MARIANA LA PEINTRE
La salle des Antiques était à peu près déserte. Quelques tabourets, quelques chevalets et quelques dessins commencés indiquaient cependant la trace de travailleurs qui avaient dû s'absenter momentanément. Seuls, les gardiens duLouvreseliATaientà ces promenades sans fin quileur donnent un air de ressemblance avecles ours.
Sylvius descendit le grand escaUer qui mène au Salon can-é et se plaça en face de l'Apollon du Belvédère. Quand le gardien eut tourné le dos, Sylvius déposa un billet sur le carton d'un travailleur absent et s'enfuit précipitamment. On n'avait rien vu; l'ApoUon était trop occupé à regarder en l'air pour faire attention à ce" manège. Quelque temps après, une jeune fiUe descendait le même escalier. Elle était bizarrement vêtue. Une es-
CO.NFESSfO.NS DE SYLVIUS. 137
pèce do peignoir en lustrine noire, passé par-dessus sa robe, indiquait assez que c'était un vêtement destiné à protéger ses habits. Elle tenait un appuie-main très-long, qui aurait pu lui servir à figurer dans une apothéose de féerie, au moment où la fée bienfaisante bénit les amants et s'envole dans des nuages de feux de Bengale. De grands cheveux noirs et lustrés encadraient sa figure légèrement bistrée. Elle marchait haut la tête, comme toute peintre doit le faire, s'inquiétant peu des gens qui la regardaient. Arrivée à son tabouret, elle s'assit et se mit à contempler FApollon du Belvédère, propriétaire de cette pudique feuiUe qui permet à la mère de conduire sans danger sa fille dans les musées. La jeune fille reporta ses yeux sur son dessin et parut peu contente, car elle chercha du pain pour effacer quelque trait saugrenu. EUe aperçut alors le billet. Elle l'ouvrit et lut;
« 0 Marianal
o Vous êtes un grand artiste et je vous aime. J'ai passé des heures au Salon devant votre tableau où vous avez dépensé tant de cœur et de sentiment. Combien de fois, caché derrière l'hermaphrodite, vous ai-je observée copiant l'Apollon. Vous êtes belle et grande quand l'enthousiasme vous prend à la vue des œuvres de nos grands maîtres. Mais je voudrais vous voir dans votre ateher, inspirée, saisissant vos pinceaux ? La femme a peut-être plus que l'homme le sentiment de l'art. Me permettrez-vous de vous parler quelquefois, de causer avec vous des chefs-d'œuvre du Louvre? Je n'ose l'espérer. Voulez-vous que je vous serve de modèle pour votre
prochain tableau? Ah ! dites-moi que oui, et mettez-moi
un peu d'espérance au cœur.
« Si ma démarche ne vous paraît pas trop osée, je vous attendrai à la sortie, à quatre heures.
« Votre adorateur pour la vie, « Sylvius. »
— Sylvius, dit-elle, je ne le connais pas. Il est bien hardi 1 Mais sa lettre est bien écrite. Je m'en vais aller consulter Juhette.
Et, comme quatre heures approchaient, elle rangea son carton, son chevalet et monta à la Galerie-Française.
— Juliette ! dit-eUe à une femme perchée sur une échelle.
— Attendez, répondit celle-ci, il faut que j"use mon restant de cobalt.
Mademoiselle Juliette était ime peintre expérimentée. Elle possédait quarante ans, des lunettes bleues et des manches. Dix ans de peinture changent totalement une femme. EUe n"a plus de sexe; elle devient presque hermaphrodite; si elle n'avait un jupon, on la prendrait pour un homme. A trente ans, la peintre commence à porter ses cheveux à V enfant] elle aborde franchement le langage des rapins. Alors elle avoue quelle fait de la peinture chiquée et que ses amies font de la peinture embêtante.
— Qu'y a-t-il, ma petite ? dit-elle en descendant cavalièrement son échelle, garnie d'une draperie de serge verte destinée à protéger les jambes féminines contre les regards inquisiteurs.
— Connaissez-vous M. Sylvius?
CONFESSIONS DE SYLYIUS. 139
— Le petit Sylvius? je ne connais que lui. C'est un gaillard qui peint avec une fière pâte.
-r- Ce n'est pas cela que je vous demande. Est-ce un jeune homme? laid ou beau?
— Eh ! pas trop joUl II est hardi, par exemple, comme sa peinture. Bon camarade; il nfa retouché une houle de saint Jean qui me donnait un mal!... Mais pourquoi me demandez-vous tant de détails?
— Tenez, lisez!
Mademoiselle Juhette prit la lettre, la lut attentivement, en se posant sur son appuie-main, et s'écria :
— Voilà une lettre corsée. Il vous aime, ma chère. Ce n'est pas là un ;7o?ic//' amoureux comme toutes les déclarations ordinaires d'homme à femme.
— Mais je ne sais trop si je dois accepter un amour aussi brusque.
— Osez, mon enfant. Suivez les conseils d'un artiste qui a de l'expérience? Que diable 1 je m'y connais. Le petit Sylvius doit gagner de l'argent; et vous, vous savez le mal que nous avons à nous tirer des empâtements de la misère. A propos, et votre copie?
— Ma copie est toujouis à venir.
— Pourquoi n'allez-vous pas tourmenter Cave? Il ne faut pas manquer une audience. Je sais ce que c'est; mais pour en revenir à notre affaire, je vous accompagnerai en sortant; nous verrons bien quelle tournure prendront les choses.
Pendant ce temps , Sylvius était remonté à la galerie espagnole, où il rencontra Schanne revenu de la province.
— Hé! Schanne, écoute. Je viens d'envoyer une déclaration à la Mariana.
— Mariana! Je ne la connais pas.
— Que si, tu la connais ! Une grande brune qui cause souvent avec la vieille Juliette et qui dessine l'Apollon du Belvédère.
— Elle n'est pas mal, mais elle peint d'une atroce façon.
— Ça m'est égal. Aussi lui ai-je dit qu'elle avait un grand talent et qu'elle irait loin. Pense qu'elle n'a pas de mère ni de sœurs commes toutes ces ennuyeuses filles de bourgeois qui viennent ici. J'ai eu le soin de me mettre bien avec la vieille Juliette, mais j'avais mes vues. Je lui ai même retouché une tête.
— Mon ami, si tu m'écoutais, tu ne ferais pas la connaissance de cette peintre. Il faut réfléchir avant que de te lancer dans cette voie périlleuse.
— Messieurs, on ferme ! cria le gardien.
Sylvius jeta ses pinceaux en désordre dans sa boîte et courut, craignant de ne pas se trouver au rendezvous. Dans la cour du Sphinx, il aperçut mademoiselle Juliette et Mariana qui s'en allaient très-doucement.
— Mon petit Sylvius, dit Juliette, offrez-moi donc votre bras.
Le peintre fit une grimace en dedans. Mariana baissait les yeux et se tenait aux côtés de la protectrice de ses amours.
— Mariana m'a tout conté. 11 faut avouer que vous êtes bien impudent d'envoyer la première fois des billets aussi hardis.
— L'amour n'excuse-t-il pas tout ?
— Oui, l'amour; mais prenez garde de prendre une inchnation passagère pour de l'amour.
