudhomme, voici un paysage qui me paraît...

M. PRUDHOMME

Il est fort beau. Signé : madame Empis. Il serait bien pour un homme; éclos sous les pinceaux d'une dame, c'est tout dire. Admirez un peu la perspective. Ah! c'est que la perspective est tout dans le paysage; sans la perspective, point de paysage.

MADAME PASTÉRIS.

Et les biches; voyez, elle vont boire !

M. PRUDHOMME

Très-bien : Teaii est parfaitement rendue ; on distingue même les feuilles des arbres. Ah! le paysage! On fit, si j'ai bonne mémoire, un joli couplet sur le paysage. C'était dans Fanchon la Vielleuse, une pièce dans laquelle madame Belmont fit courir tout Paris ; elle y mettait un mélange de simphcité, de bon ton, d'enjouement et de sensibihté qui vous émouvaient malgré yous, surtout quand elle disait au jeune peintre Francarville (il chante à mi-voix) :

Au bas d'uQ fertile coteau

Dont je garde U souvenance,

Je ferai peindre le hameau

Qui vit les jours de mon enfance.

Il faudrait être mon époux

Pour faire avec moi ce voyage :

J'avais jeté les yeux sur vous...,

Mais peignez-vous le paysage? {Bis.)

UN RAPiN, écoutant.

As-tu fini !

M. PF.LDHOMME, s'cc/iovffiint.

Frondeur audacieux } Les jeunes gens d'aujourd'hui son* bien mal élevés. Eloignons-nous, madame; je suis d'un caractère bouillant, et il pourrait arriver des malheurs.

MADAME PASTÉRIS.

Je vous en prie, monsieur Prudhomme, ne vous fâchez pas; laissez tranquille ce va-nu-pieds avec ses longs cheveux. Ça doit être un peintre.

-M. PRUDHUMME AU SALUN. 179

M. rniDHOMME.

Jamais, madame ; les peintres sont gais , mais insolents, non. [Ils arrivent près d'un tableau d'Eug. Delacroix.) Oh ! rhorreur! Il est inconcevable que les jurés reçoivent de pareilles choses. Mais c'est peint avec un balai... un balai ivre même.

MADAMB PÀSTÉRIS.

Passons vite, cette peinture m'agace...

Voyons un peu le nom de Fauteur : Delacroix. On n'a pas d'idée de quelque chose d'aussi affreux. Je ne prendrais pas ce tableau pour rien. Je ne voudrais pas, moi qui vous parle, avoir fait cela. Pouah! l'indignité; j'ai très-peu dessiné; mais je me flatte, avec ma plume, d'arriver à des résultats plus agréables. Une fois, cependant, je faillis me compromettre : c'était lors de la création des préfets. J'habitais le département de Saôue-et- Loire, chef-lieu Mâcon. Vous avez dû, belle dame, boire du vin de ce pays; il est fort bon et peu coûteux. Si mes souvenirs sont exacts, il coûte 75 centimes la bouteille ; ce n'est pas ici, à Paris, où Ton ne boit que des vins falsifiés, qu'on en trouverait à ce prix. Franchement, je voudrais revoir Mâcon rien que pour ses vins. Les habitants sont aimables ; on y tient bonne table. Le bon vin! il m'en souviendra longtemps.

MADAME PASTÉRIS.

Ohl les pauvres petits 1 ils vont être dévorés par le loup ; et la pauvre mère qui se dresse contre la croix. Le loup a l'air d'avoir bien faim. Croyez-vous, monsieur Prudhomme, quil les dévorera le loup?

M. PnUDiiOMME.

Soyez tranquille, madame. Remarquez dans le fond un garde-chasse qui arrive avec son fusil. Il ne laissera pas se consommer un attentat aussi déplorable. Cependant, il n'y a pas toujours de gardes-chasse. Nous voyons à chaque instant, dans les gazettes, des événements beaucoup plus douloureux. Le peintre n"a rien inventé.

MADAME PASTÉRIS,

Vous croyez qu'il Ta vu?

M. PRCDHOMME.

I Certainement, madame. Mais voici qui est plus gai, ce portrait de villageoise âgée : elle va parler.

MADAME PASTÉRIS.

Et elle reprise ses bas. Pauvre vieille femme, à son âgel

. M. PRL'DHOÎIME.

Ce n'est pas qu'elle ait mauvaise vue. Son mouchoir est parfait d'exactitude.

MADAME PASTÉRIS.

Oui, c'est de la laine toute pure.

M. PRUDHOSniE.

Et les rides. Voilà ce qui me confond dans la peinture. C'est à s'y tromper. Remarquez encore une fort belle peinture, là, un peu élevée...

MADAME PASTÉRIS.

Des femmes nues, c'est un peu libre.

M. PRDDHOMME.

Pardon, madame, le sujet en est historique

MADAMR PASTÉBIS.

Alors, il n V a rien à dire ; mais il est bien compliqué, ce sujot. Un Espagnol, très-bel homme, du reste ; beau costume, et des Turcs.

M. PRUDHOMME

Je ne suis pas bien au courant; je vais m'enquérir près de ce monsieur qui a un catalogue. {A un monsieur.) Un million de pardons, monsieur, si je vous dérange ; c'est pour une dame qui désirerait connaître le n°688?

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