—Oh î mademoiselle Juliette! . . .dit Sylvius, en essayant de prendre l'air scandalisé.
— Vous êtes coloriste et fougueux; je m'y connais, j'ai aimé des coloristes.
— Et vous aimez encore ?. . .
— SyMus. vous êtes indiscret.
— Plus de morale, dit tout bas celui-ci, ou je parle de vos relations avec Canonnier, l'élève de la nature.
— Cest assez. — Mariana, dit Juliette, voulez-vous venir dîner ce soir chez Sylvius?
Mariana fit entendre un non qui ressemblait à deux oui.
— Sylvius, c'est convenu, vous dînez chez moi avec Mariana. — Avez-vous de l'argent? lui demanda-elle à la sourdine.
— En faut-il beaucoup ?
— Eh! pas mal, pour faire un dîner passable.
— Combien ?
-T- n faut bien cinquante sous pour trois. Oui. cinquante sous. Donnez le bras à votre amante chérie, je m'en vais chez le restaurateur commander un dîner kox- 110 ff. Voilà ma clef, mettez la taille.
Syhius prit le bras de Mariana, monta les escaliers d'une petite maison de la rue des Canettes, et se trouva dans les appartements de Juliette. Tout visiteur, même le moins physionomiste en matière de mobiher, eût deviné que cette chambre devait être habitée par un artiste.Un Ut de sangle, deux têtes de mort, quelques gravures d'après Girodet, des moulages de la colonne Trajane. une pipe façon turque, mi bonnet russe, un chevalet et des esquisses servaient de signalement. Il
U: CONFESSIONS DE SYLYIUS.
n'y avait que deux chaises; Sylvius en offrit une à Mariana et prit l'autre. Il s'empara des mains de la peintre et lui parla de son amour, qui durait depuis nombre de mois^ sans qu il eût jamais osé le déclarer. Il raconta, avec des variantes, Une Chaumière et son cœur, deM. Scribe, jlariana écoutait avecpassionlelangage ardent du peintre, lorsque Juliette rentra.
— Eh bien ! Mariana , la table ? Ah ! vous écoutez le serpent... Allons, aidez-moi, cpi'on place la table. Fautil mettre une nappe? Au fait, je n'en ai pas, je peux bien l'avouer, entre peintres. Sylvius, vous vous assoirez à côté de Mariana.
— Mais je ne vois que deux chaises.'
— Vous inquiétez-vous pour si peu? Et le ht? Je mangerai à la manière antique, peu couronnée de roses, c'est ^Tai ; mais quand la natm^e est diikdar, on ne regarde pas de si près. Aunez-vous le bifteck, Mariana ? et vous Sylvius ?
— Le bifteck est bon quand il est bon.
— Il sera bon, j'ai parlé moi-même au chef; je dois lui faire son portrait meilleur marché qu'au bureau ; s'il ne nous donne pas de bons biftecks, je ne le fais pas ressemblant.
— Tiens, vous avez raison.
— Sylvius, chauffez le cuisinier pour son portrait, vous me rendrez service. Ces diables de gens, il faut vraiment
es putipharder pour avoir l'honneur de peindre leurs silhouettes !
En ce moment, le cuisinier entra, apportant le repas.
— Comment vous nommez-vous? dit Sylvius au cuisinier.
CONFESSIONS DE SYI.VIUS. H3
— Baptiste, monsieur, pour vous servir.
— Baptists, vous me revenez, vous avez une bonne tête. La cuisine va-t-elle un peu?
— Comme ci, comme ça; on ne mange pas autant l'été.
— Baptiste, vous avez manqué votre vocation ; avec votre tAte, je me serais fait modèle.
— Monsieur se moque, hé! hé !
— Je ne me moque jamais ; si vous vous voulez poser dans un de mes tableaux! mais je vous avertis qu'il faut vous déshabiller à fond.
— Oh! merci, monsieur; mademoiselle Juliette veut bien me faire mon portrait, mais avec mes habits. On ne me reconnaîtrait plus de la manière comme vous dites...
— Quand commençons-nous, Baptiste? dit JuHette.
— Madame, je ne sais pas trop.
— Dépêchez-vous, mon garçon; je suis pressée aussi, moi; Et si j'avais voulu prendre mes repas, dit-elle avec emphase , chez votre confrère , il tenait à ce que je fisse son portrait. Mais il a un vilain bec, cet oiseau ! Quand je fais un portrait, je veux un beau module.
-- Alors, mademoiselle, dimanche prochain, je viendrai sur les deux heures... C'est que... le prix...
— Bah ! le prix, ça va de soi seul : vous me paverez en comestibles. A dimanche, dit-elle en le renvoyant. — Encore un d'emmanché ! Ah î les portraits sont bien durs par les chaleurs.
Le repas commença. Juhette faisait à elle seule les frais de la conversation. Le peintre magnétisait de ses regards la jolie Mariana; quelquefois un pied, errant sous la
144 CONFESSIONS DE SYLViUS.
table, s'adressait à Juliette, et lui indiquait que, si les deux amants ne parlaient pas beaucoup, du moins une conversation muette s'engageait. Le soir aiTiva ; Sylvius offrit de reconduire Mariana, et Juliette resta chez elle, en femme habile.
Le lendemain , Sylvius emmenait triomphant au Louvre Mariana. Il l'appelait Marianette. Les petits ~oms sont l'indice de la possession. Le peintre avait parlé de travaux communs; il voulait vi^Te, avait-il dit, uniquement pour sa chère Marianette; la vie de jeune homme lui pesait, il lui fallait la vie de famille. Ils ne feraient plus qu'un logement. Mariana s'était laissée prendre à tous ces raisonnements. En chemin, son amant lui dit :
— Tu ne travailleras plus aux Antiques. Tu serais trop lom de moi. Je suis jaloux; beaucoup peuvent te faire la cour. Tu viendras travailler avec moi à la Galerie- Espagnole.
Quoique Mariana fiit douce et résignée à se laisser mener, elle avait peur de la peinture espagnole, peinture noire et sauvage qui épouvante les esprits étroits : et elle répondit :
— Mais, mon ami, que veux-tu que je fasse aux Espagnols?
— Tu copieras quelque chose, n'importe quoi, à côté de moi. Je fais le moine de Zurbai'an. Il y a de trèsbeaux Zurbaran tout près.
— Mon ami, jirai aux Espagnols, puisque tu le désires ; mais je copierai une vierge de Murillo.
— Pouah 1 une vierge de Murillo ! Y songes-tu? cela est d'un ennuyeux à mourir. Non, tu copieras un Zurbaran.
COxXF.ESSIONS DE SYLYIUS. Ii5
Ainsi Sylvius choquait, sans s'en apercevoir, les principes de sa maîtresse, élevée à l'école du joli, du tendre et du gracieux. Elle ne reconnaissait plus l'homme qui lui avait écrit la veille qu'il aimait sa peinture ; elle comprenait qu'elle s'était donné un tyran en fait d'art. Cependant elle se laissa mener. Au Louvre, tous deux prirent place l'un à côté de l'autre. Mariana commença à esquisser une figure de Zurbaran ; mais le découragement la prit; elle avait aussi des idées arrêtées en peinture, et elle se demandait à quoi pourrait servir une telle étude. Juliette, passant par hasard, les aperçut et s'écria :
— Ah! mon Dieu, Mariana, tu copies de la peinture de valet de bourreau?
— Qu'est-ce que vous dites donc là, Juhette i répondit Sylvius d'un air terrible.
— C'est Sylvius, dit-elle, qui te fait copier ces horreurs-là?
— Hélas! dit Mariana en soupirant.
— Mademoiselle Juhette, dit Sylvius en prenant sa ligure la plus sérieuse, je vous prie de croire que je sais mieux que vous les études qu'il convient à Mariana de faire.
— Vous êtes un t}Tan, Sylvius.
— Mademoiselle Juliette, vous allez me faire le plaisir de nous laisser peindre tranquillement.
— Pauvre Mariana ! dit la vieille artiste en nettoyan ses lunettes bleues et en s'éloignant.
Sylvius aUa voir l'étude de sa maîtresse ; la préparation le fît sauter en l'air. Ne pensant plus à l'amour, il lui fit des reproches qui s'adressaient seulement à l'ar-
146 CO^•FESSlONS DE SYLVIUS.
tiste; Mariana ne dit rien, et, prétextant un motif quelconque, elle sortit et ne revint pas. Elle alla se jeter en pleurant clans les bras de Juliette, et la pria de l'accompagner chez elle. Le lendemain elle envoya chez Sylvius ce billet :
« Monsieur, nous ne sommes pas faits l'un pour l'autre. La peinture tuera toujours chez nous l'amour. Si vous me revoyez au Louvre, ne me reconnaissez pas ; c'est le seul service que je vous demande. Adieu, monsieur; vous me connaissez si peu que vous m'oubherez bien vite. »
Sylvius montrant cette lettre à son ami Schanue et lui narrant cette aventure, celui-ci lui dit avec sou cynisme d'ateher :
— Que diable ! mon cher ! tu veux qu'un artiste eu jupons fasse de la peinture culottée !
l'estaminet momus
— Garçon, une demi-tasse ?
— Monsieur, le patron m" a défendu de vous servir.
— Garçon, servez-moi le patron '?
Sylvius, à qui on venait de refuser aussi peu poliment de Idi consommation, fréquentait un petit café dans lequel se réunissaient tous les soirs une douzaine de bohèmes. Depuis un an qu'ils hantaient l'étabHssement, ils n'avaient jamais pu inspirer la moindre confiance. Leurs habits, qui riaient au coude, et leurs bottes fabriquées rue Guérin-Boisseau, trahissaient trop leur origine. Pour
eux, crédit n'était pas mort, par la raison qu'il n"avait jamais vécu. Aussi s'étaient-ils réfugiés dans ce café parce que la consommation était dun bon marché inouï. La demi-tasse coûtait cinq sous , encore les bohèmes avaient-ils trouvé divers moyens ingénieux de se rafraîchir à meilleur marché. L'un prenait son café sans sucre ; les quatre morceaux de sucre servaient à deux autres. Donc quatre demi-tasses rafraîchissaient douze individus. La dépense s'élevait réguhèrement à un franc, car on oubhait généralement le garçon, malgré \di pensée, rébus délicat peint sur le tronc de métal d'Alger placé sur le comptoir. Cette dépense était loin de contenter le cafetier ; mais comme c'était un homme doux, il n'osait renvoyer des chents aussi artistiques. De plus, il en avait peur, ayant été plus d'une fois victime des drôleries de la société.
Les bohèmes étaient d'une nature tellement tapageuse, discutante, remuante, que les habitués , vieillards tranquilles, anciens employés, s'en plaignirent amèrement. Les bohèmes montèrent au premier, espérant rester sohtaires et pouvoir se li^Ter à leurs discussions. Là se tenait en paix une société de clercs d'avoué et de notaire qui se reposaient le soir de leurs ac'es du jour; mais quand la nouvelle société advint, ce fut une telle profusion de discussions, de scies, de chants et de farces, que les clercs partirent furieux, jurant de ne plus revenir. Or, les clercs de notaire faisaient de notables dépenses, et le caf3tier, très-ennuyé de perdre sa clientèle pour une autre qui représentait seulement un franc par soirée, avait défendu qu'on servît désormais quelque chose aux bohèmes, surtout après les scènes de la veille. Deux ou
trois clercs de notaire avaient essayé de reprendre possession de r estaminet ; ils avaient commencé une partie d" échecs, et voici ce qui était arrivé.
— Te souviens-tu, dit un bohème qu'on appelait le philosophe, de M. Perrot de l'Écu?
— Très-bien, répondit Sylvius ; M. Perrot qui avait épousé une demoiselle Marteau ?
— C'est bien cela. Croirais-tu que madame Perrot- Marteau vient d'épouser Cordier, du Griffon.
— Le gros Cordier! c'est miraculeux. Comme il cuismait bien, le brigand! ajouta Schanne.
— Qui eût cru que Perrot-Marteau donnerait sa fille à son rival, car ils étaient rivaux? L'Ecu a fait bien du tort au Griffon, dans le temps. Zsous avons des personnes qui préféraient FEcu.
— Je crois que Perrot-Marteau réussissait mieux certains plats.
— Le gros Cordier n'était pas non plus mauvais cuisinier. Il avait été chef dans les meilleures maisons de la capitale.
— Mais ce que vous ne savez pas, c'est que le père Perrot-Marteau n'a voulu donner sa fille au gros Cordier du Griffon quà la condition de prendre le nom de Cordier-Perrot-Marteau.
— Très-bizarre ! Ce diable de Perrot-Marteau avait de singuhères idées, ce qui même fit dire à Toupet, un homme très-farceur de ce pays-là : Perrot-Marteau doit avoir reçu un coup de cet instrument sur la tête.
— Ah! ah! ah! cria le cœur de bohèmes.
— Ils sont très-ennuyeux avec leur histoire de Perrot- Marteau. dit le clerc de notaire à son ami. Partons-nous ?
CONFESSIONS DE SYLYIUS. 141)
— Ça va finir, dit l'autre. Restons encore un moment.
— Pour en revenir donc à Perrot-Marteau, dit Sylvius, il avait un fils, vous savez, le petit Perrot-Martoau. 11 est à Paris maintenant, dans la quincaillerie.
— Est-il possible? Le petit Pen-ot-Marteaul demanda Schanue.
— Je l'ai rencontré avec un poêle sur la tête.
— Assez, philosophe, assez! pas de jeux de mots. Continue l'histoire du petit Perrot-Marteau, fils de Perrot-Marteau père ; tu nous intéresses au plus haut des points.
— Le petit Perrot-Marteau portait donc un poêle sur la tête.
— Brrr ! philosophe du calembour ! — Tu nous désopilesla rate. — Brigand de philosophe, il nous fera crever. — Oh! j'en pleure. — Cré coquin, assez. — Tu es trop drôle. — Reprends donc ton aimable récit des aventures de Perrot-Marteau père et fils.
Les deux clercs de notaire se levèrent et descendirent au plus vite.
— Voilà, dit le philosophe. Toutes les fois qu'un étranger aura Taudace de monter ici, on devra recommencer l'histoire de Perrot-Marteau père et fils. Je défie aux plus intrépides de rester plus de cinq minutes. S'il se trouvait des individus à tempérament assez coriace pour résister, on leur chanterait : Les bienfaits de la chandelle des six.
— Silence ! voilà Momus ; il a l'air désagréable.
— Messieurs, dit le cafetier en cherchant à se donner un air digne, ça ne peut pas durer. Vous me faites perdre mes pratiques. Il venait ici une société, je ne sais ce
que vous lui avez fait, elle ne revient plus. C'est de la perte pour moi. Vos dépenses ne suffisent jias même à payer le gaz qui vous éclaire.
— Ah ! monsieur, dit Sylvius , vous nous reprochez notre faible consommation , mais nous sommes tous malheureusement orphehns. Oui, tous. Nos seuls parents qui jettent un regard favorable sur nous sont la peinture, la httérature. la sculpture, la gravure et tous les beaux-arts qui ont semblable terminaison.
— Confiture, dit l'un.
— Si vous avez à vous plaindre de quelque chose, dites-le, ajouta le cafetier. Est-ce de la consommation? Jamais...
— Moire — étoffe — talmie — au gai — té — âtre — de la cheminée — camus, dirent tous les bohèmes en attrapant chaque mot au vol.
Le cafetier fut un peu étourdi de cette succession de mots.
— Avec des plaisanteries, dit-il, on ne répond pas. . .
— Sion — dit — gère — minai — tercation — ville — brequin — caillier.
— Messieurs, je vous déclare qu'à partir d'aujourd'hui, on ne vous servira plus. Vous pouvez aller ailleurs. Je vais donner des ordres à mes garçons. Je ne crains...
— De cheval — rie au lait — du dernier ménestrel.
— C'est bien, messieurs. Amusez-vous pour votre dernier jour, dit-il en descendant furieux.
— On nous donne congé, nous voilà à la porte, dit fun. C'est de la faute du Philosophe, avec son ennuyeuse histoire de Perrot-^îartpau.
CONFESSIONS DE SYLVIUS. tTil
— Et vous, pourquoi allez-vous essayer sur Momus vos botes plaisanteries d'atelier. Si vous trouvez drôles vos mots qui se suivent 1
— Bahl vengeons-nous. Dressons un catafalque. Élevons un monument funèbre en mémoire de notre départ.
Tous se mirent à la besogne. En un instant., on dressa les tabourets en pyramide au milieu de l'estaminet. On ôta les queues de billard du râtelier, et on les arrangea en faisceau. Les tabourets furent recouverts d'une grande toile de serge verte, qui servait à nettoyer les billards. Quand Tédifice fut construit, on mit sur le haut une petite lampe destinée à allumer les pipes. Pendant ce temps, deux peintres dessinaient sur les murs, à la craie, des têtes de mort et des ossements en sautoir. Puis on abaissa le gaz. L'estaminet avait un aspect .sépulcral.
— Partons maintenant. — Quelle heure est-il?
— Une idée! dit le philosophe. J'ai remarqué avec peine que ce quartier manquait d'horloges publiques. Si nous gratifiions le quartier d'une horloge pubhque?
— Pour faire une horloge publique, il faudrait d'abord une horloge.
— Et celle de Momus? d'autant mieux qu'elle doit avoir besoin de prendre Tair ; je ne l'ai jamais vue aller.
— Oui, mais si nous la laissons tomber dans la rue.
— Eh bien, elle se casserait.
— Je saisis ce raisonnement. Est-il bien nécessaire de la casser?
— Non, dit un autre, mais je crois qu'un peu d'eau dans l'horloge ne lui ferait pas de mal : les rouages doi-
152 CONFESSIONS DE SYLYIUS.
vent être enrouillés par la poussière. Qu'est-ce qui passe
à boire à l'horloge ?
— Voilà, dit le philosophe, en versant une carafe d'eau dans les ressorts. Diable! elle avait soif. Elle doit pouvoir marcher maintenant.
— Il faut de la ficelle pour en faire une horloge pubhque.
Et on suspendit la malheureuse horloge entre le premier étage et le rez-de-chaussée, au-dessous de la lanterne à gaz. Puis, tous descendirent, payèrent le franc habituel de consommation, et allèrent se poser en face, attendant avec impatience les suites de lem's fohes. Au bout de quelques minutes, on entendit un graod cri. Le cafetier était monté, et, voyant son estaminet converti en sépulcre^ il faillit se trouver mal. Il réunit toutes ses forces pour appeler ses garçons. Tous montèrent et rallumèrent le gaz. Pendant une demi-heure, ils furent très-occupés à ranger le matériel de l'étabhssement. Uun d'eux s'aper<^'ut tout à coup que la pendule manquait. — Où peuvent-ils l' avoir mise, les scélérats? Ils l'auront emportée ! Et machinalement il s'approcha de la fenêtre où il aperçut Thorloge cahne et ne marchant pas plus qu'à l'ordinaire. Il avertit son patron.
— Ah ! mon Dieu, dit Momus, elle ne tient qu'à un fil . Comment faire ?
— Il n'y a qu'à la décrocher.
— Gardez-vous-en bien. Elle tomberait. — Et il restait à sa fenêtre, joignant les mains et priant Dieu de sauver les jours de son horloge. Les bohèmes, car-hés dans une encoignure de porte, riaient à se tordre de ce spectacle. Enfin, un garçon plus avisé alla chercher une échelle.
CONFESSIONS DK SYLVllS. 153
décrocha l'horloge et la rapj)orla triomphalement.
— Ma pauvre pendule! dit le cafetier en la palpant. Enfin j'espère que nous sommes débarrassés pour toujours de ces drôles-là.
Effectivement, les bohèmes ne revinrent plus. La société des clercs d'avoué reprit possession de Testaminet. Momus était tout joyeux, lorsqu'un jour il frémit dans son comptoir, en apercevant dix de ses anciens habitués qui montaient à l'estaminet, comme si rien ne s'était passé. Le Philosophe apparut tout à coup avec six nourrices.
— Permettez que je vous présente six de mes amies, dit-il au cafetier qui était monté très-inquiet.
— Six^ourrices ! s'écria Momus stupéfait.
— Mesdames, donnez-vous la peine de vous asseoir, dit le Philosophe.
Quelques minutes après, Sylvius arriva, suivi de six croque-morts :
— Permettez, Momus, que je vous présente six de mes amis.
— Six croque-morts 1 Mais vous voulez donc compromettre mon étabhssement? dit Momus.
— Messieurs les employés des pompes funèbres, donnez-vous la peine de vous asseoir. Mesdames les nourrices, faites place ; nous sommes vingt-quatre ; qu'on s'arrange un peu. Alternativement une nourrice et un employé des pompes. Momus présidera. C'est pour lui que j'ai organisé cette fête. Que désirez-vous, mes amis? dit aux croque-morts Sylvius.
— Du vin, répondirent-ils d'une seule voix.
— Et vous, mesdames les nourrices? demanda le Philosophe. :
Vôi CONFESSIONS ;DE SYLVIL'S.
— Du vin.
— C'est bien. Momus, j'ai cru vous Aire agréable en amenant ces aimables convives. Nous avons eu des torts avec vous, mais je veux les réparer. Vous prendrez bien quelque chose avec nous.
Le cafetier, attéré, ne répondit rien.
— Momus, je vous ai amené une antithèse vivante. Mesdames les nourrices, c'est la vie ; messieurs les employés des pompes, c'est la mort. Les unes assistent au début de l'homme, les autres à la fin. Combien parmi ces dames ont bercé de génies, que ces messieurs ont bercés aussi, mais en les portant en terre. Nos douze nouveaux amis, mâles et femelles, ne voient l'homme que nu, nu au commencement, nu à la fin. Au début, Vhomme est nu, mais à l'air; à la fm, l'homme est encore nu, mais dans une boîte.
— T3u vin ! crièrent les croque-morts.
— Du vin ! répétèrent les nourrices.
— Messieurs les croque-morts... continua fimpassible philosophe.
— Nous ne voulons pas qu'on nous appelle croquemorts.
— Je comprends vos justes réclamations. Messieurs les employés des pompes, mesdames les nourrices vous déplairai ent-ell es?
— Hé ! hé ! hé ! firent-ils avec les yeux brillants et en riant d un ton sec et métallique.
— Mesdames les nourrices, auriez-vous un faillie pour ces messieurs?
— Oh! oh! oh! firent-elles avec répugnance.
— Pourquoi cette répugnance? ces messieur.'^ sont
CONFESSIONS DE SYLVU'S. Vrj
dans un étatr sanitaire parfait. La mort . cette, vieillo gueuse, les respecte. Du temps du choléra, on remarqua que les croque... pardon, les employés de pompes funèbres se portaient comm(3 des chênes.
— Du vin. Nous voulons boire. Nous nous embêtons, dirent les croque-morts.
— Du vin aussi! hurlèrent les nourrices.
— Messieurs mes amis, vous demandez du vin. Vous en avez le droit ; mais je ne vous laisserai pas goûter au présent de Noé. Le vin abrutit, rend féroce. Nous aurons à travailler tout à l'heure. 11 faut conserver toutes nos facultés. Je propose deux boissons en l'honneur de vos professions : de la BIERE et du LAIT.
Les croque-morts et les nourrices rugirent.
— Nous ne vous forçons pas, messieurs et mesdames, à vous abreuver de vos produits. Les croque-morts boiront du lait et les nourrices de la bière.
— Non, répondirent énergiquement hommes et femmes. Du vin !
— Momus, servez vingt-quatre bouteilles de bière, douze de lait, dit Sylvius.
— Il ny a pas de lait ici, messieurs.
— On ira chez la laitière du coin. Mais, Momus. avant de descendre, donnez-nous à tous le baiser de paix?
Le cafetier retomba sur sa chaise.
— Tous êtes des lâches, dirent les croque-morts. Vous nous avez promis du vin.
— Sacrés brigands ! mugirent les nourrices; du vin !
— Ceux qui ne sont pas contents de la bière et du lait, dit froidement Sylvius, mêleront. Avant la récompense, le travail; me.s.sieurs les croque-morts, vous
n'êtes pas venus ici pour ne rien faire. Il s'agit d'enterrer
le café.
Le cafetier eut plusieurs sueurs froides.
— Mesdames les nourrices serviront de récompense aux croque-morts. Chacun d'eux pourra emporter celle qui lui plaira le plus .
En ce momentj le garçon apparut avec les rafraîchissements.
— Garçon, le lait est-il chaud? — Oui, monsieur — La bière est-elle chaude ? Le garçon crut rêver.— Faites chauffer le tout dans un même vase.
Les croque-morts et les nourrices se levèrent comme un seul homme et se ruèrent, en hurlant, sur Sylvius. Ses amis cherchèrent à le défendre. Ce fut une mêlée effroyable. Le cafetier disparut; ses cheveux commençaient à blanchir. Nourrices, bohèmes, croque-morts s'entrelaçaient, roulaient, criaient et se gourmaient.
La garde arriva, arrêta Schanne, Sylvius et le Philosophe et ils passèrent une nuit au poste. Mais le lendemain Momus vendit son estaminet.
VAN SCHAENDEL
Quelques-uns ont remarqué, aux Salons de 1840 à 1847, les peintures du Belge A'an Schaendel, d'autant plus singulières que ce Van Schaendel ne peint que des effets de lumière. Un vaudevilliste n'eût pas mieux choisi le nom à mettre en regard du genre. Les artistes belges ont importé en France le septième fléau de la peinture : inutile de détailler les six autres, qui sont indigènes. Tous les marchands de vieux tableaux ont à leur montre des Van Schaendel ou des imitations dudit maître. Les amateurs adorent ces sortes d'ouvrages qui n'ont pour tout mérite que le côté niais des petits Flamands ; car il y a Flamands et Flamands. D'aucuns payeront cinquante mille francs un Gérard Dow, qui ne donneront pas cinq mille francs d'un Ostade. Combien j'en ai vu qui se laissent prendre à la patience dans les œuvres d'art! Pourtant cette patience range Gérard Dow dans la bande des professeurs de calligraphie.
158 VAX SCHAEXDEL.
Quand les Belges de 1840 ne peignent pas d'effets de lumière, ils se rabattent sur les bêtes et se font peintres d'animaux : ne serait-il pas mieux de les définir animaux de peintres! Mais, au lieu de mappesantir sur ces infirmités . je préfère raconter la vie du peintre Yan Schaendel. Il eut un père ! — et c'est de son père que vient la moralité de cette histoire .
Van Schaendel de Matines était un brave peintre de nature morte ; on va voir quel smguher critérium le Mahnois avait adopté en matières picturales. S'il avait à peindre un liè^Te, il fallait que la veille la digne madame Van Schaendel lui fît manger du lièvre. L'artiste était malheureux au possible quand un bourgeois de la \ille lui commandait un tableau de salle à manger en lui donnant la carte de ce qui devait y figurer. Ainsi des choux frisés sur le premier plan, avec une botte de carottes pointues et rougissant comme si elles avaient commis un crime ; dans un coin des oignons. Même sans les éplucher. Van Schaendel en pleurait, car il ne les aimait pas.
Aussi brossait-il ses tableaux de légumes avec une prestesse incroyable provoquée par sa colère intérieure. Dès le matin^ sitôt le petit jour, il sautait de son lit. faisait sa palette avec rage et saisissait ses pinceaux avec des mouvements fébriles. Alors il donnait sur sa toile des coups de blaireau comme s'il eût donné de grands coups de sabre ; le travail n'allait pas assez vite. Van Schaendel, avec son couteau de peintre, ouvrait le ventre de ses vessies et les jetait sur sa toile. Dans ces moments il ressemblait à David lançant sa fronde contre Gohath. Il ne faut pas avoir grande connaissance de5
VAN SGIÏAENDEL. 159
procédés de peinture pour deviner quels résultats le Mahnois obtenait par ses furies. Ses tableaux de légumes semblaient avoir été peints par Théotocopouli dans les derniers moments de son existence si folle. Je l'ai assez regardée , au Musée espagnol , la fameuse Adoration des bergers de l'halluciné élève du Titien , cette peinture qui a le délire, qui semble avoir le mors aux dents, cette peinture étrange et allongée, qu'on jurerait une fresque de Bicêtre. Les légumes de Van Schaendel étaient aussi fiévreux, aussi convulsionnés; les choux jouaient la catalepsie, les carottes avaient des attaques nerveuses, les oignons surtout dansaient la danse de Saint-Guy. Cela est facile à exphquer : pendant la confection du tableau, le Malinois , fidèle à son système, ne se nourrissait que des légumes qu il peignait. Il appelait cela « se nourrir de son modèle, » et il exécrait les légumes !
Les bourgeois flamands ouvraient de grands yeux quand ils recevaient ces aberrations de pinceau; mais tableau commandé, tableau payé; d'ailleurs, Yan Schaendel, ce peintre si singulier, avait la manie plus réelle do se faire payer d'avance. Van Schaendel fils, qui se croit un Schalken parce qu'il ne peint que des effets de lumière, ne parle qu'avec terreur des tableaux-légurnes de son père. Une pareille terreur se comprend : le père et le fils sont le feu et l'eau. Dans l'ateher où le père tripotait ses vessies avec des balais, des torchons, ses dix doigts, — le fils entre à pas comptés, ouvre sa boîte avec précaution, dresse une petite palette toute proprette, monte sur son tabouret avec mille simagrées, reste une heure avant d'oser tirer le rideau de serge qui protège sa
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toile commencée. On l'a vu ne pas travailler d'un jom- par la raison qu'une grosse mouche était dans l'atelier. « Ses ailes, disait-il, font descendre la poussière du plafond. Je pourrais chasser la mouche : mais il faudrait omTir la porte de Tateher. Si j'ouvre la porte, la poussière entre:
faudra donner de Tair. Pour donner de l'air, je suis forcé d'ouvrir ma fenêtre à deux battants : c'est impossible; il y a dans l'air des quantités d'immondices qui s'abattront sur mes couleurs fraîches. Mon tableau , chargé de ces immondices, sera odieux à la vue. J'aime mieux mettre la toile pendant deux jours à l'abri de tout, ouvrir ma fenêtre afin que cette mouche importune aille porter le trouble ailleurs: la mouche partie, j'attendrai le calme des atomes poussiéreux, et quand je me serai promené deux jours, je rentrerai dans mon ateher avec précaution. »
Ce discours de Yan Schaendel fils dénote assez quelle conscience il apporte dans ses travaux. Dans un autre ordre d'idées, le père avait la même conscience. Ainsi un bourgeois de Mahnes vint un jour lui commander le portrait de son grand-père, le bourgmestre Praët . ♦
— Je désirerais, dit-il, la plus grande exactitude.
— Monsieur Praët, vous savez que je suis l'exactitude même.
— J'ai chez moi, dit le bourgeois, une crayonnade d'après le bourgmestre ; malheureusement ce n'est qu'un buste; je voudrais que mon grand-père fût peint en chasseur ; il aimait la chasse passionnément.
— Bon ! dit Van Schaendel, nous lui ferons tenir un fusil, j'ai un fusil du temps.
— Je me suis adressé à vous, dit l'homme au portrait,
VAN SCHAENDEL. lOl
parce que je tiens singulièrement à mettre de la nature morte ; par exemple, des animaux dans un carnier^ une grosse chasse.
— Je vois cela d'ici ; nous ferons une carnassière rebondie, j'ai aussi une carnassière de cette époque; qu'est-ce que nous mettrons dans la carnassière ?
— Un lièvre, des perdreaux, ce que vous jugerez convenable.
— Vous pouvez compter sur moi, dit Yan Schaendel, je me procurerai ces animaux, et je vous promets une chasse abondante.
— Eh bien, je vous enverrai ce soir le dessin de mon grand-père, afm que vous fassiez d'abord une petite esquisse. Quand l'esquisse sera terminée, nous nous entendrons sur le prix; vous demanderez ce qu'il vous plaira. On ne doit pas marchander avec un homme de votre talent.
Le lendemain, Yan Schaendel père, devant son chevalet, était habillé de la façon la plus bizarre, tenant de la main droite un pinceau, de la gauche un fusil de chasse, autour du corps une carnassière en bandoulière avec d'innocents animaux, achetés au marché, qui passaient hors du carnier leur tête endormie pour toujours. Une gl^ce était accrochée à l'un des portants du chevalet, le croquis du bourgmestre à l'autre portant. De temps à autre le peintre consultait le croquis, puis se campait fièrement avec son fusil devant la glace et revenait traduire de son pinceau ces diverses impressions. Il fronçait aussi le sourcil, comme une personne qui n'est pas contente, à laquelle il manque une chose indispensable: et il se touchait les jambes de ses deux
ir,-2 VAN SCHAENDEL.
mains sur les coutures et marmottait des ah ! de dépit. Cependant au bout de deux journées d'un travail constant, l'esquisse se trouva terminée. Van Schaendel partit assez soucieux pour la demeure de Praët, qui admira sans réserve la ressemblance . surtout les produits de la chasse.
— C'est très-bien, dit-il, il ne s'agit plus que dépeindre mon grand-père sur une toile de vaste dimension. Cinq mille francs vous paraissent- ils convenables, maître Schaendel?
— Oh! certainement, dit le peintre, dont la figure ne se déridait pas.
— Mais vous avez la mnie triste ; est-ce que la somme ne vous paraît pas suffisante?
— Pardonnez-moi; je suis seulement un peu tracassé par cet habit de l'ancien croquis.
— Que vous importe cet habit ?
— Je n'en trouverai plus maintenant de cette coupe et de cette étoffe.
— Eh bien, vous en peindrez un de fantaisie.
— Oh ! dit Van Schaendel, qui cria cette exclamation comme s"il eût entendu un ange blasphémer, jamais, jamais... la fantaisie, impossible: je n'ai jamais rien fait de pratique, il me faut un habit semblable à celui-ci.
— Si cela vous inquiète, je crois qu'il y a là-haut, dans le grenier, un vieil habit qui me semble bien avoir posé pour ce portrait.
— Vite, dit le peintre, dont la figure rayonna de bonheur, envoyez-le-moi quérir !
Un domestique apporta, sur ce désir, un habit fort
VAN SCIIAENDEL. 163
respectable, qui avait tous les signes de vétusté. D'un coup d'œil le peintre s'écria: « Je le reconnais, c'est l'habit de l'ancien croquis. » Et sans s'inquiéter des convenances, il mit sa veste bas et endossa l'habit du défunt. Ainsi vêtu, il se promenait d'une façon triomphante par la salle et se mirait dans la glace. Jamais on ne vit autant de poussière et de toiles d'araignée acharnées après un vêtement. Van Schaendel ne s'occupait guère de ces détails. Il prit son esquisse peinte, sembla se mirer dedans et s'écria : <( Ah! si j'avais eu l'habit, l'esquisse serait bien mieux réussie ! »
— Et les culottes, demanda-t-il, ces belles culottes d'Utrecht à fleurs gaufrées ?
— Je n'ai jamais eu vent des culottes, dit Praët.
— Diable! s'écriale peintre, je vois dans le dessin*un commencement déculottes qui mefontbien envie : il les faut cependant.
— Je voudrais pouvoir les ressusciter, maître Schaendel : au fait, je crois qu'il y a encore là-haut quelques vieilles défroques. Si vous me parliez des vêtements de mon père, rien de plus simple ; je les ai conservés religieusement dans une armoire; mais ceux de mon grand-père ont disparu, à l'exception de cet habit et de quelques mauvaises loques que je vais voir moi-même à vous procurer.
Pendant que Van Schaendel se carrait dans l'habit du défunt, le magistrat revenait, apportant un petit paquet d'une forme et d'une couleur indescriptibles.
— Je n'ai trouvé que cela, dit-il.
Le peintre se précipita sur ces débiis de dentelles; étaient-ce jabot ou manchettes? La constatation semblait
164 YAN SCIiAE.\l>EL.
impossible, carie temps avait ajouté de nouveaux dessins aux anciens dessins de ces loques. Les unes étaient rousses comme la queue du diable, les autres noires comme bourdons. Le peintre les tournait et retournait, et son œil connaisseur plongeait dans ces broderies, aussi énigmatiques que des hiéroglyphes, pour en retrouver le sens. Il sépara, après examen, les mahnes noires des rousses et dit en homme convaincu : « Voilà le jabot, voilà les manchettes. »
— Vous êtes un fin connaisseur, dit l'homme au portrait; mais j'ai encore retrouvé quelque chose, un bas, à ce que je crois; il n'y en a qu'un malheureusement.
— Ah! il est superbe à peindre, dit Van Schaendel. Effectivement, le bas dépareillé, d"un travail ;ja7'amîre,
brodé à jour, était aussi ouvragé que les fameuses chaires de bois si communes en Belgique. Une cathédrale gothique s'étalait sur le devant de la jambe, avec toutes ses richesses d'architecture et son fouillis de sculpture. La ménagère flamande assez audacieuse pour construhe à l'aiguille ce monument égal en beauté aux plus minutieux travaux des moines du moyen âge s'était trompée en offrant cette paire de bas à un simple bourgmestre. Jamais prince n'eut les jambes aussi richement habillées^ et le pape seul eût dû chausser cette chose subhme que dix ans de travail assidu avaient pu amener à bonne fin. Malheureusement le Temps, ce grand insulteur des œuvres d'art, avait promené sa faux sur la cathédrale ; il était parti emportant, en guise de trophée, au bout de sa faux pointue, toute la rosace du portail, ainsi que les deux courbes du fronton 02^ival. Van Schaendel poussa
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un gros.soiipir à la vue de ces altérations ot de ces vandalismes.
— C'est bien tout? dit-il au magistrat.
— Oui, maître Schaendel.
— Ehbien, veuillez, je vous prie, me faire compter la somme que vous m'avez offerte ; dans six mois, vous aurez un beau portrait.
7. Tout étant conclu, le peintre mit ordre à ses affaires, dit adieu à son énorme moitié et partit avec une petite malle soigneusement fermée, qui renfermait la défroque du bourgmestre et la clef de l'atelier. Il voyagea d'abord par la Belgique ; je devrais peut-être dire que Van Schaendel voyagea chez les fripiers, les brocanteurs, les marchands de curiosités. Chaque visite se passait ainsi : le peintre ne quittait pas d'un clin d'œil sa petite malle: il la portait sous son bras gauche, montrait l'ancien dessin d'après son modèle aux brocanteurs et demandait qu'on lui étalât toutes les culottes emmagasinées. Après les culottes, venait r examen des dentelles, suivi de l'apparition du fameux bas. Les culottes et les dentelles ne surprenaient guère les marchands qui ont souvent l'occasion de semblables défroques ; mais en voyant le bas, ils [omha.\eut(ï émerveillement, hochaient la tête et déclaraient ce bas unique au monde.
La Belgique mangea deux mois de temps au peintre, qui ne fut pas sensiblement rebuté de ses recherches malheureuses, puisqu'il prit le chemin de la Hollande. Dans le pays de l'Escaut, ce fut la même histoire. Van Schaendel ne passa pas devant la plus petite boutique sans y entrer; il mettait à ses recherches un acharnement sans pareil et ne se déroutait pas de la moue des
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marchands qui voyaient leurs boutiques mises au pillage par cet infatigable chercheur; car le peintre, malgré les réponses négatives des brocanteurs à l'aspect du bas mirifique et solitaire, avait la rage d'ouvrir lui-même tous les paquets dehardes, de fouiller dans tous les morceaux d'étoffe destinés à se transformer en papiers.
L'épouse de Van Schaendel ne revit son mari qu'après quatre mois d'absence, changé par la fatigue et la figure inquiète. Il ne raconta pas ses tourments à la Malinoise ; il avait pour opinion que les femmes sont incapables de raisonnement pour tout ce qui regarde le métier de peintre. Il ouvrit les pertes de son atelier, fermées depuis cent vingt jours, et n'en bougea d'un mois, y faisant venir son manger et toutes choses d'utihté hygiénique. Quoiqu'il travaillât constamment, Yan Schaendel prenait de nouvelles teintes d'ennui. Le portrait était aussi avancé que possible et le bourgmestre de Malines semblait vouloir revivre pour longtemps, lorsqu'un matin le peintre se leva la figure terreuse, les yeux rougis comme quelqu'un qui a passé une mauvaise nuit. Il s'assit sur son haut tabouret en face du portrait et le contempla longuement.
Praët était vivant, et d'une toilette splendide. trop splendide même pour un chasseur. Passe encore l'habit, aussi les culottes jaunes d'Utrecht gaufrées, — le seul objet que le peintre eiàt retrouvé dans ses pérégrinations. On comprend même le jabot fin et blanc, ainsi que les manchettes brodées. Yan der Meulen, dans ses tableaux guet^rierSy où le combat semble se livrer dansToeil-de-bœuf, nous a habitués à bien d'autres anachronismes de fanfreluches. Mais il était impossible de justifier les bas-
VAN SGHAENDtL. 167
cathédrales; jamais on n'a vu de chasseurs avec des bascathédrales, surtout celui-là, dont le carnier promettait de l'occupation aux broches, aux rôtissoires, et qui avait dû courir par monts et par vaux pour arriver à un résultat aussi plantureux. La chasse avait nécessairement détérioré ces bas si magnifiquen:ient ouvragés, et personne ne compromettrait , au prix d'une chasse de Nemrod, des objets d'art d'une valeur incalculable. Tout le monde, — même les plus bornés connaisseurs, — aurait eu à la bouche ces réflexions: mais la peur d'anachronisme n'était pas ce qui tourmentait Van Schaendel. Son inquiétude venait de ce qu'il avait eu la témérité de peindre un jabot et des manchettes neuves, d'après ces sortes d'épluchures de ûls rouges et noires, égratignées plutôt que brodées, qui furent retrouvées dans le grenier. Le peintre était au désespoir d'avoir rajeuni le vieil habit poussiéreux dont les brosses les plus acharnées et les plus aiguës n'avaient pu faire déloger les ordures déposées par soixante-dix années. Pom'la culotte de velours, Van Schaendel lui avait donné des couleurs de jeunesse qui juraient avec les tons calmes et rassis de l'antique marronnière. Le plus cuisant en ce portrait venait des bas-cathédrales. N'en avoir qu'un et en peindre deux paraissait au peintre consciencieux un cas pis que meurtre. Et il n'avait pas assez d'indignation contre sa main droite, la main au pinceau, la main téméraire qui avait eu l'audace de raccommoder le fronton et de rebâtir en entier la rosace, fragments perdus dans le bas unique qui servait de modèle.
Ayant longuement considéré sa toile encore fraîche. Van Schaendel prit le plus gi'os de ses pinceaux et le
im VAiN SCHAEXDEL.
fit courir avec un acharnement et une furie sans pareils sur le portrait. Jamais les corneilles abattant des noix ne dépensèrent telle énergie. Aussi prompts que l'éclair, disparurent la figure du bourgmestre, son fusil, son carnier, son jabot, ses dentelles, ses culottes jaunes et ses bas-cathédrales. Le chasseur fut converti en un chaos de couleurs du plus sale aspect. Quand le portrait fut umené à terminaison si malheureuse. Van Schaendel prit son chapeau, sa canne, et sortit.
Il avait besoin de respirer un peu d'air pur ; on imagine facilement cpi'un tel homicide pictural ne se fait pas à tête froide et Tesprit calme. Le peintre avait la fièvre et tout son sang s'était porté à sa figure. Quelques Malinois regardèrent avec surprise, du dedans de leur boutique, leur compatriote qui volait plutôt qu'il ne marchait à travers les rues de la ville. Hors de la ville, Van Schaendel, qui ne voyait pas clair, se heurta contre un grand corps dur qui fit entendre ces paroles : '( Ah! le maladroit ! . . . Eh ! mais, c'est maître Van Schaendel ! . . . Vous sortez donc de dessous terre ? »
Le peintre fixa de ses yeux hagards le corps heurté et lui cria en continuant sa course :
— Votre portrait avance.
Cette affirmation montre assez à quel degi'é était ai'rivé le dérangement d'esprit du pamTe peintre, qui, rencontrant le petit-fils du bourgmestre, lui disait : « Votre portrait avance. » après lui avoir fait subir une mutilation si complète une demi-heure auparavant.
Cependant il n'est course qui n"ait son terme; les chevaux les plus fougueux se brisent contre un obstacle et s'an'êtent court. Van Schaendel tomba de lassitude sur
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lo gazon. Il était tout pantelant et respirait d'une façon aussi précipitée qu'un épagneul anglais qui a chassé le lièvre pendant une heure. Bientôt revint ce calme flamand que la Kermesse seule trouble une fois Fan. Un petit ruisseau clairet, qui courait dans un fossé, sembla attirer toute l'attention de Van Schaendel, qui resta jusqu'à la tombée du jour à regarder les moindres petits accidents qui troublent la quiétude de Teau : une mouche noyée se laissant aller à la dérive, une grenouille curieuse qui abandonne son empire pour s'extasier avec ses grands yeux devant les herbes vertes du pré. Mais celte attention du peintre pour les choses de la nature n'était qu'extérieure ; toute son attention était tournée au dedans de son cerveau, où se promenait M. le bourgmestre tout nu, tenant d'une main un paquet de vêtements du plus beau neuf, de l'autre main un tas de bardes qui n'étaient autres que celles du grenier. Le bourgmestre, quoique logé à l'étroit dans le crâne du peintre, entrait dans des discours sans fin : — c'était un homme fort bavard de son vivant ; — il plaidait le pour et le contre, deux causes à la fois. Tour à tour il présentait ses habits neufs avec une dissertation sur l'emploi à en faire ; et il montrait ensuite ses vieux habits avec des raisonnements non moins concluants. En résumé, le bourgmestre, homme prudent, faisait valoir les deux avis sans se prononcer pour l'un ou pour l'autre. Le peintre, constitué en jury, avait à résoudre cette terrible question : « Choisis si tu l'oses. »
Van Schaendel se leva brusquement et retourna dans la direction de la ville ; il était plus gai que le matiii, son pas était plus calme et moins fou ; le sang de la figure
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était redescendu dans les canaux habituels. Après une grasse nuit, Van Schaendel se leva au petit jour, ouvrit sa cassette, et endossa toutes les vieilleries du feu bourgmestre, et l'habit poussiéreux, et les culottes jaunes, et les manchettes rousses, et le jabot saU, et le fameux bas-cathédrale. Est-il besoin de dire que la jambe gauche resta nue, tandis que la droite se pavanait dans le monument de dentelles qui malheureusement montrait par la rosace détruite le genou du peintre ?
Le doute seul rend longue la besogne. Van Schaendel, qui était sûr de tous ses effets, peignit avec une vitesse incroyable le portrait commandé. Ce fut un chef-d'œu\Te de couleurs. Quand il fut sec et convenablement verni, monsieur le bourgmestre, sur les épaules de deux porteurs, fut conduit en triomphe chez son petit-fils.
Van Schaendel, le soir à son dîner, était en train de dévorer un friand morceau de jambon fumé avec tout le contentement et le laisser-aller d'un homme qui a terminé une grande œuvre , lorsque Praët entra : un homme qui tomberait de la lune n'aurait pas figure plus étonnée et plus stupéfaite. Le peintre le regarda et lui dit:
— Qu'y a-t-il? vous me paraissez tout renversé!
— Le portrait!.., le portrait!... le portrait!... s'écria le descendant du bourgmestre.
— Serait-il crevé? demanda Van Schaendel.
— Non.
— Eh bien ! vous l'avez reçu!
— Hélas ! oui.
Après bien des "expUcations, Van Schaendel comprit que le petit-fils se plaignait de ne pas avoir lo portrait
VAN SCHAENDEL. 171
d'un bourgmestre, mais le portrait d'un homme de mauvaises mœurs, d'un coureur d'aventures, d'un voleur de grand chemin.
— Oh 1 dit le peintre, vous ne l'avez pas regardé.
— Au contraire, je ne l'ai que trop regardé... Il aune jambe nue, mon grand-père 1 .. . Un magistrat avec des accrocs partout... ce n'est pas possible.
Le possesseur du portrait suppha vainement le peintre de remettre son grand-père à neuf ; jamais Van Schaendel n'y voulut consentir, ne sortant pas de son système exclusif de l'imitation des objets dont il avait la possession.
— Au moins, dit le petit-fils, par grâce, mettez un second bas aux jambes de mon grand-père.
— Je veux bien, dit le peintre, mais vous me fournirez la paire complète.
— Puisque vous ne peignez les objets que d'après nature, dît l'autre pour ultime raison, mettez le seul bas que nous ayons à votre jambe gauche.
— Impossible, répondit le peintre; j'aurai alors la droite nue, jamais je n'arriverai à les mettre d'ensemble.
Un curieux et comique procès s'ensuivit, l'homme au portrait produisant ses preuves et alléguant la fohe de Yan Schaendel que lui et d'autres avaient pu voir courir à toutes jambes dans la ville ; mais le demandeur fut débouté.
Ce portrait resta dans le grenier du bourgeois Praët, indigné d'avoir sous les yeux un de ses ancêtres, magistrat irréprochable , habillé et débraillé comme un joueur qui a perdu son dernier écu. A sa mort, le portrait passa au musée de La Haye, où les touristes admi-
172 VA^' SGHAENDEL.
reiit encore cette splendeur de déguenillement, sans se
douter, — car le catalogue ignorant n'en dit rien, —
qu'il y a là-dessous un bourgmestre et un peintre à
systèmes.
11 juillet 1847.
M. PRUDHOMME